Introduction
- Par Eric Buffetaut
Pages 11 à 15
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- BUFFETAUT, Eric,
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- Buffetaut, E.
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Un savant étranger s’occupe, dit-on, d’une histoire naturelle des animaux apocryphes. Si l’auteur justifie consciencieusement son titre, il produira un ouvrage curieux.
1Le but de la cryptozoologie est la découverte d’espèces animales encore inconnues. C’est un objectif qu’elle partage avec la zoologie la plus classique : de tout temps les zoologues se sont attachés à compléter l’inventaire des animaux connus de la science.
2Le postulat de départ de la cryptozoologie est que l’ère des grandes découvertes zoologiques n’est pas close, qu’il reste encore bon nombre d’espèces ignorées de la science. Il convient de préciser que les cryptozoologues s’intéressent surtout à des espèces d’assez grande taille et donc plus ou moins spectaculaires. Les nombreuses nouvelles espèces d’insectes, d’araignées, de mollusques, voire d’amphibiens, de petits rongeurs ou de petits oiseaux, décrites chaque année ne sont généralement pas présentées comme relevant de la cryptozoologie. Cela ne veut pas dire que cette dernière dédaigne ces modestes animaux, mais plutôt que ce n’est en général pas via une approche cryptozoologique qu’on les découvre, mais plutôt lors du travail un peu routinier d’inventaire faunique auquel se livrent les zoologues dans le cours normal de leur travail, qui leur permet de repérer et de décrire des espèces jusque-là complètement ignorées de la science. La façon de travailler des cryptozoologues est différente, elle se fonde sur des indices qui peuvent être de plusieurs ordres : savoirs traditionnels, récits de témoins très divers (« indigènes », voyageurs, chasseurs, scientifiques) ou objets tangibles (empreintes de pas, poils, restes anatomiques incomplets, photos et films). Ces indices sont supposés témoigner de l’existence d’êtres vivants non encore recensés par la science zoologique. Ces « bêtes ignorées », pour reprendre l’expression de Bernard Heuvelmans, ne sont donc pas vraiment inconnues, il existe des récits à leur sujet dans les traditions locales, et elles ont été vues, parfois seulement entraperçues, parfois longuement observées, par des témoins (dont il faut évidemment estimer la véracité et la bonne foi) ; dans certains cas, des indices matériels existent, mais en général ils sont ambigus. On comprend ainsi pourquoi la cryptozoologie s’intéresse principalement à des animaux plutôt spectaculaires et souvent de taille respectable : les petites espèces très discrètes et peu remarquables n’attirent pas suffisamment l’attention pour qu’il existe à leur sujet un corpus de récits, témoignages et indices. Lorsque de telles données existent, le travail du cryptozoologue va consister à accumuler ces éléments de preuve, pour parvenir à un portrait aussi fidèle que possible de l’animal ignoré, qui lui permettra de proposer une identification. Un problème se pose alors : la science zoologique ne se contente pas de témoignages, si circonstanciés soient-ils, elle ne reconnaît l’existence d’une espèce animale que dès lors qu’un spécimen est disponible pour attester de sa réalité. Chaque espèce admise par la zoologie se doit d’avoir son spécimen-type, conservé dans une collection officielle et donc accessible aux scientifiques, qui sert de référence. Il peut s’agir d’un corps naturalisé, d’un squelette, voire d’un spécimen plus incomplet, mais suffisant pour permettre une identification précise et distinctive. En eux-mêmes, et souvent à sa grande frustration, les documents sur lesquels travaille le cryptozoologue ne suffisent donc pas à convaincre de la réalité d’une espèce la « science officielle », qui réclame des preuves tangibles et indiscutables. Et dès lors que celles-ci sont fournies, l’espèce nouvelle bascule du domaine de la cryptozoologie à celui de la zoologie « classique ». En un sens, lorsqu’elle atteint son but et est couronnée de succès, l’enquête cryptozoologique perd son objet d’étude.
3Du fait même de sa nature, l’enquête cryptozoologique se distingue aussi de la recherche zoologique plus classique par le fait qu’elle n’exige pas forcément un travail sur le terrain. Le cryptozoologue peut très bien se contenter d’accumuler les témoignages et indices au moyen d’une recherche bibliographique, et utiliser ses compétences scientifiques pour proposer une solution à l’énigme zoologique qui l’intéresse, sans pourtant se lancer à la poursuite de l’animal mystérieux dans son habitat supposé. C’est ainsi que le zoologue néerlandais Anthonie Cornelis Oudemans (1858-1943) publia en 1892 un livre sur le grand serpent de mer, faisant le point sur les nombreux témoignages au sujet de cette créature et en proposant une identification (il y voyait un phoque gigantesque), allant même jusqu’à lui donner un nom scientifique (Megophias megophias), sans avoir tenté de rechercher lui-même cette créature sur les océans du globe. De même, si Bernard Heuvelmans, le « père de la cryptozoologie », voyagea bien à travers le monde pour visiter des régions zoologiquement intéressantes, il ne monta jamais d’expédition visant à prouver de façon tangible l’existence de telle ou telle « bête ignorée ». Cela ne signifie pas que de telles expéditions n’aient jamais été tentées. Dès 1900, le quotidien britannique Daily Express envoyait sans succès en Patagonie une expédition sur la piste du paresseux géant dont on soupçonnait l’existence. Dans les années 1950, plusieurs expéditions partirent à la recherche du yéti dans l’Himalaya. Plus récemment, c’est sur les traces du prétendu dinosaure des marais d’Afrique équatoriale, le mokélé-mbembé, que sont parties différentes équipes de cryptozoologues. Le manque de succès de ces initiatives, rarement menées par des zoologues professionnels, ne doit pas dissimuler le fait que, in fine, la preuve de l’existence d’une espèce animale ne peut être apportée que par l’obtention, sur le terrain, de spécimens démontrant cette existence. Deux découvertes célèbres illustrent bien ce point, celle de l’okapi au Congo en 1901 et celle du saola au Vietnam en 1993 : dans les deux cas, une enquête que l’on peut qualifier de cryptozoologique, fondée sur des indices divers (témoignages d’habitants de la région, restes incomplets), a d’abord permis de conclure à l’existence probable d’un grand mammifère non encore répertorié. Puis, c’est la récolte dans la région habitée par l’animal, d’éléments anatomiques déterminants (peaux, squelettes) qui démontra que l’espèce existait bel et bien, et en rendit possible une description scientifique – avant que la capture de spécimens vivants ne fournisse aux zoologues des informations beaucoup plus nombreuses sur les mammifères en question.
4La cryptozoologie est un domaine qui suscite les passions. Ses détracteurs, souvent des scientifiques professionnels, y voient volontiers une pseudo-science, indigne de l’intérêt que lui portent les médias et le grand public. Ses partisans, souvent des amateurs plus ou moins éclairés, souffrent de cette attitude et y voient l’expression du dogmatisme et du manque d’ouverture d’esprit de la « science officielle ». Pour tenter d’y voir plus clair, il est important de passer en revue aux moins quelques-uns des « grands dossiers » de la cryptozoologie (yéti, monstre du Loch Ness, etc.), mais il faut aussi examiner certains cas moins spectaculaires mais révélateurs des forces et des faiblesses éventuelles de l’approche cryptozoologique. En effet, en plus de la problématique purement zoologique de la question (existe-t-il encore des espèces inconnues de grands animaux ?) des facteurs ethnologiques, sociologiques, voire psychologiques, doivent nécessairement être pris en compte si l’on veut aborder la question de la cryptozoologie dans toute sa complexité. Au-delà de savoir si le grand serpent de mer ou le bigfoot existent, ou si des moas se cachent encore dans les montagnes de Nouvelle-Zélande – et ce sont là des questions qui ne manquent pas d’intérêt – il est intéressant aussi de se demander pourquoi certains de nos contemporains se posent ces questions et souvent se passionnent pour elles avec une intensité considérable, au point parfois d’y consacrer leur existence. On peut à l’extrême être totalement sceptique quant à l’existence de ces « bêtes ignorées » mais s’intéresser à ceux qui les recherchent, envers et contre tout, et aux motivations qui les animent.
Date de mise en ligne : 01/06/2022