Article de revue

Les préoccupations méthodologiques de Claude Bernard dans ses premières publications scientifiques

Pages 7 à 25

Citer cet article


  • Bange, C.
(2017). Les préoccupations méthodologiques de Claude Bernard dans ses premières publications scientifiques. Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, 24(1), 7-25. https://doi.org/10.3917/bhesv.241.0007.

  • Bange, Christian.
« Les préoccupations méthodologiques de Claude Bernard dans ses premières publications scientifiques ». Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, 2017/1 Volume 24, 2017. p.7-25. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-bulletin-d-histoire-et-d-epistemologie-des-sciences-de-la-vie-2017-1-page-7?lang=fr.

  • BANGE, Christian,
2017. Les préoccupations méthodologiques de Claude Bernard dans ses premières publications scientifiques. Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, 2017/1 Volume 24, p.7-25. DOI : 10.3917/bhesv.241.0007. URL : https://stm.cairn.info/revue-bulletin-d-histoire-et-d-epistemologie-des-sciences-de-la-vie-2017-1-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/bhesv.241.0007


Notes

  • [1]
    C. Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, Baillière, 1865 ; H. Bergson, « La philosophie de Claude Bernard, Discours prononcé à la cérémonie du Centenaire de Claude Bernard au Collège de France le 30 décembre 1913 », reproduit dans La pensée et le mouvant, Paris, Alcan, 1934, pp. 229-237 (cf. p. 229).
  • [2]
    C. Bernard, Principes de médecine expérimentale. Introduction et notes de L. Delhoume, Paris, p.u.f., 1947, p. 21.
  • [3]
    P. Bert, « Claude Bernard » dans C. Bernard, La science expérimentale, Paris, Baillière, 1878, p. 15-36 (cf. p. 24) ; « Les travaux de Claude Bernard » dans L’œuvre de Claude Bernard, Paris, Baillière, 1881, pp. 39-87 (cf. pp. 66-67).
  • [4]
    J. M. D. Olmsted, E. Harris Olmsted, Claude Bernard and the experimental method in medicine, New York, Schuman, 1952, p. 4.
  • [5]
    Cette manière de faire n’a rien d’exceptionnel à l’époque, que l’on pense à la Philosophie zoologique (1809) de Lamarck, aux Fragmens de philosophie botanique (1821) de Marquis, ou aux Leçons sur la philosophie chimique (1836) de Dumas.
  • [6]
    G. Canguilhem, « Théorie et technique de l’expérimentation chez Claude Bernard », Philosophie et méthodologie scientifique de Claude Bernard, Paris, Masson, 1967, pp. 22-32 (cf. p. 25), reproduit dans G. Canguilhem, Études de philosophie et d’histoire des sciences, Paris, Vrin, 1968, pp. 143-155 (cf. p. 145).
  • [7]
    C. Bernard, Leçons de pathologie expérimentale, Paris, Baillière, 1872, p. viii.
  • [8]
    F. Dagognet, préface à Cl. Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, Garnier Flammarion, 1966, p. 10-11.
  • [9]
    M. Grmek, Raisonnement expérimental et recherches toxicologiques chez Claude Bernard, Genève, Paris, Droz, 1973, pp. 23-24 (reproduit dans Claude Bernard et la méthode expérimentale, Paris, Payot, 1991, p. 46).
  • [10]
    M. Grmek, Le legs de Claude Bernard, Paris, Fayard, 1997, p. 23.
  • [11]
    M. Grmek, Raisonnement expérimental (op. cit. n. 9), p. 51 sq.
  • [12]
    C. Bernard, Leçon d’ouverture du Cours de M. Claude Bernard au Collège de France. De la méthode expérimentale, de l’expérimentation et de ses perfectionnements, de la critique expérimentale, Paris, Malteste, 1858, 24 pp.
  • [13]
    Peu après la publication de l’Introduction, le Rapport sur les progrès et la marche de la physiologie générale en France, rédigé en 1867 pour répondre à une vaste enquête lancée par le ministre de l’Instruction Publique, Victor Duruy, a fourni à Bernard une autre occasion de disserter sur la physiologie générale dont il revendiquait la paternité, à tel point que la réédition de ce rapport s’inséra dans la série des Leçons, dès 1872, sous le titre De la Physiologie générale ; certaines conférences ou articles de vulgarisation, ainsi que quelques discours, comme le discours de réception à l’Académie française (1869), constituent également des documents de choix lorsque l’on souhaite obtenir une vue complète de la pensée méthodologique de Claude Bernard.
  • [14]
    Ces notes et mémoires ont été insérés dans les Comptes rendus hebdomadaires de l’Académie des Sciences, les Archives générales de Médecine, les Annales des sciences naturelles, le Journal de physiologie édité par Brown-Séquard et les Comptes rendus des séances de la Société de Biologie ; nombre d’entre eux sont consultables en ligne :
    http://www.claude-bernard.co.uk/page39.htm
    http://claudebernard.in2p3.fr/index.php?name=1Corpus.
  • [15]
    M. Grmek, Raisonnement expérimental, op. cit. n. 9 ; F. L. Holmes, Claude Bernard and animal chemistry, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1974.
  • [16]
    M. Grmek, Raisonnement expérimental, op. cit. n. 9, p. 22.
  • [17]
    J. Schiller, Claude Bernard et les problèmes scientifiques de son temps, Paris, Éditions du Cèdre, 1967, p. 107 ; F. L. Holmes, 1974, op. cit. n. 15, pp. 221-228.
  • [18]
    C. Bernard, C. Barreswil, « Sur les phénomènes chimiques de la digestion (deuxième mémoire) », C. R. Acad. Sci., 1844, 19 : 1283-1289.
  • [19]
    C. Bernard, communication sans titre, C. R. Soc. Biol., 1877, 29 : 244-246.
  • [20]
    C. Bernard, « Recherches anatomiques et physiologiques sur la corde du tympan, pour servir à l’histoire de l’hémiplégie faciale », Annales médico-psychologiques, 1843, 1 : 408-439. (cf. p. 409).
  • [21]
    C. Bernard, « Quelques observations relatives à l’action de la corde du tympan dans la gustation. Réponse à un article du docteur Verga », Annales médico-psychologiques, 1843, 2 : 195-200. (cf. p. 195).
  • [22]
    C. Bernard, « Recherches expérimentales sur les fonctions du nerf spinal, étudié spécialement dans ses rapports avec le pneumogastrique », Archives générales de médecine, 1844, 4e série, 4 : 397-426 et 5 : 51-96. (cf. pp. 398 et 408).
  • [23]
    Ibid., p. 421.
  • [24]
    C. Bernard, « Expériences sur la digestion stomacale et recherches sur les influences qui peuvent modifier les phénomènes de cette fonction », Archives générales de médecine, 1846, 4e série, vol. suppl., pp. 1-9. (cf. pp. 1-2).
  • [25]
    Ibid., p. 2.
  • [26]
    C. Bernard, « De l’origine du sucre dans l’économie animale », Archives générales de médecine, 1848, 4e série, 18 : 303-319 (cf. p. 317).
  • [27]
    C. Bernard, Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine, Paris, Baillière, 1855, tome 1, pp. 57-58.
  • [28]
    C. Bernard, « Recherches sur les usages du suc pancréatique dans la digestion », C. R. Acad. Sci., 1849, 28 : 249-253 ; « Du suc pancréatique et de son rôle dans les phénomènes de la digestion», C. R. Soc. Biol., 1849, 1, Mémoires, pp. 99-115 ; la publication intégrale du mémoire remis à l’Académie des sciences (lequel comporte des aperçus historiques et bibliographiques détaillés pour chaque point traité) a attendu 1856 – ce qui a permis à Bernard de le compléter sur plusieurs points à l’aide de nouvelles expériences, et surtout de répondre aux objections qui lui avaient été adressées (« Mémoire sur le pancréas et sur le rôle du suc pancréatique dans les phénomènes digestifs, particulièrement dans la digestion des matières grasses », Supplément aux Comptes rendus hebdomadaires, 1856, 1 : 379-563, pl. 1-9) ; cette publication se trouve être ainsi contemporaine des Leçons de Physiologie expérimentale appliquée à la Médecine où Bernard reprend l’exposé de la question.
  • [29]
    Bernard est revenu par la suite (notamment dans l’Introduction, 3e partie, op. cit. n. 1, pp. 267-271) sur les circonstances fortuites qui l’auraient amené à réaliser l’observation qui fut le point de départ de cette recherche ; ce serait en effet dans le cadre de recherches sur les effets d’une alimentation carnée sur l’acidification de l’urine chez le lapin que Bernard aurait observé fortuitement l’opalescence des chylifères, après le débouché du canal pancréatique dans l’intestin ; selon A. C. de Romo («Tallow and the Time capsule : Claude Bernard and the discovery of the pancreatic digestion of fat », Hist. Philos. Life Sci., 1989, 11 : 253-274), ce récit n’est pas corroboré par les cahiers d’expérience qu’elle a consultés ; Holmes (op. cit. n. 15, pp. 390-391), qui avait déjà fait la même constatation, est toutefois plus nuancé dans ses conclusions.
  • [30]
    C. Bernard, Leçons sur les propriétés physiologiques et les altérations pathologiques des liquides de l’organisme, Paris, Baillière, 1859, pp. 11-22.
  • [31]
    Ainsi la découverte du mécanisme de l’intoxication par l’oxyde de carbone, qui occupe à peine cinq pages dans l’Introduction (op. cit. n. 1, pp. 279-283) est infiniment plus complexe qu’il n’y paraît, et M. Grmek (Raisonnement expérimental, op. cit. n. 9, pp. 71-207) a montré à quel point il est difficile, même en scrutant attentivement les publications de l’époque ainsi que les manuscrits de Bernard, d’établir les étapes de la découverte.
  • [32]
    Holmes, op. cit. n. 15, pp. 388-389.
  • [33]
    Il abandonna dès lors dans la signature de ses travaux la qualité de préparateur au Collège de France pour celle de professeur d’anatomie et physiologie expérimentale.
  • [34]
    Dagognet a souligné les ressemblances entre certaines positions de Claude Bernard et celles de Magendie (F. Dagognet, Philosophie de l’image, Paris, Vrin, 1984, p. 116).
  • [35]
    Albury a émis l’idée que le besoin d’affirmer le statut scientifique de la physiologie vis-à-vis des chimistes pourrait avoir joué un rôle déterminant dans la genèse de l’Introduction (W. R. Albury, « Going beyond the Introduction : Claude Bernard’s scholarship in the 1970s. An essay review. » Bull. hist. med., 1982, 56 (2) : 271-275).
  • [36]
    C. Bernard, Le Cahier rouge, édité par L. Delhoume, Paris, Gallimard, 1942, réédité par M. Grmek sous le titre : Cahier de notes 1850-1860, Paris, Gallimard, 1965 ; il convient d’y ajouter Pensées. Notes détachées, éditées par L. Delhoume, Paris, J. B. Baillière, 1937, ainsi que Philosophie. Manuscrit inédit. Texte publié et présenté par Jacques Chevalier, Paris, Hatier-Boivin, 1954.
  • [37]
    C. Robin, « Sur la direction que se sont proposée en se réunissant les membres fondateurs de la Société de Biologie pour répondre au titre qu’ils ont choisi », C. R. Soc. Biol., 1849, 1 : i-x.
  • [38]
    C. Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, Paris, Baillière, 1878, tome 1, pp. 396-398.
  • [39]
    M. Grmek, Raisonnement expérimental, op. cit. n. 9, p. 37 (reproduit dans La méthode, p. 66).
  • [40]
    Ayant rappelé que les idées développées dans l’Introduction n’ont rien de nouveau, Bernard ajoute : « Après cela, nous ne saurions donc avoir aucune prétention philosophique. Notre unique but est et a toujours été de contribuer à faire pénétrer les principes bien connus de la méthode expérimentale dans les sciences médicales » (Introduction, op. cit. n. 1, p. 9).
  • [41]
    J. Gayon, « Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : contexte et origines », Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, 1996, 3 (1) : 75-91 ; « Les réflexions méthodologiques de Claude Bernard : structure, contexte, origines », in M. Bitbol, J. Gayon, L’épistémologie française 1830-1970, Paris, PUF, 2006, pp. 231-251.
  • [42]
    En fait, l’auditoire auquel s’adressait Bernard n’était guère homogène. S’il comprenait majoritairement, mais pas exclusivement, des médecins ou des étudiants en médecine, il s’y trouvait aussi des naturalistes, des biologistes non médecins issus de l’École de pharmacie ou de la Faculté des sciences – n’oublions pas que Bernard enseigna la physiologie générale à la Sorbonne de 1854 à 1869 – et, comme c’était l’usage à cette époque, un certain nombre d’hommes et de femmes du monde.
  • [43]
    A. Comte, Cours de philosophie positive, [Première Leçon], Paris, Bachelier, 1830, t. 1, p. 39 ; Philosophie première, éd. Serres, Dagognet, Sinaceur, Paris, Hermann, 1975, p. 35 ; l’influence de Comte sur Bernard a été étudiée, avec des points de vue différents mais complémentaires, par de nombreux auteurs ; on citera entre autres A. D. Sertillanges, La philosophie de Claude Bernard, Paris, Aubier, 1943, pp. 26-42 ; R. Virtanen, Claude Bernard and his place in the history of ideas, Lincoln, University of Nebraska Press, 1960, p. 49-63 ; Holmes, op. cit. n. 15, pp. 403-406 ; A. Kremer-Marietti, « Le positivisme de Claude Bernard », dans J. Michel et al., La nécessité de Claude Bernard, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1991, pp. 183-193 ; si l’influence de Comte est indéniable, il n’en demeure pas moins que Bernard s’en démarque sur de nombreux points importants (voir à ce sujet P. Gendron, Claude Bernard, rationalité d’une méthode, Paris, Vrin ; Lyon, ieee, 1992, pp. 75-77).
  • [44]
    M. Grmek, Raisonnement expérimental, op. cit. n. 9, p. 22 sq.
  • [45]
    G. Canguilhem, « Un physiologiste philosophe : Claude Bernard ». Dialogue, Revue canadienne de philosophie, 1967, 5 : 555-572.

1Évoquant la publication en 1865 de l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Bergson a présenté Claude Bernard (1813-1878) comme « un homme de génie qui a commencé par faire de grandes découvertes, et qui s’est demandé ensuite comment il fallait s’y prendre pour les faire. » [1]

2Claude Bernard lui-même a favorisé cette manière de voir par certaines de ses confidences, publiées ou demeurées inédites, telles que celle-ci (parmi d’autres) :

3

Le temps de réfléchir m’avait manqué. J’étais surmené par un enseignement double. La maladie m’a permis de réfléchir et je vais retracer ce que j’ai conçu et commencer réellement aujourd’hui mon ère nouvelle. [2]

4Tout en signalant l’existence d’un premier jet de l’Introduction antérieur à la convalescence de Bernard en Beaujolais, Paul Bert a accrédité cette version. [3] Cette dissociation dans le temps du labeur expérimental et de la réflexion philosophique a été acceptée par J.M.D. et E. Harris Olmsted dans leur remarquable ouvrage sur la vie et l’œuvre de Claude Bernard. [4]

5Or notre physiologiste, dont les premières recherches physiologiques remontent à 1840, n’a pas attendu de rédiger l’Introduction pour réfléchir à la méthode expérimentale. Si l’analyse approfondie que l’on trouve dans l’Introduction comporte nombre d’éléments que Bernard n’avait pas abordés jusqu’alors, elle s’inscrit dans le prolongement des ouvrages, publiés sous le titre général de Leçons, qui ont recueilli à des fins didactiques, à partir de 1855, l’exposé des recherches tel que Claude Bernard le présentait à ses auditeurs du Collège de France, de la Faculté des Sciences et du Muséum. [5] Dans sa communication au colloque organisé au Collège de France en juin 1965 pour commémorer le centenaire de la publication de l’Introduction, Canguilhem a relevé la coïncidence entre la thèse de doctorat ès sciences relatant la découverte de ce qu’il est convenu de nommer la glycogénèse, soutenue le 6 mars 1853, et les premières de ces Leçons, en décembre 1854 [6]. S’appuyant sur les propos tenus par Bernard au cours de ses leçons (dont plusieurs ont été publiées de 1855 à 1859), Dagognet a montré dans sa préface à la réédition qu’il a donnée en 1966 de l’Introduction que les préoccupations méthodologiques de Claude Bernard sont présentes dans les Leçons, donc antérieurement à la date retenue par Bergson, ce qu’atteste également l’annonce dès 1855 de la prochaine publication des Principes de médecine expérimentale, ouvrage qui ne sera pas publié du vivant de Bernard mais dont l’Introduction, au dire même de Bernard [7], constituait la préface : « Éloignons l’idée facile d’une dichotomie : une physiologie dispersée, d’abord, puis une méthodologie ultérieure. Ne dissocions pas ces deux moments. » [8] Dagognet remarque qu’« il aurait été difficile à Claude Bernard d’éviter les généralités et de renoncer aux élans philosophiques : en effet, la source même de la doctrine, la fonction glycogénique du foie, déborde de sens. » Dagognet va jusqu’à écrire que « l’Introduction se borne à recueillir les idées éparses et déjà exprimées dans les diverses leçons de physiologie ».

6Grmek fait également débuter l’intérêt de Claude Bernard pour la méthodologie à la découverte de la glycogénie hépatique :

7

La chronologie de la formation des idées bernardiennes sur la méthode expérimentale reste encore à faire. Sans doute la période cruciale est la décennie 1850-1860. Le ‘Cahier Rouge’ contient les germes et le premier programme de l’Introduction. C’est dans ces leçons au Collège de France des 23, 26 et 30 décembre 1854, que Bernard aborde pour la première fois publiquement les problèmes généraux de l’investigation physiologique. Il parle de la logique de la découverte et enseigne la spécificité de l’expérimentation en physiologie. [9]

8D’après Grmek, le manuscrit intitulé « Cahier rouge » dans lequel Bernard consigna ses réflexions entre 1850 et 1860 « montre bien cette transition entre d’une part le travail analytique, l’acharnement dans la poursuite du fait concret, et de l’autre les généralisations, la méditation sur les méthodes de recherche et sur les principes des sciences de la vie. L’activité professorale le poussait déjà vers une élaboration théorique à la fois vaste et didactique de son expérience de laboratoire. » [10]

9Effectivement, la méthode expérimentale appliquée à la physiologie et à la médecine constitue le fil conducteur de presque tous les nombreux ouvrages publiés par Claude Bernard, à tout le moins ceux (ce sont les plus nombreux, quatorze volumes sur dix-sept) dans lesquels, à partir de 1855, il a présenté à des fins didactiques l’exposé de ses recherches à ses auditeurs du Collège de France, de la Faculté des sciences puis du Muséum. Publiés sous le titre général de Leçons, ils comportent chacun une introduction plus ou moins longue qui, d’une manière ou d’une autre, expose la méthode suivie pour la découverte des phénomènes étudiés ; en outre, dans le corps de ces ouvrages, les considérations méthodologiques tiennent une place de choix, et, à dire vrai, nombre d’expériences décrites sont là principalement à titre d’exemples, choisies autant pour illustrer la méthode que pour montrer l’état de la science sur un sujet particulier, ce qui explique probablement, comme le souligne Grmek à plusieurs reprises, les libertés prises par l’auteur envers le déroulement réel de certaines expériences, tel qu’on peut le retracer à partir des cahiers de laboratoire. [11]

10Dans les Leçons de physiologie expérimentale qui ouvrent la série en 1855, Claude Bernard aborde l’investigation physiologique, les faits et les théories, les découvertes prévues et imprévues, la critique expérimentale, les difficultés provenant de la complexité des phénomènes physiologiques, l’apport des sciences physico-chimiques et ses limites. Il justifie sa démarche pédagogique en s’appuyant sur les particularités de l’enseignement de la médecine au Collège de France, et il en profite pour aborder des questions de philosophie des sciences qui, manifestement, lui tiennent à cœur, rompant en quelque sorte avec la manière d’agir de Magendie, titulaire de la chaire dont il n’est encore que le suppléant.

11La suite des leçons va reprendre et amplifier ces différents thèmes. Ainsi, au début des Leçons de physiologie appliquée à la médecine (1856), Bernard montre l’impossibilité de ce que l’on appelle la déduction anatomique lorsqu’on prétend prédire les phénomènes physiologiques à partir de l’anatomie, et il examine les limites de l’induction anatomique, qui ne peut être utile que lorsqu’on la soumet à l’expérimentation. Les Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux (1858) s’ouvrent sur la nécessité d’une méthode expérimentale dont Bernard indique les grandes règles et souligne qu’elle est seule à même d’éviter les erreurs lorsque l’on prétend interroger la nature, en mettant notamment en garde contre le danger des idées fixes. En 1859, la première des Leçons sur les propriétés physiologiques et les altérations pathologiques des liquides de l’organisme est consacrée à la méthode expérimentale, l’expérimentation, la critique expérimentale. Preuve de l’importance que Bernard attachait à cette introduction, il la publia séparément dès 1858. [12]

12Dès 1855, Claude Bernard avait prévu, comme l’a rappelé Dagognet, de rédiger un ouvrage consacré aux principes de la médecine expérimentale. Ce projet a donné lieu à plusieurs tentatives de rédaction mais n’a pas été mené à son terme par Bernard ; il devait comporter, comme les Leçons, un exposé introductif consacré à la méthode qui, après avoir reçu d’importants développements, mais sans entrer dans le détail des techniques ou des faits accessoires, a constitué un ouvrage entier : c’est la célèbre Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865), qui a définitivement fait entrer son auteur dans la galerie des hommes illustres.

13Après un temps d’arrêt au moment où Bernard rédige l’Introduction, la publication des Leçons reprend en 1867, et les réflexions méthodologiques nourrissent de nouveau les chapitres introductifs. [13] Ainsi, du début à la fin, les Leçons présentent un ensemble substantiel de réflexions ayant trait à la méthode expérimentale. Si l’Introduction les précise et les élargit, et surtout les unifie en introduisant le principe qui sert de fondement à la méthode, celui du déterminisme des phénomènes physiologiques, les Leçons contribuent à l’éclairer à certains points de vue.

14Dans le présent article, nous nous proposons de montrer que les préoccupations méthodologiques, très apparentes dans les Leçons antérieures à la publication de l’Introduction, sont déjà présentes dans les premiers articles scientifiques publiés par Claude Bernard à partir de 1843. [14]

Les préoccupations méthodologiques dans les premières publications scientifiques de Claude Bernard

15Après un stage dans une pharmacie lyonnaise, Claude Bernard (1813-1868), venu tenter fortune à Paris dans une carrière littéraire, s’engage en 1834 dans des études médicales, tout en suivant, comme le font beaucoup d’étudiants parisiens, quelques cours au Muséum (il est inscrit parmi les auditeurs du cours de botanique en 1835) ainsi qu’au Collège de France, où François Magendie (1783-1855), fervent adepte de la vivisection qu’il a pratiquée sous la conduite des vétérinaires à l’École d’Alfort, est titulaire de la chaire de médecine. Sa dextérité expérimentale attire dès 1839 l’attention de Magendie, qui le recrute comme préparateur en 1841. Bernard acquiert ainsi la pratique des expériences sur l’animal. C’est au Collège de France, mais aussi chez Théophile Jules Pelouze (1807-1867), titulaire de la chaire de chimie, ainsi que dans un laboratoire personnel privé, que Bernard, avec les encouragements de Magendie (à qui il dédie sa thèse de médecine en 1843), entreprend des recherches personnelles sur des thèmes qui sont alors d’actualité, notamment les phénomènes de la digestion.

16Les débuts de Claude Bernard dans la recherche physiologique ont été assez ardus, et le foisonnement des idées s’est accompagné de fausses routes et d’erreurs graves, ainsi que l’ont établi les études de Grmek et de Holmes. [15] Grmek a fait observer que « dans les deux seules publications antérieures à 1844, l’insuffisance du jeune chercheur est patente ; il se trompe sur la fonction de la corde du tympan et sur le chimisme gastrique. » [16] Si le fait est hors de contestation, on peut cependant s’interroger sur la portée de cette dernière erreur. En effet, Schiller aussi bien que Holmes ont montré que l’erreur commise par Bernard – qui était alors aidé par le chimiste Charles Louis Barreswil (1817-1870) – à propos de l’identification de la substance responsable de l’acidité du suc gastrique (les auteurs, à la suite d’un travail expérimental considérable, attribuent l’acidité gastrique à l’acide lactique plutôt qu’à l’acide chlorhydrique dont ils nient la présence à l’état libre dans le suc gastrique), tient à des difficultés techniques importantes et qu’elle a été aussi le fait de bien d’autres expérimentateurs à la même époque. [17] Surtout, elle n’a pas empêché Bernard de s’engager dans la voie qui devait déboucher sur les découvertes, car il conclut sa communication en écrivant : « si une réaction acide est indispensable pour que la propriété dissolvante se manifeste, la nature de l’acide qui produit cette réaction est indifférente. » [18] Cette affirmation n’est pas la conséquence d’une présomption due à la jeunesse de l’auteur ; en effet, trente ans plus tard, alors que la nature de l’acide n’était toujours pas définitivement élucidée, Bernard écrira de même :

17

On sait que le suc gastrique est acide ; la nature de l’acide ou des acides qui donnent une telle réaction à cette sécrétion n’offrant ici qu’un intérêt secondaire, on peut passer outre ; mais la réaction acide du suc est la propriété dominante et caractéristique de ce liquide organique. [19]

18C’est que seul est important à ses yeux le problème physiologique, et c’est précisément pour avoir accordé le primat à la physiologie sur la chimie que, poursuivant ses investigations sur le devenir des substances ingérées, Bernard se trouvera amené à découvrir que le foie est un organe qui fabrique non seulement de la bile, mais aussi du sucre, déversé dans le sang. De cette découverte découleront plusieurs concepts importants, tels que ceux de sécrétion interne et de milieu intérieur, notamment, et, finalement la redéfinition de la discipline en « physiologie générale ».

19En 1843, Bernard n’en est pas encore là. Revenons aux premières publications. En ce qui concerne la corde du tympan, Bernard s’est attaqué à un problème ardu, qui revenait à discerner expérimentalement quelle était l’origine et la fonction d’un filet nerveux. Il commença par procéder à une dissection soignée, mais il se livra surtout à des expériences de vivisection, car, écrit-il, « l’expérience directe sur les animaux vivants, l’anatomie et les faits pathologiques sont les trois sources où nous pouvons puiser ». [20] Il parsème son exposé de considérations sur la nécessité de rejeter des théories sans bases expérimentales qui se contredisent les unes par les autres, l’importance des vivisections, l’utilité de ce que l’on appellera plus tard les contre-épreuves « pour être à l’abri de toute critique » (p. 425). Critiquant Longet, qui fondait son explication sur le rôle joué par la salive dans la gustation, il lui reproche son parti-pris :

20

M. Longet a […] spécialement pour but de formuler d’une manière systématique un certain ordre de phénomènes sensoriels secondaires et […] il ne s’est pas préoccupé de sa démonstration. Il fallait vérifier qu’après paralysie la salive n’arrive pas dans la bouche.

21Claude Bernard, pour sa part, procède à une expérience comparative, consistant à sectionner le nerf facial au-dessus ou au-dessous du point d’insertion du rameau vidien ; il constate que l’altération gustative est manifeste dans les deux cas. S’il conclut de l’ensemble de ses recherches que la corde du tympan était un rameau du nerf facial et jouait le rôle d’un nerf moteur dans la perception gustative au niveau des papilles linguales (passant ainsi à côté de son rôle dans la sécrétion salivaire), il respecta néanmoins dans ce travail inaugural une méthodologie qui se voulait aussi rigoureuse que le permettait l’extrême difficulté de l’intervention expérimentale. Dans une publication de peu postérieure sur le même sujet, Bernard formule une remarque que l’on retrouvera dans l’Introduction :

22

Lorsqu’un fait semble être bien établi, il est naturel d’en chercher l’explication. Ce besoin de notre esprit, qui nous porte d’abord dans le domaine des hypothèses, devient toujours profitable à la science ; car ce n’est qu’au moyen de nouvelles expériences que nous pouvons apprécier la valeur de nos suppositions, et savoir à laquelle nous devons nous arrêter comme étant la plus probable et la plus vraie. [21]

23Poursuivant ses recherches sur le nerf spinal, Claude Bernard examine dans un article publié en 1844 la théorie qui voudrait étendre aux nerfs crâniens l’origine des nerfs spinaux en ce qui concerne leurs racines motrice et sensitive. Après avoir souligné qu’il insisterait sur les procédés d’expérimentation, « parce que nous sommes convaincus qu’en physiologie comme dans toutes les autres sciences, on n’arrive à des résultats rigoureux et incontestables qu’en multipliant et régularisant les moyens d’analyse ou d’expérimentation », Bernard remarque :

24

Cette théorie, il faut l’avouer, est bien commode pour l’esprit et bien séduisante, et l’on conçoit que, guidé par l’intuition anatomique, on puisse se laisser entraîner à une systématisation générale qui réduirait toute la physiologie des nerfs à une seule loi. Mais si l’on n’y prend garde, cette méthode d’induction est souvent dangereuse ; et ce ne serait pas la première fois qu’en partant d’un fait vrai, le raisonnement en physiologie nous aurait conduit à un système, au lieu de nous mener à la vérité. [22]

25Claude Bernard reconnaît que « les résultats de Bischoff et de Longet sont incontestables, mais ces auteurs en ont tiré des conclusions qui vont bien au-delà de ce que leurs expériences démontrent », et il reproche à Longet de s’appuyer sur un résultat expérimental bien particulier (voix rauque après section du spinal) :

26

Tirer la conclusion que l’anastomose interne du spinal préside à tous les mouvements de la moitié supérieure du tube digestif, à ceux des appareils vocal, respiratoire et circulatoire, c’est évidemment abuser de l’induction. [23]

27Méfiant vis-à-vis de l’induction anatomique ou physiologique, Bernard est tout aussi réservé, dès cette époque, à l’égard des explications physiologiques que les chimistes veulent tirer de leurs observations. En 1846, dans le mémoire intitulé « Expériences sur la digestion stomacale », on peut lire certaines considérations qui se retrouveront à peu près sans changement dans l’Introduction. Ayant rappelé le profit que l’on a pu retirer des fistules expérimentales établies, non sans difficulté, chez les animaux, qui permettent de recueillir et d’analyser le suc gastrique dans de bonnes conditions, Claude Bernard reconnaît l’apport de la chimie :

28

Il n’est pas douteux que cette voie dans laquelle les hommes éminents de notre époque ont mis la physiologie […] ne soit celle du progrès, et la chimie, par les applications fécondes et brillantes de ses découvertes à l’intégration des phénomènes de la vie, semble vouloir entraîner avec elle, dans la rapidité de son développement, les sciences physiologico-médicales. [24]

29Cet hommage devait satisfaire les Dumas, Boussingault et bien d’autres chimistes engagés depuis quelque temps dans des travaux de chimie physiologique, notamment relatifs à la nutrition. Mais Bernard l’accompagnait d’une mise en garde : « Toutefois, quelle que soit la simplicité apparente et la netteté avec laquelle les théories chimiques permettent de formuler un certain nombre de phénomènes physiologiques et de nous en rendre compte, il devient néanmoins extrêmement important pour le médecin de ne pas perdre de vue l’état de l’organisme vivant au sein duquel ces différentes réactions moléculaires s’accomplissent. Si nous prenons pour exemple la fonction de la digestion qui fera le sujet de ce mémoire, nous verrons que l’influence de la vie se manifeste dans la partie essentielle des phénomènes, et que c’est elle qui détermine la nature spéciale des fluides versés dans le tube gastro-intestinal. » [25].

30De la même manière, Claude Bernard revendiquera l’autonomie de la physiologie lorsqu’au rebours de la manière de voir énoncée par les chimistes, il se trouvera amené à constater la production de sucre par le foie.

31

Je suis […] un de ceux qui apprécient le plus tous les progrès que la chimie organique moderne a fait faire à la physiologie. Seulement je pense […] que pour éviter l’erreur et rendre tous les services dont elle est capable, la chimie ne doit jamais s’aventurer seule dans l’examen des fonctions animales ; je pense qu’elle seule peut, dans beaucoup de cas, résoudre des difficultés qui arrêtent la physiologie mais elle ne peut pas la devancer, et je pense enfin que, dans aucun cas, la chimie ne peut se croire autorisée à restreindre les ressources de la nature, que nous ne connaissons pas, aux limites des faits et des procédés qui constituent nos connaissances de laboratoire. [26]

32Il formulera la même remarque dans sa thèse, en 1853, puis dans la troisième de ses Leçons de physiologie expérimentale, professée au Collège de France, le 30 décembre 1854 :

33

On a lieu de s’étonner qu’une action organique d’une telle importance et si facile à voir, n’ait pas été découverte plus tôt. Cela peut tenir à plusieurs causes. D’abord quand on cherche à pénétrer les phénomènes, on a toujours l’habitude de se tenir à un point de vue anatomique, ou chimique, ou physique, et l’on ne se place pas assez au point de vue du phénomène vital, qu’il faut cependant surtout considérer, quand on veut faire de la physiologie. […] La chimie elle-même ne dirige pas ses réactifs sur des substances dont elle ignore l’existence. C’est ce qui est arrivé pour le foie, qu’on a analysé bien souvent, sans avoir aperçu cependant qu’il contenait des quantités énormes de sucre. Ni l’anatomie ni la chimie ne suffisent donc pour résoudre une question physiologique ; il faut surtout l’expérimentation sur les animaux qui, permettant de suivre dans un être vivant le mécanisme d’une fonction, conduit à la découverte de phénomènes qu’elle seule peut mettre en lumière, et que rien n’aurait pu faire prévoir. [27]

Un exemple de recherche conduite méthodiquement : le mémoire sur les propriétés physiologiques du suc pancréatique (1848)

34Nous avons vu comment Claude Bernard, dans ses premières recherches a étudié le devenir de diverses substances introduites dans l’organisme, en comparant les voies d’accès, digestive et sanguine ; il examine ainsi le rôle joué par le suc gastrique et les autres fluides sécrétés par les glandes digestives (salive, bile, suc pancréatique). Ces recherches in vivo, qui se déroulent entre 1844 et 1848, s’accompagnent d’essais in vitro, lesquels nécessitent de recueillir préalablement ces sécrétions au moyen de fistules. En confrontant les résultats obtenus par ces différents procédés, Bernard établit, entre beaucoup d’autres faits importants que nous ne rapporterons pas ici, que le suc pancréatique émulsifie les graisses neutres et les dédouble en glycérine et acides gras, par une action diastasique ; l’absorption intestinale des graisses est subordonnée à cette action préalable. Dans le cadre de ses investigations sur le métabolisme, cette recherche est la première qui se présente sous une forme aboutie, et elle vaudra à Bernard le prix de physiologie expérimentale décerné par l’Académie des sciences. Elle apportait la confirmation de l’idée qu’il avait soutenue, sans toutefois avoir pu l’étayer fermement jusqu’alors, que seule l’approche physiologique peut expliquer les phénomènes, même lorsque ceux-ci sont de nature chimique. Après une communication en avril 1848 à la Société philomathique, Bernard exposa ses résultats dans un copieux mémoire présenté le 19 février 1849 à l’Académie des Sciences. L’extrait publié dans les Comptes Rendus hebdomadaires se bornait à rapporter les résultats et la conclusion. Mais un mémoire abrégé sur le sujet fut simultanément présenté à la Société de biologie (créée l’année précédente), dont Bernard était vice-président, et il fut intégralement publié dans les Comptes Rendus et Mémoires de la Société. [28]

35Intitulé « Du suc pancréatique », le mémoire abrégé de 1849 comporte une introduction dans laquelle Bernard commence par faire justice des idées qui ont cours au sujet du suc pancréatique : ces idées, on les doit aux anatomistes, qui considèrent le pancréas, du fait de sa structure, comme une sorte de glande salivaire abdominale. « Guidés sans doute par la même induction et aussi par des expériences insuffisantes, poursuit-il, quelques physiologistes ont donné au suc pancréatique les attributs de la salive. Cette comparaison entre le pancréas et les glandes salivaires est fausse, et elle est bien loin d’exprimer les usages du suc pancréatique dans la digestion, tels que je vais les établir ». L’introduction ne comporte aucun rappel des études antérieures (quelques-unes sont rapportées en fin d’article), et Bernard ne cherche pas à justifier les expériences entreprises :

36

Je ne raconterai pas ici comment et par quelles séries de faits j’ai été amené à découvrir ce rôle remarquable et imprévu de la glande pancréatique. Je dirai seulement que ce n’est qu’après une étude longue et attentive faite sur la nature vivante que je suis parvenu à déterminer les conditions expérimentales des phénomènes physiologiques que je vais décrire. [29]

37Claude Bernard décrit ensuite les résultats obtenus, en indiquant au préalable « les circonstances variables de l’opération qui peuvent modifier les propriétés du suc pancréatique, afin que les résultats que j’annoncerai soient faciles à reproduire pour quiconque voudra répéter mes expériences ». En insistant sur la nécessité d’agir vite et bien, Bernard se prémunit, bien qu’il ne le dise pas expressément, contre les résultats douteux ou contradictoires qu’on risquerait de lui opposer. Mais la volonté didactique n’est probablement pas étrangère à la présentation de cet exposé détaillé de la conduite opératoire faisant état des difficultés qu’elle comporte et des conséquences que le mauvais état des animaux est susceptible d’entraîner quant à la qualité des résultats, car on retrouvera des recommandations du même ordre, quelques années plus tard, dans la leçon méthodologique qui ouvre les Leçons sur les liquides de l’organisme. [30] La nécessité de ne raisonner que sur des faits bien établis a été soulignée par Bernard dans l’Introduction à propos de la critique expérimentale.

38Les caractères physiques et chimiques du suc pancréatique ainsi recueilli sont alors déterminés et décrits, puis vient la description des résultats obtenus lorsque l’on ajoute des graisses neutres (beurre, suif, saindoux, huile d’olive) au suc pancréatique, qu’il soit alcalin comme il l’est naturellement ou qu’il ait été acidifié préalablement en le mélangeant à du suc gastrique, alors que des contre-expériences, effectuées avec la bile, la salive, le suc gastrique, le sérum sanguin et le liquide céphalo-rachidien, ne donnent pas lieu à émulsion. Les expériences menées chez l’animal vivant confirment le rôle joué par la sécrétion pancréatique : la ligature du canal pancréatique chez le chien supprime l’absorption intestinale, et les graisses se retrouvent alors intactes dans les excréments.

39La conclusion tient en quelques lignes :

40

Actuellement je pense avoir atteint le but que je m’étais proposé au commencement de ce mémoire, c’est-à-dire que je crois être parvenu à démontrer expérimentalement que le fluide pancréatique est destiné, à l’exclusion de tous les autres liquides intestinaux […] à digérer les graisses neutres contenues dans les aliments, et à permettre de cette manière la formation du chyle.

41Cet ensemble expérimental est parfaitement caractéristique de l’approche de Claude Bernard. Il a le mérite d’être simple et complet, d’avoir été accompli en peu de temps (après l’observation princeps, qui date peut-être de 1846, l’essentiel du travail expérimental a été réalisé en mars-avril 1848), et d’avoir été mené, d’emblée, d’une façon suffisamment précise et complète pour n’avoir donné lieu qu’à un petit nombre de contestations ; aussi n’a-t-il pas eu besoin de compléments ou de rectifications majeures, contrairement à plusieurs des autres découvertes de Bernard, souvent choisies par lui, puis par les commentateurs, comme exemples pour illustrer la méthode, plus attrayantes à certains points de vue, mais dont la discussion précise est en réalité beaucoup plus délicate qu’il ne le laisse entendre. [31]

42Dans sa rédaction relativement dépouillée, ce mémoire de Bernard sur le rôle du suc pancréatique met en lumière quelques-uns des préceptes essentiels que l’on trouve dans ses textes méthodologiques ultérieurs : le refus des explications physiologiques qui ne sont fondées que sur des inductions tirées de la structure anatomique, la précision de la technique expérimentale en même temps que la simplicité de sa mise en œuvre afin de limiter les artefacts, l’importance de l’état physiologique des animaux, le recours aux caractères physiques et aux réactifs chimiques, l’étude comparative (plusieurs graisses et espèces animales sont examinées), la recherche des invariants au moyen d’expériences comparatives (un seul facteur varie, l’origine du suc employé, et les autres sont standardisés, tels que l’alcalinité ou l’acidité), la mise en place des contre-épreuves ; la question posée est considérée comme résolue dès lors que les conditions de la manifestation du phénomène ont été mises en évidence. Holmes considère que cette recherche rigoureuse, rapidement menée à bien, contraste avec les expériences assez brouillonnes du début de sa carrière et marque un tournant dans l’œuvre de Claude Bernard : This change of pace induces one to reflect on wether Bernard had in some way suddendly matured as a scientific investigator ; wether he had adopted some methodological principle that formerly had escaped him, and which now began to smooth his path.[32]

Conclusion

43L’analyse des mémoires proprement scientifiques à laquelle nous venons de nous livrer fait apparaître quelques traits significatifs de ce qui constituera l’essentiel de la philosophie biologique de Claude Bernard : l’autonomie du vivant, qui implique une approche spécifique et ménagée, le rejet de l’induction anatomo-physiologique, la méfiance vis-à-vis des théories purement physico-chimiques. Elle révèle également la présence constante de préoccupations méthodologiques. Leur prégnance dans les Leçons n’est donc pas uniquement la conséquence de nécessités pédagogiques liées à l’enseignement au Collège de France et à la Faculté des sciences. Du reste, il faut noter que les débuts de Bernard dans l’enseignement ont été précoces puisqu’il enseigna aux alentours de 1836 les sciences naturelles dans un établissement d’éducation pour jeunes filles, puis il ouvrit en 1845 avec son ami le Dr Charles Lasègue (1816-1883), philosophe de formation, un cours privé d’anatomie et de physiologie expérimentale. [33]

44Il nous semble que les éléments méthodologiques que nous avons décelés sont pour une part inspirés par les écrits et l’exemple de Magendie, qui avait déjà affirmé à l’occasion de ses recherches sur la nutrition (notamment dans le cadre des travaux menés par la commission chargée d’enquêter sur la valeur nutritive de la gélatine, travaux auxquels Bernard collabora) l’autonomie de la physiologie envers la chimie. [34] Toutefois Claude Bernard rejeta résolument l’empirisme que Magendie se flattait de pratiquer. Il lui paraissait d’autant plus nécessaire de justifier le caractère spécifique des recherches physiologiques que celui-ci avait du mal à s’imposer vis-à-vis des zoologues, des anatomistes, ainsi que des chimistes. [35] Et sans doute, dès cette époque, il associa expérimentation et méthodologie, avant d’accorder à cette dernière un statut privilégié attesté dès les années 1850 par des carnets consacrés à ses réflexions et à ses lectures philosophiques. [36] En outre, il figura en bonne place parmi les fondateurs de la Société de biologie, dont certains puisèrent leur inspiration chez Comte ; il fut le premier vice-président de la Société en 1848, et il n’a pu manquer de lire le manifeste positiviste rédigé par Charles Robin pour définir le programme de la nouvelle Société, même s’il n’adhérait pas à toutes les idées développées par Robin. [37]

45Certes, on ne trouve pas dans les mémoires scientifiques de la période étudiée, ni même dans les premières Leçons, plusieurs éléments importants qui figurent dans l’Introduction, à commencer par le déterminisme des phénomènes physiologiques, dont Claude Bernard fera dès lors le principe fondamental de sa philosophie biologique. [38] Cependant, il ne nous paraît pas possible de souscrire à l’opinion de Grmek, qui déclare : « Sa réflexion sur la méthode d’investigation scientifique est postérieure à ses principales découvertes ». [39] La réflexion épistémologique constitue une caractéristique majeure de toute l’œuvre scientifique bernardienne et l’on aurait tort de sortir l’Introduction de son contexte, et d’en faire un ouvrage essentiellement philosophique alors que telle n’était pas, de toute évidence, l’intention de Claude Bernard. [40] Bien que les préoccupations philosophiques n’en soit pas absentes, comme l’a établi Jean Gayon [41], l’Introduction s’adresse, tout comme les autres ouvrages de Bernard, à un public de médecins et de scientifiques, et ne peut être étudiée qu’à la lumière de cette intention. [42] Le lien entre la réflexion méthodologique et la pratique expérimentale qui la nourrit est aussi vivace dans l’Introduction que dans les Leçons et les articles scientifiques ; partout, nous avons affaire à des études de cas ; ce sont des exemples encore plus que des règles qui sont proposés. Ainsi Bernard met en pratique le précepte de Comte : « La méthode n’est pas susceptible d’être étudiée séparément des recherches où elle est employée ; ou du moins ce n’est là qu’une nature morte, incapable de féconder l’esprit qui s’y livre.» [43]

46Claude Bernard n’a donc pas attendu de faire de grandes découvertes pour s’intéresser aux aspects méthodologiques de son travail. Assurément, comme l’a remarqué Grmek, nombre de ses premières expériences sont restées enfouies dans ses cahiers d’expérience faute de pouvoir en tirer des conclusions ; il a lui-même reconnu ses échecs dus à une méthode défectueuse, et il a regretté de n’avoir pas été conseillé. [44] Mais, il faut bien admettre qu’il sut assez rapidement se forger une méthode correcte, car il est peu vraisemblable qu’il ait pu faire de grandes découvertes à partir de 1846 sans une bonne méthode, sauf à lui attribuer non seulement une intuition exceptionnelle mais aussi une chance extraordinaire, alors que celle-ci ne lui aurait guère souri jusqu’alors. Canguilhem a fort justement appelé Claude Bernard « un physiologiste philosophe ». [45] Physiologiste, c’est une qualité qu’il a revendiquée, et incontestablement elle est sienne depuis ses débuts aux côtés de Magendie ; philosophe, il s’en est défendu, voulant se garder d’intervenir dans les débats métaphysiques, mais son intérêt pour la méthode s’est éveillé probablement très tôt au cours de ses recherches et l’a accompagné ensuite tout au long de son parcours scientifique.


Date de mise en ligne : 08/09/2019

https://doi.org/10.3917/bhesv.241.0007