Neurosciences
Pourquoi sommes-nous chatouilleux ?
- Par Sébastien Bohler
Pages 6 à 7
Citer cet article
- BOHLER, Sébastien,
- Bohler, Sébastien.
- Bohler, S.
https://doi.org/10.3917/cerpsy.084.0006
Citer cet article
- Bohler, S.
- Bohler, Sébastien.
- BOHLER, Sébastien,
https://doi.org/10.3917/cerpsy.084.0006
Des expériences ont permis de découvrir des neurones sensibles aux chatouilles. Ils expliquent en partie l’origine et la fonction potentielle de cette étrange réaction.
1Il y a de grandes questions scientifiques que l’on a parfois du mal à prendre au sérieux. Pourquoi rions-nous quand on nous titille les côtes ou la plante des pieds ? Pourquoi ne peut-on se chatouiller soi-même ? Devant de tels sujets d’étonnement, nous avons le choix entre deux réactions : les ignorer pour motif de futilité, ou s’attarder sur leur étrangeté. Si nous optons pour la seconde option, des aspects étonnants de notre comportement social nous seront alors révélés.
2À l’université de Berlin, deux chercheurs en neurosciences, Shimpei Ishiyama et Michael Brecht, ont mené des expériences d’apparence badine consistant à chatouiller des rats de laboratoire. Leurs travaux les ont menés à un quadruple constat. 1) Les rats sont chatouilleux (on le savait déjà) : ils rient en poussant des petits cris à une fréquence de 50 kiloherz (dans ce domaine ultrasonore, les cris sont inaudibles et il faut des appareils spéciaux pour les enregistrer) quand on leur frotte et qu’on leur masse l’abdomen, et ils adorent ça ; 2) leurs rires sont produits par des impulsions électriques issues de neurones eux-mêmes localisés dans une partie de leur cerveau appelée cortex somatosensoriel, et l’on peut même faire rire les rats sans les toucher, en stimulant les neurones de cette zone au moyen d’électrodes microscopiques implantées dans leur crâne, produisant alors de véritables « neurochatouilles » ; 3) les mêmes neurones s’activent quand les animaux jouent ; et 4) ces mêmes neurones ne s’activent pas quand ils sont stressés.
Chatouiller, un acte social
3Ces quatre faits laissent penser que les chatouilles sont un acte social au même titre que le jeu, et ne peuvent donc se pratiquer en solitaire. D’ailleurs, le rire qui les accompagne est aujourd’hui considéré par les neuroscientifiques et les psychologues comme un signal ancestral signifiant une absence de danger, qui aurait permis à nos très lointains ancêtres de se détendre dans des situations sécurisées.
4Comme on sait en outre que le rire joue un rôle fondamental pour désamorcer les tensions sociales, le lien entre chatouilles, rire et socialité se précise : depuis des millions d’années, les contacts physiques détendus, dans des situations où un groupe ou un clan n’était menacé par aucun prédateur ni danger imminent, auraient provoqué des vagues de bien-être accompagnées de petits cris de fréquence caractéristique (50 kiloherz chez le rat, 1 ou 2 kiloherz chez l’homme) dont la fonction était de diffuser rapidement et automatiquement un message rassurant : « Nous sommes bien, il n’y a pas de menace sur le groupe, détendez-vous. »
Quand le langage a remplacé le toucher
5Plus tard, comme l’a montré le neuroanthropologue britannique Robin Dunbar, le langage a supplanté le toucher comme mode de communication entre hominidés, les primates passant d’un contact social basé sur la pratique de l’épouillage à des échanges articulés permettant de diffuser les messages de façon plus large et immédiate.
6Le rire n’aurait plus été déclenché par des chatouilles, mais par l’humour, sans perdre sa fonction de désamorçage des conflits et de partage social. C’est pour cela que dans les spectacles comiques, nous rions par dizaines ou par centaines sans avoir à nous frotter les côtes les uns les autres. Et c’est également pour cela qu’il est aussi difficile de se faire rire tout seul que de se chatouiller soi-même.
- S. Ishiyama et M. Brecht, Neural correlates of ticklishness in the rat somatosensory cortex, Science, vol. 354, pp. 756-759, 2016.