Article de revue

Le rire et la psychose

Pages 369 à 375

Citer cet article


  • Brémaud, N.
(2022). Le rire et la psychose. L'information psychiatrique, 98(5), 369-375. https://doi.org/10.1684/ipe.2022.2426.

  • Brémaud, Nicolas.
« Le rire et la psychose ». L'information psychiatrique, 2022/5 Volume 98, 2022. p.369-375. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2022-5-page-369?lang=fr.

  • BRÉMAUD, Nicolas,
2022. Le rire et la psychose. L'information psychiatrique, 2022/5 Volume 98, p.369-375. DOI : 10.1684/ipe.2022.2426. URL : https://stm.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2022-5-page-369?lang=fr.

https://doi.org/10.1684/ipe.2022.2426


Notes

  • [1]
    Indiquons toutefois le grand intérêt qu’il y a à lire les travaux de Mlle Pascal sur la démence précoce, et notons l’importance qu’elle accordait au « langage mimique » de ces malades, notamment au sourire et au rire : dans ce langage mimique « le sourire et le rire ont une part prépondérante. L’étude de leurs caractères cliniques peut aider au diagnostic de la démence précoce […]. Le caractère essentiel de ces troubles consiste dans la dissociation entre l’expression émotive du malade et la qualité émotionnelle de sa situation » [9].
  • [2]
    Cette dimension de contrainte, de phénomène qui s’impose au sujet, a été relevée depuis longtemps. E. Kraepelin par exemple, dans son chapitre sur la démence précoce, écrivait : « ce rire ne répond à aucun sentiment de gaîté ; quelques malades se plaignent même d’être contraints de rire alors que leurs idées ne les y poussent pas le moins du monde » [13].
  • [3]
    Nous y reviendrons plus loin.
  • [4]
    Pour appréhender peut-être plus précisément le rire comme phénomène de jouissance, il conviendrait de se reporter à la notion de « plus-de-jouir » que Lacan introduit en référence à la « plus-value » chez Marx (dans Le Capital). Dans son séminaire XVI, D’un Autre à l’autre [19], il avançait ainsi : « c’est d’une portée homologique à partir de Marx que je procéderai pour introduire la place où nous avons à situer la fonction essentielle de l’objet a […]. Le « plus-de-jouir » est fonction de la renonciation à la jouissance sous l’effet du discours. C’est ce qui donne sa place à l’objet a […]. Le plus-de-jouir est ce qui permet d’isoler la fonction de l’objet a […]. Le rapport du plus-de-jouir à la plus-value tourne autour de la fonction de l’objet a ». Lacan reviendra dans ce séminaire sur la partie du Capital intitulée « la production de la plus-value absolue » et notamment sur le passage concernant le rire du capitaliste : « la conjonction du rire avec la fonction radicalement éludée de la plus-value dont j’ai indiqué le rapport avec l’élision caractéristique qui est constitutive de l’objet a. Le sursaut, le choc […] qui vous saisit au ventre dans l’effet du mot d’esprit, tout cela tourne toujours autour du rapport foncier du rire et de l’élision ». Nous ne pouvons ici nous arrêter plus longtemps sur ce point, mais nous conseillons le lecteur de se reporter au séminaire ainsi qu’à l’article de G. Morel : « Lacan et l’oubli du rire de Marx » [20].
  • [5]
    C’est souvent équivalent s’agissant de psychose.
  • [6]
    C’est Lacan qui, à partir de la clinique des psychoses, a théorisé le regard et la voix comme des « objets pulsionnels ».
« Sa face riait, sa pensée non »
V. Hugo, L’homme qui rit

Introduction

1 Il y a bien longtemps – 2500 ans environ – Hippocrate disait à Démocrite au sujet de son rire et de sa (prétendue) folie : « tu dois au monde compte de ton rire ». Démocrite disait : « je ne ris que d’un seul objet, l’homme plein de déraison, vide d’œuvres droites, puéril en tous desseins […]. Je me ris de leurs échecs, j’éclate de rire sur leurs infortunes […]. Le sujet de mon rire, c’est les hommes insensés, qui portent la peine de la méchanceté, de la cupidité, de l’insatiabilité, de la haine […], les hommes qui rivalisent d’astuce entre eux […]. Mon rire condamne leur inconsistance ». Et il demandait à Hippocrate : « pourquoi as-tu blâmé mon rire ? On n’en voit pas un se rire de sa propre folie, mais chacun se rit de celle d’autrui ». L’important selon Démocrite était de connaître la cause du rire : « tu ne connais pas la cause de mon rire ; quand tu la connaitras, je sais que pour le bien de ta patrie et pour le tien, tu remporteras, avec mon rire, une médecine meilleure que ton ambassade, et pourras donner la sagesse aux autres ». On le voit, le rire – en l’occurrence ici celui de Démocrite – était donc pris très au sérieux, il fallait que Démocrite rende compte au monde de son rire… Il faudrait s’arrêter sur le problème philosophique du rire, car dans le fond, ici, le rire qui renvoie à la prétendue folie de Démocrite amène à penser que le fou n’est finalement peut-être pas celui que l’on croit… Nous renvoyons le lecteur sur ce point aux commentaires de Y. Hersant sur Le rire et la folie d’Hippocrate [1]. Nous aborderons ici les choses sous un autre angle, mais nous retiendrons que le rire doit effectivement être pris au sérieux, et que la question de la cause doit être interrogée. Une revue de la littérature nous permettra de faire un tour d’horizon de ce qu’on a appelé « rire morbide », ou rire pathologique. Cette revue psychiatrique, qui apporte des éléments cliniques précieux, sera complétée par une analyse psychanalytique. En effet, comment concevoir ces phénomènes de ruptures, de déconnexion propres aux rires psychotiques ? Comment concevoir leur soudaineté, leurs « éclats » ? Qu’est-ce qui se libère ou tente d’être extrait dans le rire ? Enfin, en tant que phénomène de corps, celui-ci doit être interrogé, tout comme doit être interrogée la dimension de l’inconscient, et de la « voix » en tant qu’objet pulsionnel.

Le rire pathologique : revue de la littérature psychiatrique

2 En 1812, dans sa Dissertation médico-chirurgicale sur le rire considéré comme phénomène séméiologique [2], D.-P. Roy consacre un chapitre au rire pathologique. Celui-ci, pour l’auteur, prendrait sa source « dans une aberration particulière de la pensée », ou encore dans une « lésion inexplicable de la sensibilité ». Le rire pathologique s’exercerait toujours involontairement dans des maladies aiguës ou chroniques « avec ou sans altération des facultés intellectuelles ». Selon Roy, le rire pathologique serait souvent « le signe précurseur du délire aigu imminent […] ou plutôt l’indice et l’effet du délire même ». L’auteur en vient à préciser « les causes excitantes » du rire morbide : « il est toujours ou la conséquence d’un nouvel ordre de sensations affectives, ou l’effet d’une condition accidentelle et particulière du corps », précisant que dans le premier cas « le rire suppose nécessairement l’aliénation de l’esprit, l’exercice désordonné de la pensée, en un mot, un délire véritable ».

3 En 1892, J. Séglas indiquait dans Les troubles du langage chez les aliénés que les « modifications du langage émotionnel de l’aliéné ne consistent pas seulement dans l’emploi de certaines expressions colorées, pittoresques, mais aussi dans les inflexions de la voix, dans les interruptions du discours par des rires, des pleurs, des sanglots […] » [3]. C’est une thématique importante pour Séglas, et qui devrait certainement être davantage approfondie, les études consacrées spécifiquement au rire étant encore aujourd’hui peu nombreuses. Séglas avançait en ce sens qu’une « étude complète de la mimique expressive de l’aliéné devrait passer en revue les modifications des différentes émotions : rire, pleurs, colère… et tous les désordres de l’expression mimique dans leur rapport avec les diverses émotions, les idées délirantes spéciales, les hallucinations variées […] ».

4 En 1896, dans Psychologie des sentiments [4], Th. Ribot soulignait que « l’erreur consiste à croire que le rire a une cause. Il a des causes très distinctes […]. Le rire se manifeste dans des circonstances si hétérogènes et si multiples […] que la réduction de toutes ces causes à une seule reste bien problématique ». D’où la grande difficulté à définir le rire en tant que tel. À l’aube du xxe siècle, le philosophe H. Bergson [5] publie Le rire : essai sur la signification du comique (1900). Il y traite entre autres la question de la fonction du rire : le rire, écrit-il, a « une fonction utile, qui est une fonction sociale » il a une « signification sociale » (notamment : « il signale, à l’extérieur de la vie sociale, les révoltes superficielles »). E. Bleuler [6] quant à lui, en 1911, évoquait parmi les symptômes fondamentaux de la schizophrénie – dans le domaine de l’affectivité – la « parathymie ». Celle-ci est « fréquente chez les schizophrènes », ditil, et elle est « particulièrement frappante. Les malades peuvent réagir avec gaîté, voire par le rire, à des nouvelles tristes ». Certains schizophrènes « racontent en riant leurs tourments hallucinatoires […]. Le “rire aux éclats” sans motif, ou dans des circonstances tout à fait déplacées, est une forme particulièrement fréquente de parathymie ».

5 En 1923, c’est G. Dumas qui, dans son Traité de Psychologie [7], va s’intéresser à la question du rire. Il en traite plusieurs aspects :

  1. « le rire qui traduit l’excitation générale du plaisir » (ou « rire du plaisir », expression de la bonne humeur) ;
  2. « le rire qui traduit le plaisir du comique » (ou « rire du comique »);
  3. « le rire du comique à proprement parler » ;
  4. « le mécanisme psycho-physiologique du rire » ;
  5. « le langage du rire ».

7 Nous retiendrons ici l’idée suivante : « le rire du comique est, au premier chef, un rire social, et suppose toujours […] la présence d’autres rieurs ». Même celui qui rit tout seul, et qui peut de ce fait-là paraître étrange comme peut l’être celui qui parle seul, joue « par la pensée un rôle dans une scène à plusieurs personnages qui laisse à son rire ou à ses paroles une signification sociale ». Il y a donc l’idée ici que le rire comporte une dimension sociale. Dit autrement, il faut qu’existe un autre.

8 1923, c’est également la date de parution de la sixième édition du Précis de psychiatrie [8] d’E. Régis. Alors que le « rire » n’apparaît pas comme un terme d’entrée dans la table des matières de la quasi-totalité des manuels ou traités de psychiatrie, il y figure dans celle du Précis de Régis. Il renvoie notamment au rire dans la démence précoce catatonique. La forme catatonique de la démence précoce (ou schizophrénie catatonique) est abordée sur le plan du négativisme, de la suggestibilité, de la stéréotypie (d’attitude, de mouvements), et d’autres « symptômes psychiques » tels que les troubles du caractère et des sentiments, troubles intellectuels, troubles de la volonté, maniérisme, indifférence émotionnelle, agitation, etc. Le rire est abordé au sein du chapitre « Stéréotypie ». Régis commence par rappeler les observations de Mlle Pascal (1906) en la citant : le rire dans la démence précoce :

  1. « survient sans motif » ;
  2. « est explosif, brusque et rapide comme une impulsion » ;
  3. « n’est accompagné d’aucun élément émotionnel et il apparaît forcé, incoercible ».

10 Régis poursuit, toujours citant Mlle Pascal : « tantôt c’est un éclat de rire bref, tantôt c’est une série d’explosions se reproduisant plusieurs fois par jour. Dans d’autres cas, par son intensité, il rappelle le “fou rire” ». E. Régis constate de son côté que « tous les types du rire s’observent dans la démence précoce » (depuis le sourire maniéré jusqu’au grand éclat de rire, au rire convulsif, sans fin, etc.), mais il nuance – à raison nous semble-t-il – certains propos de Mlle Pascal. Par exemple : « le rire dans la démence précoce est loin d’être toujours “sans motif”. Si, dans certains cas, il ne répond à rien et semble être une impulsion […], il est bien plus souvent lié à une cause psychique réelle : réflexion gaie, ironique ou saugrenue, association spontanée d’idées comiques […], hallucinations de la vue ou de l’ouïe […] » [1]. Selon Régis enfin, il est un rire fréquemment rencontré dans la démence précoce : « le rire comme moqueur, soit sous forme de rire étouffé, en se détournant, soit sous forme d’éclat de rire à la face même de l’interlocuteur, avec quelque chose de forcé, d’artificiel ». Il ajoute enfin, nuançant toujours les observations de Mlle Pascal, qu’« il n’est pas exact de dire que le rire des déments précoces s’accompagne d’une indifférence émotionnelle totale ».

11 Dans les Entretiens psychiatriques, en 1958 (les travaux dataient de 1955), H. Boutillier publie un article ayant pour titre : « Le fou rire » [10]. Quelques pages y sont consacrées à la question du fou rire dans son lien à la schizophrénie. C’est donc la question du « rire immotivé » qui intéresse plus spécialement l’auteur. Selon lui « les “rires immotivés” constituent précisément l’un de ces comportements qui traduisent à la fois la rupture du contact vital avec la réalité, et une tentative pour récupérer le monde des relations objectales à travers la jouissance narcissique de son propre corps […]. Si le rire du schizophrène nous apparaît immotivé, ce n’est pas tant parce qu’il serait sans contenu […] mais c’est parce que le malade n’est nullement préoccupé de sa signification. Pour lui, cette notion de signification n’a pas de sens […] ». Si certains schizophrènes jouissent indéniablement de la langue (néo-langue, néologismes, jouissance du mot de par sa consonance, son assonance, etc.) en elle-même, sans en faire usage de communication, beaucoup également manifestent des phénomènes de corps, et en cela, selon Boutillier, le caractère bizarre ou absurde du rire schizophrénique traduirait « cette intentionnalité première d’une certaine façon d’être au monde en jouissant de son propre corps ». À la suite de cette présentation, une discussion eut lieu en présence d’E. Minkowski et de H. Ey. Le premier rappelle que « chez les schizophrènes – en raison du monde autistique qui est le leur – le langage se trouve détourné de sa vraie destination, c’est-à-dire de la communication ». Il évoque le langage singulier des schizophrènes, les divers troubles du langage, et notamment le « parler dans le vide » schizophrénique, qui est une modalité de détourner le langage de sa destination. Le « parler dans le vide » ou le « rire immotivé » du psychotique sont donc à rapprocher dans le sens qu’ils sont tous deux des troubles du langage qui permettent en quelque sorte au sujet de détourner le langage de sa destination qui est d’être dans le lien, dans la communication (n’oublions pas qu’il y a commun dans communication). Quant à H. Ey, il considère que le rire immotivé du schizophrène se caractérise à la fois par sa « brutalité » (notamment du fait de sa « déconnexion discordante », de sa soudaineté), à la fois par son côté solitaire (« comme un rire à soi-même, un rire en miroir, un rire hallucinatoire »). La position de H. Ey est tranchée : « le Schizophrène ne rit que dans la mesure où il hallucine. Non point qu’il hallucine seulement les mots qui font rire ou des situations comiques, mais il hallucine cet Autre qui vient lui tenir compagnie et qui n’est encore que Lui-Même ; c’est dans cette relation narcissique que précisément jaillit l’inextinguibilité, l’imperméabilité d’une relation orgastique avec lui-même ». Dans les mots de H. Ey, on retiendra à la fois la dimension solitaire du rire psychotique, un rire qui ne fait pas communication, qui ne fait pas lien ; à la fois sa dimension « réelle », hors champ du symbolique, phénomène de jouissance non contrôlée, et proprement hallucinatoire pour H. Ey. Si l’entrée « rire », on l’a dit, est absente des manuels de psychiatrie – anciens ou récents –, on la trouve toutefois dans le Manuel alphabétique de psychiatrie, d’A. Porot [11], sous la plume de Y. Pélicier. Après avoir défini le rire (en tant qu’« expression somatique spontanée d’un état émotionnel ») et après avoir donné les éléments physiologiques du rire, l’auteur souligne que « la signification du rire chez les malades mentaux est controversée. S’agit-il d’un rire mécanique, automatique, ou d’un rire motivé ? ». Concernant plus particulièrement la schizophrénie, Y. Pélicier indique que « chez le schizophrène, on observe des accès de rire impulsif sans rapport avec le contenu idéo-affectif ou la situation, avec tendance à la stéréotypie […]. Mais certains rires correspondent à des représentations cocasses évoquées par le jeu d’associations perturbées ». Par ailleurs il indique également que généralement, le rire dans la schizophrénie « permet de fuir une réalité traumatisante ».

12 Arrivés à ce point, quelles sont les idées que nous retiendrons pour notre réflexion ?

  1. D’abord, le rire pathologique peut être le signe précurseur du délire, ou bien un effet de celui-ci (D.-P. Roy).
  2. Ensuite, la « parathymie » est fréquente dans la schizophrénie : gaîté, rires aux éclats à l’annonce de nouvelles tristes ou en réponse aux hallucinations du sujet (E. Bleuler).
  3. Dans le rire « moqueur », étouffé, ou dans les éclats de rire du dément précoce/schizophrène, E. Régis observe « quelque chose de forcé, d’artificiel ».
  4. Le rire psychotique, dans sa forme « immotivée », traduit selon les auteurs une rupture (« du contact vital avec la réalité », H. Boutillier), une interruption dans le discours (J. Séglas), une « déconnexion discordante » (H. Ey), un détournement du langage de sa « vraie » destination qui est d’être de communication (E. Minkowski). Autrement dit, le lien à l’autre est rompu, d’où le côté « solitaire » (H. Ey) du rire psychotique (schizophrénique).
  5. Ces phénomènes de « déconnexion », de décrochage, de rupture du lien à l’autre, ne vont pas sans phénomènes de « jouissance » (le rire psychotique comme « façon d’être au monde en jouissant de son propre corps » (H. Boutillier).

Approche psychanalytique : l’« éclat de rire » psychotique comme éclat de réel

Le rire immotivé : un bout de réel

14 Ces phénomènes de rupture, de déconnexion, de jouissance, vont intéresser tout particulièrement la psychanalyse, et plus spécialement nous le verrons, la psychanalyse d’orientation lacanienne. Un fait clinique est connu : le rire psychotique, dans son étrangeté, dans sa bizarrerie, dans sa soudaineté, produit généralement une gêne chez son interlocuteur, il le met mal à l’aise, peut provoquer si ce n’est la rupture du lien, du moins l’éloignement de l’autre. Comme si ce rire qui ne fait pas rire, qui n’est pas communicatif, avait ce pouvoir – ou cette fonction – de tenir l’autre à l’écart, à bonne distance. Il coupe en effet la communication de façon radicale, et à cet égard on pourrait avancer que le rire psychotique relève d’un phénomène de lalangue, pour reprendre le néologisme de Lacan. « Lalangue sert-elle d’abord au dialogue ? demandait Lacan. Rien n’est moins sûr […]. Lalangue sert à de toutes autres choses qu’à la communication » [12].

15 On l’a vu : des situations cocasses, ou bien le rire de l’autre, un mot, une hallucination, peuvent provoquer le rire du psychotique. Les jeux de mots, les allusions, les sous-entendus, par contre, ne le déclenchent pas, le champ du langage, du signifiant, y étant particulièrement perturbé. Le rire psychotique est généralement bref, explosif, étouffé, impulsif : ce sont, au sens propre, des « éclats » de rires, que nous pourrions traduire dans le champ des psychoses par des morceaux ou des « éclats de réel », donc hors champ du symbolique. Il survient subitement, sans raison apparente, dépourvu de sens, comme s’il s’agissait d’une décharge – libidinale – nécessaire d’un « trop-plein » intérieur. Ce « trop-plein » qui doit sortir, s’extérioriser [2] nous amène à ce que l’on a évoqué plus haut, à savoir les rires dits immotivés. Il peut être dit « immotivé » dans la mesure où lorsqu’on interroge le sujet – contrairement aux explications que peut donner le sujet névrosé sur son rire ou sur son « fou rire » – on constate que celui-ci ignore, ne peut dire ce qui fut le déclencheur du rire. Comme le souligne J.-C. Maleval au sujet du meurtre dit immotivé : « que l’acte soit immotivé n’exclut pas qu’il trouve sa cause dans la présence d’un objet […]. Le meurtre immotivé n’apparaît pas sans cause, mais cette cause il est impossible de la dire » [14]. On peut donc en cela dire que les phénomènes psychotiques « immotivés » – dont le rire – relèvent d’une forme de « passage à l’acte ». Le rire immotivé semble tenir une place médiane entre le mot et l’acte, comme s’il s’agissait d’un « presque mot » mais dont le mot ne peut se dire, et se transmue en acte (de rire). Le rire immotivé est une forme de passage à l’acte en tant que décharge verbale nécessaire (le son de la voix se fait entendre [3]), d’autre part il amène pour le sujet une forme de soulagement, de libération. Il y a un pouvoir libérateur dans ces rires dits immotivés. Pourquoi ? Si le passage à l’acte – on le sait depuis que Lacan a relu les travaux de P. Guiraud sur le meurtre immotivé – amène un apaisement, un soulagement chez le sujet, c’est parce que le sujet se trouvait encombré, alourdi du poids de l’objet petit (a), que le sujet psychotique « a dans sa poche », ce qui signifie que cet objet (a) n’est pas séparé du sujet, il ne lui manque pas. Autrement dit, c’est ici l’échec de la castration symbolique. Le sujet n’est pas divisé, il n’est pas manquant, et ce manque du manque est angoissant, fait poids, l’encombre.

Le rire psychotique : une tentative d’extraction de l’objet (a)

16 Le rire est un acte, certes, mais il faut distinguer : dans la névrose il incite à penser le « réel inconscient mis en acte », selon les termes de P.-L. Assoun [15]. Le rire du névrosé est en lien avec l’inconscient. C’est ce que disait Freud dans Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient : les patients (analysants) rient lorsqu’ils « sont assez prêts du matériel inconscient pour le saisir quand le médecin les y amène » [16]. Dans la psychose, il viendrait plutôt signer un réel hors champ de l’inconscient, une rupture du lien social, une rupture de la chaîne signifiante. Le rire, dans la psychose, se déploie comme manifestation de l’inconscient à ciel ouvert. Il peut aussi venir – un peu comme l’idée fixe qui « fixe » le sujet sur une idée pour ne pas dériver indéfiniment dans la langue – « figer la chaîne signifiante », selon l’expression de E. Bidaud [17]. Si « ça » doit sortir, comme on dit (de la même manière que le sujet de la manie qui ne peut retenir sa logorrhée), s’il y a cette « contrainte » – pour reprendre le terme de Kraepelin – c’est que « ça » doit trouver une issue afin de ne pas rester dans l’impasse. Le rire immotivé psychotique rejoindrait donc la série des nombreuses variétés de tentatives de soustraction de l’objet (a). Expulser, rejeter hors de soi, se séparer de l’encombrant, du « surplus », d’un « tropplein », dans la psychose, consiste bien à vouloir faire advenir la castration dans le réel, et nombreuses sont les manifestations de souffrances qui amènent certains sujets à tenter d’opérer cette castration dans le réel pour atteindre à une forme de séparation de ce trop-plein de jouissance. Il y a ici – dans l’« euphorie » maniaque ou dans le rire du psychotique – quelque chose d’illusoire dans les tentatives de délestage du poids de l’objet réel encombrant.

17 Dans sa soudaineté d’acte, le rire dit immotivé met généralement mal à l’aise, il vient surprendre ou angoisser l’autre, du fait de sa brusquerie et de son surgissement dans des situations a priori « inappropriées ». C’est en ce cas le plus souvent un véritable signe de discordance. Alors qu’un certain nombre de sujets psychotiques parviennent à mettre en mots, à organiser leurs hallucinations, leurs idées délirantes, en articulant les signifiants entre eux – c’est la définition du délire –, le rire psychotique, lui, survient chez des sujets qui ne parviennent pas à effectuer ce « travail délirant », et ne parviennent pas à dire. Mais la sonorisation du rire est une manière de se faire entendre, sans dire, et de manifester sa présence (c’est comme le « bruit du sujet qui ébruite sa présence », « s’ébruiter, c’est faire un dit avec du bruit », selon les belles formules de S. Rabinovitch [18]). Rire plutôt que dire, donc. Soulignons cependant que « rire plutôt que dire » n’est pas spécifique à la psychose. Comme le dit P.-L. Assoun : « le rire suspend la parole » [15]. Dans la psychose, le rire semble toutefois posséder un caractère particulier, au sens où il formerait comme un condensé de mots ou d’idées, mais comme un « rire-valise » plutôt que comme un « mot-valise ». Et à cet égard on peut faire l’hypothèse qu’il ressortit du vaste champ des troubles du langage, des « troubles dans l’ordre du langage », comme disait Lacan. D’ailleurs, on l’a dit, le rire psychotique ne fait pas communication, ne fait pas lien à l’autre, bien au contraire, de la même manière que le langage psychotique – schizophrénique plus spécialement – ne vise pas à faire communication, mais manifeste plutôt un phénomène de jouissance [4]. C’est du reste peut-être ce lien à l’autre – autrement dit la relation imaginaire, le rapport duel – qu’il faudrait questionner davantage concernant le rire. Dans le séminaire sur Les formations de l’inconscient [21], Lacan s’arrête un temps sur le rire, disant d’ailleurs que « la question du rire est loin d’être résolue ». Il critique au passage assez vigoureusement le livre de Bergson cité plus haut (Le rire) paru en 1900 : « rien n’est plus éloigné de devoir nous satisfaire que la théorie de Bergson du mécanique surgissant au milieu de la vie […]. Laissons de côté la théorie bergsonnienne après avoir fait simplement remarquer à quel point elle néglige les appréhensions les plus élémentaires du mécanisme du rire […] ». Les variétés du rire sont nombreuses, et Lacan en donne quelques-unes : « il y a la simple communication du rire, le rire du rire. Il y a le rire lié au fait qu’il ne faut pas rire. Le fou rire des enfants dans certaines conditions mérite aussi de retenir l’attention. Il y a aussi un rire de l’angoisse, et même celui de la menace imminente, le rire gêné de la victime qui se sent menacée soudain de quelque chose qui dépasse même les limites de son attente, le rire du désespoir. Il y a même le rire du deuil brusquement appris », etc. Bref, les variétés du rire sont légion, et nous devrions même dire en un sens : à chacun son rire. Quoi qu’il en soit, Lacan, après donc avoir critiqué Bergson, en vient à ce qu’il lui semble être l’essentiel : « le rire touche à tout ce qui est imitation, doublage, sosie, masque » (il n’y a qu’à penser aux clowns, ou à visionner les films de Chaplin, Buster Keaton, Laurel et Hardy, Louis de Funès, lire le théâtre de Molière, etc.). L’image, et plus précisément l’imaginaire, le rapport à l’autre, est au centre de la question du rire : « il y a un rapport très intense, très serré, entre les phénomènes du rire et la fonction chez l’homme de l’imaginaire ». On ne dira rien ici du « stade du miroir », si ce n’est que le sujet qui n’en passe pas par ce « stade » – ou par cette phase – ne pourra manifester de « rire partagé », de rire socialisé et socialisant en tant que tel. Il restera hors dialectique, hors lien social. Toute relation à l’autre, toute relation imaginaire, est empreinte de désir, ou d’hostilité, de tensions : « l’image, dit Lacan – toujours dans ce séminaire – a comme telle un caractère captivant […]. S’y ajoute chez l’homme un accent supplémentaire qui tient au fait que l’image de l’autre est pour lui profondément liée à cette tension dont je parlais tout à l’heure, et qui est toujours évoquée par l’objet auquel il est porté attention, conduisant à le mettre à une certaine distance, connotée de désir ou d’hostilité [5] […]. C’est dans ce champ que le phénomène du rire est à situer. C’est là que se produisent ces chutes de tension auxquelles les auteurs attribuent le déclenchement instantané du rire ».

Le rire psychotique : le corps et l’affect

18 Si le rire psychotique dans sa version « immotivée » touche au réel dans le sens où il vient faire effraction, sans possibilité aucune de dire, pour le sujet, ce qui le fait rire, alors il convient de l’envisager comme un phénomène élémentaire, comme un morceau de réel dont l’irruption, le surgissement, a pour conséquence que le langage y est détourné de sa fonction de communication : en tant que phénomène de discontinuité, il vient arrêter, couper l’échange, le lien, le dialogue, il vient dire en quelque sorte son opposition, son négativisme : le schizophrène « se sert, écrit F. Perrier, des pivots sonores qu’il a singularisés pour faire la pirouette, nous tourner le dos, et couper le pont de la communication » [22]. Et pour H. Ey, dans la schizophrénie « le langage est détourné de sa fonction primordiale […]. La conversation est singulière par le fait qu’elle n’est pas destinée à établir un contact entre le malade et son interlocuteur » [23]. Le rire psychotique ne fait pas rire, ce n’est pas un « rire partagé », selon l’expression de V. Kapsambelis. C’est lorsque le rire est partagé qu’il y a « manifestation d’humour, c’est-à-dire une activité qui acquiert un sens social » [24]. Dans le rire psychotique, les dimensions du sens et du social sont mises à mal, voire annihilées (le rire perd sa « signification sociale », comme disait G. Dumas). Par ailleurs, le rire est une affaire de corps. Le corps, pour tout sujet, est mobilisé dans le rire. Le rire, comme le dit P.-L. Assoun, est d’abord « un fait physiologique », il est d’abord un « effet de corps » [15]. Dans le cas du rire immotivé du sujet psychotique, la jouissance propre au phénomène semble se localiser dans cet entre-deux, dans cette interface entre mots et corps, et l’expulsion du rire, on l’a dit, viendrait signer cette tentative d’extraction de l’objet (a), de cet « en-trop » dont il faut se débarrasser. Le rire, en ce sens, tente d’opérer une « chute », la chute de l’objet (a), impossible, d’où le caractère stéréotypé et réitéré, incoercible, et inextinguible. Pour conclure rapidement sur cette question du corps, il convient de ne pas oublier que le rire est un affect (comme la joie, la tristesse, la honte, la mauvaise humeur, la culpabilité, l’angoisse, etc.), et que l’affect mobilise le corps. C’est le corps qui est affecté : pleurs, rires, etc. Mais ce n’est pas suffisant de dire cela. Dans le fond, explique J.-A. Miller, « le registre de l’affect doit être traité comme relevant du sujet et du signifiant : l’affect veut dire que le sujet est affecté dans ses rapports à l’Autre […]. Sans doute s’agit-il du corps dans l’affect, mais plus exactement des effets du langage sur le corps » (effets de « découpage, de dévitalisation, de vidage de la jouissance ») [25]. L’autre, le signifiant, le langage, affecte le corps. C’est bien là que nous pourrions nous demander : le sujet psychotique est-il réellement « affecté » lorsque par exemple il ne réagit pas à la douleur physique d’un coup reçu, ou lorsqu’il n’exprime ni tristesse ni joie à l’annonce de telle nouvelle… N’y a-t-il pas là alors plutôt dés-affection ?

Conclusion : le rire, la voix et l’inconscient

19 Faut-il préciser que concernant le rire psychotique – si l’on fait l’hypothèse d’une « tentative » d’extraction de l’objet (a) - cette tentative se fait par la voie de la voix ? Le rire, en effet, est bien une « façon de donner de la voix » [15]. L’objet pulsionnel « voix » [6] est donc ici en jeu. La voix, comme le regard, dans la psychose, « se manifestent sous une forme séparée, avec un caractère évident d’extériorité par rapport au sujet » [26]. Le corps et la voix – en tant qu’objet pulsionnel – sont donc convoqués dans le rire. Mais la voix appelle une troisième dimension : l’inconscient. En effet, Lacan, après avoir évoqué dans son séminaire sur L’angoisse « les voix égarées de la psychose », après avoir formulé qu’« une voix ne s’assimile pas mais s’incorpore » [27], il va dans « L’Étourdit » (1972) souligner que c’est de l’inconscient que le corps prend voix [28]. À partir de ces trois dimensions que sont le corps, l’inconscient et la voix, L. Izcovitch en déduit « la nécessaire conjonction de ces trois dimensions » [29]. Or, si « une voix s’incorpore, s’enracine, prend corps dans l’inconscient » chez le sujet névrosé, on peut en déduire également que dans la psychose – l’inconscient étant « à ciel ouvert » – la voix ne peut s’incorporer, d’où l’échec de la conjonction de ces trois dimensions (corps/inconscient/voix). Comme le disait Lacan dans le séminaire sur Les psychoses : « l’inconscient est là, présent dans la psychose […], mais ça ne fonctionne pas » [30]. Ces dimensions sont désunies, dénouées, et le rire psychotique se présente alors comme non incarné, comme un bout de réel dénoué de l’imaginaire (corps) et du symbolique (langage), comme le signe d’une discordance structurale. Autant dire que le rire est à prendre au sérieux.

Liens d’intérêt
l’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.

Références

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Mots-clés éditeurs : psychanalyse, psychiatrie, psychose, revue de la littérature, rire, rires immotivés

Date de mise en ligne : 01/07/2022

https://doi.org/10.1684/ipe.2022.2426