Article de revue

L'Homme et la Mort. A propos du façonnement culturel des réalités biologiques

Pages 77 à 78

Citer cet article


  • De Plaën, S.
(2003). L'Homme et la Mort. A propos du façonnement culturel des réalités biologiques. InfoKara, . 18(2), 77-78. https://doi.org/10.3917/inka.032.0077.

  • De Plaën, Sylvaine.
« L'Homme et la Mort. A propos du façonnement culturel des réalités biologiques ». InfoKara, 2003/2 Vol. 18, 2003. p.77-78. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-infokara1-2003-2-page-77?lang=fr.

  • DE PLAËN, Sylvaine,
2003. L'Homme et la Mort. A propos du façonnement culturel des réalités biologiques. InfoKara, 2003/2 Vol. 18, p.77-78. DOI : 10.3917/inka.032.0077. URL : https://stm.cairn.info/revue-infokara1-2003-2-page-77?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/inka.032.0077


1De tous temps, et dans toutes les populations humaines, la relation entre l’Homme et la Mort a constitué un enjeu essentiel au cœur de la vie des personnes et de l’organisation socioculturelle, un lieu où s’est réalisée la réflexion de l’Homme sur lui-même. Diverses doctrines religieuses, pensées spirituelles et courants philosophiques ont tenté d’une façon ou d’une autre d’adresser cette question du sens de la mort pour l’être humain, intimement liée à celle du sens de la vie.

2Dans cette présentation, je tenterai de réfléchir sur cette relation particulière que les êtres humains entretiennent avec la mort selon trois grands axes.

Une gestion culturalisée

3Le premier de ces axes concerne la gestion hautement culturalisée que les êtres humains font de la mort.

4Les diverses étapes de la vie humaine, marquées dans les sociétés plus traditionnelles par des rites de passage élaborés, mettent en scène des «morts symboliques» qui permettent l’accès à des identités et à des statuts renouvelés. Les anthropologues considèrent la mort comme le rite initiatique par excellence, puisqu’elle devient la forme ultime de transformation identitaire et de passage entre deux mondes. Dans tout travail de deuil, nous retrouvons cette double articulation, qui associe d’une part le réaménagement d’une identité initiale déconstruite et d’autre part, l’idée de passage entre deux mondes.

5Pour introduire ce premier axe de réflexion, j’utiliserai un jalon plus littéraire, soit le récit du romancier africain Laurent Gaudé, La Mort du Roi Tsongor. Dans ce texte, nous pouvons en effet relever un certain nombre d’éléments qui semblent se retrouver de façon presque universelle dans les pratiques funéraires des divers groupes humains.

6La majorité des cultures humaines conçoivent la mort comme le moment de vérité ultime de toute vie, étape de transition et de passage vers le monde de l’ailleurs. Pour aménager ce passage du monde vivant au monde des morts, une série de rituels sont nécessaires dont la bonne réalisation apparaît comme essentielle pour le bien-être de toute la communauté endeuillée. A travers la mort, les fautes et transgressions commises rejaillissent sur les descendants; à moins de protections et de rituels, les âmes des défunts se trouvent transformés en fantômes affamés et hostiles. Pour plusieurs sociétés traditionnelles, notamment en Afrique, les mondes des morts et celui des vivants sont considérés comme demeurant en relation très étroite; des manquements aux règles établies pour réguler ces rapports peuvent avoir des conséquences dévastatrices pour les vivants en déchaînant la colère des trépassés. Le respect des pratiques funéraires et spirituelles garantit l’ordre social et l’intégrité de groupe.

7Chaque société humaine a ses propres définitions du «bien mourir», comme de la «bonne mort» et de la «mauvaise mort». Au-delà de la dimension individuelle dans le «vécu» de la mort, les paramètres collectifs viennent imprégner et marquer la relation intime entre chaque homme et sa propre mort. La façon dont chaque culture définit les circonstances entourant une bonne ou une mauvaise mort (lieu idéal pour mourir, moment privilégié, motif légitime, façons appropriées d’entrer dans la mort et de s’y faire accompagner…) reflète les valeurs culturelles de base de chaque société (De Plaen, 2001). Selon Abramovitch (2001), la qualité de la mauvaise mort contribue de façon significative à son potentiel traumatique pour les proches endeuillés Grâce aux travaux réalisés sur le sujet dans le champ anthropologique, je reviendrai sur certains des concepts-clés développés autour du rapport des êtres humains à la mort. Je soulignerai également la façon dont les rituels funéraires demeurent ancrés dans les cosmogonies plus vastes partagées par les sociétés qui les élaborent, cosmogonies qui impliquent un rapport au monde et au corps bien défini et qui font appel à des référents symboliques spécifiques.

Les enjeux du travail de deuil

8Dans le deuxième axe de ma réflexion, je reviendrai sur certains enjeux du travail de deuil à la lumière de différentes analyses faites des rituels funéraires.

9A nouveau, ces rituels ont une fonction qui se déploie à la fois sur les plans collectifs et individuels, soutenant les aménagements psychiques et affectifs liés à l’expérience de la perte ainsi que mobilisant les réseaux sociaux autour de l’endeuillé. En permettant l’expression culturellement codifiée d’émotions intenses, les rituels funéraires viennent soulager l’anxiété ainsi que le sentiment d’impuissance des endeuillés; ils exercent ainsi une fonction thérapeutique essentielle pour les individus et la collectivité. Tous les rites de passage, et dans toutes les cultures humaines, qu’il s’agisse du mariage, des rites initiatiques ou encore des rites funéraires, comportent une même structure sous-jacente.

Aux débuts de l’histoire humaine

10Pour conclure cette réflexion autour de l’Homme et la Mort, je reviendrai sur les tous débuts de l’histoire humaine, quand les ancêtres des hommes modernes commencèrent à affirmer leur différentiation d’avec la pré-humanité par un traitement particulier de leurs morts. S’il demeure encore difficile aujourd’hui de définir ce qui caractérise les populations humaines par rapport aux autres primates, l’éveil d’une certaine conscience de soi et donc d’une conscience de sa propre finitude semble avoir permis l’hominisation de nos ancêtres préhistoriques. Cette conscience de soi a pris naissance dans des capacités linguistiques et cognitives particulières qui ont permis l’accès aux mondes symboliques et métaphysiques. Je tenterai ici de mieux saisir la place des pratiques funéraires dans l’organisation des communautés humaines en revenant brièvement sur les grands jalons de l’évolution de l’homme, telle que mise en forme par les scientifiques d’aujourd’hui. L’univers symbolique, et donc la structuration culturelle associée sur le plan collectif, apparaissent donc comme des dimensions cruciales de l’humanité pensante confrontée au mystère de sa détresse et de sa propre finitude.

Conclusion

11En conclusion, je reviendrai sur la place de la mort dans les sociétés occidentales contemporaines. Les valeurs modernes qui privilégient la technologie, la jeunesse, la rentabilité et la technique posent en effet des défis particuliers en ce qui concerne la gestion de la Mort en Occident. Selon Louis-Vincent Thomas (1975), si les Occidentaux d’aujourd’hui disent ne plus avoir peur des morts, ils ont de plus en plus peur de la mort elle-même. Tout se passe comme si la multiplicité des tabous concernant la mort dans les sociétés traditionnelles empêchait de faire de la mort le tabou par excellence. Au contraire, les sociétés modernes contemporaines, orientées davantage vers l’accumulation des biens ainsi que les valeurs de rentabilité, font tout pour chasser la pensée de la mort de leur fonctionnement quotidien. La mort n’est tolérée qu’à condition d’être strictement limitée dans le temps en tant qu’événement et d’être aseptisée.

12La mort fait l’objet de processus tels la désacralisation et la désocialisation, qui tentent de circonscrire le plus possible la portée de la mort tout en limitant en même temps les capacités des vivants à la gérer et à l’intégrer dans leur propre vie.

13Démuni de symboles et de mythes, dépourvu de rites intégrateurs au niveau du groupe, l’homme occidental se trouve singulièrement démuni face à la mort. Les tentatives de nouvelles ritualisations autour de la mort ou des moments-clés de la vie viennent illustrer ce besoin pour les êtres humains de refaire sens avec les transitions de l’existence.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

  • 1
    Abramovitch HH: “Good death” and “bad death”. Therapeutic implication of cultural consideration of death and bereavement, in: Malkinson R, Rubin Simon Shimson et al. (eds: Traumatic and non traumatic loss and bereavement; clinical theory and practice, Madison, Conn.: Psychosocial Press/Int Univ, 2000, 255-272.
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    Ariès P: L’Homme devant la mort. 1. Le temps des gisants, Seuil, 1997.
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    Bibeau G: Le corps transcendant: ancêtres et objets, présentation donnée lors du colloque «Penser la mort aujourd’hui», 25 octobre 2002.
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    Cyrulnik B: De la conscience de soi à la spiritualité, Aux origines de l’humanité. Vol 2: Le propre de l’homme, Coppens et Picq eds, Fayard, 2001, 444-478.
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    De Plaen S: Deuil et culture, de l’histoire individuelle à l’histoire collective, Prisme, 2001, 36, 73-84.
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    Gaudé L: La mort du roi Tsongor, Actes Sud, 2002.
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    Picq P: Introduction, Aux origines de l’humanité. Vol 2: Le propre de l’homme, Coppens et Picq eds, Fayard, 2001, 13-25.
  • 10
    Thomas LV: Anthropologie de la Mort, Payot, 1975.

Mots-clés éditeurs : culture, mort, rituels

Date de mise en ligne : 01/11/2006

https://doi.org/10.3917/inka.032.0077