Article de revue

Un problème d’anthropologie et d’évolution : la découverte du Néandertalien de La Chapelle-aux-Saints en 1908

Pages 83 à 94

Citer cet article


  • Perru, O.
(2016). Un problème d’anthropologie et d’évolution : la découverte du Néandertalien de La Chapelle-aux-Saints en 1908. Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, 23(1), 83-94. https://doi.org/10.3917/bhesv.231.0083.

  • Perru, Olivier.
« Un problème d’anthropologie et d’évolution : la découverte du Néandertalien de La Chapelle-aux-Saints en 1908 ». Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, 2016/1 Volume 23, 2016. p.83-94. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-bulletin-d-histoire-et-d-epistemologie-des-sciences-de-la-vie-2016-1-page-83?lang=fr.

  • PERRU, Olivier,
2016. Un problème d’anthropologie et d’évolution : la découverte du Néandertalien de La Chapelle-aux-Saints en 1908. Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, 2016/1 Volume 23, p.83-94. DOI : 10.3917/bhesv.231.0083. URL : https://stm.cairn.info/revue-bulletin-d-histoire-et-d-epistemologie-des-sciences-de-la-vie-2016-1-page-83?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/bhesv.231.0083


Notes

  • [1]
    M. Boule, Les hommes fossiles, Paris, Masson, 1921, p. 26.
    Par rapport au texte de Boule, on doit noter que La Chapelle-aux-Saints se trouve dans la Corrèze et non pas dans le Lot, mais à la limite de ces deux départements, à proximité de la vallée de la Dordogne et du causse de Gramat.
  • [2]
    M. Boule, « L’Homme fossile de la Chapelle-aux-Saints (Corrèze) », Note de M. Marcellin Boule, présentée par M. Edmond Perrier, Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des Sciences, 1908, 1349-1352.
  • [3]
    M. Boule, « L’Homme fossile de la Chapelle-aux-Saints (Corrèze) », Revue scientifique du Limousin, 17 (194), 15 février 1909, p. 17-20.
  • [4]
    A et J. Bouyssonie, « Découverte d’un squelette humain moustérien à La Chapelle-aux-Saints (Corrèze) », Revue scientifique du Limousin, 17 (194), 15 février 1909, 20-21.
  • [5]
    Le Limousin, n° 2, 3, 4, 1908, p. 68.
  • [6]
    Le Limousin, n° 5, janvier 1909, p. 119.
  • [7]
    L. de Nussac, « Conférence du Muséum sur l’homme fossile de La Chapelle-aux-Saints », Le Limousin, n° 7-8, 1909, 186-191.
  • [8]
    M. Boule, « L’Homme fossile de la Chapelle-aux-Saints (Corrèze) », Note de M. Marcellin Boule, présentée par M. Edmond Perrier, op.cit., p. 1350-1351.
  • [9]
    M. Boule, Les hommes fossiles, op.cit., p. 154.
  • [10]
    M. Boule, Ibid., p. 185-188.
  • [11]
    A. Hurel, « N’est-il pas infiniment plus honorable de descendre d’un singe perfectionné que d’un ange déchu ? La découverte de l’Homme de la Chapelle-aux-Saints dans son contexte historique », Bulletins et mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris, 18 (2006), 1-2, 7-14.
  • [12]
    A. Hurel, Ibid., p. 10. Voir : M. Boule, « L’Homme fossile de la Chapelle-aux Saints (Corrèze) », Note de M. Boule, présentée par E. Perrier, op. cit., p. 1350-1351.
  • [13]
    A. Hurel, « N’est-il pas infiniment plus honorable de descendre d’un singe perfectionné que d’un ange déchu ? La découverte de l’Homme de la Chapelle-aux-Saints dans son contexte historique », op. cit., p. 11.
  • [14]
    A. Hurel, Ibid., p. 12.
  • [15]
    A. et J. Bouyssonie, « Découverte d’un squelette humain moustérien à La Chapelle-aux-Saints (Corrèze) », op. cit., p. 20-21. On trouve aussi un exposé sur cette découverte, plus tardivement, dans la revue L’Anthropologie : A. et J. Bouyssonie (Abbés) et L. Bardon (Abbé), « La station moustérienne de la ‘Bouffia’ Bonneval à la Chapelle aux Saints », L’Anthropologie, xxiv, 1913, 609-634.
  • [16]
    H. Breuil (Abbé), « Chronique scientifique – Paléontologie humaine », Revue pratique d’Apologétique, 1910, 787-795, p. 793.
  • [17]
    H. Breuil (Abbé), Ibid., p. 795. Sur le Néanderthalien, la conclusion des abbés Bardon et Bouyssonie semble assez nuancée sur sa conscience de la mort et sur les sentiments religieux qu’on pourrait lui imputer. A. et J. Bouyssonie (Abbés) et L. Bardon (Abbé), « La station moustérienne de la ‘Bouffia’ Bonneval à la Chapelle-aux-Saints », op. cit., p. 634.
  • [18]
    A. et J. Bouyssonie (Abbés) et L. Bardon (Abbé), « La station moustérienne de la ‘Bouffia’ Bonneval à la Chapelle-aux-Saints », op. cit., p. 634.
  • [19]
    A. Hurel, « N’est-il pas infiniment plus honorable de descendre d’un singe perfectionné que d’un ange déchu ? La découverte de l’Homme de la Chapelle-aux-Saints dans son contexte historique », op. cit., p. 10. M. Boule, 1912, « L’Homme fossile de la Chapelle-aux-Saints », Annales de Paléontologie, 7, 105-192.
  • [20]
    H. Delsol, « La préhistoire », Bulletin du cinquantenaire, 1878-1928, Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze, Brive, 1928, 22-31, p. 27.

1La découverte du squelette de Néandertalien, en 1908, sera l’une des plus retentissantes. Boule écrira en 1921, dans Les hommes fossiles : « Les fouilles systématiques opérées en France ont permis à MM. les abbés Bouyssonie et Bardon, Capitan et Peyrony, Henri Martin d’extraire, des foyers profonds des grottes ou abris de La Chapelle-aux-Saints (Corrèze), de La Ferrassie et de La Quina (Dordogne), plusieurs squelettes et portions de squelettes d’Hommes du type de Neandertal. La Paléontologie humaine a été ainsi dotée de documents d’une valeur exceptionnelle, qui nous ont permis d’arriver à une connaissance de ce type archaïque supérieure à celle que nous avons de beaucoup de sauvages actuels. La description de cet Homo Neanderthalensis fera l’objet d’un des plus longs chapitres de ce volume » [1]. Cette découverte de La Chapelle-aux-Saints a fait l’objet de publications locales, mais elle a aussi très vite été relayée au niveau national. On peut se demander d’ailleurs si, parfois et au contraire, le niveau local de revues plus modestes n’a pas relayé les carences du niveau national. En effet, une note de Marcellin Boule sur le sujet fut présentée le 14 décembre 1908 à l’Académie des sciences [2] ; puis on trouve un article dans la Revue scientifique du Limousin, du 15 février 1909, qui publie la note de Boule [3]. Cet article est suivi par un article d’Amédée et Jean Bouyssonie sur le même sujet [4].

Les protagonistes de la découverte : les abbés Bouyssonie et Marcellin Boule

2L’abbé Amédée Bouyssonie (1867-1958) et son frère, l’abbé Jean Bouyssonie (1877-1965), firent d’abord œuvre de préhistoriens par la découverte de l’homme Neandertalien de La Chapelle-aux-Saints, et à la différence de Breuil, très discret sur le sujet, ils se signalèrent par de nombreux articles abordant la question de la relation science-religion. En particulier l’abbé Jean Bouyssonie fut un ami personnel et camarade de séminaire de l’abbé Breuil et il transcrivit les notes peu intelligibles de ses archives et de sa correspondance (documents conservés dans le Fonds Breuil du MNHN). En 1897-1898, Jean Bouyssonie et Henri Breuil sont au séminaire Saint-Sulpice, à Paris, où l’abbé Guibert les encourage à s’ouvrir aux sciences, notamment à la préhistoire, mais dans une perspective apologétique. À ce propos, nous verrons que les frères Bouyssonie rédigeront de nombreux articles philosophiques et scientifiques, pouvant parfois être considérés comme apologétiques. Ce ne sera pas le cas d’Henri Breuil qui restera attaché à la seule démarche scientifique et qui marquera son désintérêt pour les discours de ce qu’on appelait à l’époque la « philosophie chrétienne », pour une relation science-religion trop envahissante et pour toute forme d’apologétique.

3Dans les années 1900, les abbés Bardon et Bouyssonie commencent à fouiller les grottes des environs de Brive, et publient divers articles dans des revues locales ou nationales, sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir. Mais la principale découverte des abbés Jean et Amédée Bouyssonie (et de leur frère Paul), est la découverte de l’homme Néandertalien dans la grotte de « La Bouffia » à La Chapelle aux Saints, à la limite administrative des départements de la Corrèze et du Lot. Les deux abbés Bouyssonie étaient membres de plusieurs sociétés savantes locales et exerçaient des responsabilités dans l’enseignement ; d’abord au petit-séminaire de Brive, puis après 1904, à l’Ecole Bossuet, d’abord située à La Cabanne par Cublac (Corrèze), puis à Brive la Gaillarde. Dans le Limousin d’octobre 1907, on apprend qu’Amédée Bouyssonie est nommé supérieur de cette école [5]. Professeur dans cette même école, Jean Bouyssonie, sera nommé rapidement correspondant du Muséum. En 1909, le même bulletin rend compte de la découverte du squelette Néandertalien de La Chapelle aux Saints [6] et renvoie aux Comptes rendus de l’Académie des Sciences, de 1908, qui donnent le rapport scientifique sur la découverte. Le n° 7-8 de 1909 fait état d’une conférence du Muséum sur l’homme fossile de la Chapelle aux Saints [7].

4Qui était Marcellin Boule à l’époque de cette découverte ? Marcellin Boule (1861-1942) devint d’abord l’assistant d’Émile Cartailhac (1845-1921) qui enseignait la préhistoire à Toulouse (1882-1921). Cartailhac s’inscrivait au début dans la même idéologie matérialiste et anticléricale que Mortillet, puis il s’en éloigna progressivement. Boule fut plus nuancé, tout en étant agnostique et marqué lui aussi par cette vision de la nature et du monde. Il dirigea la revue L’Anthropologie de 1893 à 1940, et il occupa la chaire de paléontologie au Muséum de 1902 à 1936. À l’époque de la découverte du Néandertalien de La Chapelle aux saints et depuis 1902, Marcellin Boule, a succédé à Albert Gaudry au Muséum (après avoir été son assistant). De formation catholique (il fut l’élève des Frères des écoles chrétiennes d’Aurillac) mais agnostique, Boule fut toujours très modéré, se démarquant sur ces questions de l’anticléricalisme ambiant dans la période de la République radicale. Il défendait une conception ouverte de la laïcité républicaine et il facilita les relations et les travaux des naturalistes et anthropologues chrétiens. Au cours de sa longue carrière, il conseilla, encouragea et félicita successivement le Frère Héribaud-Joseph, l’abbé Breuil, Teilhard de Chardin. Ses relations avec les frères Bouyssonie, à propos du Néandertalien de La Chapelle aux Saints, furent plus complexes et nuancées.

Première description du Néandertalien

5Boule a beaucoup exagéré l’aspect animal du Néandertalien. Voici ce qu’il écrit dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences pour décrire le crâne recueilli par les abbés Bouyssonie : « L’état des sutures crâniennes et de la dentition prouve que cette tête est celle d’un vieillard. Elle frappe d’abord par ses dimensions très considérables, eu égard surtout à la faible taille de son ancien possesseur. Elle frappe ensuite par son aspect bestial, ou, pour mieux dire, par tout un ensemble de caractères simiens ou pithécoïdes. Le crâne, de forme allongée (dolichocéphale ; indice céphalique = 70) est remarquable en effet, par l’épaisseur de ses os ; l’aplatissement de la boîte cérébrale ; la fuite du front ; le développement énorme des arcades sourcilières, aussi saillantes que sur le fameux crâne de Neandertal et surmontées d’une large gouttière s’étendant d’une apophyse orbitaire à l’autre ; la forte projection de sa partie occipitale, très déprimée ; la position reculée du trou occipital ; la forme aplatie de ses condyles occipitaux ; le faible volume de ses apophyses mastoïdes, etc. La face n’est pas moins extraordinaire ; elle présente un prognathisme facial très considérable ; les orbites, saillantes, sont grandes ; le nez, séparé du front par une profonde dépression, est court et très large. Le maxillaire supérieur, au lieu de se creuser, au-dessous des orbites, d’une fosse canine, comme chez toutes les races humaines actuelles, se projette en avant, tout d’une venue, pour former, dans le prolongement des os molaires, une sorte de museau, sans aucune dépression. Les dents sont absentes, mais la voûte palatine est très longue ; les bords latéraux de l’arcade alvéolaire sont presque parallèles, comme chez les singes anthropoïdes. La mâchoire inférieure est remarquable par la grande largeur du condyle, la faible profondeur de l’échancrure sigmoïde, la forte épaisseur du corps de l’os, l’obliquité de la symphyse et l’absence de menton. Les apophyses géni sont bien développées. Le crâne de La Chapelle-aux-Saints présente, en les exagérant parfois, tous les caractères des calottes crâniennes de Neandertal et de Spy, de sorte que ces diverses pièces osseuses, trouvées sur des points de l’Europe occidentale fort éloignés les uns des autres, mais à des niveaux géologiques très voisins, appartiennent certainement à un même type morphologique. Notre mandibule offre aussi les traits des mandibules vraiment fossiles, de même âge, qu’on connaît aujourd’hui La Naulette, Spy, Malarnaud, etc. ». Il s’agit donc bien d’un Néandertalien, mais dont Boule semble accentuer les disparités avec Homo Sapiens, tout en reconnaissant la profonde identité générique.

6Voici ce que conclut Marcellin Boule : « Celle-ci permet de formuler quelques conclusions importantes. Le type humain, dit de Neandertal, doit être considéré comme un type normal, caractéristique, pour une certaine partie de l’Europe, du Pléistocène moyen et non, comme on le dit parfois, du Pléistocène inférieur. Ce type humain, fossile, diffère des types actuels et se place au-dessous d’eux, car, dans aucune race actuelle, on ne trouve réunis les caractères d’infériorité qu’on observe sur la tête osseuse de La Chapelle-aux-Saints. Peut-on en faire une espèce ou même un genre à part ? Les squelettes de Neandertal, de Spy, de La Chapelle-aux-Saints ne sauraient justifier une distinction générique. Quant à la question spécifique, elle n’aura un réel intérêt que le jour où l’on saura vraiment ce qu’il faut entendre par le mot espèce » [8].

7L’approche du Néandertalien est donc claire, dès les conclusions de Boule, en 1908. En 1921, dans Les hommes fossiles, Boule tentera de montrer d’après les caractères crâniens, que le Néandertalien tient une sorte de juste milieu entre le singe et l’homme, bien qu’il appartienne au genre Homo. Concernant la mâchoire inférieure, l’homme de Neandertal présente aussi une conformation intermédiaire : « la mâchoire de l’Homme de Néanderthal (Homo Neanderthalensis) se place exactement entre celle de l’Homme d’Heidelberg (Homo Heidelbergensis) et celle des Hommes récents (Homo sapiens) » [9]. Dans le même ouvrage, Boule resitue la découverte du squelette de l’Homme de la Chapelle aux Saints : « Cette heureuse découverte a fourni le fossile humain moustérien le moins incomplet et le mieux conservé de tous ceux qu’on connaissait alors. Elle se présente dans des conditions topographiques et stratigraphiques irréprochables. L’âge du squelette est établi aussi clairement que possible et les circonstances de son gisement, sous une faible épaisseur de matériaux de remplissage de la grotte d’où il a été exhumé, expliquent son état de conservation tout à fait exceptionnel. (…). D’après MM. Bouyssonie et Bardon, l’homme dont ils ont retrouvé le squelette a été intentionnellement enseveli. Il gisait au fond d’une fosse creusée dans le sol marneux de la grotte, à une profondeur d’environ 0 m. 30. Les parties du squelette que j’ai pu rassembler sont : la tête osseuse (crâne et mâchoire inférieure), 21 vertèbres ou fragments de vertèbres, une vingtaine de côtes ou fragments de côtes, une clavicule, les deux humérus presque complets, les deux radius incomplets, les deux cubitus ; quelques os de la main, deux morceaux des iliaques, les deux fémurs incomplets, les deux rotules, des portions des deux tibias, une astragale, un calcanéum, les cinq métatarsiens droits, deux morceaux de métatarsiens gauches, une phalange » [10]. L’intérêt est donc la conservation d’une grande partie du squelette, son âge et les conclusions que l’on peut tirer de sa position : il a été intentionnellement enseveli (selon les abbés, mais ce ne sera pas l’opinion de Boule). On voit que pour les abbés Bouyssonie, la situation de l’homme de Neandertal dans les ancêtres humains s’accompagne de la question : était-ce, oui, ou non, un être humain, au sens philosophique et religieux du terme ? Or, l’idée sous-jacente est ici qu’il ensevelissait ses morts et pouvait donc pratiquer des rites funéraires, ce qui serait une caractéristique humaine non négligeable. Par ailleurs, dans le contexte catholique de l’époque, s’il est un être humain, son ancienneté n’est peut-être pas si grande qu’on pourrait le penser et il doit avoir déjà une certaine maturité ou spiritualité (tout en étant marqué comme tout humain par le péché originel). Même si les abbés sont assez ouverts et ne le disent pas explicitement, c’est ce que l’on pense à l’époque ; même si l’humain préhistorique est dégénéré, on lui attribue tout de même un être moral sans doute au-dessus de la réalité. On a ici, en 1908, l’indice d’une réflexion apologétique, certes plus élaborée que ce qu’elle était dans les années 1860-80, mais toujours plus ou moins tributaire d’une lecture littérale et dogmatique des origines de l’homme. Bien entendu, ce n’est pas du tout la vision de Boule sur l’humanité de la préhistoire : les points de vue de Boule, à qui les abbés confient le sort de leur découverte, et des Bouyssonie diffèrent, notamment sur l’ensevelissement, intentionnel ou pas.

Y eut-il controverse ?

8Arnaud Hurel évoque cette découverte comme constituant pratiquement une révolution scientifique au sens de Kuhn :

9

La découverte de l’homme de la Chapelle-aux-Saints le 3 août 1908 représente un moment clef de l’histoire de l’archéologie préhistorique, l’un de ces ‘moments critiques’ évoqués par Kuhn (1983) qui fondent les changements de paradigme. Effectivement, en 1908, c’est bien sur des bases anthropologiques et épistémologiques inédites que la problématique néandertalienne est renouvelée [11].

10C’est à Boule et non aux abbés Bouyssonie qu’Arnaud Hurel attribue le renouvellement scientifique dans la recherche sur les Néandertaliens. Il écrit l’analyse suivante sur le travail que Boule présente à l’Académie des Sciences et sur les travaux ultérieurs : « Au premier examen, Boule a acquis la certitude d’une similitude du crâne de la Chapelle-aux-Saints avec les restes de Néandertal et de Spy. Dès le 14 décembre 1908, à l’occasion de sa première note présentée à l’Académie des Sciences, il développe ses résultats liminaires, lesquels formeront la trame de ses analyses futures : il s’agit d’un homme, non d’un animal, d’un type normal c’est-à-dire non pathologique, qui a peuplé une partie de l’Europe au Pléistocène moyen et n’a aucune survivance car il est différent des hommes actuels puisque chez aucun d’eux « on ne trouve réunis les caractères d’infériorité qu’on observe sur la tête osseuse de la Chapelle-aux-Saints ». Cet individu d’un « type inférieur » se place « exactement entre le Pithécanthrope de Java et les races actuelles les plus inférieures » sans que cela implique « l’existence de liens génétiques directs ». Pour Boule, tout oppose le Néandertalien, « très primitif au point de vue intellectuel » et si proche des singes anthropoïdes, aux hommes de Cro-Magnon, ces Homo sapiens caractérisés par leurs « beaux fronts, de grands cerveaux et une face proéminente » (Boule, 1908). Notons que Boule ne s’appesantit pas sur les quelques facteurs opposables à la description peu flatteuse qu’il fait de l’homme de la Chapelle-aux-Saints. C’est le cas, entres autres éléments, de la possibilité d’un enterrement intentionnel de cet homme et donc d’une preuve d’un éventuel culte des morts. D’ailleurs, les Bouyssonie seront particulièrement indignés lorsqu’en 1912 Boule émettra des réserves sur le caractère intentionnel de la fosse dans laquelle reposait le Néandertalien » [12]. De fait, Boule va rompre avec les théories précédentes sur les Néandertaliens, l’homme de La Chapelle-aux-Saints est un témoin disparu d’un rameau humain éteint et nullement le précurseur de populations humaines actuelles. Il est donc inutile de chercher des caractères d’intentionnalité humaine chez ce lointain cousin.

11Ouvrant la polémique, Boule affirme dans Le Matin du 26 décembre 1908 : « N’est-il pas infiniment plus honorable de descendre d’un singe perfectionné que d’un ange déchu ? » [13]. Il est nécessaire de resituer cette phrase — qui datait déjà de cinquante ans auparavant — dans des polémiques déjà anciennes mais qui resurgissent à cette époque. Pour un laïque, l’évolution apparaît comme un cadre paradigmatique fort pour rendre compte de la nature de l’homme, en particulier dans un contexte anticlérical. Il s’agit donc de situer l’homme dans une perspective évolutive et non dans une perspective religieuse, on n’a pas encore bien compris à l’époque que les deux perspectives ne s’opposaient pas. L’auteur écrit plus bas : « En 1908, cette formule est surprenante, presque anachronique, car, à l’époque, ces polémiques appartiennent globalement au passé. L’évolutionnisme darwinien est accepté par tous et les débats se sont apaisés. (…) En s’attaquant au couple originel, ce qui fait bondir les frères Bouyssonie, Boule illustre la difficulté d’une époque à se positionner socialement par rapport à la question religieuse. Car, à titre personnel, Boule appartient au camp des sceptiques, plus qu’à celui des matérialistes » [14].

12Regardons à présent les textes des abbés Bouyssonie et de Breuil à propos de la découverte. L’exposé de la découverte par les abbés Bouyssonie se trouve décrite par leurs auteurs dans la Revue scientifique du Limousin, de février 1909 [15]. Les abbés expliquent que la découverte fut faite le 3 août 1908, dans la grotte de La Chapelle-aux-Saints. L’outillage retrouvé est moustérien avec des formes aurignaciennes. La faune atteste un climat froid. Mais, on se demande, à la lecture de ce texte, comment ce squelette, assimilé à un Néandertalien par Boule, s’est retrouvé au milieu d’un outillage qui fait penser à un être plus évolué. Dans la Revue pratique d’Apologétique, l’abbé Breuil évoque « les caractères distinctifs d’un crâne quaternaire néandertaloïde » [16]. On ne peut d’ailleurs pas attribuer à Breuil une intention complètement apologétique dans ce texte, malgré le nom de la revue, il se contente de faire une recension des diverses découvertes de squelettes humains fossilisés et d’évoquer ce qu’il pouvait y avoir de commun aux Néandertaliens. Toutefois, Breuil comme les Bouyssonie, suppose une sorte d’attitude spirituelle chez ces ancêtres, attitude liée à « l’ensevelissement des morts » : « Se joignant aux restes déjà connus de Néanderthal, Spy, La Naulette, Arcy, Gibraltar, Malarnaud, Puy-Moyen, etc., les squelettes de La Chapelle-aux-Saints, Le Moustier et La Ferrassie nous permettent de nous faire une idée assez exacte du type humain qui vivait en Europe avant l’apparition de races plus élevées de l’âge du renne. De cette vieille race, nous savons qu’elle vivait de chasse, habitait des grottes et des abris où elle entretenait des feux, elle ne craignait pas de se mesurer avec les plus grands fauves, et même avec le mammouth et le rhinocéros ; elle osait affronter le grand ours et le poursuivre dans ses tanières, armée seulement de pieux à pointes de silex. Sans doute l’intelligence de ces vieux ancêtres s’orientait presque tout entière vers les luttes quotidiennes et la poursuite du gibier, mais la découverte de rites funéraires dénotant le respect des morts témoigne d’une manière irrécusable que leur pensée s’élevait au-delà de l’existence actuelle, vers un je ne sais quoi qui la prolongeait derrière le mystère de la mort » [17]. Ici Breuil défend le point de vue des Bouyssonie sur les rites funéraires attribués aux Néandertaliens, se démarquant ainsi du point de vue de Boule. Mais c’est sans doute là une affirmation ponctuelle et qui ne suffit pas si l’on tentait d’évoquer un Breuil apologète.

13À mesure que la découverte de l’homme de Néandertal de La Chapelle-aux-Saints acquiert un retentissement international, les interprétations se font plus marquées, selon les auteurs. En 1913, les abbés Bouyssonie et Bardon relisent ainsi leur découverte : « À quelle mentalité obéissait cet homme à l’esprit bien matérialisé sans doute ? Est-ce, comme on l’a dit, à la peur des ‘revenants’ ? Rien ne le prouve. Au contraire, on constate plutôt des manifestations de soin, de protection, de respect pieux. Mais ces sentiments sont-ils liés nécessairement à la croyance en l’existence d’une âme, et d’une âme qui survit après la mort corporelle ? On ne peut le démontrer d’une façon absolue. Toutefois, l’esprit est naturellement porté à cette conclusion aussi bien a priori que par les comparaisons ethnographiques auxquelles on est en droit de recourir dans une sage mesure. Évidemment ces conceptions étaient encore fort imprécises ; mais rien ne permet de refuser à ces hommes l’essentiel de ces sentiments supérieurs ». L’homme de Néandertal retrouvé à La Chapelle-aux-Saints serait donc pleinement humain, doué de croyances et d’une conscience de réalités « spirituelles » [18]. C’est du moins ce que les abbés voudraient croire. Ce n’est pas vraiment ce que pense Boule qui doute, en 1912, du caractère intentionnel de l’enterrement du Néandertalien et qui voit dans cet ancêtre humain, un individu intellectuellement primitif. Arnaud Hurel écrit à ce sujet : « D’ailleurs, les Bouyssonie seront particulièrement indignés lorsqu’en 1912, Boule émettra des réserves sur le caractère intentionnel de la fosse dans laquelle reposait le Néandertalien (Boule 1912). Les deux prêtres, déjà amers de n’avoir pas été destinataires des premiers fascicules des Annales de Paléontologie présentant l’étude de Boule, y virent alors une mise en cause de leur probité de chercheurs […] » [19].

Conclusion

14En 1928, Henri Delsol fera un résumé des travaux des abbés Bouyssonie avant 1914. Il écrit : « Aussi, en 1908, dans la petite grotte de la Chapelle-aux-Saints, aux confins de la Corrèze et du Lot, qu’ils avaient presque fini de fouiller, les abbés Bardon et Bouyssonie eurent-ils la chance de trouver un squelette humain presque intact de l’époque moustérienne. La découverte fit grand bruit. C’était le premier document à peu près complet sur les hommes de Néanderthal » [20].

15Il n’y eut sans doute pas controverse au sens habituel du terme, mais les points de vue n’étaient pas les mêmes et les frères Bouyssonie se sentaient dépossédés de leur découverte par Boule, et agressés par son cadre interprétatif. En fait, c’est bien le cadre interprétatif de la découverte qui diffère, ce que montre bien la phrase de Boule : « N’est-il pas infiniment plus honorable de descendre d’un singe perfectionné que d’un ange déchu ? ». C’est une phrase qui, d’ailleurs, mélange un peu tout. Au-delà du désaccord entre Boule et les Bouyssonie, qui avait raison ? Pour ce qui est de Boule, on comprend ses réticences sur l’attribution de sentiments moraux et religieux au néandertalien et sur l’intentionnalité de son ensevelissement. Par contre, on ne peut plus, en fonction des découvertes actuelles, affirmer le caractère simiesque de l’homme de Néandertal, à la manière de Boule. Concernant les Bouyssonie, il est possible qu’ils aient eu une vision plus moderne que celle de Boule sur le type morphologique de l’homme de La Chapelle-aux-Saints en ne l’enfermant pas dans des caractères d’infériorité. Mais ils demeurent trop attachés à une intention apologétique et à une forme de concordisme : Pour eux, le Néandertalien, s’il est un tant soit peu humain, ne peut être qu’un « animal religieux » ; ils cherchent à l’intégrer dans les présupposés de la théologie chrétienne de ce temps-là, en particulier dans celui de l’affirmation du péché originel. On perçoit l’agacement de Boule dans sa formule du Matin, même si cette formulation est déjà un peu dépassée à l’époque. En résumé, si Boule ramène trop le Néandertalien à un Simien un peu évolué et en voie d’humanisation, les Bouyssonie ont, eux, trop tendance à en faire un être déjà en possession d’une culture, en particulier de rites funéraires et religieux.


Date de mise en ligne : 08/09/2019

https://doi.org/10.3917/bhesv.231.0083