Article de revue

Les unités de gériatrie au début de l’épidémie du Covid-19 de 2020 en France

Pages 125 à 133

Citer cet article


  • Berrut, G.,
  • De Decker, L.,
  • Aquino, J.-P.,
  • Ahmine, S.,
  • Amalberti, N.,
  • Arlaud, C.,
  • Aubry, A.,
  • Beau, P.,
  • Behara, H.,
  • Bernard, F.,
  • Bloch, F.,
  • Bonin-Guillaume, S.,
  • Boureau, A.-S.,
  • Chaffringeon, A.,
  • Chaudier, B.,
  • Collins, C.,
  • Courau, A.,
  • Cudennec, T.,
  • Debray, M.,
  • Fougère, B.,
  • Gaudeau, D.,
  • Huvent-Grelle, D.,
  • Laurent, M.,
  • Mizzi, B.,
  • Maley, K.,
  • Mecheri, H.,
  • Merlhès, C.,
  • Merouani, B.,
  • Nicolini, M.,
  • Pautas, É.,
  • Pellerano, B.,
  • Piet, E.,
  • Rascle, C.,
  • Rouaud, A.,
  • Somme, D.,
  • Gavazzi, G.,
  • Salles, N.
  • et Guerin, O.
(2020). Les unités de gériatrie au début de l’épidémie du Covid-19 de 2020 en France. Gériatrie et Psychologie Neuropsychiatrie du Vieillissement, . 18(2), 125-133. https://doi.org/10.1684/pnv.2020.0871.

  • Berrut, Gilles.,
  • et al.
« Les unités de gériatrie au début de l’épidémie du Covid-19 de 2020 en France ». Gériatrie et Psychologie Neuropsychiatrie du Vieillissement, 2020/2 Vol. 18, 2020. p.125-133. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-geriatrie-et-psychologie-neuropsychiatrie-du-vieillissement-2020-2-page-125?lang=fr.

  • BERRUT, Gilles,
  • DE DECKER, Laure,
  • AQUINO, Jean-Pierre,
  • AHMINE, Sabiha,
  • AMALBERTI, Nathalie,
  • ARLAUD, Cyprien,
  • AUBRY, Astrid,
  • BEAU, Philippe,
  • BEHARA, Harold,
  • BERNARD, Fanny,
  • BLOCH, Frédéric,
  • BONIN-GUILLAUME, Sylvie,
  • BOUREAU, Anne Sophie,
  • CHAFFRINGEON, Astrid,
  • CHAUDIER, Bernard,
  • COLLINS, Claire,
  • COURAU, Axelle,
  • CUDENNEC, Tristan,
  • DEBRAY, Matthieu,
  • FOUGÈRE, Bertrand,
  • GAUDEAU, Déborah,
  • HUVENT-GRELLE, Dominique,
  • LAURENT, Marie,
  • MIZZI, Barbara,
  • MALEY, Karin,
  • MECHERI, Hassan,
  • MERLHÈS, Camille,
  • MEROUANI, Braham,
  • NICOLINI, Marc,
  • PAUTAS, Éric,
  • PELLERANO, Bruno,
  • PIET, Emilie,
  • RASCLE, Catherine,
  • ROUAUD, Agnès,
  • SOMME, Dominique,
  • GAVAZZI, Gaétan,
  • SALLES, Nathalie
  • et GUERIN, Olivier,
2020. Les unités de gériatrie au début de l’épidémie du Covid-19 de 2020 en France. Gériatrie et Psychologie Neuropsychiatrie du Vieillissement, 2020/2 Vol. 18, p.125-133. DOI : 10.1684/pnv.2020.0871. URL : https://stm.cairn.info/revue-geriatrie-et-psychologie-neuropsychiatrie-du-vieillissement-2020-2-page-125?lang=fr.

https://doi.org/10.1684/pnv.2020.0871


Notes

  • [1]
    Le décret du 16 mars 2020 portant réglementation des déplacements dans le cadre de la lutte contre la propagation du virus, s’appuyant sur l’article L-31341-1 du code de la santé publique.
  • [2]
    Ce décret est remplacé par la loi d’état d’urgence sanitaire du 23 mars 2020.
  • [3]
    Loi n° 2016-41 du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé
  • [4]
    Loi n° 2019-774 du 24 juillet 2019 relative à l’organisation et à la transformation du système de santé

1 L’épidémiede Covid-19 ou coronavirus a débuté le 17 novembre 2019 dans la ville de Wuhan au centre de la Chine. Son extension, malgré le confinement strict des habitants de la ville de Wuhan, a imposé à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de déclarer l’état d’urgence de santé publique de portée internationale le 30 janvier 2020. Le 26 février 2020 est survenu le premier décès en France. Le stade trois de l’épidémie est déclaré le 14 mars 2020. Le 16 mars 2020 un décret [1] s’applique à partir du 17 mars pour le confinement de l’ensemble des citoyens sur le territoire national [2].

2 Dès lors on peut considérer qu’il était nécessaire d’établir une stratégie d’utilisation des lits hospitaliers, et en particulier des lits de réanimation pour les atteintes respiratoires mortelles et de l’adaptation de l’accompagnement des sujets âgés en Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). L’épidémie s’est propagée dans l’Est et, dans un deuxième temps, en île-de-France, alors que dans d’autres régions situées à l’Ouest et dans le Sud-Ouest de la France, le nombre de patients restait en proportion du nombre de lits de réanimation. Il a été décidé une solidarité entre les régions avec les patients de l’Est de la France prise en charge dans des services de réanimation de l’Ouest de la France.

3 Dans les premiers jours se posait la question de l’extension de cette épidémie à l’ensemble du territoire national. L’absence d’une stratégie claire imposée par l’État ou par les Agences régionales de santé (ARS) a imposé pour chaque établissement de construire une stratégie d’adaptation à une situation inédite.

4 Dès le début de l’épidémie en Chine, la surmortalité des personnes âgées est apparue comme constante (2-3 % en population générale, 8 % de 70 à 79 ans et plus de 15 % après 80 ans) [1]. Les conditions méthodologiques de réalisation des premières études et le caractère incomplet des connaissances acquises sur cette nouvelle affection, rendent difficile l’affirmation de la proportion de personnes âgées à risque de mortalité en population générale. En effet, en Chine comme en France, l’étude de la mortalité des personnes âgées a été tardive, incomplète et dans tous les cas n’a pas été un objectif des décisions de santé publique. De même, si les comorbidités semblent associées à une fragilité accrue [2], les mécanismes en jeu dans cette relation demeurent largement inconnus. Le risque conféré par les antécédents cardio-vasculaires est supérieur à celui des antécédents respiratoires (antécédents cardio-vasculaires : OR = 12,8 [IC95% :10,3-15,9] vs antécédents respiratoires : 7,8 [5,5-10,4]) [2]. Ces deux atteintes obéissent probablement à des mécanismes différents.

5 Il apparaissait dès lors que les services de gériatrie seraient concernés fortement par cette épidémie. La Société française de gériatrie et gérontologie (SFGG), dans le cadre d’une cellule de veille, a décidé d’effectuer une première enquête d’usage, sur l’adaptation des services de gériatrie à la situation.

6 L’objectif de cette enquête était d’apprécier les modalités d’adaptation des services de gériatrie à la situation de l’épidémie.

Méthode

7 Le questionnaire a été réalisé selon une méthode largement utilisée par la SFGG et dénommé « Pratiques et usages en gériatrie et en gérontologie » (PUGG) [3-7], permettant de manière annuelle d’approfondir les connaissances sur un domaine particulier de la pratique gériatrique. Dans le cadre de l’épidémie, il a été décidé d’adapter ce type d’enquête à une démarche rapide dans sa mise en place et sa réalisation dénommée « PUGG Express ».

8 Un questionnaire a été élaboré au sein de l’équipe de la cellule de veille, et la délégation générale de la SFGG a diffusé cette enquête aux responsables des unités de gériatrie (Annexe 1). Le questionnaire était adressé sous forme d’un formulaire sur internet avec une saisie directe des réponses. La mise en ligne a eu lieu le 17 mars 2020 et la clôture de l’étude a eu lieu le 27 mars 2020.

9 Les réponses ont été analysées de manière descriptive à l’aide du logiciel Excel version 16.32 (Microsoft®) sous Mac OS (Apple®, Cupertino, USA).

Résultats

10 Les médecins de 34 structures gériatriques différentes ont répondu à cette enquête. Parmi elles, 9 étaient situés dans une zone d’épidémie qualifiée de zone cluster. On note que 8 établissements ont distingué dès le début de l’épidémie en France, une unité court séjour gériatrique dédiée pour les patients infectés par le Covid-19. Par contraste, les unités dites « dédiées » étaient toutes situées hors d’une zone cluster (tableau 1).

Tableau 1

Comparaison des organisations mises en place entre les zones cluster et les autres lors de l’épidémie de Covid-19 en mars 2020 en France.

Table 1. Comparison of the organizations set up between the cluster zones and the others during of the COVID-19 epidemic in March 2020 in France.

Zone clusterHors zone cluster
MCO gériatrique dédié Covid08
SSR gériatrique dédié Covid45
SSR gériatrique dédié non-Covid36
Télémédecine supplémentaire48
Gériatre en Régulation Samu02
Dispositif d’écoute des familles en médico-social610
Tablette numérique57
Personnel d’animation22
Description de l'image par IA : Tableau comparant les clusters de zones avec et sans Covid-19 en mars 2020 en France.

Comparaison des organisations mises en place entre les zones cluster et les autres lors de l’épidémie de Covid-19 en mars 2020 en France.

Table 1. Comparison of the organizations set up between the cluster zones and the others during of the COVID-19 epidemic in March 2020 in France.

11 Une unité de Soins de suite et de rééducation (SSR) gériatrique a été dédiée aux patients Covid dans 9 établissements, et 5 d’entre eux étaient situés au sein d’une zone cluster. Par contraste, 6 établissements ont identifié une unité SSR pour les patients exempts d’infection par le Covid-19 dans les zones cluster.

12 Une activité supplémentaire de télémédecine a été créée dans 12 (35 %) établissements. Pour 7 d’entre eux uniquement à destinée d’Ehpad, pour 3 d’entre eux vers des patients non hébergés en Ehpad, et pour 2 à la fois pour les Ehpad et hors Ehpad.

13 Seuls deux établissements avaient un gériatre présent lors des régulations Samu.

14 Une écoute spécifique des familles de résidents d’Ehpad ou d’unité de soins de longue durée, a été mise en place dans 16 établissements, soit 50 % d’entre eux. Pour 12 (36 %) d’entre eux, un moyen de communication par tablette numérique était disponible pour atténuer le confinement dans la relation à leur famille. Des intervenants supplémentaires pour assurer une animation ont été déployés dans 4 (12 %) des établissements.

Discussion

15 Cette enquête réalisée dans les premiers temps de l’installation de l’épidémie, montre la mobilisation des structures de gériatrie. Il convient de se souvenir que, même si les premiers éléments à disposition lors de l’épidémie en Chine avaient montré son impact particulièrement sévère sur les personnes âgées, les services et autres structures de gériatrie n’étaient pas au centre des préoccupations. Le conseil scientifique auprès du Président de la République, devant la nécessité absolue d’un recours à des services de réanimation lors des insuffisances respiratoires aiguës, a fondé logiquement sa stratégie sur l’adéquation entre le nombre de malades graves potentiels et le nombre de lits de réanimation disponibles. Les 5 000 lits de réanimation disponibles initialement en France, comparés à d’autres pays européens dont l’Allemagne, apparaissaient comme une dotation faible au regard des enjeux. Au risque qu’il n’y ait qu’une faible proportion de la population immunisée et donc d’une prolongation de l’épidémie dans le temps, le choix était de rendre prioritaire le confinement pour réduire le recours aux services de réanimation. En arrière-fond de cette préoccupation, les patients que l’on voulait sauver étaient plutôt jeunes. Car la forte iatrogénie des services de réanimation dans ces situations extrêmes, n’était pas adaptée à des personnes âgées, déjà fragiles avant l’infection. La très forte mobilisation des établissements publics de santé pour augmenter le nombre de lits de réanimation et la rigueur policière du confinement qui ralentissait la diffusion de la maladie, ont été une stratégie gagnante. Le transfert de patients graves des zones de forte épidémie vers des zones peu impactées a également permis, au prix de transferts d’une extrême technicité, que tout patient grave bénéficie de soins appropriés.

16 La stratégie était claire, et les résultats sont là !

17 Mais en ce qui concerne les personnes âgées, on peut être plus réservé sur la clarté de la conduite de la crise sanitaire. Les aléas du manque de matériel de protection, la considération faible vis-à-vis du personnel et des établissements médico-sociaux, en bref l’âgisme usuel et son cortège obligatoire de dénis, a entraîné l’absence de ce sujet dans les discussions du conseil scientifique, qui ne comportait aucun gériatre, ce qui est à signaler pour une épidémie qui concerne surtout les personnes âgées. Dès lors, nous avons assisté à une navigation que l’on pourrait qualifier d’émotionnelle, ce qui est évidemment la pire des conditions pour bien mener « la guerre » [8]. Ainsi, à propos de la disponibilité des masques, à propos de l’épuisement du personnel, à propos des plaintes concernant les conditions d’essai, à propos des plaintes concernant l’absence de visite, le gouvernement sous l’apparence d’une recommandation du conseil scientifique a réagi au coup par coup. Les Agences régionales de santé (ARS) se sont également retrouvées sans directives claires pour conduire une stratégie gériatrique, dont ils n’ont jamais eu même avant la crise, de direction claire pour la conduire.

18 Il convient de rappeler ici que la crise sanitaire est survenue lors d’un temps suspendu [9], entre la loi d’Adaptation de la Société Vieillissement [10] qui avait volontairement ignoré les Ehpad, est une loi Grand Age et Autonomie en gestation longue, toujours repoussée. Dans le même temps, nous vivions une période de structuration des territoires, où la gestation expérimentale autour des Dispositifs d’appui à la coordination (DAC) [11] devait se déployer sur trois ans [12], sans savoir comment on pourrait « recoller les morceaux » avec les Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) ; comme cela est inscrit dans la loi de santé de 2022 [13], qui avait choisi le luxe d’ignorer les particularités de la médecine gériatrique et plus largement la personne âgée.

19 Les établissements publics de santé étaient cantonnés par les règles de financement comme un lieu de production de soins, et étaient invités à ne pas trop intervenir sur le territoire pour ne pas gêner l’émergence d’une médecine de ville en exercice de groupe, en réseau et partenariats, qui devait s’occuper de la population tout en évitant un hospitalo-centrisme décrié. Dans un tel contexte, on peut comprendre le flottement, il s’agit d’une litote, qui a accompagné la crise sur le plan gériatrique. Les services de gériatrie hospitalière embarqués dans la tempête de l’accueil de patients infectés, et en relation d’aval des services d’admission et urgences focalisés sur l’épidémie, ont construit une réponse structurelle avec l’aide des directions hospitalières qui ont fait preuve d’une solidarité exemplaire au cours de cette crise avec la mobilisation médicale. Ce rapprochement médico-administratif au sein des établissements était facilité par le silence radio de la majorité des ARS. C’est dans ce contexte qu’a été lancée cette enquête de la SFGG. La cellule de veille mise en place dans cette société savante essayait d’avoir une description rapide et large de la gériatrie, alors que chaque région vivait cette épidémie de manière différente. Les propos que l’on entendait dans les témoignages comme ceux d’unité Covid, ou ceux liés à l’isolement des personnes âgées en Ehpad, ont constitué le répertoire de ce questionnaire. On ne doit pas considérer cette enquête comme une étude scientifique exhaustive et démonstrative, mais comme un temps de cette histoire où, comme sur un cliché photographique, on fige un instant du mouvement où les acteurs se mettent en place.

Les unités de court séjour gériatriques dédiés Covid

20 Les unités de court séjour gériatriques prennent en charge en hospitalisation complète des patients, généralement âgé de 75 ans et plus, se caractérisant par la coexistence de plusieurs pathologies chroniques invalidantes à l’origine d’une dépendance physique et/ou psychique ou d’un risque de dépendance majeure, et par l’intrication fréquente des pathologies neurodégénératives et somatiques et de problèmes sociaux surajoutés [14].

21 On rappelle ici ses missions, qui ont parfois été oubliées ou considérées comme obsolètes, mais qui ont retrouvé toute leur pertinence lors de la crise :

  • assurer la prise en charge des patients gériatriques en admission directe non programmée, de préférence sans passage par les urgences ;
  • procéder à une évaluation globale et individualisée du patient gériatrique, à la fois médicale, psychologique et sociale ;
  • établir les diagnostics et pratiquer les soins non réalisables en ambulatoire ;
  • traiter les pathologies dominantes et les pathologies associées déséquilibrées ;
  • envisager avec le patient et son entourage les conditions de vie ultérieures et contribuer à leur organisation ;
  • participer à la diffusion des bonnes pratiques gériatriques.

23 A la lecture de ces missions, il était tout à fait légitime, ce d’autant que l’épidémie touchait les personnes âgées, que les secteurs considérés comme dédiés aux patients infectés par Covid-19 ne soient pas uniquement situés en service des urgences, en unité d’hospitalisation post urgence, et en service de maladies infectieuses, pour les situations qui ne relevaient pas de la réanimation. Si la distinction d’unité de « court-séjour Covid » a été rapide à mettre en place, on observait dans certains établissements une sorte de course à celui qui serait honoré de prendre en charge les patients de la nouvelle maladie. Ce genre de match fait partie de la culture hospitalière.

24 L’enquête montre que dès le début de la maladie, certains services ont pu ouvrir des unités Covid dédiées. Elles sont toutes situées en zone non cluster. Sans doute que dans les zones de fortes épidémies, tous les lits de MCO étaient d’emblée occupés par des patients infectés par le Covid-19 rendant inutile l’identification d’unités Covid gériatriques. Habituellement, ce n’est pas au moment de la crise que l’on construit un plan ; mais certains diront que l’on ne prépare bien que la guerre qui a déjà eu lieu, et que l’adaptation et l’improvisation sont indissociables de la crise. Le chapitre de la préparation de la crise dès son début, en décembre, lorsqu’il était reconnu qu’il existait une épidémie de grande ampleur en Chine, fera partie d’une histoire à écrire ultérieurement.

25 On peut souligner que, un mois après cette enquête, tous les établissements hospitalo-universitaires et beaucoup de centres hospitaliers avaient des unités dédiées lorsqu’ils n’étaient pas tous dédiés par l’affluence, et que la présence de la gériatrie dans ce dispositif n’était plus matière à question.

SSR dédiés et non dédiés

26 La question des soins de suite au cours de la crise sanitaire est habituellement peu évoquée, l’essentiel étant la disponibilité de lits de réanimation, qui par définition même de leurs responsables, ne concernent que peu les personnes âgées. L’aval des unités de réanimation et encore plus l’aval des services de gériatrie recevant des patients Covid-19 n’étaient pas dans les préoccupations des organisations. Pourtant, très vite sont apparus deux aspects : la fluidité des lits dédiés et les complications particulières des lésions du Covid-19. L’arrivée massive de patients suspects de l’infection par le Covid-19 imposait un aval, pour les patients détectés comme infectés par PCR et ceux qui étaient négatifs, mais qui ne pouvaient ressortir, soit parce que la suspicion était si forte que l’on préférait réaliser une tomodensitométrie thoracique, soit pour les placer en quatorzaine. Ceci est un aspect classique de la préoccupation des urgentistes et plus largement des services aigus et ne représente pas de particularités, à l’exception de la disponibilité de lit dans des chambres pour une seule personne. Par contre, l’évolution des patients Covid-19 est loin de celle d’une infection virale habituelle [15]. Certains de ceux qui survivent aux atteintes graves pulmonaires présentent une hypoxie persistante. L’évolution est lente et parfois l’issue est une insuffisance respiratoire [16]. Les atteintes vasculaires fréquentes [17] dans cette infection portent en elles toutes les conséquences fonctionnelles à long terme, en particulier pour l’atteinte vasculaire cérébrale. Les séquelles psychologiques sont également une cause de prise en charge en soins de suite [18]. Des services de médecine physique et rééducation ont mis en place des unités respiratoires post-Covid, mais elles ne concernent que rarement les personnes âgées. Quant aux atteintes vasculaires, elles restent du domaine des lits polyvalents et de rares services de SSR gériatriques. La grande majorité des SSR dédiés sont situés en zone cluster. Les soins au long terme des patients qui ont eu une forme sévère de la maladie et ont survécu, est sans aucun doute une histoire qui débute.

Télémédecine

27 Depuis une vingtaine d’année, la télémédecine fait l’objet de travaux de pratique clinique [19-21]. La faisabilité auprès de patients âgés, ayant souvent des altérations cognitives, a été montrée [22].

28 Son utilisation s’est progressivement étendue à différentes pratiques gériatriques dans le cadre de l’évaluation gériatrique en Ehpad [23, 24], chez des patients présentant une altération cognitive [25], pour le traitement des escarres [26], en oncogériatrie [27], en gérontopsychiatrie [28], en cardiogériatrie [29] ou en diabétologie de la personne âgée [30]. La télémédecine réduit les ré-hospitalisations non programmées [31].

29 La diffusion de cette pratique dans le champ de la gériatrie est pressentie comme un axe majeur depuis quelques années [32], mais de nombreux freins étaient rapportés à son utilisation en pratique courante. Dès le début de l’épidémie, le tiers des structures de gériatrie ont offert une activité de téléconsultation pour les personnes âgées en Ehpad, mais aussi à domicile pour certaines d’entre elles. Le développement de l’activité de télémédecine a été facilité au cours de la crise sanitaire par la publication de deux décrets, les 9 et 19 mars 2020 [33, 34]. Ces décrets n’imposent plus que les médecins traitants soient à la demande de la téléconsultation pour que l’acte soit remboursé, tous les actes sont pris en charges à 100 % et la nécessité d’une consultation préalable présentielle avec le téléconsultant n’est plus nécessaire. Enfin, le matériel informatique doit répondre au respect de la RGPD, mais aucune autre exigence n’est requise, et tout matériel informatique (ordinateur, tablette, smartphone) peut être utilisé, avec une simple connexion internet.

30 Ceci s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large, avec une mise en route de la médecine générale dans cette activité. Par exemple, dans la seule semaine du 23 au 29 mars, 486 369 téléconsultations ont été facturées à l’assurance-maladie, la téléconsultation représente alors 11 % des actes, contre moins de 1 % avant la crise [35].

31 Puisque 83 % des actes ont été réalisés par le médecin traitant du patient [23], on peut supposer que les freins levés, outre la motivation à le faire pour le patient qui craint d’être infecté en allant chez son généraliste, sont la prise en charge à 100 % et la baisse du niveau d’exigence sur le matériel et le cryptage de la consultation transmise par réseau internet.

Numérique en Ehpad Place de la communication par tablette

32 Les tablettes numériques ont pris une place majeure dans l’introduction de moyens numériques de communication et de stimulations sensorielle et cognitive auprès des personnes âgées. Elles ne remplacent pas la présence humaine, en particulier celle des proches, qui reste le meilleur stimulant sur les plans cognitif et psychologique, et tout simplement la plus grande motivation à vivre.

33 Par rapport aux expériences précédentes d’introduction de l’informatique auprès des personnes âgées par ordinateur, les tablettes ont l’avantage d’être légères, maniables, de supprimer le clavier qui se présente comme une interface barrage pour une génération peu habituée. Il n’y a plus la préoccupation de gérer le stockage de données, de créer des sessions, l’interaction est directe avec les doigts, sans l’intermédiaire de la souris informatique.

34 L’utilisation des tablettes en santé dans le contexte sanitaire relève de l’évaluation cognitive [36, 37], de la qualité de vie [38, 39], de la stimulation cognitive ou de l’entraînement, du renforcement des aptitudes sensori motrices [40, 41] de gestion d’une maladie chronique par le patient ou son aidant [42].

35 Dans un contexte médico-social, elle est également utilisée pour maintenir le lien social, surtout dans une période de confinement, de proposer des animations alors que le maintien en chambre ne permet pas des animations collectives dans l’établissement. Pour les résidents n’ayant pas d’altérations franches des fonctions cognitives, elles permettent d’avoir des loisirs culturels ou simplement de jouer [43].

36 Les résultats de l’enquête rapportent l’utilisation de la tablette numérique dans seulement 36 % des Ehpad. Ceci montre un sous-équipement ancien des Ehpad qui ne peuvent réduire ce déficit en période de crise. Le mode de financement de ces établissements, fondé sur le niveau de dépendance, d’une part, et les profils de pathologie, d’autre part, ne permet pas d’investir dans ces champs applicatifs qui sont de l’ordre de la prévention cognitive et sociale. La possibilité d’élargir les financements dans le cadre d’un contrat pluri-annuel d’objectif et de moyen, par la loi Adaptation de la société au vieillissement [44], laissait espérer que le carcan des modes de financement s’élargisse de telle manière à offrir des moyens supplémentaires pour les préventions individuelle et collective. Las, les cadres de discussion ont été rapidement fermés à des objectifs très fermés [45]. La tablette devient l’objet de désir que l’on obtient par des dons ou des financements exceptionnels, sans vision globale, sans objectifs validés, sans prendre en compte ce qui a été déjà démontré sur son utilisation. L’absence d’expertise gériatrique ou gérontologique dans l’appréhension de ces outils a été longtemps la norme, un livre blanc publié en 2011, par exemple en est une des illustrations [46]. Ce sous-équipement a été, au cours de la crise, un frein au développement des actes de télémédecine en Ehpad dans certains établissements. Les régions dans lesquelles les ARS ont fait le choix du numérique pour estomper les inégalités territoriales ont été moins impactées.

Animation en Ehpad

37 Enregistré au répertoire national des certifications professionnelles [47], le métier d’animateur (ou animatrice) en gérontologie met en œuvre un projet d’animation à destination de personnes âgées. Son intervention vise à améliorer le bien-être et l’épanouissement de la personne âgée et à lui permettre de développer, de conserver ou de retrouver un lien social. Il est fondé sur la volonté d’un accompagnement de projet de vie et non de celui d’un vieillissement dans son acceptation usuelle du terme [48]. De nombreux pays ont développé de tels accompagnements [49]. Ils ont démontré une efficience sur plusieurs aspects de la qualité de vie et de l’activité physique [50-52]. Seulement 4 Ehpad de l’enquête ont pu mobiliser des moyens d’animation en début de crise, mais on peut saluer que cette préoccupation soit présente dès le début. Le confinement imposé en chambre a montré la pertinence de ces métiers pour faciliter la traversée de ce désert psycho-affectif qu’a représenté le confinement en chambre des personnes âgées en Ehpad.

38 Cette enquête photographique permet d’apprécier la forte mobilisation des services de gériatrie dès le début de la crise sanitaire. Ils ont su s’adapter aux besoins, qu’ils soient hospitaliers ou territoriaux. Même en l’absence de consignes claires, et grâce à une collaboration positive avec les administrations des établissements publics de santé, ils ont construit une réponse prenant en compte pour l’accueil d’urgence, la filière d’aval, l’appui aux établissements médico-sociaux, et le bien-être des personnes âgées dans leur lieu de vie. Dans le même temps, ils ont créé des hotlines pour une réponse en temps réel à tous les professionnels de gériatrie de leur territoire. Ces hotlines ne faisaient pas partie de cette enquête qui a été réalisée précocement, mais elle démontre également la réactivité et l’inventivité des services de gériatrie, comme l’ont été plus largement les activités des hôpitaux au cours de cette période.

39 à côté des structures sanitaires de la gériatrie, la crise a fortement impacté les structures médico-sociales, telles que les Ehpad. Nous avons déjà rappelé le mode de management de la crise, sous forme de réponses aux problèmes pour les Ehpad, alors que les places de réanimation faisaient l’objet d’un traitement par anticipation, au cœur des préoccupations du conseil scientifique et plus largement de la stratégie de l’exécutif.

40 Cette différence dans le traitement de l’information donnée explique que les décisions aient pu varier selon les établissements : certains Ehpad ont été très stricts dès le début du mois de mars, alors que d’autres, au nom de la bonne volonté pour la qualité de vie des résidents, conduisaient les mesures avec libéralité. Le prix à payer a été parfois lourd. Il convient de rappeler que les mesures d’isolement des personnes âgées, le maintien dans la structure de ceux qui étaient manifestement malades, le confinement strict en chambre, même lorsqu’il existait des troubles du comportement, et l’interdiction des visites, seul lien avec l’intérêt de vivre, apparaissait à beaucoup de soignants et de directeurs d’établissement, comme contraire à la culture de respect de la liberté, de la dignité, de la facilitation de déambulation, et de préservation des liens familiaux, qui construisaient leurs projets de soins et de vie. Si on n’y joint le flou ou au contraire la rigidité péremptoire des ordres donnés, on peut comprendre que l’accompagnement des professionnels et des structures ait été insuffisant.

41 Ce rapport a également désiré restituer le contexte immédiat et son histoire récente. Sans céder à la polémique, toujours aisée en période de crise, on peut souligner qu’il conviendrait de corriger :l’oubli de la dimension gériatrique dans la conduite de la politique de santé que l’on a vécu lors des deux lois de santé de 2016 [3] et 2019 [4] ;les reports itératifs de la loi Grand Age et Autonomie qui devait clore un silence législatif de 20 ans sur les Ehpad.

42 En d’autres lieux, seront à évoquer la place de la dimension médicale dans la politique de santé et la gouvernance hospitalière, le sens que l’on donne à un hôpital sur son territoire au-delà de la production de soins, la réforme indispensable des ARS, la conduite du temps long en matière de santé au-delà des ajustements annuels du PLFSS et, naturellement, la place que l’on donne à la transition démographique à côté des autres transitions environnementale et numérique, pour que la longévité offerte par les progrès médicaux et sociaux, demeure une chance pour tous et soit un ciment de citoyenneté.

Points clés

  • La gériatrie a été fortement concernée par l’épidémie du Covid-19.
  • L’enquête descriptive permet d’affirmer que des unités dédiées de courts séjours et de soins suite ont été créées dès le début.
  • Pour 35 % d’entre eux ont été mis en place des dispositifs d’animation, des tablettes numériques de communication sociale et de la télémédecine pour la qualité de vie des personnes âgées en institution médico-sociale.

Liens d’intérêts :

Les auteurs déclarent ne pas avoir de lien d’intérêts en rapport avec cet article.

Annexe 1. Formulaire de l’enquête Pratique et usages en gériatrie et en gérontologie (PUGG) Express 1

Nom du répondant :
Nom du CHU :
L’établissement est situé dans une zone cluster O/N
Unité MCO gériatrie dédiée Covid : O/N
si oui combien de lits :
Unité SSR dédiée Covid : O/N
si oui combien de lits :
Unité SSR d’aval-lits supplémentaire non-dédié Covid :
O/N si oui combien de lits :
Télémédecine supplémentaire : O/N
si oui en Ehpad : O/N
hors Ehpad : O/N
Présence de gériatre en régulation Samu : O/N
Organisation spécifique d’écoute des familles des résidents Ehpad et USLD : O/N
Système de tablette numérique pour préserver
le lien familial O/N
Personnel d’animation supplémentaire en Ehpad : O/N

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Mots-clés éditeurs : Covid-19, épidémie, gériatrie, hôpital, sujet âgé

Date de mise en ligne : 16/11/2023

https://doi.org/10.1684/pnv.2020.0871