Santé
Pourquoi les vagues de chaleur vont augmenter le risque d’AVC
- Par Pieter Vancamp
Pages 14 à 16
Citer cet article
- VANCAMP, Pieter,
- Vancamp, Pieter.
- Vancamp, P.
https://doi.org/10.3917/cerpsy.167.0014
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- Vancamp, P.
- Vancamp, Pieter.
- VANCAMP, Pieter,
https://doi.org/10.3917/cerpsy.167.0014
Les fortes chaleurs sont responsables de dizaines de milliers d’AVC chaque année, et cette tendance va s’accentuer à cause du réchauffement climatique. Quelles mesures concrètes prendre pour se protéger ?
1 Rien qu’en 2019, les accidents vasculaires cérébraux, les fameux AVC, ont coûté la vie à 6,6 millions de personnes dans le monde et en ont laissé de nombreuses autres handicapées. De fait, ils se sont multipliés lors du siècle dernier, en raison du vieillissement de la population et de l’évolution du mode de vie : le tabagisme, le surpoids et la pollution comptent ainsi parmi les principaux facteurs de risque. C’est au point qu’ils représentent aujourd’hui la deuxième cause de mortalité dans le monde. Une dangerosité qui inquiète d’autant plus qu’un nouveau facteur, plus inattendu, vient de faire irruption sur la scène : les températures extrêmes. Elles causeraient en effet plus d’un demi-million de décès par AVC chaque année dans le monde ! Tels sont les résultats d’une étude chinoise publiée dans le prestigieux journal Neurology, selon laquelle 8 % de tous les AVC seraient dus à ces pics de chaleur ou de froid – un chiffre en augmentation depuis trente ans…
2 Sur cette durée, les chercheurs ont compilé des données de santé mondiale au moyen d’une collaboration internationale, la Global Burden of Disease Study, et les ont croisées avec des relevés de température détaillés. Résultat : ce sont les températures extrêmes qui augmentent le risque, qu’il s’agisse des grands froids ou des fortes chaleurs. Ainsi, en 2019, le froid extrême et les épisodes caniculaires étaient respectivement responsables de 474 002 et 48 030 AVC fatals à l’échelle du globe. L’impact du froid est donc pour l’instant dix fois supérieur à celui des fortes températures, mais la donne pourrait changer avec la multiplication et l’intensification des vagues de chaleur provoquées par le réchauffement climatique.
Des mécanismes multiples
3 Les chercheurs tentent donc de comprendre ce qui fait que la chaleur augmente le risque d’AVC. Ces derniers peuvent être catégorisés en deux types : certains résultent de la rupture d’un vaisseau sanguin dans le cerveau (on parle d’« AVC hémorragiques »), d’autres de l’obstruction du vaisseau par un caillot, ou agrégat de sang coagulé (il s’agit alors d’« AVC ischémiques »). Dans ce second cas, le flux sanguin s’interrompt, privant d’oxygène la région affectée, ce qui entraîne une mort rapide des neurones. Il est alors indispensable d’intervenir le plus vite possible pour éviter des séquelles motrices permanentes et invalidantes – ou la victime ne parviendra plus à bouger correctement la partie de son corps reliée à la zone cérébrale endommagée. Dans le pire des cas, l’issue est fatale.
4 Quel rôle va jouer la température dans ce processus ? Pour assurer le bon fonctionnement des organes vitaux, comme le cœur ou les reins, notre organisme doit maintenir un degré de chaleur stable et constant. Dans les situations de froid ou de chaleur extrême, le cerveau va alors déclencher un réflexe physiologique pour préserver cet équilibre. Ainsi, quand la température baisse, les vaisseaux sanguins se contractent au niveau des extrémités (bout des doigts, pieds…), ce qui conserve la chaleur à l’intérieur du corps. Mais l’effet immédiat est de faire grimper la pression sanguine… Si les vaisseaux sont fragilisés par l’âge ou par divers facteurs comme le tabac, une alimentation inappropriée ou la consommation d’alcool, le risque est que leur paroi se rompe. Autre effet du froid : il rend le sang plus visqueux, ce qui complique sa circulation et favorise la formation de caillots.
La transpiration entraîne une perte d’eau et le sang devient plus visqueux, ce qui favorise la formation de caillots.
La transpiration entraîne une perte d’eau et le sang devient plus visqueux, ce qui favorise la formation de caillots.
5 Que se passe-t-il en cas de canicule ? La transpiration entraîne une perte d’eau, y compris dans le sang qui devient là encore plus visqueux. La concentration en lipides grimpe dans les artères, augmentant le risque de caillot. Mais la chaleur – comme le froid intense – a aussi pour effet de provoquer une réaction inflammatoire dans l’organisme. Grands froids et microbrûlures liées à la chaleur occasionnent la mort de certaines cellules dont les débris activent alors le système immunitaire. D’où une cascade de réactions inflammatoires susceptibles de déboucher sur un AVC, soit par l’activation de plaquettes sanguines, qui participent habituellement à la coagulation, mais peuvent aussi favoriser la formation de caillots, soit parce que certaines molécules inflammatoires endommagent les vaisseaux, augmentant les chances de rupture.
Qui risque l’AVC ?
6 Le risque d’AVC n’est pourtant pas le même pour tous. Si les sujets jeunes et en bonne santé supportent bien les températures extrêmes, l’organisme des personnes fragilisées par une maladie cardiovasculaire comme l’hypertension ou l’insuffisance cardiaque peine à gérer les chocs thermiques. L’âge pèse également dans la balance, car la composition du sang évolue avec les années. Il a tendance à devenir plus épais, à former plus facilement des caillots et à les évacuer avec davantage de peine. Enfin, les hommes sont plus vulnérables que les femmes, pour des raisons encore mal comprises.
7 Les inégalités sociales jouent aussi un rôle, mesuré par l’étude chinoise publiée dans Neurology. Les chercheurs ont examiné les données de 204 pays et territoires à travers le monde, pour constater que les AVC fatals liés aux températures extrêmes sont plus fréquents dans les régions de faible niveau socioéconomique. Infrastructures de santé moins performantes, absence de systèmes d’alerte en cas de conditions météorologiques extrêmes, manque de chauffage ou de climatisation… et moindre sensibilisation des populations aux facteurs de risques et aux symptômes de l’AVC, que sont une brusque paralysie d’une partie du visage, un engourdissement inexpliqué d’un bras ou d’une jambe, ou des difficultés soudaines d’élocution ou de compréhension du langage.
8 Dans un monde où les chaleurs extrêmes seront de plus en plus fréquentes, que risque-t-il de se passer ? Pour le savoir, les chercheurs ont croisé les tendances observées ces trente dernières années avec les prévisions climatiques… Leurs conclusions ? Les AVC liés aux vagues de chaleur devraient augmenter fortement d’ici 2030, jusqu’à devenir trois fois plus fréquents dans certaines zones géographiques. L’Europe occidentale sera a priori relativement épargnée sur ce point précis, mais la chaleur y fera d’autres dégâts puisque, selon d’autres travaux, la mortalité devrait augmenter notamment par déshydratation chez les personnes âgées et par crise cardiaque chez les patients souffrant de maladies cardiovasculaires…
À Séville, de grands rideaux sont déployés au-dessus des rues pour protéger les passants du soleil. Un dispositif qui pourrait faire partie de l’arsenal de mesures destiné à adapter les villes au réchauffement climatique.
À Séville, de grands rideaux sont déployés au-dessus des rues pour protéger les passants du soleil. Un dispositif qui pourrait faire partie de l’arsenal de mesures destiné à adapter les villes au réchauffement climatique.
9 Les auteurs de l’étude ne se prononcent pas sur l’évolution des AVC provoqués par les grands froids, une projection difficile à établir, car le réchauffement climatique pourrait paradoxalement entraîner des vagues de froid plus extrêmes dans certaines régions du monde ; tout dépendra donc de phénomènes météorologiques locaux. Les facteurs impliqués sont si nombreux que, sur ce plan, les prédictions manquent encore de fiabilité.
Comment se protéger ?
10 Face à ces perspectives, le maître mot est l’anticipation. Sur plusieurs fronts. En renforçant l’offre de soins, en éduquant le public à ces risques et en engageant des politiques ambitieuses afin d’améliorer la résilience de nos sociétés. Cela signifie d’adapter les structures urbaines pour atténuer les effets « d’îlot de chaleur » (la concentration des hautes températures dans les zones de béton) en multipliant les espaces verts. Le bénéfice est double : moins de chaleur, mais aussi moins de pollution, ce qui limite d’autant le risque d’AVC, les particules polluantes ayant un effet inflammatoire sur les vaisseaux sanguins. D’autres dispositifs sont envisagés, comme la construction d’espaces climatisés où se réfugier quelques heures par jour, ou l’utilisation d’asphalte blanc qui s’échauffe moins que le noir, voire l’installation de grands rideaux de protection au-dessus des rues pour protéger les passants du soleil (un dispositif qu’utilisaient déjà les Romains et qui revient au goût du jour à Séville, en Espagne).
11 Reste que des interventions ciblées seront nécessaires pour protéger les populations vulnérables. À certains endroits, cela a commencé. En France, des systèmes d’alerte ont été mis en place en réponse à la vague de chaleur catastrophique de 2003, qui a coûté la vie à plus de 15 000 personnes. Mais il faudra aller plus loin, notamment à travers des collaborations internationales pour réduire les inégalités en matière de santé. Le but étant d’éviter que les pays de faible niveau socioéconomique ne paient le prix fort du réchauffement climatique. Une chose est sûre : il faudra réunir nos efforts pour bâtir des sociétés résilientes et capables de survivre dans un monde qui se réchauffe comme jamais auparavant. Notre cerveau et nos artères en dépendent !
- C. Qu et al., Burden of stroke attributable to nonoptimal temperature in 204 countries and territories, Neurology, 2024.
- J. Ballester et al., Heat-related mortality in Europe during the summer of 2022, Nature Medicine, 2023.
- M. N. Cramer et al., Human temperature regulation under heat stress in health, disease, and injury, Physiological Review, 2022.
- GBD 2019 Stroke Collaborators, Global, regional, and national burden of stroke and its risk factors, 1990-2019, The Lancet Neurology, 2021.