Sociologie – philosophie
Rendre le monde indisponible
Hartmut Rosa, La Découverte, 2020, 144 pages, 17 euros
- Par Didier Nordon
Page 17a
Citer cet article
- NORDON, Didier,
- Nordon, Didier.
- Nordon, D.
https://doi.org/10.3917/pls.513.0017a
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1Il est manifeste que quelque chose ne va pas dans la façon dont notre civilisation appréhende le monde. Mais qu’est ce « quelque chose »? Hartmut Rosa le cerne dans ce livre dont le titre intrigant s’éclaire au fil des pages.
2Une société moderne ne sait se stabiliser que de manière dynamique. Elle rend le monde de plus en plus disponible, suivant un schéma qui se résume ainsi : la science étend les savoirs ; le développement technique rend maîtrisables les fragments du monde découverts par la science ; l’évolution économique fournit les ressources qui permettent d’acquérir biens, savoirs et instruments ; enfin, les règles juridiques et les appareils administratifs ont pour mission de rendre prévisibles et pilotables les processus sociaux induits par l’extension de l’accès au monde.
3En un sens, ce schéma fonctionne. Par exemple, si nous avons l’argent, nous achetons « en quelques clics » un voyage pour à peu près n’importe où. Pourtant, en leur ensemble, les succès de ce schéma se conjuguent en un échec massif ! Un monde disponible n’est pas, en fait, ce dont a besoin l’individu. Il aspire à entrer en résonance : tomber amoureux, être transformé par une lecture inattendue, enthousiasmé par une musique. En étant ouvert, il rend possibles de tels événements, mais ils ne sont jamais à sa disposition : ils peuvent se produire comme ils peuvent ne pas se produire. Le bilan de la « modernité tardive » est d’être parvenue à l’opposé du but visé. Le monde rendu disponible se révèle à la fois menacé et menaçant – donc constitutivement indisponible. Le monde physique apparaît comme un environnement dont nous percevons la destruction. Et le monde économique et politique prend les traits d’une globalisation ressentie par beaucoup comme un extérieur périlleux et incontrôlable.