Neurologie
La lésion cérébrale qui fait parler français
- Par Sébastien Bohler
Pages 6 à 7
Citer cet article
- BOHLER, Sébastien,
- Bohler, Sébastien.
- Bohler, S.
https://doi.org/10.3917/cerpsy.080.0006
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- Bohler, S.
- Bohler, Sébastien.
- BOHLER, Sébastien,
https://doi.org/10.3917/cerpsy.080.0006
Après une opération au cerveau, un Italien se met à parler français. Toute sa vie est désormais focalisée sur la France, vis-à-vis de laquelle il semble avoir développé une véritable addiction…
1Certains cas psychiatriques ou neurologiques font le tour du monde car ils interrogent sur ce qui fait l’individu, son identité, sa cohérence et sa folie. Tel est celui de J. C., un Italien de 50 ans qui s’est brusquement mis à parler français après une opération du cerveau. Un français certes très imparfait, mais subitement devenu son unique moyen d’expression. Car J. C. déclare ne plus pouvoir s’adresser à ses proches, à ses voisins ou au personnel de l’hôpital que dans cette langue. Pire, cette xénoglossie (un terme médical emprunté au grec qui désigne une faculté de parler une langue étrangère sans l’avoir apprise) se double d’un délire d’identité : J. C. se veut Français jusqu’à la moelle, prétend penser en français, demande à voir des films français, à manger de la cuisine française, commande même des magazines et des livres rédigés dans la langue de Molière…
2Les langues ne sont pas stockées dans notre cerveau comme des applications dans un smartphone, prêtes à s’allumer d’une simple pression sur un bouton. J. C. avait appris un peu le français au lycée, et avait eu une liaison éphémère avec une Française. Mais c’était plus de trente ans auparavant, et il n’avait plus jamais utilisé cette langue depuis. L’opération neurochirurgicale semble avoir libéré chez lui la trace d’une langue étrangère qui serait donc restée intacte durant tout ce temps.
La xénoglossie, résurgence d’une langue oubliée
3Une langue peut-elle dormir dans le cerveau et se réveiller des décennies plus tard ? Des recherches récentes réalisées à l’université McGill de Montréal ont montré que des petits Chinois adoptés avant l’âge de 3 ans par des familles françaises, et n’ayant plus jamais parlé le chinois pendant dix ans, gardaient une trace cérébrale de leur langue maternelle même s’ils étaient désormais incapables de la comprendre. J. C. aurait-il pu, de même, conserver une trace de son français d’adolescent ? Pas impossible mais surprenant, car l’empreinte neuronale des langues est moins tenace à l’âge de 17 ou 18 ans qu’à 2 ou 3.
4Qu’est-ce qui a pu provoquer en lui ce déblocage ? L’opération subie par le patient a consisté à poser un shunt, c’est-à-dire un court-circuit sur une artère cérébrale présentant une élongation pathologique. La pathologie ou l’intervention (ou les deux) auraient pu modifier le fonctionnement de territoires cérébraux alimentés par l’artère, ou comprimés par un excès de liquide céphalorachidien.
5Selon le neurologue Laurent Cohen, de l’hôpital de la Salpêtrière, ce cas se situe à la frontière entre neurologie et psychiatrie. Le patient présente des signes de manie, à savoir une forme d’enthousiasme débridé, voire obsessionnel, vis-à-vis de tout ce qui touche à la culture française. Un côté excessif qui « déborde » d’ailleurs hors du champ des langues. Le patient a ainsi fait l’acquisition de soixante-dix cintres, lui qui n’en utilisait habituellement que deux.
6Certains accidents vasculaires cérébraux provoquent des états maniaques, voire des comportements compulsifs. L. Cohen cite le cas d’un homme qui, à la suite d’un tel accident, s’était mué en voleur de voitures compulsif. Il empruntait un véhicule avant de l’abandonner un peu plus loin, répétant son manège des centaines de fois.
7J.C. serait ainsi un maniaque de la France. Il prépare du pain à longueur de journée et ouvre chaque matin ses volets en criant : « Bonjour ! » dans la rue. Le reste du temps, il prend un accent d’opérette, imitant les acteurs de films français d’avant-guerre. Reste à savoir quelle nationalité vous accepteriez de recevoir en cas d’opération qui tournerait mal.
- N. Beschin et al., Compulsive foreign language syndrome: A clinical observation not a mystery, Cortex, à paraître.