Génétique
Comment la peste noire a façonné notre immunité
Pages 6 à 7
Citer cet article
- ROWE-PIRRA, William,
- Rowe-Pirra, William.
- Rowe-Pirra, W.
https://doi.org/10.3917/pls.543.0006
Citer cet article
- Rowe-Pirra, W.
- Rowe-Pirra, William.
- ROWE-PIRRA, William,
https://doi.org/10.3917/pls.543.0006
En exerçant sur l’espèce humaine une très forte pression, la peste noire a permis la sélection d’un gène protecteur efficace contre elle.
1 L’épidémie de peste noire qui a ravagé le monde au xive siècle a coûté la vie à quelque 30 à 50 % de la population des régions touchées, principalement en Afrique du Nord et en Eurasie. Un événement d’une telle ampleur – le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité – a exercé une pression évolutive très importante sur l’espèce humaine, mettant en marche les mécanismes de la sélection naturelle. Les individus sensibles à Yersinia pestis, la bactérie particulièrement virulente responsable de cette maladie mortelle, sont décédés par millions. Dans ce contexte, il suffit du moindre avantage pour faire la différence entre la mort et la survie. Or si une partie de la population, si infime soit-elle, possédait un gène protecteur contre la peste bubonique, la violente épidémie qui fit rage de 1346 à 1353 devrait l’avoir sélectionné positivement. Autrement dit, les personnes possédant un tel gène et survivant à la mort noire auraient ensuite procréé et transmis ce gène à leur descendance, ce qui devrait avoir contribué à le répandre plus largement au sein de la population humaine. C’est ce qu’a voulu vérifier une équipe internationale de chercheurs issus de l’institut Pasteur, à Paris, de l’université McMaster, au Canada, et de l’université de Chicago, aux États-Unis.
2 Pour repérer cette potentielle évolution dans le génome humain, les biologistes ont choisi de comparer l’ADN provenant de survivants de la peste noire et de leurs descendants avec celui de personnes ayant vécu avant la pandémie ou y ayant succombé. Ils ont ainsi sélectionné 206 individus dont les sépultures, bien datées grâce aux archives historiques et aux techniques de datation au radiocarbone, se trouvaient dans des cimetières bien conservés ; trois à Londres et cinq au Danemark. De ces squelettes ils ont analysé certaines régions de l’ADN extrait de la pulpe dentaire, ce qui leur a permis de repérer des différences génétiques clés. En particulier, les chercheurs ont découvert que quatre gènes avaient été soumis à une sélection, chacun impliqué dans la production de protéines qui jouent un rôle dans le système immunitaire. L’un d’entre eux, ERAP2, paraît particulièrement important ; un taux de survie supérieur de 40 à 50 % a été remarqué chez des individus portant deux versions – ou allèles – identiques et dites « protectrices » de ce gène, par rapport aux individus ayant deux versions différentes.
3 Les biologistes ont ensuite observé, in vitro, comment les cellules du système immunitaire interagissaient avec Yersinia pestis en fonction des allèles d’ERAP2 qu’elles possédaient. Sans grande surprise, ils ont confirmé que les allèles protecteurs de ce gène permettaient aux macrophages – les cellules capables d’absorber et de digérer les pathogènes qui s’introduisent dans notre organisme – de neutraliser la bactérie plus efficacement. Ces travaux sont remarquables en cela qu’ils démontrent l’ampleur de l’impact que peut avoir un seul microorganisme sur l’évolution de l’une des espèces les plus répandues sur Terre, et plus précisément de son système immunitaire. On sait aujourd’hui que ces mêmes gènes, qui nous ont autrefois protégés contre la peste bubonique, sont responsables d’une susceptibilité accrue aux maladies auto-immunes, comme la maladie de Crohn ou encore l’arthrite rhumatoïde.
- J. Klunk et al., Nature, 2022