2020.
Un grand pouvoir implique une grande vulnérabilité. Dialogue entre Emmanuel Pasquier et Antoine Bioy.
Journal de l'hypnose et de la santé intégrative,
2020/2 N°11,
p.108-116.
DOI : 10.3917/jhsi.011.0108.
URL : https://stm.cairn.info/revue-journal-de-l-hypnose-et-de-la-sante-integrative-2020-2-page-108?lang=fr.
Pasquier, Emmanuel.
et al.
« Un grand pouvoir implique une grande vulnérabilité. Dialogue entre Emmanuel Pasquier et Antoine Bioy ».
Journal de l'hypnose et de la santé intégrative,
2020/2 N°11,
2020.
p.108-116.
CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-journal-de-l-hypnose-et-de-la-sante-integrative-2020-2-page-108?lang=fr.
Pasquier, E.
etBioy, A.
(2020).
Un grand pouvoir implique une grande vulnérabilité. Dialogue entre Emmanuel Pasquier et Antoine Bioy.
Journal de l'hypnose et de la santé intégrative,
11(2),
108-116.
https://doi.org/10.3917/jhsi.011.0108.
(2020).
Un grand pouvoir implique une grande vulnérabilité. Dialogue entre Emmanuel Pasquier et Antoine Bioy.
Journal de l'hypnose et de la santé intégrative,
11(2),
108-116.
https://doi.org/10.3917/jhsi.011.0108.
Pasquier, Emmanuel.
et al.
« Un grand pouvoir implique une grande vulnérabilité. Dialogue entre Emmanuel Pasquier et Antoine Bioy ».
Journal de l'hypnose et de la santé intégrative,
2020/2 N°11,
2020.
p.108-116.
CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-journal-de-l-hypnose-et-de-la-sante-integrative-2020-2-page-108?lang=fr.
PASQUIER, Emmanuel
etBIOY, Antoine,
2020.
Un grand pouvoir implique une grande vulnérabilité. Dialogue entre Emmanuel Pasquier et Antoine Bioy.
Journal de l'hypnose et de la santé intégrative,
2020/2 N°11,
p.108-116.
DOI : 10.3917/jhsi.011.0108.
URL : https://stm.cairn.info/revue-journal-de-l-hypnose-et-de-la-sante-integrative-2020-2-page-108?lang=fr.
https://doi.org/10.3917/jhsi.011.0108
Notes
[1]
Le Cœur et la Machine. Théorie des super-héros, Paris : éditions Matériolo ; 2017.
Superman, #1 et suivants, Brian Michael Bendis, Ivan Reis, DC Comics, 2018.
Quand le philosophe Emmanuel Pasquier, spécialiste des super-héros et le psychologue praticien de l’hypnose Antoine Bioy partagent leurs points de vue sur la vulnérabilité, il n’y a plus qu’ « un point dans l’univers », sauf que ce point, c’est vous, c’est nous !
1 Notre société a mis la performance au centre de son fonctionnement. Même lorsqu’il s’agit de pratiques qui doivent familiariser les personnes avec un rapport plus serein à leurs émotions, au temps, à la créativité, là aussi il s’agit de devenir des experts dans la gestion du stress, des pros de la contemplation, des guerriers du bien-être et de l’équilibre de vie ! La vulnérabilité est-elle si peu fréquentable, inutile, mauvaise ? E. Pasquier et A. Bioy discutent de cela en prenant comme fil rouge ceux qui semblent être les chantres de la toute-puissance incarnée : les super-héros.
Achille mourant (E.G. Herter, 1884) – Villa Achilleion, Corfou (Grèce)
Achille mourant (E.G. Herter, 1884) – Villa Achilleion, Corfou (Grèce)
Antoine Bioy : Nous pourrions commencer notre échange par un truisme : l’Être humain se vit comme invulnérable. La maladie touche toujours le voisin et la vieillesse ne s’anticipe pas. Ça n’est que lorsque les symptômes frappent à la porte ou que les premières douleurs arthritiques apparaissent que la vulnérabilité devient progressivement une réalité. En ce sens, l’invulnérabilité peut être comprise comme la norme, et la vulnérabilité comme une faiblesse, une égratignure à cette norme qui survient avec le temps, les circonstances, l’âge, voire le grand âge.
Emmanuel Pasquier : Eh bien, les super-héros ont aussi gagné en vulnérabilité avec le temps. Dans les années 1940, les super-héros créés dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, – Superman, Captain America… – déploient une puissance patriotique dans le combat contre les Nazis. Par contraste, au début des années 1960, Stan Lee a maintes fois raconté qu’il avait souhaité, en créant Spiderman avec Steve Ditko pour le graphisme, proposer un nouveau type de super-héros : un adolescent aux prises avec ses déboires sentimentaux, économiques, familiaux, un personnage complexe et réaliste dans ses difficultés du quotidien, auquel les jeunes lecteurs puissent pleinement s’identifier. Pour cette seconde génération, les super-héros des années 1960 seront des parias, des incompris, des exilés. C’est, d’une certaine manière, par le biais de la question de leur vulnérabilité, que les super-héros ont connu leur renouveau – après une baisse d’audience dans les années 1950.
Antoine Bioy : À quoi cela était-il dû ?
Emmanuel Pasquier : Cela était justement attribuable au fait que le spectacle des « super-pouvoirs » avait perdu son sens dans le contexte d’après-guerre. Loin des demi-dieux calqués sur le Panthéon grec – comme l’étaient Shazam, Superman, Wonder Woman, Flash… – Spiderman est poursuivi par la presse comme ennemi public. Le justicier Daredevil est en fait un handicapé sensoriel, devenu aveugle par la faute de déchets radioactifs qui se sont échappés d’un camion au décours d’un accident. Le Docteur Strange a dû renoncer à sa carrière de chirurgien après l’accident de voiture qui l’a privé de l’usage de ses mains. Les jeunes mutants que sont les X-Men, sont pourchassés comme une menace pour l’humanité. Les super-héros ne sont plus exclusivement les défenseurs de la société, ils en sont d’abord les victimes.
Antoine Bioy : Sont-ils devenus « plus humains » ?
Emmanuel Pasquier : En tous les cas, ils sont devenus l’expression métaphorique des problématiques de la discrimination à l’égard des Noirs, à l’égard des Juifs, mais aussi par rapport au mal-être d’une jeunesse qui cherche sa place dans une société ancienne et dans une époque nouvelle. La trame scénaristique dominante n’est plus l’affrontement contre les forces du Mal, mais elle s’ancre dans la poursuite des héros par ceux-là mêmes qu’ils s’efforcent de protéger. Les super-héros devront désormais se battre sur deux fronts, celui des super-vilains, et celui de l’humanité « normale », qui les pourchasse à cause de leur différence.
Antoine Bioy : On pourrait faire ici un premier rapproché avec la situation de nos patients : que l’on parle de douleur, de dépression, de deuil compliqué, d’anxiété qui submerge, la vulnérabilité qui les assaille engage aussi deux fronts de lutte. Premier front contre ce qui est source de souffrance et qui fragilise ; ce serait l’équivalent du « méchant », du « super vilain ». Le second est qu’au décours du « devenir vulnérable », les patients ne sont plus des humains comme les autres, ils basculent du groupe bien portant vers celui des fragiles. Ces patients deviennent d’une certaine façon étrangers à la société, à l’humanité « normale », et ils suscitent des mouvements divers : indifférence, peur, compassion… Il s’agit alors de s’y adapter, de trouver une réponse la plus appropriée possible sans trahir celui ou celle que l’on est. Une patiente à qui l’on a diagnostiqué une sclérose en plaques me disait : « Le plus dur pour moi c’est de devoir toujours démontrer que je suis en vie. Que la Véronique qu’ils ont connue est toujours là, que c’est toujours moi. Mes amis ne m’invitent plus aussi souvent, pour – disent-ils – m’épargner la fatigue. Mais où ont-ils vu que je leur déléguais la liberté de dire oui ou non à ce que je dois faire ou ne pas faire, en fonction de mes envies et de mes possibilités médicales ? J’ai assez de mal à gérer mes crises, j’ai pas envie de gérer leurs angoisses en plus ! » Mon travail est alors de l’accompagner dans le ressenti qu’en plus d’être Véronique, elle est également malade, que les deux sont inclus et que personne finalement ne peut séparer les deux, ni elle, ni ses amis.
Emmanuel Pasquier : Ce que vous dites me permet de préciser que la vulnérabilité est systématiquement au cœur de la personnalité de chacun des héros créés à cette époque : Namor, prince de l’Atlantide, est poursuivi à cause de sa double origine, humaine et atlante. La Chose, membre des 4 Fantastiques, est condamnée à rester prisonnier de son corps déformé par les radiations cosmiques, sous l’apparence d’un Quasimodo de pierre.
2 Le Professeur Xavier, fondateur des X-Men, est en chaise roulante. Cette fragilisation rejaillit aussi sur les personnalités des super-héros de l’ancienne génération, mis au goût du jour : Batman va devenir un personnage plus sombre, torturé par le traumatisme de l’assassinat de ses parents. Captain America est poursuivi par les cauchemars de la Seconde Guerre mondiale et de la perte de son ancien partenaire, Bucky, mort en désamorçant un V2. Quant à Superman, dès 1949, la kryptonite, – cette pierre verte venue de sa planète d’origine et qui annule ses pouvoirs – a été introduite dans ses aventures. Le virage des années 1960 a donné un relief nouveau à une problématique qui était déjà présente, et qui est peut-être inhérente aux super-héros en général : avec un grand pouvoir, vient une grande vulnérabilité. Dans une série récente, Heroes in Crisis[2], on découvrira même qu’il existe un refuge secret, le Sanctuaire, où les super-héros viennent exposer leurs traumas et leurs questions devant un ordinateur capable de créer des situations virtuelles afin de permettre leur thérapie. Dans une succession de vignettes, on voit ainsi défiler les héros de l’univers DC en situation d’analyse, cherchant à soigner leurs syndromes post-traumatiques.
Antoine Bioy : Je crois me souvenir que l’auteur de Heroes in Crisis a eu l’idée de cette série alors qu’il était doublement assailli : par une crise de panique qui l’a amené aux urgences hospitalières et, la même journée, par le décès de sa grand-mère. Il a dû faire preuve de vraies ressources pour se sortir de ce double choc : un déséquilibre psychique angoissant et la perte de celle qui l’avait élevé. On pourrait d’ailleurs voir ces ressources comme le « grand pouvoir » de nos patients en ce sens que c’est parce qu’ils ont des ressources que la vulnérabilité va prendre tout son relief.
Emmanuel Pasquier : Mais pourquoi consulter si les ressources sont là ?
Antoine Bioy : C’est qu’en réalité, nombre de patients n’ont pas conscience de cela, que ce sont leurs ressources naturelles qui leur ont aussi permis d’être là, en face de leur thérapeute. D’une part parce que sans ressources il n’y a pas d’adaptation à la vie et d’autre part car consulter est un sursaut de ces ressources face à l’adversité afin que la personne ne sombre pas. La plupart des personnes n’ont pas conscience de cette lutte perpétuelle contre la vie qui, dans un réflexe quasi darwinien, impose que celui qui vit est forcément nanti de ressources. La vie est fondamentalement un état de déséquilibre : nous devons dépenser une énergie folle pour ne pas nous désagréger ; nous nous nourrissons pour maintenir ce déséquilibre. La question devient alors : comment retrouver son allant, ses forces, son incommensurable énergie pour maintenir ce déséquilibre que nous nommons « vie ». Cela vaut autant sur le plan physique que psychique d’ailleurs. L’un comme l’autre demandent de nombreuses aptitudes pour se construire et s’adapter aux aléas de l’existence.
Emmanuel Pasquier : Ce que vous décrivez me fait penser que chez les super-héros, au-delà de questions d’époques, il y a transversalement la mise en scène du spectacle de la puissance. C’est-à-dire que la narration liée au déploiement des super-pouvoirs n’a de sens que si le héros est menacé. Autrement, il ne pourrait pas être un « héros ». Il serait seulement « super- », mais il n’y aurait pas d’héroïsme – car, comme Sénèque puis Corneille nous l’enseignent, « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ».
Antoine Bioy : Pour nos patients, c’est évidemment l’épreuve de la maladie ou de l’événement source de souffrance qui va potentiellement les transformer en « super ». Des phrases comme « il a vaincu le cancer », « cela a été dur, mais elle a su se relever après la mort de son compagnon », sont des signes de la reconnaissance publique lorsque l’ennemi a été vaincu, la vulnérabilité dépassée. Il est souvent de bon augure de proposer aux patients une cérémonie finale, une célébration de cette victoire. En hypnose plus que dans tout autre pratique, nous connaissons l’importance des rituels, comme un dernier moment où la puissance devient excitation, voire jouissance.
Emmanuel Pasquier : Cela m’évoque que s’il y a une certaine jouissance à assister à l’explosion finale de la puissance vengeresse, lorsque le super-héros vient enfin à bout de ses ennemis, que Hulk renverse les tanks qui l’ont poursuivi, que Superman enferme le Général Zod dans la Zone Fantôme, que Spiderman met le Caïd K.O. ; cette jouissance n’est possible qu’au terme d’un certain processus, qui est de l’ordre d’une passion christique, d’un martyr, où le héros doit avoir été autant malmené que possible et placé dans des situations inextricables. Cela s’appelle le suspense.
Antoine Bioy : Un suspense comme une mise en tension qui appellerait à une résolution ?
Emmanuel Pasquier : En fait, la super-puissance devient le prétexte à un super-calvaire, traversé sans répit par le héros jusqu’à ce qu’il en trouve l’issue libératrice. Catharsis, sans doute, mais aussi cruel laboratoire de la souffrance, où celle-ci peut être exposée en grand, comme sous une loupe, car plus le super-héros est puissant, plus on peut le soumettre à mille sévices. Le spectacle de la souffrance peut s’élargir aux dimensions de l’espace et des étoiles et devenir cosmique. Ainsi en est-il – pour ne citer que les plus récents et spectaculaires épisodes de Superman – des combats titanesques entre Superman et le nouveau super-vilain Rogol-Zaar, sur fond de destruction de Manhattan, ou dans les flammes du Centre de la Terre, ou encore de poursuites dans le Système solaire [3]. Plus l’invulnérabilité des Bons et des Méchants sera grande, plus spectaculaire sera leur lutte et plus grandiose est la mise en scène de leur souffrance. La puissance cathartique du spectacle de cette fausse vulnérabilité, où l’on sait que, quoi qu’il arrive, le héros finira par triompher, l’extension du décor de la lutte et de la mise en scène des corps en souffrance et en furie, à l’échelle gigantesque des buildings, ou des planètes, est certainement l’un des ressorts du succès du genre super-héros, dans les comics et au cinéma, à la fois sur le plan psychique et sur le plan visuel.
Antoine Bioy : Sans doute que là se situe la limite de notre analogie entre la trajectoire de la vulnérabilité du super-héros et celle des patients. Pour ces derniers, la dimension de l’épreuve n’est pas vraiment à la hauteur de leurs « super pouvoirs », c’est-à-dire de leurs ressources et de la plénitude de leur potentiel. Elle est fonction évidemment d’une constitution préalable, physique, psychique et spirituelle, mais aussi de la dureté de l’événement en soi. Une sclérose en plaques fulgurante comme celle de Véronique est une montagne pour tous. Des phobies d’impulsion sont aussi ravageuses qu’un mur se dressant sur la route, quelle que soit la sécurité de la voiture qui est conduite. Ainsi Bastien, l’un de mes patients, avait des irruptions dans la réalité où notamment, il se voyait poignarder sa mère dans la cuisine lorsqu’ils étaient ensemble. Bien entendu il y avait répondu par un repli maximal sur lui-même, en même temps qu’il avait obtenu de son médecin de famille des médicaments à dose de cheval pour éteindre tout cela. De même, les capacités d’ajustement, d’adaptation d’une personne peuvent être là mais aussi parfois manquer de puissance lors de la survenue brutale d’un événement confrontant à une mort potentielle. Et nous avons là toute la clinique du psychotraumatisme. Au moment des attentats du Bataclan, je vivais et consultais dans ce quartier de Paris et j’ai donc reçu beaucoup de personnes traumatisées. Comment aurais-je pu considérer que la dimension de l’épreuve était fonction de leurs ressources propres ? Dans la vraie vie, il n’y a pas de lien de proportionnalité, contrairement aux fictions dont nous parlons. Parfois, ces ressources flanchent ou se dévoilent comme étant trop rigides pour être réellement efficaces. Dans le quotidien, tel peut savoir contrôler ses émotions, tel autre bâtir un barrage mais lorsque survient une déferlante, le barrage manque de souplesse et rompt.
Emmanuel Pasquier : Chez les super-héros également, au-delà de ce que l’on pourrait appeler la « martyrographie » de ces combats titanesques, la vulnérabilité des super-héros est encore accentuée lorsqu’ils sont menacés, non par des ennemis extérieurs mais d’abord et avant tout par la puissance dévorante de… leur propre pouvoir. Le personnage le plus exemplaire, à cet égard, dont la surpuissance est en même temps la faiblesse, est certainement Hulk. Bruce Banner, un scientifique qui a été irradié par une explosion atomique, se transforme en colosse vert amnésique dès qu’il est débordé par une émotion trop forte. Figure allégorique de la Colère, il dévaste tout sur son passage tant qu’il n’a pas été ramené au calme. Pour Bruce Banner, ce pouvoir n’est pas un recours, c’est une menace. Banner n’aspire pas à se transformer en Hulk, au contraire, il en redoute les conséquences – même si, dans certaines circonstances, une grande invasion extraterrestre par exemple, cette puissance invincible peut s’avérer bien utile.
Antoine Bioy : Vous voulez dire qu’il semblerait y avoir une certaine visibilité de la puissance et de la vulnérabilité ?
Emmanuel Pasquier : Si on y regarde de plus près, le « super-pouvoir » est, étymologiquement, « super » parce qu’il vient recouvrir la vulnérabilité, comme une protection, mais aussi comme un symptôme, car il conserve la signature d’une faiblesse originelle : avoir été un enfant battu, ou encore harcelé, parfois avec une infirmité ou un corps difficile à accepter comme Photonik – super-héros d’auteurs français – qui est bossu, son costume, en particulier, en porte la trace et la symbolise. Spiderman porte l’effigie de l’araignée qui l’a piqué ; Hulk est vert comme les radiations qui l’ont contaminé ; la chauve-souris de Batman est, comme une Erinye, le signe de la malédiction dont il est frappé depuis l’assassinat de ses parents. Même le costume de Superman est la seule chose qui lui reste de la civilisation perdue dont il est issu. Le costume du super-héros est presque systématiquement réversible. Il est à la fois ce qui manifeste son pouvoir, le masque démoniaque par lequel il effraie ses adversaires, mais aussi la marque, à même son corps, de la blessure qui l’a construit.
Antoine Bioy : Le parallèle avec les stigmates de nos patients est ici évident, que l’on parle de stigmate physique comme une amputation, prothétique comme une canne, ou bien psychologique comme la trace mnésique des reviviscences traumatiques. Il faut cependant distinguer les stigmates de la vulnérabilité en tant que telle – je pense au psoriasis –, des stigmates qui marquent que la vulnérabilité a été dépassée et où subsiste néanmoins une cicatrice. Si ces stigmates sont souvent difficilement vécus par les patients, il peut être utile de leur donner un sens différent. Par exemple, de faire ressentir qu’une boiterie est la meilleure position d’équilibre que le corps a trouvé, ou bien que la cicatrice qui marque la peau est aussi le symbole que l’épreuve a été remportée grâce à toutes les ressources qui ont été disponibles, un peu comme un écusson de compétences chez les scouts !
Emmanuel Pasquier : Comment finalement dans les suivis thérapeutiques les patients ressentent-ils cette question de la vulnérabilité ? Qu’en font-ils ?
Antoine Bioy : Il est assez habituel que le premier réflexe des patients soit de nier leur vulnérabilité, de vouloir effacer cet épisode comme si cela n’était pas eux. Entre le « je ne me reconnais plus » et le « je voudrais redevenir comme avant » existe tout le spectre de phrases indiquant que le patient ne fait pas sienne la fragilité ressentie, que la situation de santé met à l’épreuve. Alors, comment les aider à devenir des super-héros ? Précisément en luttant contre leur tentation à vouloir prolonger l’illusion d’une santé sans faille, d’un tempérament « fort », de vouloir aller vers une rémission sans stigmate, qui ne laisse pas de traces. Il s’agit plutôt de proposer un chemin qui soit une expérience au sens fort du terme : s’appuyer sur l’épreuve pour mieux s’éprouver et éprouver ses ressources, et progressivement intégrer l’événement qui blesse. Bien évidemment, l’hypnose est une excellente porte pour cela. Elle permet facilement au patient de visualiser ses « pouvoirs » (ses ressources, ses capacités…) et d’actualiser ses apprentissages. Mieux : l’hypnose permet de les éprouver, de les ressentir. Également, nous pouvons citer les exercices suivants, que nous rappelons :
À Hélène, 11 ans. « Quel est le pouvoir qui te manque pour avoir cette confiance en toi ? […] Et tu penses que c’est quel super-héros homme ou femme qui le possède ce pouvoir ? […] Est-ce que par exemple tu pourrais lui demander comment il fait pour se sentir en confiance même quand il y a des méchants qui le font douter ? […] OK, du coup ça te dirait qu’on aille le trouver avec l’hypnose pour qu’il fasse ça ? […] Allez viens, on y va. »
À Mathieu, 27 ans, déjà en voyage hypnotique : « Et je vous demande de laisser venir simplement cette couleur mauve autour de vous, comme un justaucorps ou un costume complet, façon Spiderman. Cette couleur dont vous me disiez qu’elle évoque particulièrement chez vous la tranquillité qui restaure. Ajustez ce costume comme un cocon, une personne différente dessous qui se révèle en même temps qu’elle préserve son intimité […]. »
Emmanuel Pasquier : Ces exemples montrent aussi un lien dans la forme : ce sont des histoires !
Antoine Bioy : Oui, et au-delà de cet usage métaphorique des super-héros, nous pouvons en effet en retenir une dimension : celle du récit. Les super-héros, comme les récits mythologiques égyptiens, romains, grecs, scandinaves, etc. avant eux, sont avant tout des espaces de récits et d’affabulations qui invitent chacun à construire sa propre mythologie. Nous parlons bien de mythologie au sens où chacun s’invente en se disant. On nargue souvent les réseaux sociaux qui seraient des lieux de mensonges narcissiques, des filtres éhontés où chacun se met en avant. Mais que faisons-nous d’autre lorsque nous nous racontons, que de nous réinventer aux yeux des autres ? Cette mythologie est d’autant plus intéressante puisque nous parlons de patients, autrement dit de personnes qui dans leur récit pour se réinventer – leur quête de sens – vont mettre en scène leur combat. Non pas pour devenir autre, même si leur premier mouvement est celui-ci, mais pour se révéler à eux-mêmes et apprivoiser ce qu’ils découvrent comme leur plein potentiel.
Emmanuel Pasquier : Concernant les récits impliquant les super-héros, la force et la faiblesse de ce type de littérature que sont les super-héros, c’est d’avoir du mal à toucher complètement au réel. De manière générale, la mort n’existe pas vraiment dans cet univers, puisque les héros ne cessent de mourir et de revenir par un biais ou un autre. La mort n’est qu’une dimension d’un ailleurs, parmi une multitude d’autres qui servent de décors aux aventures colorées des super-héros : mondes extraterrestres, dimensions mystiques, monde microscopique, univers parallèles…
4 Autrement dit, la littérature de super-héros est, par principe, une littérature non tragique. Pas de Phèdre ici, ni d’Andromaque, ni d’Œdipe. Pas de Destin, car les aventures sont sérielles, démultipliées, et toujours réversibles. Pas de réelle catharsis non plus, du coup, car le spectacle de la souffrance est toujours tempéré par sa dimension ludique. La tragédie aussi, dira-t-on n’est qu’un jeu théâtral : la catharsis n’est possible que si l’on reste dans l’espace du jeu, de la fiction – autrement elle se confondrait directement avec le traumatisme. Mais, ici, c’est une catharsis sucrée, confortable, pour enfants.
Antoine Bioy : Ce point est évidemment la limite avec le réel de nos patients, et c’est une chance aussi. Car la fiction que leur propose l’espace hypnotique, s’imaginer autre puis par le récit, se dire autre, invite précisément au changement dans le réel. Pour eux, la vulnérabilité est celle d’une tragédie bien vécue, qui ouvre aussi la porte vers une catharsis… tout aussi incarnée.