Sans logique : une transe farmerienne
- Par Antoine Bioy
Pages 98 à 102
Citer cet article
- BIOY, Antoine,
- Bioy, Antoine.
- Bioy, A.
https://doi.org/10.3917/jhsi.010.0098
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- Bioy, A.
- Bioy, Antoine.
- BIOY, Antoine,
https://doi.org/10.3917/jhsi.010.0098
Notes
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[1]
Pour le clin d’œil, signalons que l’hypnose est présente dans l’un des clips de la chanteuse, « Optimistique-moi » (le titre est déjà une confusion en soi !). Elle mettra aussi en scène sa pratique de la méditation bouddhiste, et bien évidemment ses shows pharaoniques sont émaillés de moments de transe tant chez la chanteuse que dans le public qui sont très facilement identifiables sur les DVD de ses concerts, si vous souhaitez vous entraîner ainsi à l’identification des signes de transe !
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[2]
Ce rouge sera repris sur la pochette du disque : on y voit le visage de Mylène Farmer en gros plan, alors qu’une larme de sang coule de son œil gauche. Ce visuel est une idée de la photographe Marianne Rosenstiehl, auteure du cliché.
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[3]
Dans le monde de la tauromachie, a recibir (du verbe « recevoir » en espagnol) est une façon de porter l’estocade en « recevant » le taureau. Elle est considérée comme la quintessence du torero.
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[4]
Pour l’anecdote, la face B de « Sans logique » est le titre « Dernier sourire » qui complète adroitement le titre A en décrivant une agonie (le texte a été inspiré par le vécu du décès de son père).
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[5]
Pour cette première période artistique en tout cas. L’année 1994 verra un premier tournant personnel et artistique (exploration de la thématique du féminin bien plus marquée, une mélancolie plus assumée, « presque heureuse » comme dit Amélie Nothomb…) menant vers un dernier mouvement une quinzaine d’années plus tard, où son univers devient plus solaire, décomplexé (avec aussi des sons plus électro), et finalement assez joyeux ou en tout cas clairement plus apaisé.
Mylène Farmer a donné en 2019 ses derniers concerts après trente-cinq ans de carrière. Régulièrement raillée, elle est maintenant encensée par la profession, chez les classiques (Clerc, Gréco, Polnareff…), les modernes (Orelsan, Damso, Doré, Christine and the Queens…) et à l’international (Elton John, Muse, Luz Casal, Bono…). Tous reconnaissent la richesse de sa carrière, jalonnée de titres qui marquent, comme « Sans Logique » dont il est question ici. Il s’agit du dixième single de la chanteuse, sorti en 1989. Comme souvent à cette époque, elle se met en scène dans un environnement à la fois tragique et esthétiquement sublime.
1 Nous sommes début 1989. À l’époque, la bannière « Mylène Farmer » désigne moins le travail de la chanteuse que le fruit d’un duo : l’artiste éponyme et son compagnon Laurent Boutonnat (auteur-compositeur et réalisateur). La synergie permet la naissance d’un univers culturellement riche, soignant autant l’esthétique que la narration. Les comparses ont déjà mis en scène de véritables scénarios, plus proches du court-métrage que de la simple promotion d’un titre musical. En cinq ans de vie artistique, ils ont déjà commencé à construire un univers très identifiable avec des thématiques récurrentes et des influences artistiques marquées que nous avons relevées par ail leurs (Bioy, Bee et Thiry, 2006). « Sans logique » est incontestablement très représentatif de « l’univers Farmer » à la fois dans ses thématiques et son esthétique. Il met aussi en scène une mise en transe, – objet de cet article – pour la première fois dans cette œuvre [1].
Que raconte « Sans logique » ?
2 Les premiers instants du clip installent le ton : une plaine sablonneuse, un ciel lourd, nuageux, menaçant. Un court poteau supporte une tiare en fer : deux cornes pointées vers l’avant. On entend le vent et quelques notes graves et plaintives. Puis deux personnes assises, de dos et enlacées, vers un horizon désertique. Un fin serpent se cache derrière une branche tombée au sol, la caméra glisse jusqu’à une flaque où un Christ – sans sa croix – a été abandonné là. Une jeune enfant habillée pauvrement s’en saisit, l’observe et tente de lui nettoyer le visage. Son geste est arrêté par l’arrivée à pas silencieux d’un groupe de gens habillés en noir comme endeuillés, les femmes ont le visage couvert. La musique débute, le jeune garçon fixe à nouveau le Christ, et on voit maintenant les deux personnages assis de face. Il s’agit d’un jeune couple, elle rousse flamboyante à la peau diaphane, lui fin éphèbe ibérique. Alors que les inquiétants personnages continuent de s’approcher, les amants font un pacte de sang en s’entaillant chacun une main, qu’ils joignent. Avec la coiffure de la chanteuse, le rouge est la seule couleur vive du clip qui est tourné dans les tons ocre, noirs et blancs [2].
3 On retrouve le jeune enfant, tapant cette fois sur le Christ avec une chaussure comme pour enfoncer… un clou. Alors que les personnages en noir – des vieillards – commencent à prendre place sur de sommaires bancs en bois, d’autres enfants apparaissent, certains se chamaillant, d’autres sonnant les cloches pour annoncer le spectacle à suivre. D’autres personnes sont là, apprêtées comme des gitans. Les sept vieillards assis font maintenant face à un autre groupe de cinq enfants et des deux amants. Le personnage de Farmer est saisi par deux hommes, on lui lie les poignets à l’arrière et on lui appose les cornes en fer vues au premier plan du film. Les vieillards se découvrent, l’action peut commencer. Rapidement, on comprend que la scène qui va se jouer est celle d’une tauromachie, l’amant en matador et l’amante en taureau, aidés par le quadrille de cinq enfants. Avec un sourire complice, les amants engagent les premières passes. Conquises par le spectacle, les vieilles personnes lancent quelques pièces au sol que les enfants défavorisés s’empresseront de ramasser à la fin. Les passes se font plus vives, un enfant est blessé à la main par un coup de cornes, lors d’une faena. Les vieillards applaudissent. Le matador découvre son épée masquée dans une canne avec laquelle les enfants se chamaillaient. On comprend alors que le spectacle tauromachique est celui d’une corrida, et que l’estocade est proche. De fait, l’amant enfonce son dard dans la belle a recibir [3] (restant immobile, c’est elle qui le charge) puis se retire lestement. Elle reste vivante. Le public exulte, faisant pleuvoir les pièces sur le jeune matador. Ce dernier, enivré par son succès de matamore, ne voit pas que la belle se mue en bête : comme possédée par ce taureau qu’elle ne faisait que mimer jusque-là, son regard blanchit, et elle charge pour empaler son amant. Le public se masque hypocritement le visage tout en souriant, semblant s’offusquer de ce qu’ils ont suscité.
4 Le jeune enfant au Christ les observe, mâchouillant ce dernier pour symboliser tous les repères piétinés et le grotesque des valeurs tout à la fois arguées et oubliées. L’amante observe le dernier souffle de son compagnon qui se tord de douleur [4], sans émotion, avec l’intérêt d’un entomologiste scrutant une nouvelle race d’insecte qu’il vient de crucifier dans un cadre de sa collection, comme un trophée.
5 La pluie commence à tomber, le tonnerre gronde. Les voiles se rabattent sur les visages des vieillards, les chapeaux se repositionnent et ils repartent, laissant derrière eux la scène de désolation et les enfants, affairés à ramasser dans la boue les pièces auparavant jetées. La dernière image est celle de Mylène Farmer, toujours cornue, le visage levé au ciel avec les yeux fermés, attendant de la pluie qu’elle vienne nettoyer son visage biffé d’une larme ensanglantée.
Influences
6 Esthétiquement, nous sommes clairement dans le monde de Boutonnat avec quatre influences principales. Celle de l’Espagne de Buñuel, où se mêlent férocité, inégalités sociales, surréalisme, une alchimie capricieuse entre désirs et interdits (dont la religion en bouc émissaire). Toujours côté hispanique, il faut aussi citer l’inspiration trouvée ici auprès de l’œuvre de Goya tant pour son travail à partir de la sorcellerie basque (et notamment le tableau le sabbat des sorcières) que pour sa mise en scène de la tauromachie. « Sans logique » est aussi inspiré dans son esthétique par le travail du photographe franco-tchèque Josef Koudelka autour de ses gitans à la beauté dure et minérale (dont : Les gitans, la fin du voyage, 1975), et son exploration du décalage entre l’humanité et le monde perçu comme inquiétant et souvent menaçant. Citons enfin l’inspiration trouvée auprès d’un autre photographe, cette fois brésilien : Sebastião Ribeiro Salgado, essentiellement pour son esthétique du noir et blanc, qui lui permet d’explorer certes les populations les plus pauvres (migrants, travailleurs des mines…) mais aussi d’aller débusquer ce qui relie les gens entre eux et explicite leur adaptation à la férocité de l’existence. Au-delà de ces apports particuliers à ce clip, on trouve en filigrane les « lignes de force » de l’œuvre farmerienne [5] : le difficile vécu du couple qui s’enracine entre agressivité et passion, et se vit souvent dans un rapport sadomasochiste ; l’ambivalence de l’enfance entre fragilité et force, candeur et cruauté ; les inégalités sociales et l’exploitation humaine ; le rapport difficile à la finitude et une tentative pour sublimer la souffrance d’être ; la fragilité et beauté de la condition humaine ; ou encore la fascination pour le fantastique de la simple rêverie jusqu’aux confins de la folie en passant par toute une fantasmatique souvent érotique.
Fonction de la transe
7 Le scénario met en scène une mise en transe, au sens de la possession par un autre. Mylène Farmer devient un taureau, ou plutôt, elle se trouve possédée par l’esprit du taureau comme l’indiquent ses yeux aux pupilles devenues subitement blanches, ses mouvements incontrôlés jusqu’à la charge meurtrière. C’est bien cette transe de possession qui est ici au centre de la mise en scène, de bout en bout.
8 En effet, l’intensité dramatique monte très progressivement dans le clip et les effets de boucle indiquent que la transe finale était annoncée : notes plaintives du début qui se révèlent être les mugissements du taureau lorsqu’il possède l’amante ; le dévoilement du rituel de corrida qui ne connaît qu’une issue ; le contexte de liesse stimulé pas à pas par le jeu des protagonistes, le sang et le comportement mimétique avec un taureau qui va finir par convoquer l’esprit de ce dernier. Ce qui ne devait être qu’un jeu de mime finit par basculer : la bête est là.
9 Le titre « Sans logique » met en scène la dualité en chacun de nous : l’innocence et la perversion, l’appel vers le meilleur en même temps que le côté obscur peuvent s’exprimer. Ainsi, le refrain de la chanson : « De ce paradoxe / Je ne suis complice / Souffrez qu’une autre / En moi se glisse / Car sans logique / Je me quitte / Aussi bien satanique / Qu’Angélique ». Et surtout ce moment de bascule où « l’on se quitte » pour laisser exprimer autre chose en nous, ne laissant après soi qu’un moment d’étrangeté et ici de sidération traumatique (le personnage comme coupé de ses émotions, ne détachant pas son regard de ce corps que la vie quitte par sa faute, jusqu’à pleuvoir des larmes de sang). Car ce qui donne sa nature à la transe n’est pas la forme de transe ellemême mais bien le contexte où elle se produit. Cette possession est en miroir de celle qu’exercent les vieux bourgeois sur la jeunesse pauvre qu’elle opprime jusqu’au sang, celle où les valeurs animistes prennent le dessus sur les valeurs dictées par les Hommes (la religion), celle enfin où la passion amoureuse (laisse l’autre en fusion avec soi, les premières images du clip) devient folie amoureuse dont on ne peut s’échapper qu’au prix de l’amputation violente de l’autre.
10 Nous sommes dans la période sombre de « l’univers Farmer », en écho avec d’autres œuvres tout aussi noires comme le « Tristana » de Buñuel, par exemple, avec lequel ce clip partage nombre de traits esthétiques et narratifs communs. Tristana, qui inspirera d’ailleurs une autre chanson à Mylène Farmer où là aussi, dans le clip, une nouvelle transe de possession est mise en scène. Et « Tristana, c’est moi », dira-t-elle…
11 Pour visionner la vidéo, rendez-vous à la rubrique TRANSES SUR LE NET, page 154
Bibliographie
- Bioy A, Thiry C, Bee C. Mylène Farmer, la part d’ombre. Paris : Archipoche ; 2006.