Muséologie du comportement
Pages 117 à 130
Citer cet article
- CAP, Henri
- et DESUTTER-GRANDCOLAS, Laure,
- Cap, Henri.
- et al.
- Cap, H.
- et Desutter-Grandcolas, L.
https://doi.org/10.3917/biosy.027.0117
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- Cap, H.
- et Desutter-Grandcolas, L.
- Cap, Henri.
- et al.
- CAP, Henri
- et DESUTTER-GRANDCOLAS, Laure,
https://doi.org/10.3917/biosy.027.0117
Les rôles contradictoires d’un muséum
Conservation du patrimoine
1 Si l’action de conserver des objets constitue la première des missions d’un muséum, cette notion prend un sens d’autant plus universel que dans la plupart de nos institutions certains spécimens revêtent une importance à la fois scientifique et patrimoniale. Les types (holotype, syntype, etc.) qui ont servi à décrire pour la première fois une espèce ou un taxon d’un autre rang nomenclatural constituent, au même titre que les collections historiques, une priorité en matière de conservation. Ils servent à « ancrer » durablement un nom scientifique d’espèce de manière non ambiguë, conformément aux normes définies par les codes internationaux de nomenclature (Malecot, 2008). L’intérêt des autres collections (hors historiques et typothèque) n’en est pas moins considérable pour la recherche en systématique, car ces collections sont le plus souvent utilisées par les scientifiques qui ont besoin d’effectuer des observations, des prélèvements ou des mesures sur un grand nombre de spécimens. Ces collections reçoivent également, au moins en partie, les collections et spécimens de référence, couramment appelés voucher specimens, assumant ainsi leur double rôle de support et de conséquence de la recherche. Toutefois, si les collections conservées dans un muséum peuvent être extrêmement diversifiées, les modalités techniques pour assurer leur pérennité varient aussi en fonction du type d’objet conservé. Par exemple, les collections de géologie, de paléontologie, de malacologie ou d’ostéologie ne nécessitent pas de conditions draconiennes de conservation en matière de température et d’hygrométrie (seuls les UV de la lumière naturelle peuvent éclaircir et endommager à la longue les coquilles ou les os) ; mais les ouvrages en papier conservés dans les silos des bibliothèques des muséums, les objets ethnologiques, les herbiers, les animaux naturalisés montés et mis en peaux, ou les insectes, nécessitent au contraire des conditions particulières, en général 18 °C et 50 % d’humidité (ces valeurs peuvent varier suivant le type de spécimen). Pour les collections liquides (en alcool, au formol…) le type de conservation variera grandement selon l’objectif recherché : s’il s’agit d’animaux entiers pour la comparaison morphologique, les conditions de conservation seront peu contraignantes, mais si ce sont des tissus prélevés lors de la préparation de spécimens, ils pourront soit être conservés à 4 °C dans de l’alcool pour fournir de l’ADN pendant moins de 10 ans (Milinkovitch, comm. pers.), soit être conservés à -80 °C dans un milieu de culture pour prolonger grandement l’utilisation de l’ADN (Vairon & Gaubert, 2004). En matière de comportements, si l’on excepte les données fournies par les collections vivantes des ménageries, des parcs zoologiques ou des réserves (Galliot, 2004 ; West & Dickie, 2007), on fera la distinction entre les productions physiques du comportement, c’est-à-dire les constructions comme les nids d’oiseaux ou d’insectes et les « outils » confectionnés par les animaux (collections préhistoriques et ethnologiques) et les enregistrements vidéos ou acoustiques qui nécessitent un appareillage, une saisie et une maintenance informatique. Ces données peuvent être intégrées dans les bases de données informatisées des objets de collections. Ainsi, dans certains muséums (MNHN en France), la fiche d’un spécimen naturalisé non présenté dans une salle d’exposition peut tout de même être consultée via internet, fournissant outre la taxonomie, la provenance et l’histoire de l’objet, des vidéos ou des sons émis par l’espèce en question. Ce domaine particulier que constituent le comportement et ses productions pose un nouveau défi en matière de conservation, mais aussi en termes d’exposition, dont le but reste l’éducation et la diffusion du savoir auprès de tous les publics par tous les moyens de médiation possibles.
Exposition
2 L’action d’exposer au public des spécimens et de diffuser le savoir qui y est associé correspond à un autre rôle d’un muséum. En quoi est-il contradictoire avec l’action de conserver ? Nous avons vu précédemment que suivant le type de collections, les conditions de conservation n’étaient pas les mêmes. Dans le cadre d’une exposition, la détérioration des objets (température, humidité, irradiation UV qui détériore les couleurs) est beaucoup moins contrôlable.
3 Comme une salle d’exposition ne pourra jamais atteindre les conditions idéales de conservation pour chaque spécimen, les responsables de collections se doivent de faire en sorte de minimiser les risques en pratiquant ce que l’on appelle la conservation préventive. Pratiquée également depuis une vingtaine d’années dans les réserves de la plupart des muséums, la conservation préventive consiste à anticiper toute détérioration des objets en les faisant passer, avant qu’ils n’entrent dans les réserves ou dans la salle d’exposition, dans une chambre froide (surgélateur à -40 °C). Deux cycles de descente et de remontée en température d’au moins 72 heures sont nécessaires pour détruire tous les parasites éventuels (adultes, larves et œufs). La température et l’humidité environnantes peuvent être également contrôlées lors de l’exposition grâce à des capteurs placés dans les vitrines, ainsi que la quantité de lumière reçue par les spécimens (mesurée au luxmètre). Enfin, la présence de parasites dévoreurs de bois, de papier ou de peau naturalisée peut être anticipée par des piégeages, et un suivi quotidien d’éventuelles traces de résidus d’attaques.
4 Pour ce qui concerne le comportement, la plus ancienne forme d’exposition correspond aux postures d’animaux en activité qui ont été données par les taxidermistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. À cette époque, les collections exposées étaient généralement « au garde-à-vous », c’est-à-dire présentées dans des positions peu naturelles ou sans réel mouvement insufflé au spécimen naturalisé ou au squelette. Mais, dès le début du siècle dernier, les positions dites dynamiques commencent à être de plus en plus recherchées par les conservateurs et les taxidermistes. Elles constituent alors une véritable nouveauté pour le public qui n’avait pas encore accès aux documentaires animaliers, et devient très attractive pour les professionnels des musées. L’exemple de l’éléphant d’Asie du muséum de Toulouse en est une bonne illustration. Ainsi, en 1910, lors d’une représentation à Montauban (située à 50 km de Toulouse), un éléphant du cirque Pinder fut abattu après qu’il ait tué son dresseur. La dépouille de Punch, puisque tel était son nom, fut récupérée par le muséum de Toulouse, puis naturalisé par le taxidermiste Philippe Lacomme. Au-delà du procédé novateur de montage et de naturalisation du spécimen (Astre, 1949), c’est la position dynamique qu’avait donnée Lacomme au proboscidien qui émerveilla les visiteurs (figure 1).
Naturalisation en position de charge de l’éléphant d’Asie Elephas maximus, présentée au Muséum d’histoire naturelle de Toulouse
Naturalisation en position de charge de l’éléphant d’Asie Elephas maximus, présentée au Muséum d’histoire naturelle de Toulouse
5 La posture de charge de l’éléphant d’Asie avait été si bien reproduite que le directeur du muséum de New York, Osborn, alors en visite à Toulouse, décida de commander une reproduction en bronze de la naturalisation au célèbre fondeur parisien Barbedienne. Ce modèle réduit de l’éléphant en position dynamique se retrouva sur le bureau d’Osborn qui déclara qu’il n’avait jamais vu de montage aussi plein de vie (Astre, 1950). Cet exemple ne constitue pas un cas isolé et montre bien que la recherche de positions de naturalisation plus naturelles a bel et bien constitué une prise en compte du comportement des animaux exposés dès le début du XXe siècle. Aujourd’hui la majorité des muséums présentent des naturalisations en position dynamique, comme c’est le cas notamment à la grande galerie de l’évolution du Muséum national d’histoire naturelle de Paris avec son impressionnante caravane de mammifères africains en marche. Pour ce qui est des collections d’ostéologie ou de fossiles, les présentations dynamiques sont beaucoup plus rares car les techniques de montages sont extrêmement complexes et demandent, pour des spécimens imposants, des dizaines d’années de pratique pour atteindre le résultat escompté (Cornette, comm. pers.). C’est la raison pour laquelle peu de muséums exposent leur collection ostéologique en posture d’activité ; l’expérience du mur de squelettes en position dynamique du muséum de Toulouse constitue, à ce titre, un cas particulier que nous illustrerons plus loin.
6 Outre des spécimens qui peuvent renseigner sur le comportement des animaux, les illustrations (dessins, schémas) placées sur les cartels ou les étiquettes sont traditionnellement utilisées pour évoquer les particularismes éthologiques de chaque espèce. L’essor et la reconnaissance des travaux des éthologistes à partir des années 1970 (premiers prix Nobel décernés en 1973 à Niko Tinbergen, Konrad Lorenz et Karl Von Frisch) auront une double conséquence. Tout d’abord, la diffusion de ces travaux amènera une plus grande prise en compte des caractères comportementaux dans les illustrations et les textes des muséums. D’autre part, la multiplication des films animaliers à partir de cette époque apportera de nouveaux médias à l’usage du public, qui viendront compléter les informations véhiculées par les spécimens exposés. Ainsi à partir des années 1980, les muséums ont commencé à s’équiper d’écrans vidéo proposant des films animaliers ou des sons diffusés via des haut-parleurs ou des casques. Ces nouvelles technologies ont tellement bouleversé certains conservateurs ou muséographes, que leur emprise dans les salles d’exposition a parfois concurrencé, voire relégué au second plan les spécimens des collections, que les visiteurs viennent pourtant voir de manière spécifique (sinon, pourquoi se déplacer au muséum ?).
7 Si les sources de ces nouveaux médias (photo, vidéo, acoustique) peuvent être acquises par un muséum, via un don ou un achat (souvent lourd en termes financiers si l’on doit renouveler les droits), certaines institutions muséales possèdent également leur propre banque de données d’images, de films ou de sons, reliés aux fiches d’objets. Le fait de les rendre accessibles au public ne constitue bien souvent que la partie émergée de l’iceberg de ce qui se trouve en réserve. Ainsi, pour constituer des collections d’images, de films ou de sons, il faut parfois rassembler le travail de plusieurs centaines de chercheurs ou de passionnés, ce qui nécessite un équipement et un fonctionnement en matière de personnel difficilement supportables par la seule institution muséale. À ce titre, l’exemple de la sonothèque et photothèque du Muséum national d’histoire naturelle montre bien la problématique rencontrée pour atteindre les objectifs fixés pour quiconque veut constituer sa base de données ou rejoindre la base nationale existante…
Les collections audiovisuelles du MNHN
8 Les sonothèques, photothèques et vidéothèques gèrent des enregistrements de comportement, sur des supports variés et plus ou moins durables. Tout comme pour les collections d’objets, leur valeur en tant qu’outil scientifique et de base de données sur la biodiversité est directement fonction du degré de conservation des enregistrements et de la qualité des données qui leur sont associées.
9 En systématique, les données comportementales sont utilisées principalement pour des études taxonomiques, en tant que caractère supplémentaire pour la définition ou la reconnaissance des espèces, et pour des études sur leur évolution ; le regain d’intérêt pour les caractères comportementaux en biologie de l’évolution a en effet accompagné le développement d’une méthodologie adaptée, où tant les principes que les outils d’analyse ont été redéfinis pour permettre le traitement de ces caractères particuliers (Wenzel, 1992, et ce volume ; Desutter-Grandcolas & Robillard, 2003 ; Robillard et al., 2006 ; Legendre et al., 2008 ; Cap et al. 2008 ; Cap, 2009). Mais de bonnes analyses ne peuvent améliorer la qualité des données de base. Pour prendre toute leur valeur, les collections muséales sur le comportement se doivent d’héberger des données pour lesquelles existent une identification spécifique, ainsi que des informations sur le contexte d’émission et les conditions d’enregistrement. La difficulté d’avoir une identification spécifique varie selon les groupes zoologiques : les oiseaux ou les mammifères sont peut-être suffisamment connus pour qu’une identification soit possible à partir de l’enregistrement même ou d’une photographie associée. Pour la majorité des insectes par contre, la collecte et la conservation de l’individu qui a été enregistré est indispensable. Pour ces groupes zoologiques, où le nombre d’espèces à découvrir dépasse, et souvent de loin, le nombre d’espèces connues, collection de comportements et collection de spécimens doivent aller de pair et être rigoureusement connectées, par exemple via le numéro d’inventaire, unique, attribué au spécimen.
10 Outre l’identification spécifique, les enregistrements de comportements doivent être documentés sur la localisation géographique, l’habitat et le contexte comportemental d’émission, ainsi que sur les conditions de réalisation de l’enregistrement (matériel utilisé, variables environnementales). Pour les signaux acoustiques par exemple, cela comprend principalement l’enregistreur et le microphone, avec leurs caractéristiques techniques pour l’échantillonnage des fréquences, mais aussi la température ambiante, la formation végétale et les postures d’émission. Pour les insectes orthoptères, l’absence d’information sur la température interdit toute utilisation scientifique des chants enregistrés, car plusieurs paramètres acoustiques des chants sont corrélés à la température et doivent être corrigés pour une température standard avant d’être utilisés, entre autres, pour des analyses phylo-génétiques.
11 Un des problèmes rencontrés par les plus grandes sonothèques actuellement existantes, notamment celles de Londres et de Berlin, riches de plusieurs centaines de milliers d’enregistrements de toute nature, est ainsi la quantité d’enregistrements « orphelins », non documentés, avec toutes les difficultés de gestion que l’on peut imaginer pour leur classement et leur stockage : à l’échelle de centaines de milliers d’enregistrements, 10 % ou 20 % d’enregistrements non documentés sont peut-être gérables, mais pas l’inverse !
12 Il faut en effet, dans la constitution, le maintien et l’enrichissement d’une sonothèque, tenir compte des conditions de sauvegarde et de conservation des enregistrements comportementaux. Avec l’évolution très rapide des techniques, et la démocratisation des appareils, on se retrouve très vite à devoir gérer des enregistrements effectués sur des supports variés (analogiques vs numériques ; K7, bandes, ou cartes flash), sans avoir de solution idéale pour leur conservation sur le long terme. Les enregistrements les plus anciens sont à l’évidence les plus fragiles, du fait de leur support (bandes magnétiques, K7 analogiques) et des difficultés à trouver, entretenir et utiliser le matériel qui leur est associé (par exemple entretenir les têtes de lecture des magnétophones à bande). La première étape dans la sauvegarde des données est donc la numérisation des enregistrements, avec des paramètres normalisés de 96 kHz et 24 bits, pour obtenir des fichiers audio wav. « Reste » ensuite à résoudre le problème de la documentation de tous les fichiers obtenus (disponibles généralement sur des fichiers manuels divers et variés) et de leur accessibilité. S’il est souhaitable que les données comportementales, souvent longues et difficiles à obtenir, soient accessibles et disponibles, surtout pour des utilisations non commerciales, il convient cependant de respecter les droits d’auteur des personnes qui les ont réunies. On constate ainsi que toutes les sonothèques existantes offrent sur internet des listes d’espèces documentées, mais que les fichiers ne sont jamais directement accessibles de manière anonyme.
13 Ces considérations générales sur les données comportementales, leur utilisation scientifique, leur sauvegarde et leur accessibilité, ont servi de lignes directrices et de garde-fou à la création et à l’enrichissement de la sonothèque du MNHN. Jusqu’en 2005, les données comportementales générées au MNHN étaient le fait de systématiciens – naturalistes isolés, qui documentaient la biologie de leur matériel d’étude de manière individuelle et autonome. En 2005, une sonothèque a été officiellement créée au MNHN, grâce à la détermination et à la générosité de Fernand Deroussen (Sonatura), qui fit don au MNHN de plus de 15 000 enregistrements documentés, enregistrements qui ont été à la base de la réalisation de CD audio sur les chants d’oiseaux de France, depuis épuisés. Toutes ces données sont gérées depuis par Frédéric Guilbert, du Service audio-visuel du MNHN, dirigé en 2005 par Jean-Pierre Baux, et ce grâce à un logiciel dédié initialement à la gestion de photographies.
14 Le développement de la sonothèque du MNHN s’effectue depuis autour de ce pool initial. Dans un premier temps, une partie des enregistrements disponibles les plus fragiles ont été numérisés, de manière à en assurer la sauvegarde. Et dès cette année, un nouveau logiciel de documentation permettra à chaque « inventeur » de données acoustiques de documenter les fichiers créés à partir de ses données originales. Pour les insectes, des fichiers de sons compressés, de type mp3, seront d’autre part associés à la base de données de spécimens sur les collections du MNHN (consultables sur http://coldb.mnhn.fr/), de manière à illustrer le chant des différentes espèces.
Exposition et médiation du comportement dans les muséums
15 Nous venons de voir que le comportement et ses productions pouvaient constituer des collections à part entière, pouvant enrichir, en le complétant, le patrimoine conservé ou exposé dans les muséums. Cette valeur ajoutée se situe à différents niveaux. Le premier concerne la recherche fondamentale, puisque l’on sait par exemple depuis de Saussure (1853) que l’architecture des nids de guêpes pouvait refléter leurs relations de parenté, tout comme les postures ou les vocalisations pouvaient le faire chez les oiseaux ou les mammifères (Lorenz, 1941 ; Cap et al., 2008). Dans ces conditions, force est de reconnaître que les enregistrements de comportements d’animaux ou leurs constructions s’avèrent aussi pertinents pour établir des relations de parenté que des collections ostéologiques, d’animaux en peaux ou d’ADN. L’avantage se situe au niveau de la vulgarisation que son utilisation plus soutenue pourrait faciliter : améliorer la lisibilité de la systématique. Ainsi, il est plus facile pour un public non scientifique d’appréhender, en termes de caractéristique dérivée (synapomorphie), une posture ou un son qu’un nom d’os ou de gène absolument imprononçable et qui ne correspond à rien pour qui ne maîtrise pas la culture scientifique associée.
16 Parfois, l’étude du comportement de certaines espèces permet de corriger des postures ou des montages erronés. C’est le cas du rorqual commun exposé en position de plongée au muséum de Toulouse. Échoué sur les plages d’Alger en 1865 et acheté par le MHNT en 1875 (Astre, 1950), ce rorqual exposé pendant plus d’un siècle dans l’ancien musée avait été monté dans une position classique, puis à l’occasion de la fermeture du muséum en 1998 pour travaux, ce spécimen fût remonté suivant les conseils du spécialiste québécois des cétacés, Pierre-Henry Fontaine, qui avait remarqué, lors de dissections pratiquées directement sur des individus échoués sur les plages canadiennes, que les côtes étaient mal positionnées dans tous les montages exposés dans les musées. Mais surtout, à partir d’enregistrements vidéo, il put mettre en évidence un mouvement de la mandibule inférieure (dentaire) qui ne pouvait être possible qu’avec une inclinaison particulière de l’os, jamais présentée dans les manuels d’anatomie et donc dans les muséums. Cette première mondiale donne une allure particulièrement hydrodynamique au squelette de rorqual (figure 2). Hasard de l’histoire, du fait que ce spécimen fût aussi restauré et mis en place par un belge, Manu Janssens, tout le monde au MHNT parle d’une baleine parfaitement francophone de son échouage à son remontage…
Squelette complet de rorqual commun Balaenoptera physalus, présentée en position de plongée au Muséum d’histoire naturelle de Toulouse
Squelette complet de rorqual commun Balaenoptera physalus, présentée en position de plongée au Muséum d’histoire naturelle de Toulouse
17 Une autre exclusivité du muséum de Toulouse en matière d’utilisation du comportement au niveau de ses collections concerne le projet de longue haleine qu’a représenté le mur de squelettes, où 75 spécimens ostéologiques ont été remontés en position de course, de nage, de saut, de brachiation ou d’attaque, et présentés dans une double paroi de verre de 80 cm de large, rendant visible la scène entière de l’intérieur et de l’extérieur du bâtiment. Ce travail a tout d’abord nécessité la création de scènes avec les espèces que nous avions en collection, tout en restant cohérent d’un point de vue éthologique et écologique (proies, prédateurs, milieux, origine géographique). Puis, une fois le choix des espèces arrêté, il s’en est suivi de nombreuses esquisses réalisées à partir de la littérature, de photos ou de films animaliers, afin d’obtenir les positions dynamiques que les squelettes rendirent admirablement. Le projet débuta fin 2002 et connut quelques changements avec la découverte des plans du nouveau bâtiment (figures 3 et 4).
18 Jusqu’en septembre 2007, les anciens squelettes usés par un siècle d’exposition ont été convoyés en Sologne chez Christian Cornette, dernier spécialiste de la restauration et de la mise en position dynamique des spécimens d’ostéologie, et furent rapatriés à Toulouse, entièrement remis à neuf et en position. L’intégration en vitrine fut périlleuse, mais finalement aucun spécimen n’eut à souffrir de la manipulation. Ce mur de squelettes ne prend toute son envergure que de nuit, la résolution des contraintes de conservation et d’exposition liées à la luminosité naturelle n’étant pas réglée à ce jour (figure 5).
Projet initial du mur de squelettes
Projet initial du mur de squelettes
Aperçu final du projet prenant en compte les contraintes muséographiques
Aperçu final du projet prenant en compte les contraintes muséographiques
19 Cette profusion de spécimens ostéologiques en mouvement s’avère être une première mondiale sur laquelle le Muséum de Toulouse a beaucoup communiqué, et pour laquelle il a aussi été sollicité dans le cadre de la réalisation de beaux livres (de Panafieu et al., 2007). Au-delà de l’aspect purement esthétique, l’intérêt d’une telle présentation est de montrer au public la biodiversité des vertébrés actuels, qui ont réussi par leurs adaptations morphologiques et comportementales à coloniser tous les milieux de notre planète (aquatiques, terrestres, arboricoles et aériens). Elle illustre aussi les relations de parentés qui existent entre ces mêmes êtres vivants, en commençant par le caractère commun entre tous : la vertèbre.
20 Le mur de squelettes constitue ainsi un formidable outil pédagogique pour les scolaires (premier public des muséums) ou les universitaires, en tant que galerie d’anatomie comparée, mais aussi d’éthologie comparée, par les différentes postures de locomotion, de marquage (figure 6) ou de prédation (figure 7) que ces remontages parviennent à reproduire. L’intérêt pour l’éducation, l’enseignement et la recherche est indéniable, et touche à la fois au domaine scientifique et artistique. Pour preuve, les classes de dessin ou des étudiants des beaux-arts qui ont investi les lieux dès l’ouverture pour réaliser des croquis.
Vue nocturne reconstituée de l’ensemble du mur de squelettes
Vue nocturne reconstituée de l’ensemble du mur de squelettes
21 Enfin, si l’utilisation du comportement en tant que caractère phylo-génétique concerne davantage la recherche, elle n’en est pas moins utile en termes muséographiques car elle peut améliorer la lisibilité de la systématique ou de la biologie comparée qui oriente parfois le parcours d’une exposition d’histoire naturelle. En effet le partage de comportements dérivés est plus facilement assimilable par le visiteur lambda d’un muséum que des acquisitions ou des disparitions de caractères anatomiques ou moléculaires. Bien souvent des espèces proches morphologiquement auront des vocalisations très dissemblables, comme c’est le cas chez les insectes (Dessutter-Grandcolas & Robillard, 2003), les amphibiens (Robillard et al., 2006), les oiseaux (Joachim & Lauga, 1996), ou les mammifères (Aulagnier et al., 2009).
De haut en bas et de gauche à droite : comportement de marquage d’un lémur mongoz Eulemur mongoz, et comportements locomoteurs de la roussette Pteropus anetianus, du cheval Equus caballus et de l’homme Homo sapiens (extrait de Évolution, Éditions Xavier Barral, 2007 ; © Patrick Gries). Figure 7 : De haut en bas et de gauche à droite : comportement de prédation d’une panthère Panthera pardus sur une antilope addax Addax nasomaculatus, d’un aigle royal Achila chrysaetos sur un lapin Oryctolagus cuniculus, d’un renard Vulpes vulpes sur un rat Rattus norvegicus (extrait de Évolution, Éditions Xavier Barral, 2007 ; © Patrick Gries) et d’un chat domestique Felis catus sur un pigeon Columba livia
De haut en bas et de gauche à droite : comportement de marquage d’un lémur mongoz Eulemur mongoz, et comportements locomoteurs de la roussette Pteropus anetianus, du cheval Equus caballus et de l’homme Homo sapiens (extrait de Évolution, Éditions Xavier Barral, 2007 ; © Patrick Gries). Figure 7 : De haut en bas et de gauche à droite : comportement de prédation d’une panthère Panthera pardus sur une antilope addax Addax nasomaculatus, d’un aigle royal Achila chrysaetos sur un lapin Oryctolagus cuniculus, d’un renard Vulpes vulpes sur un rat Rattus norvegicus (extrait de Évolution, Éditions Xavier Barral, 2007 ; © Patrick Gries) et d’un chat domestique Felis catus sur un pigeon Columba livia
22 L’emploi de caractères acoustiques, de postures ou d’actes moteurs en tant que synapomorphies peut facilement être explicité par un son, un dessin ou une photo qui n’ont pas forcément besoin de légende. L’exemple du coup de tête utilisé en tant qu’attribut chez les Cétartiodactyles par Lusseau (2003) montre combien il est peut-être pertinent d’utiliser un caractère comportemental pour soutenir une phylogénie par rapport à une autre, en l’occurrence la moléculaire par rapport à la morphologique (Cap, 2009) ; et que l’illustration de ce caractère dans un muséum, ce qui a été fait à Toulouse dans l’espace d’exposition « l’ordre du vivant », est plus aisée à réaliser et à comprendre pour le commun des mortels qu’un autre type de données. Il faut souhaiter que cela puisse encourager les systématiciens à utiliser davantage le comportement comme caractère phylo-génétique, et directement dans la matrice de caractères (Deleporte, 1993 ; Grandcolas et al., 2001).
Références
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- Astre G. 1950. Le muséum d’histoire naturelle de Toulouse : ses galeries. Ed. MHNT.
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