Invitation à la Lecture
Pages 71 à 72
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/lae.032.0071
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La médecine sans le corps, Une nouvelle réflexion éthique, Didier Sicard, Plon, Paris, 2002, 280 p., 19 €
1e professeur Didier Sicard est chef d’un service de médecine interne dans un hôpital parisien. Il préside, depuis mars 1999, le Comité consultatif national d’éthique. Dans ses propos, l’éthique n’est pas une simple toile de fond mais une référence personnelle de chaque instant.
2Sous un titre provocateur, l’auteur décrit la médecine contemporaine dans sa réalité quotidienne, confrontée aux progrès scientifiques déjà acquis et aux espoirs que ceux-ci font naître. Il exprime comment le « discours médical » sur « les acquis incontestés du progrès médical » est reçu par chacun de nous, malades ou bien portants. S’il peut y avoir parfaite réception de ce discours, surgissent cependant bien des incompréhensions, des déformations, des déductions erronées ou excessives, qu’il est difficile ou impossible de corriger. De nombreux exemples – aucun domaine n’est épargné – « dénoncent les dérives de la médicalisation de la société » et celles de sa « marchandisation ». Il s’agit bien d’un plaidoyer pour l’homme, tiraillé entre le « meilleur » et le « pire » d’un message scientifique, écartelé entre des intermédiaires divers, motivés parfois par leurs seuls appétits, eux-mêmes confortés par la naïveté ou l’incompétence et l ’anxiété de ceux qui reçoivent ce message.
3Contre la médicalisation à outrance de chaque étape de la vie, l’auteur construit un réquisitoire impitoyable. Il dénonce un médecin souvent empêtré dans ses techniques, bridé par l’Evidence Based Medicine. Il peint un patient assoiffé d’espérances souvent vaines, ligoté aussi par des formules, des chiffres ou par des séries d’examens mal maîtrisés, sans préoccupation du coût. Il s’élève contre une évolution qui fait de chaque homme « en bonne santé apparente » la vraie cible de la médecine, pour le plus grand profit du « marché ».
4Pour caricaturales que puissent paraître parfois les descriptions de Didier Sicard, elles obligent le lecteur à réfléchir et à s’interroger sur une telle évolution.
5L’enseignement de la médecine n’a pas pris en compte cette approche nouvelle du patient dont il faut savoir écouter la parole pour pouvoir décrypter la plainte. Celle-ci s’exprime désormais comme un diagnostic déjà acquis, formulé par l’intéressé, ou sous la forme d’une demande d’examens, et non plus à travers la simple description d’un symptôme ou d ’un mal-être. La formation d’un médecin… « Ne devrait être qu’une pédagogie de la capacité permanente à apprendre, rythmée par les exemples et non fondée sur le tour exhaustif de la question. » Il en est de même de l’éducation à la santé, trop négligée, et qui devrait pouvoir bénéficier de « concepts simples ».
6Pour Didier Sicard, l’art aussi devrait entrer dans la médecine. Ce souhait correspond certes à une préoccupation d’esthète, mais il vise d’abord à enrichir la démarche médicale : « Déchiffrer la complexité, voir chaque œuvre comme unique, s’arrêter à un détail sans rompre l’unité du regard procèdent de la même exigence que l’approche diagnostique. »
7Enfin, des pages sur la bioéthique contemporaine nous invitent à une interrogation permanente. Est-il possible, devant les questions que la science médicale soumet à la bioéthique, « bras séculier de l’éthique », de « larguer nos amarres spirituelles et scientifiques » ? Didier Sicard pose la question.
8Roger Ducarre