Classifier les questions de genres et de sexualités sans stigmatiser ! Mais comment est-ce possible ?
- Par Patrice Desmons
Pages 259 à 260
Citer cet article
- DESMONS, Patrice,
- Desmons, Patrice.
- Desmons, P.
https://doi.org/10.1684/ipe.2011.0767
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- Desmons, Patrice.
- DESMONS, Patrice,
https://doi.org/10.1684/ipe.2011.0767
1Aujourd’hui, beaucoup de professionnels de la santé mentale reconnaissent qu’il y a un rapport entre classification et stigmatisation, même si la nature de ce rapport reste floue pour eux. Dans les discours lus ou entendus à ce propos, il n’y aurait là qu’une malheureuse fatalité : les mots savants, qui seraient en eux-mêmes « neutres » et seulement soucieux d’objectivité indépendamment de tout jugement normatif, finissent répétitivement, c’est un fait malheureux, par être stigmatisants ! Mais « on n’y pourrait rien », et les classificateurs, selon la formule d’Octave Mannoni, seraient condamnés à la formule du déni : « je sais bien » que la classification peut produire de la stigmatisation, « mais quand même » il faut bien classifier pour penser, ou pour travailler...
2Eh bien, les questions de genres et de sexualités pourraient aider à interroger ce problème.
3Pourquoi ? Parce que depuis que l’homosexualité a été retirée des classifications, et depuis les mouvements d’émancipation et d’affirmation des minorités sexuelles, les classifications sur les questions de genre et de sexualité se sont fissurées, et ces questions fonctionnent ou pourraient fonctionner comme un véritable cheval de Troie dans les représentations « savantes ».
4Car peu à peu, les choses s’inversent : les pratiques et les savoirs sur le genre, depuis les gender et queer studies, les réflexions plus théoriques sur la raison classificatoire avec Foucault, Derrida, Butler, Preciado et bien d’autres, peuvent nous conduire à l’hypothèse suivante : en parodiant ce que dit Lacan à propos de la psychose, lorsqu’il dit que « ce qui est forclos du symbolique fait retour dans le réel sous forme d’hallucination », on pourrait dire aujourd’hui : « ce qui est forclos du discours savant fait retour dans le social sous forme de stigmatisation ».
5Qu’est-ce que cela veut dire ? Il est devenu manifeste que les usagers ne sont pas des sujets supposés ne pas savoir, et en particulier ne pas savoir ce que les savants sont, eux, supposés savoir. Les usagers, et ceux concernés par les questions de genres et de sexualités le font entendre encore plus clairement, savent, et cela ne peut plus être ignoré des « savants ».
Révolution copernicienne !
6C’est une sorte de révolution copernicienne qui se concrétise dans cette démarche de l’OMS, d’associer les usagers à la révision des classifications qui les concernent : une révolution copernicienne ou, ce qu’avec Jean-Luc Roelandt nous appelons un « changement de paradigme » dans le champ de la santé mentale, un geste qui décentre la représentation que nous pouvons avoir de ce qu’on appelle « savoir », et un savoir qui ne serait pas indifférent à ce qu’il « forclot ».
7Pour le moment, on ne sait pas encore très bien ce que cela va vraiment donner, et ce que l’on pourra donner à l’OMS.
8Mais il semble que nous puissions déjà dire ceci : la déstigmatisation est le retour du refoulé de la science (ou d’un certain type de science), lorsque la « science » se construit sur le clivage entre savant et savoir, ou, comme on disait en linguistique, entre sujet de l’énonciation et sujet de l’énoncé, ou encore dans un autre vocabulaire, lorsque la « science » méconnaît la dimension performative de l’acte classificateur.
9Or la différence entre le savoir des usagers et celui des savants (sauf exception, par exemple comme dans la démarche suivie par Beatriz Preciado [1]) passe par là : le savoir des usagers ne se construit pas sur le clivage entre énoncé et énonciation, et il vient du même coup interroger, heurter et, en termes derridiens on dirait « hanter » la structure même du discours savant et sa logique binaire attentive à distinguer imaginairement et idéologiquement « subjectivité » et « objectivité », pour faire passer pour constatif ce qui est performatif.
10La révolution copernicienne, c’est de parier sur la possibilité d’un savoir qui s’y prendrait autrement. Comment construire ensemble ce savoir, c’est ce qui constitue notre rencontre qui réunit professionnels de la santé mentale, chercheurs en sciences humaines et sociales, et « usagers ».
11Cela n’est en rien facile, d’autant plus qu’il n’y a pas de tradition à cela, au contraire ! Il faut inventer une nouvelle manière de penser, de parler, de « concevoir ». Peut-être qu’on n’y arrivera pas, ou pas cette fois-ci. Peut-être qu’entre le discours à prétention universaliste, straight et néo-impérialiste, et le discours catégoriel, néo-communautaire ou identitaire, on ne trouvera pas le point de passage, et on restera « babelisé » entre nous.
12Mais peut-être qu’aujourd’hui, en s’associant les uns aux autres, y compris les philosophes, on trouvera une manière de traduire les systèmes de classifications des uns et des autres, et de s’entendre sans se confondre. Mais je crois que cette « nouvelle alliance » ne sera pas possible si les « savants » ne s’intéressent pas à la manière dont leurs discours se constituent dans l’intrication du savoir et du pouvoir, et dans le travestissement (ou comme ils disent le « transvestissement » !) de sa performativité qui se fait passer pour du constatif : on verra…
13Cela serait possible aussi si l’on arrivait à rendre plus sensible un autre problème, central, la question du sexuel.
14Car ces deux questions, du genre et de la sexualité ont un point commun : celui du rapport entre la déconstruction du performatif, ce qu’avec Derrida [2], on peut appeler « la dissémination de l’énoncé identitaire », et la manière dont le système social, idéologique et actuellement politique y répond par la normativité, et entre autre l’hétéronormativité, ou le « phallogocentrisme » [3].
15Le fait est que de moins en moins de professionnels et de chercheurs, rejoignant là les « usagers », ne se reconnaissent dans cette réponse phallogocentrique et déterminée par la domination masculine, et cherchent au contraire à fonder leur pratique et leur éthique autrement.
16Classifier la sexualité est un geste épistémologique, les professionnels en sont sans doute persuadés, mais c’est aussi un geste politico-idéologique, les chercheurs en sciences sociales sont souvent amenés à le montrer, et c’est aussi inextricablement un geste « sexuel », que par exemple Michel Foucault a rendu lisible sous la « volonté de savoir ».
Renommer sans renormer
17Les enjeux sont ici considérables, alors qu’en France, plus d’un tiers de la population carcérale est emprisonnée pour des raisons liées à la sexualité.
18Est-ce qu’au moment de réviser les classifications, véritable enjeu de cette révolution copernicienne, il serait possible de renommer sans renormer ?
19Cela ne devrait pas seulement être possible, mais aussi « nécessaire » car le sexuel (sauf pour les conceptions purement biologisantes – et encore !) porte sur cela : il est un événement de dé-nomination qui destitue la manière dont la norme infiltre la nomination, destitution dont l’érotisme et la jouissance sont l’expression. Le sexuel est l’événement d’une déclassification, en ce sens. Ou le désir comme « désidération », dit autrement Pascal Quignard [4].
20Classifier sans stigmatiser supposerait une certaine désidération, c’est-à-dire aussi, clin d’œil non complice mais amical à Pierre-Henri Castel [5], non pas une métamorphose impensable, mais une métamorphose de l’impensable, en l’arrachant à l’innommable.
21C’est ce geste que la nouvelle alliance d’une classification déstigmatisante, associant professionnels, chercheurs et usagers, pourrait inaugurer…
22Conflits d’intérêts: aucun.
Références
- 1Preciado B. Testo junkie. Sexe, drogue et politique. Paris : Grasset, 2008.
- 2Derrida J. La Bête et le Souverain. Paris : Éditions Galilée, 2008.
- 3Derrida J. Différence ontologique, différence sexuelle. Paris : Éditions Galilée, 1999.
- 4Quignard P. Vie secrète. Paris : Gallimard, 1998.
- 5Castel PH. La Métamorphose impensable. Paris : Gallimard, 2003.