Chapitre 2. Une seule planète
Pages 69 à 87
Citer ce chapitre
- BERTHOLD, Étienne,
- LANGLAIS, Catherine,
- JOLICOEUR, Hélène
- et GONZALEZ, Jean-Paul,
- GOUPIL-SORMANY, Isabelle,
- DEBIA, Maximilien,
- GLORENNEC, Philippe,
- GONZALEZ, Jean-Paul
- et NOISEL, Nolwenn,
- Berthold, Étienne.,
- et al.
- Berthold, É.,
- Langlais, C.,
- Jolicoeur, H.
- et Gonzalez, J.-P.
- I. Goupil-Sormany,
- M. Debia,
- P. Glorennec,
- J. Gonzalez
- et N. Noisel
https://doi.org/10.3917/ehesp.goupi.2023.01.0069
Citer ce chapitre
- Berthold, É.,
- Langlais, C.,
- Jolicoeur, H.
- et Gonzalez, J.-P.
- I. Goupil-Sormany,
- M. Debia,
- P. Glorennec,
- J. Gonzalez
- et N. Noisel
- Berthold, Étienne.,
- et al.
- BERTHOLD, Étienne,
- LANGLAIS, Catherine,
- JOLICOEUR, Hélène
- et GONZALEZ, Jean-Paul,
- GOUPIL-SORMANY, Isabelle,
- DEBIA, Maximilien,
- GLORENNEC, Philippe,
- GONZALEZ, Jean-Paul
- et NOISEL, Nolwenn,
https://doi.org/10.3917/ehesp.goupi.2023.01.0069
Notes
-
[1]
Les eaux intérieures comprennent les lacs, rivières, étangs, ruisseaux, eaux souterraines, sources, eaux de grotte, plaines d’inondation, tourbières, marais et marécages.
-
[2]
Dans la dynamique des relations internationales, les grandes rencontres internationales jouent un rôle très important. Elles servent à initier des échanges entre leaders. On y adopte parfois des chartes et des protocoles d’entente qui peuvent, selon les cas, avoir une portée normative ou encore servir de cadre de référence à une action concertée commune. C’est directement le cas des Conférences des parties (COP), qui réunissent annuellement les signataires de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques et ont pour objet de coordonner les efforts internationaux de lutte contre les changements climatiques.
-
[3]
Commission des Nations unies sur l’environnement et le développement, Notre avenir à tous, 1987, chapitre 2.
1 Dans un premier temps, ce chapitre situe le rapport de l’être humain à la planète.
2 Ensuite, il s’attache à replacer le problème du réchauffement climatique dans une perspective historique qui met en relation l’accroissement démographique, le développement de l’urbanisation et le recours, sans cesse grandissant, à compter du milieu du xix e siècle, aux combustibles fossiles.
3 En troisième lieu, le chapitre explore certains enjeux majeurs découlant des changements climatiques et des multiples pressions qui s’exercent sur la biodiversité. Par extension, il s’intéresse, de manière précise, aux impacts qu’ont les activités humaines sur l’agriculture et les sols agricoles, de même que sur les ressources hydriques.
4 Enfin, le chapitre présente les principes du développement durable et expose quelques cadres normatifs, inspirés de ces principes, qui permettent d’envisager une action commune, rapide et structurante de la communauté internationale.
Objectifs du chapitre
- Décrire le problème du réchauffement climatique dans ses aspects socio-historiques, au premier plan, l’accroissement démographique et le développement de l’urbanisation.
- Caractériser les principaux enjeux découlant des changements climatiques et de la perte de biodiversité.
- S’initier aux cadres normatifs permettant une action commune en matière environnementale.
2.1. Une nouvelle ère : l’anthropocène
5 L’édition originale de 2003 de cet ouvrage commençait ainsi :
« Les problèmes de santé environnementale découlent essentiellement de la dégradation de l’environnement et des écosystèmes qui soutiennent la vie en se manifestant sous diverses formes de pollution de l’air, de l’eau, du sol et des aliments. »
7 Les auteurs ajoutaient :
« [L]a nature même de la planète nous fait courir certains risques, mais il demeure qu’un environnement biophysique exempt de polluants d’origine anthropique engendrerait moins de problèmes de santé publique. »
9 Les humains, leurs environnements et les interactions s’influencent mutuellement et parfois se bouleversent les uns les autres. Classiquement, on considère que l’apparition d’Homo sapiens sur la planète Terre serait survenue il y a 200 000 ans. De cette époque lointaine des chasseurs-cueilleurs à celle de l’état sédentaire, qui accompagnera la naissance de l’agriculture et la domestication des animaux et des plantes, il se passe plusieurs milliers d’années. Jusqu’au Néolithique, il y a 10 000 ans, les humains évoluent en grande majorité dans un environnement biophysique exempt de polluants d’origine anthropique. La dégradation de l’environnement et des écosystèmes n’intervient alors, de façon conséquente, que lorsque les populations sont suffisamment denses, quand la demande en ressources naturelles de toutes sortes est prépondérante et que les technologies naissantes participent à la vie humaine.
10 Les ressources naturelles et leur rôle dans l’environnement s’inscrivent dans des cycles biogéochimiques planétaires qui sont l’essence même des interactions entre activités humaines et écosystèmes (Anctil et Diaz, 2016). Cette biogéochimie est décrite selon le déplacement des substances nutritives (nitrates, phosphates, etc.) et des éléments fondamentaux (carbone, oxygène, azote, soufre, etc.) entre les composants abiotiques de la Terre (air, eau, sol) et le vivant. Ces déplacements se font sous forme de cycles qui sont des processus de transport et de transformation d’un composé chimique entre les constituants complexes qui constituent la biosphère (géosphère, atmosphère, hydrosphère, pédosphère, lithosphère). Ces cycles sont nombreux, naturels, et permettent de maintenir la planète et ses environnements à l’équilibre.
11 Par exemple, le carbone circule sous différentes formes dans les grands réservoirs naturels de la planète : océans, forêts, sols, atmosphère, etc. Il est le constituant majeur de deux gaz à effet de serre, le dioxyde de carbone (CO2) et le méthane (CH4), il est indispensable à la vie sur Terre, et son recyclage influence la production biologique et le climat. Dans la nature, le carbone organique est produit par le vivant sous forme de molécules avec différents autres éléments comme l’hydrogène (H), l’oxygène (O), l’azote (N) ou le phosphore (P). Le carbone inorganique est associé à des composés abiotiques comme le carbone du CO2 atmosphérique ou les carbonates comme le calcaire CaCO3.
12 Depuis l’ère industrielle, les composants des cycles biogéochimiques de la planète ont commencé à être perturbés – plus ou moins pour certains d’eux – par l’anthropisation (impact de l’humanité) sur les systèmes naturels (terre, air, océans). On peut, par exemple, distinguer de grands cycles biochimiques qui conditionnent l’apparition et le maintien de la vie sur la planète, comme celui du carbone, de l’azote, du phosphore, du soufre, du calcium, et des molécules plus complexes comme celles de l’oxygène libre (O2) et de l’eau (H2O). C’est sur ces cycles fondamentaux que les activités humaines se font le plus ressentir et de façon significative et croissante dans cet anthropocène en évolution constante.
13 Lentement, et assez récemment dans l’histoire de l’humanité, l’impact de l’être humain est devenu visible, mesurable. Émerge alors l’anthropocène, c’est-à-dire cette proposition récente d’une époque géologique où l’être humain a un impact significatif à l’échelle globale sur la géologie et les écosystèmes de la planète. Cette ère débute avec l’industrialisation, dans les années 1870-1880, lorsque l’humanité devient le premier et grand consommateur de ressources naturelles. Cette nouvelle ère industrielle émerge en Angleterre d’abord, puis dans le reste de l’Europe occidentale, quand la machine à vapeur se développe. Cette technologie consomme à foison le charbon fossile et le bois : c’est la première grande menace de l’humanité sur la ressource naturelle de la planète.
14 Ainsi, de nombreux problèmes environnementaux et souvent liés à la santé sont examinés dans une approche biogéochimique :
- sécurité alimentaire, acidification de l’eau ;
- cyanotoxines et eutrophisation aquatique ;
- gaz à effet de serre ;
- changement chimique dans l’atmosphère et végétation.
16 On verra dans l’exposé qui suit les impacts grandissants des actions de l’humanité sur ces cycles naturels : carbone et climat (figure 1), gaz à effet de serre et urbanisation, polluants chimiques et organiques des milieux, etc. On retiendra par exemple le cycle du carbone qui, comme celui du soufre, est à la base de toute forme de vie et est un composant essentiel des acides aminés (protéines) qui constituent le vivant (règne animal), les cycles de l’azote et du phosphore qui sont une des sources majeures de nutriments (nitrates) pour les plantes (règne végétal) ; ce ne sont là que des exemples limités mais d’importance.
Le cycle du carbone et ses grands réservoirs naturels
Le cycle du carbone et ses grands réservoirs naturels
2.2. Le réchauffement climatique au regard de l’histoire récente
17 Le réchauffement climatique que nous devons actuellement affronter s’inscrit dans une forme de continuum historique qui a pour racine la surexploitation des territoires et ressources, à différents degrés.
18 À compter du xix e siècle, l’Europe continentale et l’Amérique du Nord sont entrées dans une nouvelle période de leur histoire, marquée par la révolution industrielle. Largement orientée sur la production mécanisée, cette révolution, qui s’est voulue tout autant une période d’accélération économique que d’accroissement des inégalités sociales, a fait un grand appel à l’exploration et à l’exploitation des combustibles fossiles, au premier plan desquels le charbon et le pétrole. Le recours aux combustibles fossiles a consacré une forme de « transition énergétique » dans la mesure où, auparavant, l’énergie provenait, en partie, de forces hydrauliques et éoliennes (à travers les moulins à eau et à vent). Cette transition a été alimentée par une série de nouveaux processus spatiaux : désormais, on se déplaçait de plus en plus loin sur les territoires, pour aller à la rencontre des sources énergétiques, alors que traditionnellement les infrastructures nécessitant un apport énergétique étaient localisées surtout en bordure des cours d’eau et des « corridors » éoliens (Allen, 2013).
19 Pour sa part, le xx e siècle a fait place à de grandes conjonctures évènementielles très énergivores, au nombre desquelles il y a eu, du côté nord-américain et ouest-européen, les années 1920 et les quelque trente années suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale (1945-1975). Ces périodes, qualifiées respectivement d’« Années folles » et « Trente Glorieuses », ont été marquées par des phases soutenues de développement économique et démographique. Par exemple, entre la fin des années 1910 et la fin des années 1950, la population des États-Unis a connu une croissance annuelle moyenne de près de 2 %.
20 Les pays socialistes, regroupés autour de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), ont aussi connu des phases très importantes d’expansion démographique, même si elles ne sont pas nécessairement survenues simultanément à celles qu’ont connues les pays occidentaux. Par exemple, entre 1917 et 1959, la population de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (une des quinze républiques constitutives de l’URSS) n’a affiché un taux de croissance annuel moyen que de 0,62 %, mais celui-ci a bondi, de manière très soutenue, pendant les années 1960 (10,2 %). Le développement de l’économie soviétique étant très orienté sur l’essor du secteur des « biens de production » tels que les usines, les infrastructures et le complexe militaire, il s’est appuyé directement sur l’exploitation des matières premières et des combustibles fossiles dont le gigantesque territoire des républiques ex-soviétiques (22 millions de km2) regorge.
21 Les conjonctures d’expansion démographique et économique qu’ont connues les pays occidentaux et les pays socialistes ont eu entre autres comme effet direct d’entraîner la multiplication des émissions de gaz à effet de serre (GES), notamment de dioxyde de carbone et de méthane, dans l’atmosphère (figure 2).
22 Une des conséquences majeures de l’augmentation des émissions de GES dans l’atmosphère est le réchauffement climatique. L’histoire climatique de la planète est complexe parce qu’elle nécessite de multiples recherches menées dans une perspective interdisciplinaire. On sait, par les travaux de l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, que l’histoire climatique récente de l’Europe (celle des sept derniers siècles) a d’abord été marquée par un refroidissement engendré par un « petit âge glaciaire » puis, à compter du début du xx e siècle, elle s’est traduite par une hausse des températures (Le Roy Ladurie, 2009).
La concentration de CO2 dans l’atmosphère (en partie par million), de la révolution industrielle jusqu’à la fin des années 1970
La concentration de CO2 dans l’atmosphère (en partie par million), de la révolution industrielle jusqu’à la fin des années 1970
23 Les données annualisées provenant du projet Global Carbon Project permettent de constater qu’au cours des décennies 1980-1989, 1990-1999 et 2000-2009, la croissance annuelle des émissions de CO2 dans l’atmosphère a suivi une courbe ascendante, avec des taux respectifs de 1,6 ± 0,1 ppm (1980-1989), 1,5 ± 0,1 ppm (1990-1999) et 2 ppm (2000-2009). En 2020, la concentration atmosphérique de CO2 était de 412,5 ppm, soit 40 % de plus que ce qui prévalait à l’aube de la révolution industrielle. Ainsi, la concentration de CO2 dans l’atmosphère n’aurait jamais été aussi élevée en 800 000 ans ! Entre les seules années 2000 et 2020, la concentration atmosphérique de CO2 a augmenté de plus de 43 ppm (12 %), en dépit de la baisse momentanée des émissions enregistrée en 2020 pendant les premiers mois de la pandémie de Covid-19.
2.3. Le climat et la diversité biologique : un état des lieux
2.3.1. Le réchauffement climatique : impacts actuels et projections
24 Sous l’effet de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, les températures moyennes se sont déjà accrues de manière considérable dans certaines parties du monde en quelques décennies à peine. Les terres émergées (soit l’ensemble de l’écorce terrestre qui n’est pas recouverte pas les eaux, comme les continents et les îles), se réchauffent plus rapidement que l’ensemble du globe. Le réchauffement est aussi très manifeste dans certaines régions du monde, comme c’est le cas de l’Arctique, dont les températures moyennes augmentent deux à trois fois plus vite qu’ailleurs sur le globe (GIEC, 2022).
25 La Conférence des parties (COP) de Paris, en 2015, a proposé une cible ambitieuse de limite de l’augmentation de la température pour 2100 par rapport à l’ère préindustrielle : cette limite a été fixée à 2 °C, préférablement à 1,5 °C. Or, selon des estimations produites et publiées par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) au mois d’avril 2022, à moins d’une réduction drastique des émissions de GES à l’échelle mondiale, il est plus que probable qu’une telle cible soit difficile à atteindre (GIEC, 2022).
26 Une des conséquences les plus immédiates du réchauffement climatique est la multiplication des aléas climatiques. Ces aléas, qui sont nombreux (sécheresses, inondations, vagues de chaleur, érosion côtière, etc.), deviennent plus fréquents et plus puissants dans le contexte des changements climatiques. Surtout, leur portée est plus immédiate et, à moyen terme, ils menacent d’affecter la vie de plus de la moitié de l’humanité (GIEC, 2022 ; encadré 1).
27 Les changements climatiques et leurs conséquences mettent directement en relief les impacts qu’ont les actions humaines sur les territoires, les milieux et les ressources naturels. Depuis plusieurs siècles, les humains transforment les environnements naturels pour y développer des établissements de toute nature (des hameaux jusqu’aux mégapoles), de même que pour y développer une économie. À cet égard, il faut constater que les impacts et les pressions attribuables à l’empreinte humaine se sont multipliés de manière considérable depuis l’émergence du capitalisme et l’accélération du développement économique.
28 Quoi qu’il en soit, les actions anthropiques mettent directement en relief les limites biophysiques de la planète. À ce titre, le réchauffement climatique que nous devons actuellement affronter constitue une conséquence, davantage qu’une cause irréductible, du façonnement et de l’occupation des territoires qui sont l’apanage de l’espèce humaine.
Encadré 1. Prévision des impacts d’une limite à 1,5 °C ou 2 °C
2.3.2. La diversité biologique : définition, perspectives actuelles et prospectives
29 Selon la Convention sur la diversité biologique (CDB), adoptée sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU) dans le sillage du deuxième Sommet de la Terre (Rio, 1992), la diversité biologique désigne l’ensemble des formes de vie, selon une triple dimension : la diversité génétique (variation au sein d’une espèce ou d’une population) ; la diversité des espèces (la multitude des espèces végétales et animales) et la diversité des écosystèmes (pluralité des écosystèmes de la planète).
30 La diversité biologique est essentielle au maintien des écosystèmes qui entretiennent la biosphère et dont dépendent les êtres vivants, dont les humains, pour vivre. En effet, nous bénéficions directement des services écosystémiques, expression de l’utilité de la biodiversité, pour le maintien de la vie en termes :
- d’approvisionnement (nourriture, matériaux, fibres, énergies, etc.) ;
- de contrôle (régulation du climat et protection contre les catastrophes naturelles ; de l’autoépuration de l’eau et de l’air, etc.) ;
- d’un soutien général à la vie (cycle de l’eau et cycles biogéochimiques qui permettent la croissance des plantes, la formation des sols, etc.) ;
- enfin, d’apport culturel (valeurs esthétiques et spirituelles, récréatives et créatives des espaces naturels).
32 La CDB, dont l’objectif est de soutenir le développement de stratégies nationales pour la conservation de la biodiversité, l’utilisation durable de la diversité biologique et le partage juste et équitable des avantages découlant de l’exploitation des ressources génétiques, se décline selon sept axes thématiques. Ces axes, qui correspondent à certains des principaux biomes de la planète, permettent de tirer des constats précis et sectoriels quant à l’état de la biodiversité sur la planète :
- Biodiversité agricole : en 2014, neuf cultures fournissaient à elles seules 66 % de l’ensemble de la production agricole sur la planète (FAO, 2019) ; le blé, le riz et le maïs constituent un peu plus de 50 % de l’énergie alimentaire mondiale dérivée des végétaux. De plus, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que 75 % de la diversité génétique des cultures s’est érodée entre 1900 et 2000 (FAO, 2010), et que le déclin se poursuit. La biodiversité agricole est essentielle pour maintenir la résilience des systèmes de production alimentaire face aux perturbations, dont celles qui découlent des changements climatiques.
- Biodiversité des terres sèches et subhumides : ces zones ont une grande valeur biologique en raison des adaptations spécifiques développées par la faune et la flore pour faire face aux conditions difficiles, dont la rareté de l’eau. Au moins 30 % des plantes cultivées sur la planète proviennent de ces zones, ce qui en fait un répertoire de diversité génétique d’une grande importance (Davies et al., 2012). Toutefois, 32 % des espèces de ces zones sont menacées d’extinction, principalement en raison de la forte pression de conversion en terres cultivables (Davies et al., 2012). Rappelons que 90 % des personnes qui habitent dans ces zones vivent dans des pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI), et l’utilisation durable de la biodiversité doit être mise en lien avec la lutte contre la pauvreté dans ce contexte.
- Biodiversité des forêts : depuis 1990, à l’échelle mondiale, la superficie forestière totale a diminué de 4,2 % (soit une perte de 178 millions d’hectares) (FAO, 2020), même si les processus de déforestation tendent à diminuer (les pertes sont passées de 7,8 millions d’hectares par année (décennie 1990-2000) à 5,2 millions d’hectares par année (décennie 2000-2010), puis à 4,7 millions d’hectares par année (décennie 2010-2020). Les forêts abritent la plus grande partie de la biodiversité terrestre, procurant un habitat à 80 % des espèces d’amphibiens, à 75 % des espèces d’oiseaux et à 68 % des espèces de mammifères (FAO, 2020).
- Diversité biologique des eaux intérieures : bien qu’elles recouvrent moins de 1 % de la surface de la Terre, ces zones humides situées à l’intérieur des limites des terres [1] hébergent environ un tiers des espèces vertébrées et sont caractérisées par une forte endémicité des espèces, c’est-à-dire d’espèces localisées sur une aire restreinte et qui circulent peu d’une zone à l’autre. La pression est forte sur ces zones, en raison de l’exploitation des ressources en eau douce (30 % des écosystèmes d’eaux intérieures ont disparu depuis 1970) et des formes de pollution liées à l’agriculture (ruissellement d’engrais) et aux établissements humains (rejets organiques et urbains). Ces écosystèmes, d’une riche diversité, sont littéralement essentiels à la vie sur Terre, qui dépend de l’eau.
- Diversité insulaire : sous la pression des dynamiques évolutives, l’isolement des îles entraîne l’apparition d’espèces endémiques aux caractéristiques adaptatives inhabituelles ; ces écosystèmes constituent des « mines d’or » de biodiversité, hébergeant 20 % de la biodiversité globale. Or, la taille limitée des populations et leur faible diversité génétique les rendent particulièrement vulnérables à l’extinction. Ainsi, environ 50 % des extinctions animales enregistrées depuis l’ère industrielle concernent des espèces insulaires.
- Diversité marine et côtière : la pression sur les écosystèmes marins vient principalement de la surpêche, des pratiques de pêche illégales et/ou destructrices des écosystèmes. En 2017, seulement 65,8 % des stocks de poissons étaient exploités à un niveau biologiquement durable à l’échelle mondiale (comparativement à 90 % en 1974) (FAO, 2020). De plus, les émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère provoquent l’acidification des océans, avec des impacts importants sur les écosystèmes, dont la disparition des massifs coralliens : 20 % ont été détruits dans les dernières décennies et 60 % sont aujourd’hui directement menacés.
- Diversité des montagnes : la juxtaposition d’un large éventail d’écosystèmes sur une distance relativement courte en raison de l’altitude caractérise les zones montagneuses, qui sont d’autant plus sensibles aux changements climatiques que les espèces endémiques se retrouvent « piégées » par la disparition de leur habitat. De plus, les montagnes pourvoient aux besoins en eau douce de plus de la moitié de l’humanité ; véritables « châteaux d’eau » du monde, leur capacité de rétention est largement affectée par le rétrécissement des glaciers et du couvert de neige. Enfin, les montagnes sont aussi les hôtes d’une partie importante des groupes ethniques distincts et de patrimoines agroculturels d’une grande richesse.
34 En 2011, la Convention pour la diversité biologique s’est enrichie d’un plan stratégique, marqué notamment par les vingt Objectifs d’Aichi pour la biodiversité à atteindre en 2020. Le 5e rapport des Perspectives mondiales sur la diversité biologique (Global Biodiversity Outlook ou GBO5 en anglais) balise l’état des lieux. Au niveau mondial, aucun des objectifs n’aurait pleinement été atteint (CDB, 2020a, 2020b), bien que quelques progrès aient été réalisés, notamment au regard de la proportion des zones terrestres désignées comme aires protégées qui s’établit, en mars 2022, à 16,8 %, soit tout juste au seuil de l’objectif, qui était fixé à 17 %. En revanche, l’objectif pour les zones marines et côtières demeure en deçà des engagements : seules 8 % sont protégées (sur l’objectif de 10 %). Dans l’ensemble, le rapport est clair : le déclin de la biodiversité se produit à un rythme sans précédent et de plus en plus nombreuses sont les pressions qui intensifient ce déclin (CDB, 2020a, 2020b).
2.4. Les perspectives démographiques à l’échelle internationale et l’accentuation des pressions environnementales
2.4.1. La démographie et l’urbanisation
35 À l’échelle internationale, les perspectives démographiques planétaires sont pour le moins vertigineuses, et elles affichent des écarts très importants entre continents. La planète abrite actuellement plus de 8 milliards d’humains. Deux pays abritent à eux seuls plus du tiers de cette population mondiale (Chine : 1,412 milliard ; Inde : 1,408 milliard). D’importantes disparités sont observées entre les continents en matière de densité des populations. De gigantesques pays comme la Russie (17,1 millions de km2) et le Canada (9,985 millions de km2) sont sous-peuplés (Russie : 8,5 habitants/km2 ; Canada : 3,8 habitants/km2), alors que les « géants » démographiques se retrouvent dans une situation tout à fait opposée (Chine : 147 habitants/km2 ; Inde : 376 habitants/km2).
36 Les importantes variations de population à l’échelle internationale, et les densités qui s’y rattachent, sont exacerbées par les processus d’urbanisation. Depuis la révolution industrielle, et plus particulièrement depuis le xx e siècle, la proportion de la population mondiale vivant dans des villes n’a cessé de croître. En 1913, à la veille de la Première Guerre mondiale, la planète ne comptait que 9 agglomérations de plus de 2 millions d’habitants (Berlin, Chicago, Saint-Pétersbourg, Londres, New York, Paris, Tokyo, Vienne, Philadelphie et New York). Or, actuellement plus de 55 % de la population mondiale vit dans les villes. En 2019, la Chine à elle seule regroupait plus de 55 agglomérations habitées au moins par 2 millions de personnes. Bien entendu, la situation de l’urbanisation doit être replacée dans son contexte, d’autant qu’il est difficile de définir avec précision ce qu’est une ville. Ainsi, certains pays, comme le Canada, sont très urbanisés (plus de 80 % de la population canadienne habite dans les villes), mais demeurent, somme toute, peu peuplés (38 millions de Canadiens en 2021).
37 En revanche, force est de constater que les projections du développement de l’urbanisation à l’échelle internationale prévoient une hausse. L’ONU estime que d’ici 2050, le nombre d’habitants sur la Terre pourrait s’élever à près de 9,7 milliards et que près de 70 % d’entre eux (6,8 milliards) pourraient habiter dans les villes. Cette double réalité, démographique et urbaine, risque d’avoir pour effet de concourir à l’augmentation des pressions sur plusieurs secteurs de l’environnement et des ressources naturelles, dont l’agriculture et l’eau.
2.4.2. L’agriculture et les sols : les pressions découlant des élevages de bovins
38 Selon la FAO, 768 millions de personnes souffrent de sous-alimentation chronique actuellement dans le monde (soit 9,9 % de la population mondiale) (FAO, 2021). Les projections d’augmentation de la population dressées par l’ONU risquent fort bien d’accentuer cette problématique.
39 Des composantes cruciales de la structure des systèmes alimentaires sont en prise directe avec les perspectives démographiques actuelles et futures et, par ricochet, avec le problème du réchauffement climatique. Les élevages de bovins sont du nombre. Ceux-ci contribuent à satisfaire les besoins de la population en divers produits, principalement en nourriture. En 2018, la consommation mondiale par personne de produits laitiers a atteint 113,7 kg d’équivalent-lait, et la FAO prévoit une augmentation de la consommation de produits laitiers frais de 1 % par année, jusqu’en 2030. Quant à la consommation mondiale de viande de bœuf, elle devrait atteindre près de 60 millions de tonnes équivalent-carcasse en 2021 et augmenter de moins de 1 % par année jusqu’en 2024. Le bœuf constitue la troisième viande la plus consommée dans le monde, après la volaille et le porc (USDA, 2023).
40 Les aliments d’origine bovine sont très répandus entre autres parce qu’ils constituent une source de nutriments particulièrement assimilables. Source directe de protéines et d’énergie, ils contiennent des éléments essentiels dont certains s’avèrent plus difficiles à combler par une alimentation végétale, tels que la vitamine B12 (cobalamine), la vitamine B2 (riboflavine), le calcium, le fer, le zinc et plusieurs acides gras (FAO, 2018). Ces caractéristiques en font des aliments pouvant contribuer à combattre la faim dans le monde et à améliorer la sécurité alimentaire, spécialement dans les PRFI, pour les personnes avec des besoins particuliers importants, comme les enfants et les femmes enceintes ou qui allaitent (FAO, 2018 ; Janzen, 2011). Au Canada, la consommation d’aliments d’origine bovine s’inscrit un peu moins directement dans une perspective d’accroissement de la sécurité alimentaire, mais elle est tout de même importante sur le plan numérique : entre 2015 et 2019, la consommation par personne de viande de bœuf a baissé légèrement, passant de 25,4 à 25,2 kg par an, mais restait toutefois au 2e rang des viandes consommées, après le poulet (MAPAQ, 2021).
41 La consommation de produits alimentaires d’origine bovine a d’importantes conséquences sur le plan environnemental. Ces conséquences s’observent, tout d’abord, en matière d’émissions de gaz à effet de serre (GES).
42 Dans son ensemble, le système agroalimentaire produirait de 21 à 37 % des émissions anthropiques mondiales (GIEC, 2019). Les élevages de viande bovine seraient responsables de 41 % des émissions de GES, et les élevages de vaches laitières, de 20 % (Gerber et al., 2013). On estime la production de GES associée à l’élevage canadien de viande bovine à 22 kg équivalent CO2 par kilo de carcasse produite, provenant principalement du méthane (CH4) issu des gaz intestinaux (63 %) et du protoxyde d’azone (N2O) issu de la gestion des sols et des fumiers (27 %) (Beauchemin et al., 2010). Les éleveurs de vaches laitières nord-américains estiment que la production de GES varie entre 0,37 et 0,69 kg équivalent CO2 par kg d’ECM (Energy Corrected Milk), selon la quantité de lait produite, la nourriture et la gestion des fumiers (Rotz et al., 2010).
43 L’impact environnemental des élevages bovins se traduit également sur la santé des sols agricoles, de plusieurs façons. D’une part, les élevages à viande produiraient 26 kg de fumier par jour pour une unité animale de 454 kg ; les vaches laitières, 36 kg (Girotto et al., 2017). Une mauvaise gestion de ce fumier cause des problèmes notamment en surchargeant le sol en intrants ou en se répandant dans l’environnement et en s’écoulant dans l’eau (Pogue et al., 2018). D’autre part, le secteur de l’élevage serait le plus important utilisateur de terres agricoles, servant principalement à produire de la nourriture destinée aux animaux (Dijkstra et al., 2013). On estime que de 37 à 92 m2 de sol agricole sont nécessaires pour produire 1 kilogramme de poids vif de viande bovine, selon la régie utilisée. Pour produire 1 litre de lait livré à l’usine, il faut 1,6 m2 de terre agricole. En outre, plus du tiers des céréales récoltées mondialement sont utilisées pour nourrir le bétail. Dans les pays industrialisés, 73 % des céréales seraient destinées aux animaux, et 37 % dans les PRFI (Johnson, 2006). Dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), on estime que pour produire 1 kg de protéines d’origine bovine (viande ou lait), les animaux doivent en moyenne consommer entre 53 et 67 kg de matière sèche de nourriture, selon le type de régie (Mottet et al., 2017). Cette utilisation de ressources pour nourrir les bovins entre en concurrence avec l’usage qui pourrait en être fait pour produire directement des aliments destinés aux humains. Toutefois, il faut mentionner que les ruminants ont une certaine capacité à convertir une biomasse non comestible par les humains en aliments consommables et à fournir certains services environnementaux, notamment dans les prairies.
44 Ainsi, on constate que la place qu’accordent les systèmes alimentaires et le secteur agricole à des composantes comme les élevages bovins a pour effet d’accentuer les pressions qui contribuent d’ores et déjà à l’amenuisement de la biodiversité agricole à l’échelle mondiale (2.3.2).
2.4.3. Les pressions sur les ressources hydriques
45 L’augmentation de la population terrestre et sa concentration se répercutent aussi directement sur la disponibilité et l’état de santé des ressources hydriques. L’eau constitue une ressource inhérente à la vie, et l’accès à une eau potable et de qualité, en quantité et à un coût abordable pour tous, est un droit humain essentiel, dûment reconnu comme tel en 2010 par l’Assemblée générale de l’ONU. Pourtant, en 2021, 2 milliards d’humains n’avaient toujours pas accès à des services d’alimentation en eau potable sûrs, c’est-à-dire à une eau potable exempte de contamination.
46 Pour répondre de façon satisfaisante aux besoins humains, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’une cinquantaine de litres d’eau par jour par personne sont nécessaires. Ainsi, il faut de l’eau pour s’hydrater (3 à 5 l/jour), mais également pour les autres fonctions qui maintiennent la vie : cuisiner et se nourrir (10 à 15 l/jour), se laver (15 à 45 l/jour) – dont le lavage des mains, qui prévient et contrôle les maladies –, et évacuer les excréments (20 à 30 l/jour).
47 Les besoins en eau incluent également l’assainissement et la gestion des eaux usées, dont l’accès à des installations sanitaires de base, pour éviter la contagion et les contaminations. Or en 2021, 3,6 milliards de personnes ne disposaient toujours pas de services d’assainissement gérés en toute sécurité. Les services élémentaires ou de base, soit « le fait pour chaque foyer de disposer d’une source d’eau potable protégée à moins de trente minutes de son domicile, de toilettes ou latrines améliorées privatives, et d’installations permettant le lavage des mains au savon et à l’eau dans la maison » – faisaient défaut à 2,3 milliards d’individus sur la planète.
48 À plus large échelle, les prélèvements d’eau douce dans le monde sont consacrés à trois usages principaux : l’agriculture (72 % des prélèvements), les services aux collectivités (16 %) et les industries (12 %). Bien sûr, la répartition de ces usages est très variable d’un pays et d’une région à l’autre. Dans les pays dits à « hauts revenus », soit la majorité des pays industrialisés, la part moyenne de l’agriculture est de 43 %, 41 % pour les industries et 16 % pour les villes afin de pourvoir aux besoins des ménages et des services municipaux. Dans les pays identifiés à « faibles revenus », c’est plutôt une moyenne de 91 % des prélèvements qui sont voués au secteur agricole, 7 % servent aux collectivités et à peine 2 % servent un usage industriel (FAO, 2020).
49 Le problème de l’accès à l’eau potable découle, en partie, de son inégale répartition sur la planète. Le Canada constitue, à ce titre, un exemple très évocateur. Il détient plus de 20 % des réserves mondiales en eau douce, mais, comme nous l’avons souligné plus haut, abrite une population de taille modeste. À l’inverse, le continent africain ne dispose que de 9 % des ressources en eau pour 16 % de la population mondiale, alors que, de son côté, l’Asie (y compris l’Asie centrale) possède 28 % de ces mêmes ressources, mais englobe 60 % de la population mondiale (Anctil, 2016). De tels déséquilibres font en sorte que plus de 2,3 milliards d’humains vivent dans des pays en situation de « stress hydrique », c’est-à-dire des pays qui sont forcés de prélever plus de 25 % de leurs ressources renouvelables en eau douce. Selon l’ONU, en situation de prélèvement dépassant 75 % des ressources disponibles, le stress hydrique est élevé : c’est le cas en Asie centrale et en Asie du Sud. Lorsque les prélèvements atteignent près de 100 %, ce stress est qualifié de « critique », une situation observée notamment en Afrique du Nord ou encore dans certaines zones localisées du sud-ouest de l’Amérique du Nord, où les fleuves Colorado et Rio Grande ont atteint, ces dernières années, des niveaux historiquement bas.
50 Les problématiques liées à l’eau ne tiennent pas qu’à son inégale répartition, mais également à diverses formes de pollutions qui affectent la ressource. À l’échelle planétaire, plus de 80 % des eaux usées résultant des activités humaines sont déversées dans les rivières ou les océans sans aucune dépollution. De telles situations ne touchent pas que des pays à revenus limités, mais sont observées jusqu’au Québec où, pour des raisons techniques, le fleuve Saint-Laurent est encore la cible d’opérations de déversement d’eaux usées non traitées.
51 Par ailleurs, l’action humaine a parfois pour effet de déstructurer, de manière considérable, des bassins versants entiers – ce qui ajoute à la précarité de la ressource en eau. Par exemple, en Asie centrale, des prélèvements continus d’eau dans la mer d’Aral (Ouzbékistan, Kazakhstan), pendant plusieurs décennies, aux fins du développement de l’irrigation pour la monoculture du coton, ont presque réduit à néant ce lac salé de type endoréique, qui ne se déverse pas dans un océan.
52 L’augmentation projetée de la population humaine accroît la pression sur les ressources en eau, à la fois pour les besoins de base et pour la production agricole et industrielle nécessaire pour subvenir aux besoins alimentaires de l’humanité. L’amélioration des conditions de vie contribue également à pousser à la hausse la consommation d’eau (qui a augmenté deux fois plus rapidement que la population, depuis le milieu du xx e siècle). Or l’eau n’est pas une ressource inépuisable. L’illusion des solutions technologiques toujours plus ambitieuses (détournements, puits, barrages, etc.) se heurte à la réalité des limites du renouvellement de l’eau disponible. Le réchauffement climatique, qui entraîne la perturbation des modèles hydrologiques et la survenue d’événements extrêmes, rend d’autant plus nécessaire la conservation et la gestion intégrée de l’offre en eau (Anctil, 2016), incluant le recyclage des eaux usées, et surtout sa valorisation comme bien d’une grande valeur sociale, économique et environnementale.
2.5. Les cadres normatifs internationaux pour s’attaquer aux pressions environnementales
53 Pour tenter de s’adapter, le plus possible, aux pressions environnementales découlant de l’accroissement de la population et du développement de l’urbanisation à l’échelle mondiale, la communauté internationale s’est dotée, depuis quelques décennies, d’une série de cadres normatifs orientés notamment sur les principes du développement durable.
2.5.1. Le développement durable au regard du rapport Brundtland (1987)
54 Le concept de développement durable s’est affirmé graduellement, entre autres au fil de grandes rencontres internationales débouchant sur des chartes et des protocoles d’entente [2]. La rencontre de Stockholm, en 1972, généralement qualifiée de premier Sommet de la Terre, a posé, pour la première fois, la question de la protection de l’environnement comme patrimoine à transmettre aux générations futures. Ces dernières années, dans le sillage de la ratification du Protocole de Kyoto, concernant la réduction des gaz à effet de serre, les grandes rencontres internationales au cours desquelles la notion de développement durable a été mise en avant ont surtout porté sur la question des changements climatiques, de leur prévention et de la gestion de leurs effets déstructurants (encadré 2) (Zaccai, 2011).
Encadré 2. Quelques grands jalons de l’émergence du concept de développement durable
1987 : Rapport de la Commission mondiale sur l’environnement (PNUE) (connu sous le nom de « rapport Brundtland »), qui propose une première définition du développement durable
1990 : Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) rend son premier rapport ; pour la première fois, on alerte la communauté internationale sur les risques du réchauffement climatique causé par la concentration dans l’atmosphère des gaz à effet de serre
1992: Deuxième Sommet de la Terre, à Rio de Janeiro. L’expression « développement durable » est consacrée. C’est aussi, entre autres, la naissance du programme Action 21 (Agenda 21, en anglais). La définition du rapport Brundtland est élargie autour de « trois piliers » qui doivent être conciliés dans une perspective de développement durable : le progrès économique, la justice sociale et la préservation de l’environnement
1997 : Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, à Kyoto, qui marque l’élaboration du protocole de Kyoto
2002 : Sommet de Johannesburg, au terme duquel un traité est ratifié, qui prend position sur la conservation des ressources naturelles et de la biodiversité
2005 : Entrée en vigueur du protocole de Kyoto sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre
2009 : Conférence de Copenhague
2010 : Conférence de Cancún
2011 : Conférence de Durban
2012 : Conférence Rio + 20
2013 : Conférence de Bonn
2014 : Conférence de Lima
2015 : Conférence de Paris, placée sous le signe de la justice climatique, qui fixe à 2 degrés Celsius, voire 1,5 °C, la limite maximale de réchauffement à atteindre pour 2100
2016 : Conférence de Marrakech
2017 : Conférence de Bonn
2018 : Conférence de Katowice
2019 : Conférence de Madrid
2021 : Conférence de Glasgow
55 L’expression « développement durable » s’est répandue à compter de la publication du rapport Notre avenir à tous, communément appelé « rapport Brundtland », en 1987 (encadré 3). Ce document, produit par la Commission des Nations unies sur l’environnement et le développement (CNUED), définissait le développement durable comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » [3].
Encadré 3. Le rapport Notre avenir à tous (1987) dans ses propres mots
- le concept de “besoins”, et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité ;
- l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir.
Le développement implique une transformation progressive de l’économie et de la société. Cette transformation, au sens le plus concret du terme, peut, théoriquement, intervenir même dans un cadre sociopolitique rigide. Cela dit, il ne peut être assuré si on ne tient pas compte, dans les politiques de développement, de considérations telles que l’accès aux ressources ou la distribution des coûts et avantages. Même au sens le plus étroit du terme, le développement durable présuppose un souci d’équité sociale entre les générations, souci qui doit s’étendre, en toute logique, à l’intérieur d’une même génération. […]
Le principal objectif du développement consiste à satisfaire les besoins et aspirations de l’être humain. Actuellement, les besoins essentiels de quantité d’habitants des pays en développement ne sont pas satisfaits : le besoin de se nourrir, de se loger, de se vêtir, de travailler. Qui plus est, au-delà de ces besoins essentiels, ces gens aspirent – et c’est légitime – à une amélioration de la qualité de leur vie. Un monde où la pauvreté et l’injustice sont endémiques sera toujours sujet aux crises écologiques et autres. Le développement durable signifie que les besoins essentiels de tous sont satisfaits, y compris celui de satisfaire leurs aspirations à une vie meilleure.
Un niveau supérieur au minimum vital serait envisageable à la seule condition que les modes de consommation tiennent compte des possibilités à long terme. Or, nombre d’entre nous vivons au-dessus des moyens écologiques de la planète, notamment en ce qui concerne notre consommation d’énergie. La notion de besoins est certes socialement et culturellement déterminée ; pour assurer un développement durable, il faut toutefois promouvoir des valeurs qui faciliteront un type de consommation dans les limites du possible écologique et auquel chacun peut raisonnablement prétendre.
Pour répondre aux besoins essentiels, il faut réaliser tout le potentiel de croissance ; le développement durable nécessite de toute évidence la croissance économique là où ces besoins ne sont pas satisfaits. Ailleurs, développement et croissance économique sont compatibles, à condition que le contenu de celle-ci respecte les principes que sont la durabilité et la non-exploitation d’autrui.
Mais, à elle seule, la croissance ne saurait suffire. En effet, une forte productivité peut tout à fait coexister avec la plus grande indigence, et l’environnement ne peut qu’en pâtir. Ainsi, pour que le développement durable puisse survenir, les sociétés doivent faire en sorte de satisfaire les besoins, certes en accroissant la productivité, mais aussi en assurant l’égalité des chances pour tous. »
56 Plusieurs rapports et documents officiels ont amené la « théorie » du développement durable à se préciser depuis 1987. Celle-ci a notamment été élargie afin de tenir compte, de façon plus marquée, du besoin d’assurer le progrès économique et la justice sociale, à l’échelle mondiale. Des passages du rapport L’avenir que nous voulons, adopté par l’ONU dans le sillage du sommet Rio + 20 en 2002, l’expriment éloquemment (encadré 4).
57 Au regard de la « théorie » qui le structure (dont les textes fondateurs rendent compte), le développement durable constitue une quête d’équilibre et d’harmonie entre le développement économique, la protection environnementale et l’équité sociale et intergénérationnelle. Il en ressort qu’un développement économique quel qu’il soit ne serait durable qu’à condition d’être vivable et viable (du point de vue environnemental) et équitable sur le plan social, notamment à l’égard de la répartition des richesses et de l’égalité des chances qu’il implique (figure 3).
Encadré 4. Le rapport L’avenir que nous voulons (2002) dans ses propres mots
Les composantes fondamentales du développement durable
Les composantes fondamentales du développement durable
2.5.2. Les Objectifs de développement durable
58 D’autres cadres normatifs sont fondés sur la conception du développement durable telle qu’elle a pris forme depuis les années 1980. Parmi ceux qui gagnent sans cesse en importance à l’échelle internationale, il y a les Objectifs de développement durable (ODD). Adoptés en 2015, dans le sillage des Objectifs du millénaire pour le développement, les ODD regroupent une série de cibles partagées largement par les membres des Nations unies à l’horizon 2030. Ils sont constitués de 17 objectifs transversaux allant des secteurs de l’éducation jusqu’à l’énergie, en passant par les ressources naturelles et l’éradication de la pauvreté. Les ODD sont ponctués de 169 cibles et de 244 indicateurs destinés à favoriser leur application sur une base générale (Tremblay et al., 2020). Les États parties sont responsables de l’application des ODD à l’échelle de leurs législations et territoires nationaux. Pour ce faire, ils doivent adapter, le plus possible, les cibles des ODD aux réalités ainsi qu’aux enjeux et défis qui sont les leurs. Dans cette perspective, de multiples initiatives ont cours afin de favoriser la diffusion et l’implantation des ODD dans les pratiques des organisations publiques, parapubliques et privées. Par exemple, à l’échelle internationale, le réseau Sustainable Development Solutions Network (SDSN) a pour vocation de réunir l’expertise scientifique et technique inhérente à la diffusion des ODD et à leur implantation au sein des communautés nationales, régionales et locales.
2.6. Perspectives
59 Comme nous l’avons expliqué dans ce chapitre, les perspectives démographiques et le développement de l’urbanisation d’ici le milieu du siècle risquent d’avoir pour effet d’accentuer, de manière tangible, les problématiques liées au réchauffement climatique et à l’érosion de la biodiversité. Elles risquent également d’ajouter aux pressions, déjà grandes, sur des secteurs clés des ressources naturelles, comme l’agriculture, les sols agricoles et les ressources hydriques.
60 Dans une perspective systémique, la santé environnementale implique notamment la quête d’un équilibre entre le développement démographique et l’occupation des territoires, d’une manière soutenable. Or, à l’échelle planétaire, force est de constater que, dans l’état actuel, cet équilibre est pour le moins fragile. Nous l’avons expliqué : non seulement l’accroissement démographique s’effectue de manière très accélérée depuis un siècle, mais son rythme sera loin de s’estomper dans les décennies à venir. Cet accroissement s’accompagne de densités de population et de phénomènes d’urbanisation difficiles à soutenir pour de nombreux territoires. Les situations de « stress hydrique » que nous avons relevées, par exemple en Asie centrale et en Asie du Sud, illustrent la complexité de ce phénomène.
61 Cela rend d’autant plus nécessaire le développement d’une approche et d’une compréhension systémiques de la santé environnementale, de même, en corollaire, que l’adoption d’un cadre d’action partagé largement par la communauté internationale. Le développement durable peut offrir un tel cadre d’action, mais à la stricte condition d’observer l’équilibre qui l’anime entre le développement économique, l’équité sociale et la protection de l’environnement. Dans cette perspective, la santé environnementale peut s’appuyer directement sur les pistes d’action que proposent les Objectifs de développement durable : sur l’ODD 3 (Bonne santé et bien-être), mais également sur l’ensemble des autres ODD, sans oublier celui qui en permet l’opérationnalisation tactique, soit l’ODD 17 (Partenariats pour la réalisation des objectifs).
Notions clés
- L’accroissement démographique et le développement de l’urbanisation exercent des pressions gigantesques sur le climat et les écosystèmes.
- Les changements climatiques sont le fruit de l’action humaine et le phénomène incontournable du xxi e siècle.
- La biodiversité est un enjeu majeur découlant de l’occupation des territoires.
- Le développement durable constitue une philosophie et un cadre d’action concrets, mais à appliquer rapidement et consciencieusement.
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