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Quel avenir pour nos ratures ?

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  • La chronique de Dowek, G.
(2021). Quel avenir pour nos ratures ? Pour la Science, 522 - avril(4), 18-18. https://doi.org/10.3917/pls.522.0018.

  • La chronique de Dowek, Gilles.
« Quel avenir pour nos ratures ? ». Pour la Science, 2021/4 N° 522 - avril, 2021. p.18-18. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/magazine-pour-la-science-2021-4-page-18?lang=fr.

  • La chronique de DOWEK, Gilles,
2021. Quel avenir pour nos ratures ? Pour la Science, 2021/4 N° 522 - avril, p.18-18. DOI : 10.3917/pls.522.0018. URL : https://stm.cairn.info/magazine-pour-la-science-2021-4-page-18?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pls.522.0018


Les logiciels de gestion de versions et de traitement de texte collaboratifs gardent trace des modifications des écrits. Les ratures n’ont pas disparu !

Description de l'image par IA : Papier manuscrit avec écriture cursive et corrections.
Si Flaubert avait utilisé un logiciel de traitement de texte classique, nous n’aurions jamais connu ses hésitations sur la première page de L’Éducation sentimentale.
© Domaine public ; source : Bibliothèque nationale de France. Département des Manuscrits. NAF 17599

1Les écrivains qui n’utilisaient pas de logiciel de traitement de texte nous ont souvent laissé des brouillons volumineux, accessibles aux spécialistes et parfois aussi aux curieux. Les brouillons de L’Éducation sentimentale, par exemple, comportent plus de 2500 feuillets recto verso. Ils nous apprennent beaucoup sur la genèse de l’œuvre, même si, sur le plan éthique, nous pouvons nous interroger sur l’opportunité de les exploiter: après tout, si Flaubert a raturé une phrase, c’est peut-être parce qu’il souhaitait que nous ne la lisions pas.

2Le développement de l’informatique a transformé notre rapport à la mémoire et l’un des aspects de cette transformation est que les écrivains qui utilisent des logiciels de traitement de texte ne laissent plus de brouillons. Ainsi, nous perdons l’une des sources qui nous permettaient de comprendre comment ils ont écrit certains de leurs livres.

3Mais l’utilisation de logiciels de traitement de texte n’est qu’un aspect de cette transformation. Un autre est l’utilisation de logiciels de gestion de versions, tels SVN ou Git, qui permettent à des personnes qui écrivent un texte ensemble de le modifier tour à tour, de garder trace de ces modifications et, éventuellement, de revenir à une version antérieure du texte. Ces logiciels conservent le texte en un endroit unique, le disque de l’ordinateur de l’un des auteurs ou un espace de stockage dans les nuages, en préservant la chronologie des modifications effectuées.

4Quand ces logiciels de gestion de versions ont été conçus, les textes en question étaient, le plus souvent, des programmes. C’est ce qui explique qu’ils permettent à un auteur d’expérimenter une modification de son côté, avant de la partager quand il en est satisfait. Mais ces logiciels ont vite été utilisés par les chercheurs pour écrire aussi des articles. Comme les programmes, les articles scientifiques sont souvent des œuvres collectives et leur écriture demande fréquemment de revenir à une version antérieure, après une modification infructueuse. Ces logiciels de gestion de versions sont aussi un moyen, parmi d’autres, de stocker des informations dans les nuages, évitant ainsi de les perdre quand le disque d’un ordinateur est détruit ou perdu. Cette plus grande sûreté et la possibilité de revenir à des versions antérieures expliquent que certains les utilisent même quand ils écrivent seuls.

5Ces logiciels ont par la suite donné naissance à d’autres, similaires, tels des logiciels de traitement de texte coopératifs, qui permettent, ou non, d’archiver les versions successives du texte.

6La transformation opérée par ces logiciels est inverse de celle opérée par les logiciels de traitement de texte. Ce ne sont plus quelques feuillets, rescapés de la poubelle et difficiles à déchiffrer, qui sont laissés à la postérité, mais une photo quotidienne de l’état du texte.

7Si nous parvenons à conserver ces archives, il est possible qu’elles constituent, à l’avenir, un matériau précieux pour l’histoire des sciences: nous aurions certainement beaucoup appris sur la manière dont les idées d’Archi-mède ou de Turing ont cristallisé, si nous avions eu accès à toutes les versions successives de L’Arénaire ou de On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem. Et si les écrivains se mettent eux aussi à utiliser des logiciels conservant l’historique d’un texte, il est probable que les archives ainsi produites deviendront un matériau précieux pour les études littéraires.


Date de mise en ligne : 03/01/2022

https://doi.org/10.3917/pls.522.0018