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Article de revue

Médecines Complémentaires et Alternatives (MCA) : proposition d’une définition et d’une catégorisation de références

Pages 131 à 142

Citer cet article


  • Suissa, V.,
  • Guérin, S.,
  • Denormandie, P.,
  • Castillo, M.-C.
  • et Bioy, A.
(2020). Médecines Complémentaires et Alternatives (MCA) : proposition d’une définition et d’une catégorisation de références. Hegel, 2(2), 131-142. https://doi.org/10.3917/heg.102.0131.

  • Suissa, Véronique.,
  • et al.
« Médecines Complémentaires et Alternatives (MCA) : proposition d’une définition et d’une catégorisation de références ». Hegel, 2020/2 N° 2, 2020. p.131-142. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-hegel-2020-2-page-131?lang=fr.

  • SUISSA, Véronique,
  • GUÉRIN, Serge,
  • DENORMANDIE, Philippe,
  • CASTILLO, Marie-Carmen
  • et BIOY, Antoine,
2020. Médecines Complémentaires et Alternatives (MCA) : proposition d’une définition et d’une catégorisation de références. Hegel, 2020/2 N° 2, p.131-142. DOI : 10.3917/heg.102.0131. URL : https://stm.cairn.info/revue-hegel-2020-2-page-131?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/heg.102.0131


Notes

  • [1]
    Assistance publique – Hôpitaux de Paris.
  • [2]
    National Center for Complementary and Alternative Medicine.
  • [3]
    Association Francophone des Soins Oncologiques de Support.
  • [4]
    Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires.
  • [5]
    Pôle de Soins et d’Activités Adaptées.
  • [6]
    Haute Autorité de Santé.

Introduction

1L’essor des MCA traduit l’évolution conceptuelle du soin et de l’accompagnement centrés sur les besoins individuels en réponse à une demande croissante de la société [1, 2]. Cela étant, l’absence de définition opératoire et de classification de référence constitue une limite à la fois d’un point de vue sociétal, scientifique, médical et politique. Face à l’engouement de la population française pour ces pratiques de soins [3], la difficulté de les définir représente un risque pour les usagers et particulièrement pour les personnes fragilisées par la maladie [4, 5]. En effet, face à la multiplication des MCA et à la diversité des propositions thérapeutiques hétérodoxes, il demeure complexe de s’orienter de façon objective et optimale. Dans la mesure où une même pratique peut être dispensée par un professionnel de santé, un praticien hétérodoxe dûment ou insuffisamment formé, voire un charlatan, la grille de lecture est peu aisée pour l’usager… Bien la définir permettrait aussi de mieux informer et contribuer à donner des repères plus clairs et stables. Sur le plan de la recherche, le manque de consensus conceptuel participe aux amalgames et à la difficulté de déterminer clairement leur place dans le champ de la science. En effet, la multiplicité des pratiques et de leurs fondements théoriques, complexifie la compréhension de ce mouvement refermant conjointement des méthodes validées et sécurisées, insuffisamment éprouvées, douteuses, voire dangereuses. Dans ce contexte, la littérature est nécessairement segmentée pointant soit les bénéfices, soit les risques et les dérives [2]. Ce constat renforce la confusion et implique de développer des critères de délimitation permettant de mieux saisir la complexité des liens entretenus entre les MCA et la médecine officielle [5, 6]. Si certains critères de définitions émergent, la multi-référentialité de ce champ conduit nécessairement à une variété d’approches conceptuelles issues des sciences médicales [7-9], socio-anthropologiques [10-12] psychologiques [13-16], politico-juridiques [17-20]. Ainsi, la logique de cloisonnement à l’œuvre est incontestablement vouée à l’échec puisqu’elle segmente les approches et limite la possibilité de saisir ce mouvement dans son ensemble. De la même façon, si les classifications actuelles permettent de discerner un ensemble de pratiques selon « leurs natures », la tentative d’objectivation ne dit rien des bénéfices ou des risques potentiels des MCA puisque les impacts de ces recours sont liés à une diversité de critères subjectifs exclus des approches conceptuelles. De plus, la majorité des classifications sont issues des pays anglo-saxons tandis qu’en France, elles émergent quasi-exclusivement en oncologie, secteur pionnier dans le domaine. Or, le recours aux MCA concerne la société dans son ensemble et les malades dans leur diversité. Ainsi, la définition et la catégorisation des MCA constituent deux enjeux majeurs à la fois pour la recherche, la médecine et la société. Pour les usagers des MCA, cette classification permettrait de clarifier ce qui relève d’une MCA insérée dans le champ de la santé ou ce qui relève éventuellement d’un mouvement sectaire. Elle serait également le moyen de donner des outils aux professionnels de santé dans une logique d’orientation adaptée et sécurisée. Enfin, elle permettrait à la recherche de s’appuyer sur un référentiel commun.

Approche méthodologique et matériel

2Afin de définir le concept de MCA, nous avons procédé à une recherche exploratoire centrée sur les études dans lesquelles une réflexion sur la définition était développée. L’objectif étant de proposer une définition nationale, la démarche a consisté à se focaliser sur les études françaises ou francophones. Par ailleurs, la multi-référentialité des MCA et son impact direct sur le processus de conceptualisation, nous ont amené à préférer une sélection des études en fonction des différents champs d’investigation. Ainsi, nous avons exploré un ensemble de recherches issues des sciences médicales et pharmacologiques, des sciences humaines et sociales (approches : socio-anthropologiques et psychologiques) et des sciences politico-juridiques. Au total, 62 études francophones ont été sélectionnées en sciences médicales et pharmacologiques (n=25), en sciences humaines et sociales (n=26) et en sciences politico-juridiques (n=11). Pour ce faire, nous avons utilisé trois moteurs différents de recherche scientifiques généraux (Google scholar, Cairn et Medline) ainsi qu’un moteur de recherche scientifique spécifique aux MCA (Hegel). L’objectif étant de croiser les différentes approches conceptuelles francophones, nous avons recentré notre recherche en langue française en indiquant les mots clés suivants : 1) « définition des médecines complémentaires et alternatives en sciences médicales et pharmacologiques » (entre 112 et 8 020 publications) ; 2) « […] en sciences humaines et sociales » (entre 5 596 et 17 800 publications) ; 3) « […] en sciences politiques et juridiques » (entre 596 et 16 300 publications). Au bilan, parmi les 130 publications analysées, 68 ont été exclues soit parce qu’elles se centraient sur une MCA spécifique soit parce qu’elles ne développaient pas de réflexion autour de la définition des MCA. Afin de classifier les MCA, les principales nomenclatures existantes ont été répertoriées. Au total, 9 classifications ont été sélectionnées. Le manque de classification nationale et souvent appliquée au secteur spécifique de l’oncologie a conduit à inclure les classifications internationales. Les classifications internationales (n=4) et nationales (n=5) ont ainsi été distinguées.

Objectifs

3Il s’agit de proposer une définition et une catégorisation de références appliquées aux MCA. La conceptualisation des MCA a pour objectifs d’apporter des repères dans une perspective triptyque :

4

  • aux usagers, pour une utilisation adaptée et sécuritaire ;
  • aux professionnels de santé, pour une orientation personnalisée;
  • à la recherche, pour un référentiel commun.

Étapes de la recherche

5Dans un premier temps, une analyse croisée des corpus a été réalisée afin d’en proposer une synthèse générale. Plus spécifiquement, les différentes approches conceptuelles francophone des MCA ont été présentées selon leur champ d’inscription (sciences : médicales et pharmacologiques, humaines et sociales, politico-juridiques). Afin d’en alléger la lecture, la liste des études sélectionnées se situent en annexe. Dans un second temps, une analyse croisée des différentes classifications existantes nationales ou internationales a été effectuée, afin de mettre en évidence les différents modes de catégorisation des MCA. La liste des classifications sélectionnées se situe également en annexe. Dans un troisième temps, nous avons mené une réflexion axée sur une analyse critique issue des différentes approches conceptuelles et des classifications sur lesquelles nous nous sommes appuyés. Cette démarche a permis de mettre en lumière les points de divergences entre les approches mais également une variété de limites et de biais freinant l’élaboration d’une définition ou d’une catégorisation optimale. Enfin, à partir des différents éléments soulevés dans le cadre de notre réflexion, les dimensions structurantes de la définition et la classification ont été introduites avant d’être présentées à la fin de la discussion. À ce titre, notons que le processus d’élaboration de définition et de classification des MCA a été amorcé dans le cadre de notre recherche doctorale [2]. En outre, cette étude s’inscrit dans le prolongement de nos travaux dont l’objet de recherche nous a conduits à développer une réflexion théorico-clinique centrée sur les critères de définition et de classification des MCA.

Présentation des résultats : analyse des corpus

Focus sur les approches conceptuelles

En sciences médicales et pharmacologiques

6Les études médicales et pharmacologiques, souvent de nature quantitative, visent principalement à identifier la place des MCA chez des personnes touchées par la maladie [21-24] notamment en oncologie [25-29]. Elles cherchent ainsi à « quantifier » des pratiques et à apporter des éléments d’information relatifs aux MCA et à leurs usagers (ex. : prévalence de recours, motivations, etc.). Les études médicales développant une réflexion sur la conception des MCA sont plutôt rares [30-34] avec une discussion généralement centrée sur l’acception ou le rejet du concept de « médecines » pour qualifier les MCA [35]. De façon générale, ce type d’études s’appuie sur diverses classifications existantes ou sur un ensemble restreint de méthodes intégrées dans la pratique ou l’enseignement médical. Par exemple, les MCA répertoriées dans l’étude de Mayer-Lévy C. [23] n’ont concerné que les disciplines enseignées dans les facultés de médecine. De fait, elles se focalisent sur la dimension de complémentarité des MCA et excluent généralement les usages alternatifs - hormis lorsque de rares études sont centrées sur la question des dérives en santé [36, 37]. Dans cette optique, certaines études mettent en lumière la dimension intégrative des MCA [38]. Si aucune classification ne fait actuellement référence, la liste de MCA établie par l’AP-HP [1] constitue un référentiel des pratiques intégrées en son sein [39]. Ainsi, ces recherches visent à objectiver les recours, essentiellement complémentaires et à mettre en lumière les bénéfices perçus par les malades, souvent considérés comme un effet placebo [40, 35].

En sciences humaines et sociales

7En sciences sociales, les approches socio-anthropologiques interrogent la conception des MCA dans leur ensemble en se centrant sur l’évolution du soin et des représentations sociales [41-43]. Elles mettent ainsi en lumière la diversité des pratiques et le sens qu’elles peuvent revêtir pour les malades [44-46] ou les soignants [47]. Ce type d’approches ne cherche pas tant à questionner « la pratique » mais plutôt le rapport qu’elle entretient avec des individus inscrits dans un contexte social et culturel particulier. Ces recherches soulèvent un constat commun : les orientations hétérodoxes des malades sont multiples et hétérogènes complexifiant la compréhension de ce mouvement [48, 41]. D’un point de vue conceptuel, ce pluralisme thérapeutique est envisagé comme l’expression d’une mouvance culturelle « […] qui s’exprime par la mobilité croissante des personnes, des savoirs, des pratiques […] » [42]. Ces études pointent le caractère dynamique de ce mouvement et, par extension, la complexité de définir et de classifier les pratiques qui y sont associées « […] la labellisation de recours non conventionnel ne peut pas se satisfaire d’une nomenclature et d’une typologie objective. » [41]

8En sciences humaines, les approches psychologiques se centrent davantage sur l’usager plutôt que sur « la pratique ». Elles explorent les caractéristiques plurielles des usagers en considérant les dimensions psychiques et relationnelles des recours. Elles s’attachent à considérer le contexte singulier de l’individu en le mettant en perspective avec son système de valeurs et de croyances, perçu comme un facteur intrinsèque aux MCA [49, 2]. Elles développent des réflexions éthiques, qu’elles soient appuyées par les questions de liberté des soins, d’une logique d’individualisation de la prise en charge ou encore de la reconnaissance du malade, au-delà de sa maladie [50]. Aussi, elles pointent les besoins et les attentes des malades en lien avec les MCA et, plus largement, en matière d’accompagnement. De ce point de vue, les MCA sont explorées à partir du vécu expérientiel de l’usager et de la singularité de la relation au praticien. Elles distinguent généralement les pratiques issues du champ du non conventionnel (ex. : qi gong, tai-chi) de celles s’inscrivant dans la pratique médicale et paramédicale (ex. : diététique, kinésithérapie). Plus rarement, les MCA sont approchées au même titre que les thérapies non médicamenteuses validées (ex. : kinésithérapie), mêlant alors « conventionnel et non conventionnel » [51]. Dans cette optique, ce n’est plus tant leur champ d’inscription singulier qui constitue un point de repère, mais le caractère non médicamenteux des pratiques.

En sciences politico-juridiques

9Ces études pointent avant tout les carences juridiques au sujet des MCA et leurs répercussions dans les rapports entretenus entre la médecine et les MCA : « […] les pouvoirs publics ne répondent ni aux souhaits des patients, ni aux exigences des professionnels de la santé. » [40]. Les MCA sont quasi-exclusivement approchées sous l’angle de leurs conceptions déviantes [52, 53], permettant ainsi de rendre compte de la dimension sectaire de certaines pratiques. Ces études s’appuient sur des classifications spécifiques rassemblant un ensemble hétérogène de méthodes dangereuses. En outre, elles attirent l’attention sur une variété de risques : désinformation, manque de formation des praticiens, pratiques charlatanesques, manipulation mentale, etc. Dans cette optique, elles apportent des repères relatifs aux critères de dérives (théoriques, thérapeutiques, sectaires). Elles soulèvent également une inégalité de traitements juridiques entre médecine officielle et médecine non conventionnelle, cette dernière étant soumise à de moindres contraintes (ex : absence d’obligation de se soumettre au secret médical). Dans une approche contraire, l’insuffisance des droits des praticiens hétérodoxes est également pointée comme une limite juridique [54].

Focus sur les classifications

Les approches internationales

10Les tentatives de classification internationales sont diverses, chacune incluant ou non certaines MCA selon des spécificités typologiques telles que le mode d’administration [55], la modalité principale d’utilisation [56], ou encore la nature de la pratique [57, 58]. Par exemple, aux États-Unis, la classification de la NCCAM [2] [57] est la plus utilisée, répertoriant les MCA en cinq catégories en fonction de leur nature. Manheimer [55], synthétise, quant à lui, une classification dans laquelle il distingue trois catégories en fonction du mode d’administration : l’auto-administration (ex. : plantes) l’administration par un tiers praticien (ex. : homéopathie), l’auto-administration avec supervision périodique (ex. : yoga). Plus spécifiquement en oncologie, la classification de Rosenthal D.S. et Schraub S. [56] répertorie les MCA en cinq catégories selon la modalité d’utilisation (complémentaire ou alternative).

Les approches nationales

11En France, les classifications sont plus rares et généralement centrées sur le secteur de l’oncologie au sein duquel les MCA sont particulièrement prisées par les malades [59, 60]. Par exemple, l’AFSOS [3] [59] synthétise une classification des pratiques intégrées en oncologie en quatre catégories et selon leur nature. Dans une autre optique, Schraub S. [60] propose une classification des MCA en fonction des différents concepts qui les fondent (ex. : thèses orientalistes, philosophie de purification, etc.). Par ailleurs, plusieurs classifications visent à pointer les méthodes déviantes et/ou alternatives [61, 53]. À titre d’illustration, la MIVILUDES [4] répertorie 400 pratiques déviantes en cinq catégories distinctes. Enfin, dans le domaine du cancer, Dilhuydy J.M. [61] répertorie en cinq catégories les méthodes alternatives qui se présentent comme des substituts aux soins curatifs. À l’inverse, si la liste répertoriée par l’AP-HP ne constitue pas une classification à proprement parler, elle permet de classifier les pratiques exclusivement intégrées en son sein.

Discussion autour des définitions/classifications

Une compréhension limitée due au cloisonnement des conceptions

12Au regard de l’analyse croisée des études, le cloisonnement des approches conceptuelles semble constituer un frein à la pleine compréhension de ce mouvement. En se focalisant ainsi sur des pratiques intégrées, les études médicales ont tendance à exclure un ensemble de méthodes plus éloignées des conceptions médico-scientifiques tandis qu’elles sont tout particulièrement prisées par les malades [48, 2]. Si elles permettent de pointer la dimension intégrative de certaines pratiques, se centrer sur des recours complémentaires contribue à segmenter ce mouvement et à exclure les orientations alternatives parfois choisies par les malades. Les MCA sont essentiellement étudiées sous l’angle des bénéfices perçus par les usagers, excluant de fait – sauf exception – les risques et les dérives. Par ailleurs, le manque d’une réflexion médicale au sujet de la conception des MCA représente une limite épistémologique puisque les études font appel à une hétérogénéité de définitions, de pratiques et de terminologies ne permettant pas un référentiel médical commun. Dans une autre optique, si les études socio-anthropologiques apportent un éclairage sur la signification sociale des MCA, la limite de ces approches réside dans la disparité des mouvements psychologiques individuels permettant de mettre du sens sur ces recours, au-delà du contexte sociétal dans lequel ils s’inscrivent. De plus, le caractère dynamique attribué à ce mouvement réduit les possibles d’une définition ou d’une classification considérée, de ce point de vue, comme impossible. Enfin, les études politico-juridiques apportent des repères relatifs aux dimensions législatives des MCA. Toutefois, elles tendent à concevoir les MCA sous l’angle exclusif des dérives, impliquant le recours à des classifications parcellaires, exclusivement centrées sur les méthodes déviantes.

La confusion induite par le pluralisme terminologique

13Au sein de la littérature, si le concept de MCA est majoritairement utilisé, le pluralisme des termes pour désigner ces pratiques participe à la confusion : « […] les mots opèrent comme des lunettes déformantes […] leur usage affecte la juste compréhension des phénomènes observés » [62]. En effet, l’emploi d’un terme plutôt qu’un autre n’est pas neutre, car il implique une conception singulière du soin et de l’acte thérapeutique qui se compléterait ou s’opposerait à la médecine officielle [2]. Ainsi, le concept de « médecine douce » suggère une forme d’opposition à une médecine qui serait « dure ». De même, le terme de « médecine parallèle », sous-tend une concurrence avec la médecine officielle, impliquant deux systèmes de soins indépendants l’un de l’autre [32]. Quant à celui de « médecine alternative », il évoque une démarche de substitution aux soins standards. Afin de réduire ces oppositions conceptuelles, certains auteurs se sont appuyés sur des termes permettant de se centrer sur un rapport spécifique, comme celui de la complémentarité. Par exemple, le terme de « thérapies complémentaires » permet de supprimer toutes connotations médicales des MCA et de les approcher comme des méthodes adjuvantes aux soins classiques [35]. Cependant, il exclut un ensemble de méthodes éloignées et/ou opposées au paradigme médical, parfois utilisées par les malades. Si le terme de « thérapies non médicamenteuses » est parfois employé pour les qualifier, la littérature soulève l’importance de ne pas assimiler les MCA aux dispositifs officiels de soins non médicamenteux [39] tels que les Soins de Support (SP) [2], les PASA [5] [3] ou les « Thérapies Non Médicamenteuses (TNM) » délimitées par la HAS [6] [63]. En effet, confondre ces champs reviendrait à mettre sur le même plan des soins intégrés tels que le soutien psychologique avec des méthodes non consensuelles comme le magnétisme. Dans une perspective inverse, si le terme de « Pratiques Non Conventionnelles à Visées Thérapeutiques (PNCVT) » utilisé par la MIVILUDES, a pour intérêt de mettre en lumière les approches déviantes, il écarte cependant une variété de pratiques intégrées. De fait, ce concept s’appuie sur l’idée erronée selon laquelle les PNCVT – ou médecines alternatives – représentent systématiquement un danger et que les médecines complémentaires sont dénuées de risques. Or, le recours complémentaire peut comporter des risques (ex. : injonction) tout comme le recours alternatif peut avoir du sens (ex. : symptôme bénin, soins palliatifs). Face à cette segmentation conceptuelle, le terme de « médecine non conventionnelle » semble éviter les paradoxes induits par les précédentes appellations puisqu’il renvoie à des pratiques situées hors du modèle biomédical et non admises par tous [48, 6]. Mais, tels que l’indiquent les études [41, 2], la délimitation du « non conventionnel » étant tributaire de données évolutives (ex. : connaissances scientifiques) et/ou subjectives (ex. : place non consensuelle des MCA légalisées), l’ambiguïté demeure. Enfin, le focus terminologique implique de questionner l’emploi du mot « médecine », actuellement discuté entre ceux qui le réfutent [35, 64] et ceux qui l’utilisent [32, 65, 66]. Cela étant, le concept de « médecines complémentaires » serait globalement bien accueilli [32].

Une classification complexe due à l’hétérogénéité des MCA

14Si le champ des MCA fait l’objet d’un intérêt scientifique croissant national [40, 67, 2 , 34], et international [68, 69-72], le processus de délimitation et de classification souffre d’un manque de consensus, complexifiant alors l’analyse des études dans le domaine. Par exemple, les comparaisons de prévalence de recours aux MCA sont difficilement applicables puisqu’elles dépendent de la définition adoptée et du référentiel utilisé. Cela étant, la variété des pratiques questionne nécessairement les critères de classifications : par exemple, doit-on séparer au sein d’une classification, les pratiques s’intégrant généralement dans le domaine de la médecine, comme les méthodes psychocorporelles, de celles qui s’en éloignent davantage comme les approches spirituelles ? À ce titre, si les tentatives de classifications centrées sur la nature des MCA ont le mérite d’apporter un ensemble utile de repères, l’objectivation des catégories confronte à des questionnements en suspens. Doit-on, par exemple, inclure le qi gong dans la catégorie des « méthodes énergétiques » en raison de ses fondements théoriques ou au sein des « approches psychocorporelles » en lien avec la méthode déployée ? De surcroît, ce type de classification ne permet pas à l’usager de se repérer quant au potentiel thérapeutique ou contre-thérapeutique des méthodes classées. En ce sens, la classification de Rosenthal D.S. & Schraub S. [56], semble clarifier le statut des MCA en distinguant les modalités principales d’utilisation (complémentaire ou alternative). Cependant, cette distinction demeure complexe à établir dans la mesure où une même pratique peut être utilisée de façon complémentaire par un patient et de façon exclusive par un autre. De plus, une même méthode peut être dispensée par un praticien dûment ou insuffisamment formé, réduisant alors les possibles de repères relatifs à son potentiel thérapeutique ou contre thérapeutique. Ce constat nous indique l’importance de pouvoir articuler au sein d’une classification, des critères qui seraient à la fois subjectifs (ex : usage complémentaire ou alternatif) et objectifs (ex : formation reconnue ou non). Par ailleurs, si certaines classifications permettent de pointer les méthodes douteuses, voire dangereuses [51-53], l’exclusion des pratiques intégrées aux dispositifs de soins officiels génère également une dynamique d’opposition et complexifie le repérage des MCA dans leur ensemble [3]. Ainsi, la mise en œuvre d’une nomenclature à la fois plus globale et transversale apparaît nécessaire, car elle permettrait de clarifier ce champ, mais également de distinguer les différents rapports entretenus entre les MCA et la médecine officielle.

Introduction à la définition et à la catégorisation des MCA

15À l’aune de notre analyse de la littérature, la conceptualisation des MCA représente un processus complexe impliquant un concept polymorphe, en référence à de multiples pratiques, de natures différentes et appliquant diverses techniques. Cela étant, ces pratiques comportent également des dimensions communes, notamment du fait de leur typologie, de leur champ d’inscription, de leur objet d’investigation ou encore de leurs objectifs. Face au pluralisme terminologique, nous avons considéré le terme de « médecines complémentaires et alternatives » comme étant le plus adapté. Avant tout parce qu’il pointe trois réalités intrinsèques à ces pratiques, renvoyant à une pluralité de conceptions issues de différentes : 1) « médecines » pouvant être utilisées de façon ; 2) « complémentaire » ; 3) ou « alternative » aux soins standards. De plus, ce terme introduit le caractère subjectif de ces recours en considérant l’usage singulier. En outre, les points de convergence ou de divergence des MCA nous ont ainsi permis d’identifier 12 critères de définition. Ensuite, la mise en lumière des liens entretenus entre les MCA et ses champs connexes a donné le moyen de délimiter plus clairement ce champ. Cette double démarche centrée sur les MCA et ses champs voisins a permis d’extraire une définition des MCA dont les critères précis manquaient au sein de la littérature [73].

16Au regard de l’analyse des nomenclatures actuelles, la catégorisation des MCA renvoie à une tentative d’objectivation des pratiques. Cependant, les dimensions subjectives de ces recours [2], nous ont conduit à penser une classification non pas tant à partir « des pratiques » mais en se focalisant davantage sur « l’usager » en lien avec un ensemble de principes normés. De fait, la classification comporte un caractère dynamique pouvant modifier la place des MCA, celles-ci étant tributaires de données à la fois objectives et subjectives. Par ailleurs, il nous a paru central de proposer une classification permettant de se repérer en fonction des différents rapports entretenus entre les MCA et la médecine de référence. Dans cette optique, il ne s’agit plus de déterminer la place d’une pratique au sein d’une catégorie donnée mais de pouvoir proposer des critères permettant à chacun de saisir le rapport spécifique entre un usage et son degré d’acceptation par la médecine. En effet, les lois qui encadrent et réglementent les pratiques médicales, constituent des bornes délimitant le champ de la santé à la fois d’un point de vue scientifique, politique et juridique. À ce titre, les MCA ne peuvent constituer un modèle de soins parallèles ou un mouvement contraire aux principes éthiques du soin. Mettre en lumière les rapports pluriels entre les MCA et la médecine est une façon de donner des points de repères collectifs. Cela étant, les normes sont évolutives et tributaires des politiques et du mode de valeur que se donne une société à un moment donné [74, 34]. Ainsi, l’enjeu de la classification n’est pas tant de « classer des pratiques » mais de proposer une unité globale au sein de laquelle l’usager, le professionnel comme le chercheur, peuvent distinguer dans ces MCA ce qui relève de la liberté de soins, de la liberté des croyances ou du dévoiement de libertés.

Conclusion

17Cette étude, centrée sur l’élaboration d’une définition et d’une classification de référence appliquée aux MCA a soulevé le manque de structuration conceptuelle dans le domaine. Si les différentes conceptions permettent d’apporter un ensemble de repères théoriques et épistémologiques, la segmentation des approches participe au cloisonnement de la pensée limitant une pleine compréhension du concept. De la même manière, si les tentatives salutaires de classification favorisent une forme de délimitation des pratiques, la logique d’objectivation appliquée représente un frein dans le processus de catégorisation. Ainsi, notre proposition de délimitation conceptuelle s’appuie sur l’analyse croisée issue des différentes définitions et classifications mais également des biais et des limites répertoriés. Dans cette optique, notre définition a pour intérêt de décloisonner la pensée en articulant les apports issus d’une variété de conceptions scientifiques. Aussi, la spécificité de notre catégorisation réside dans le fait de ne pas déconnecter la pratique hétérodoxe avec son statut, l’usage ou encore le praticien qui la dispense. Toutefois, la multiplicité des pratiques et la difficulté de leur attribuer une place « figée » au sein d’une catégorie donnée constituent une limite intrinsèque à toute forme de classification. De plus, il importe de soulever le caractère dynamique de ce champ, et la complexité d’établir une limite hermétique entre « conventionnel » et « non conventionnel ». Cela étant, l’articulation des critères objectifs et subjectifs a été le moyen d’apporter des repères transversaux. L’objectif initial théorico-pratique étant de faciliter la compréhension de ce champ auprès des usagers et des professionnels de santé tout en proposant un référentiel commun à la recherche.

18

Description de l'image par IA : Infographie sur les Médecines Complémentaires et Alternatives (MCA) avec critères de définition, champs connexes et conceptualisation.

19

Description de l'image par IA : Diagram de classification des médecines complémentaires et alternatives.

Glossaire

20

AcronymesSignification
MCAMédecines Complémentaires et Alternatives
TNMThérapies Non Médicamenteuses
SPSoins de Support
PASAPôle de Soins et d’Activités Adaptées
PNCVTPratiques Non conventionnelles à Visée Thérapeutiques
AP-HPAssistance publique – Hôpitaux de Paris
HASHaute Autorité de Santé
AFSOSAssociation Francophone des Soins Oncologiques de Support
MIVILUDESMission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires
NCCAMNational Center for Complementary and Alternative Medicine
Description de l'image par IA : Tableau avec des acronymes et leurs significations en français, liés à la médecine complémentaire et alternative.

ANNEXES : Liste des études et des classifications sélectionnées

ANNEXE 1 : ÉTUDES (n=62)
Sciences médicales et pharmacologiques (N=25)
Adamo, B. (2012) ; Ait M’Hammed, M. (2012) ; Bontoux et al. (2013) ; Cathebras, P. (1996) ; Derey, E. (2003) ; Dilhuydy, J.M. (2004) ; Fagon J.Y et al. (2012) ; Falissard, B. (2016) ; Flandrin, M. (2013) ; Fournier, A. et Monroy, M. (1999) ; Garillon, J.L. (2015) ; Geesen, M. (2011) ; Guivier, A. (2007) ; Lazarus, A. et al. (2007) ; Mayer-Lévy, C. (2010) ; Morandini, C. (2010) ; Moulin, M. (1990) ; Pélissier-Simard, L. et al. (2008) ; Simon, L. et al. (2005) ; Simon, L. et al. (2007) ; Träger-Maury, S. et al. (2007) ; Thiriat, F. (2012) ; Triadou, P. et al (2010) ; Vicari, F. (2012) ; Vicari, F. (2014).
Sciences humaines et sociales (N=26)
Approches socio-anthropologiques (n=13)
Ardiet, G. (2018) ; Barel, Y. et al. (1988) ; Bégot, A.C. (2008) ; Bégot, A.C. (2010) ; Cohen, P. et al. (2010) ; Cohen, P. et al. (2011) ; Courty, D. (2016) ; Lassonde, DL. (2019) ; Mc Ewen, L. (2019) ; Schraub, S. (1987) ; Schraub, S. (2009) ; Schraub, S. et al. (1991) ; Schraub, S. et al. (2011)
Approches psychologiques (n=13)
Bacqué, M.F. (2011) ; Berghmans et al. (2009) ; Berghmans, C. et al. (2012) ; Blanchet (2016) ; Ninot et al. (2018) ; Pujol, N. (2014) ; Saillant, F. et al. (2017). ; Suissa, V. (2017) ; Suissa et al. (2016) ; Suissa, V. (2019) ; Suissa et al. (2019) ; Suissa et al. (2020) ; Tarquinio, C. (2012).
Sciences politiques et juridiques (N=11)
Dessi F. (2013) ; HAS (2011) ; Miviludes (2010a) ; Miviludes (2010b) ; Miviludes (2012a) ; Miviludes (2012b) ; OMS (2000) ; OMS (2002) ; OMS. (2013) ; Robard I. (2002) ; UNESCO (2011).
ANNEXE 2 : CLASSIFICATIONS (=9)
Classifications internationales (N=4)
Manheimer, E.et al. (2008) ; NCCAM, (2015) ; Rosenthal, D.S.et al. (2000) ; Stone, J. (2000).
Classifications nationales (n=5)
AFSOS (2012) ; Dilhuydy, J.M. (2005) ; Miviludes (2012b) ; Schraub, S. (2007) ; Fagon J.Y et al. (2012).
Description de l'image par IA : Liste des études et classifications académiques, avec auteurs et années.
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Mots-clés éditeurs : Médecines complémentaires et alternatives (MCA), Proposition de catégorisation, Proposition de définition

Date de mise en ligne : 31/08/2020

https://doi.org/10.3917/heg.102.0131