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Médecine

Comment le Covid-19 entraîne la perte de l’odorat

Pages 6 à 7

Citer cet article


  • Sutherland, S.
(2021). Comment le Covid-19 entraîne la perte de l’odorat. Pour la Science, 519 - janvier(1), 6-7. https://doi.org/10.3917/pls.519.0006.

  • Sutherland, Stephani.
« Comment le Covid-19 entraîne la perte de l’odorat ». Pour la Science, 2021/1 N° 519 - janvier, 2021. p.6-7. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/magazine-pour-la-science-2021-1-page-6?lang=fr.

  • SUTHERLAND, Stephani,
2021. Comment le Covid-19 entraîne la perte de l’odorat. Pour la Science, 2021/1 N° 519 - janvier, p.6-7. DOI : 10.3917/pls.519.0006. URL : https://stm.cairn.info/magazine-pour-la-science-2021-1-page-6?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pls.519.0006


Les mécanismes moléculaires à l’origine de ce symptôme sans gravité mais parfois pénible commencent à se dévoiler.

Description de l'image par IA : Femme portant un masque sous un arbre en fleurs, touchant une branche.
La perte d’odorat est un symptôme si fréquent chez les personnes atteintes du Covid-19 que certains chercheurs l’ont recommandée comme test diagnostic.

1On estime qu’environ 80 % des personnes atteintes du Covid-19 souffrent de troubles de l’odorat, et nombre d’entre elles souffrent également de dysgueusie ou d’agueusie (respectivement une perturbation ou une perte du goût) ou de modifications de la capacité à détecter des substances irritantes comme le piment. La perte d’odorat est si fréquente chez les personnes infectées par le coronavirus que certains chercheurs ont recommandé qu’elle soit utilisée comme test diagnostic, car elle pourrait être un marqueur plus fiable que la fièvre ou d’autres symptômes.

2Mais un mystère persiste : comment le SARS-CoV-2 (le virus responsable du Covid-19) prive-t-il ses victimes de leur olfaction et de leur goût ? Au tout début de la pandémie, les médecins craignaient que l’anosmie ne signale que le virus se frayait un chemin vers le cerveau, où il aurait pu causer des dommages sérieux et durables, via les neurones olfactifs présents dans le nez. Mais des études ont montré que ce n’est probablement pas le cas, explique Sandeep Datta, neuroscientifique à la faculté de médecine de l’université Harvard. « Une lecture d’ensemble des données disponibles à ce jour suggère que les dommages principaux sont en fait localisés dans le nez, dans l’épithélium nasal », la couche de cellules chargée d’enregistrer les odeurs. « Il semble que le virus attaque principalement les cellules de soutien et les cellules souches et non pas les neurones directement », détaille Sandeep Datta. Mais cela ne signifie pas que les neurones ne peuvent pas être affectés, précise-t-il.

3Les neurones olfactifs ne possèdent pas à leur surface de récepteurs ACE2 (pour « enzyme de conversion de l’angiotensine 2 »), qui permettent au SARS-CoV-2 de pénétrer dans les cellules. Mais les cellules dites « sustentaculaires », qui soutiennent et protègent les neurones olfactifs, sont constellées de récepteurs ACE2. Ces cellules maintiennent, dans le mucus qui tapisse l’épithélium olfactif, le délicat équilibre ionique nécessaire aux neurones olfactifs pour engendrer des signaux à destination du cerveau. Si cet équilibre est perturbé, cela peut entraîner un arrêt de la signalisation neuronale – et donc de l’odorat. Les cellules sustentaculaires fournissent également un soutien métabolique et mécanique aux cils situés à l’extrémité des neurones olfactifs, sur lesquels sont concentrés les récepteurs qui détectent les odeurs. « Si quelque chose perturbe physiquement ces cils, cela influe sur la capacité à sentir », explique Sandeep Datta.

4Dans une étude publiée début juillet 2020, Nicolas Meunier, de l’université Paris-Saclay, a infecté le nez de hamsters avec le SARS-CoV-2. Deux jours plus tard, environ la moitié des cellules sustentaculaires des rongeurs étaient infectées. Mais les neurones olfactifs restaient épargnés, même après deux semaines. Et, de façon étonnante, l’épithélium olfactif des hamsters était complètement détaché, un peu comme de la peau qui pèle après un coup de soleil, selon Nicolas Meunier. Bien que les neurones olfactifs n’aient pas été infectés, leurs cils avaient complètement disparu. « Or si vous enlevez les cils, vous supprimez les récepteurs olfactifs et donc la capacité de détecter les odeurs », explique Nicolas Meunier.

5La dégradation de l’épithélium olfactif pourrait expliquer la perte de l’odorat. Mais on ignore encore si les dommages sont causés par le virus lui-même ou par une invasion de cellules immunitaires, ce que Nicolas Meunier a observé après l’infection. Une chose est sûre : on ne rapporte pas autant de cas d’anosmie dans d’autres maladies virales. « Nous pensons que c’est un symptôme très spécifique au SARS-CoV-2 », déclare Nicolas Meunier. Lors de travaux antérieurs sur d’autres virus respiratoires menés dans son laboratoire, il a constaté que les cellules sustentaculaires n’étaient que rarement infectées, alors que dans le cas du SARSCoV-2, environ la moitié de ces cellules contenaient l’agent pathogène. Dans d’autres infections virales, l’odorat est souvent perturbé par une obstruction du nez, mais le Covid-19 ne provoque généralement pas de congestion nasale.

6D’autres indices sur la façon dont le coronavirus fait disparaître les odeurs proviennent de personnes qui se remettent d’une anosmie. « La majorité des patients perdent l’odeur soudainement et la récupèrent vite, mais quelques-uns ont une anosmie beaucoup plus persistante et retrouvent l’odorat sur des échelles de temps bien plus longues », explique Sandeep Datta. L’épithélium olfactif se régénère régulièrement, « une protection contre l’agression constante des toxines présentes dans l’environnement », précise Nicolas Meunier.

Description de l'image par IA : Cellules colorées, virus rouge, décollage cellulaire, flèches indiquent agrégation.
Le virus SARS-CoV-2 (en rouge) attaque certaines cellules de l’épithélium olfactif, qui vont parfois jusqu’à se décoller et s’agréger dans le lumen nasal (flèches).
© Reproduit d’après Brain, Behavior, and Immunity, vol. 89, B. Bryche et al., pp. 579-586, © 2020, avec la permission d’Elsevier

7Selon Carol Yan, rhinologue à l’université de Californie à San Diego, l’anosmie constitue un risque réel pour la santé : « Elle augmente la mortalité. Si vous ne pouvez pas sentir et goûter la nourriture, cela vous expose à des dangers, comme des intoxications. L’anosmie peut aussi entraîner un handicap social ou des carences nutritionnelles. »

8Cette variation sur le thème sensoriel s’étend à un autre symptôme appelé « parosmie » – une perception olfactive erronée –, un signe de rétablissement potentiel chez les personnes souffrant d’anosmie prolongée. La parosmie peut se produire lorsque des cellules souches qui se développent en nouveaux neurones olfactifs tentent de projeter leurs longues fibres, les « axones », à travers de minuscules trous à la base du crâne et se connectent ainsi à une structure du cerveau nommée « bulbe olfactif ». Parfois, les axones se connectent au mauvais endroit, ce qui provoque une odeur erronée, mais avec du temps, le mauvais câblage est potentiellement capable de se corriger.

9Cette nouvelle est la bienvenue pour les patients concernés. Mais combien de temps durera leur anosmie ? « Nous ne pouvons pas prédire la durée de convalescence exacte », répond Carol Yan, mais elle est généralement de six mois à un an. « Dans la perte d’odorat persistante due à la grippe, après six mois, il y a 30 à 50 % de chance de guérison spontanée, ajoute-t-elle. Il y a eu des cas de guérison après deux ans. Mais nous pensons qu’au-delà, la capacité de régénération peut être entravée. Et les chances de guérison sont malheureusement assez minces. »

10Il existe un dernier aspect inquiétant de l’anosmie : elle a été identifiée comme un facteur de risque pour certaines maladies neurodégénératives. « Après la pandémie de grippe dite “espagnole” de 1919, on a constaté une augmentation de la prévalence de la maladie de Parkinson, explique Nicolas Meunier. Ce serait vraiment inquiétant si quelque chose de similaire se produisait avec le Covid-19. »

11Mais pour Carol Yan, cette peur est exagérée : « Il y a certainement un lien entre l’anosmie classique et les maladies neurodégénératives, mais nous pensons que l’anosmie due à une infection virale fonctionne par un mécanisme différent. Ces anosmies virales n’augmentent probablement pas le risque de maladies neurodégénératives. » Cela devrait rassurer les millions de personnes dans le monde touchées par la perte d’odorat liée au Covid-19.

  • B. Bryche et al., Brain, Behavior, and Immunity, vol. 89, pp. 579-586, 2020

Date de mise en ligne : 03/01/2022

https://doi.org/10.3917/pls.519.0006