Article de revue

L'innovation médicale au service de la personne ?

Pages 43 à 45

Citer cet article


  • Richard, M.-S.
(2004). L'innovation médicale au service de la personne ? Laennec, Tome 52(2), 43-45. https://doi.org/10.3917/lae.042.0043.

  • Richard, Marie-Sylvie.
« L'innovation médicale au service de la personne ? ». Laennec, 2004/2 Tome 52, 2004. p.43-45. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-laennec-2004-2-page-43?lang=fr.

  • RICHARD, Marie-Sylvie,
2004. L'innovation médicale au service de la personne ? Laennec, 2004/2 Tome 52, p.43-45. DOI : 10.3917/lae.042.0043. URL : https://stm.cairn.info/revue-laennec-2004-2-page-43?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lae.042.0043


1En guise de conclusion des actes de ce colloque, je soulignerai quelques points pour inviter à poursuivre la réflexion.

2Les innovations médicales suscitent le plus souvent notre admiration avant que nous en découvrions les éventuels excès. Quant aux progrès techniques, nous en profitons tous, qu’ils concernent les conditions matérielles de travail ou d’hospitalisation – Jean-Noël Fiessinger en a donné une illustration – ou les moyens thérapeutiques.

3L’informatique, par exemple, apparaît comme un outil extraordinaire : son extrême précision facilite la réalisation d’explorations complémentaires et la mise en œuvre d’interventions chirurgicales délicates, comme l’a montré François Haab. Elle permet une communication plus fiable entre les soignants et stimule la formalisation de nos pratiques. En matière de prescriptions également, elle offre une sécurité accrue. Certes, l’ordinateur peut venir perturber la relation avec le patient quand l’attention du soignant s’attarde sur l’écran ; mais il est parfois imposé par le malade lui-même, qui peut ainsi sortir de son enfermement et communiquer comme tout un chacun : « L’ordinateur, écrivait une malade tétraplégique, est devenu le compagnon indispensable de tous les instants. »

4Ce colloque n’avait pas pour objectif d’intenter le procès de la haute technicité médicale mais bien de nous interroger, comme l’a proposé Patrick Verspieren, sur la place que celle-ci laisse au malade, à l’écoute de sa parole, à l’expression de ce qu’il ressent. Comment éviter que la technicité fasse « écran » à la relation humaine, si essentielle en médecine ?

5Les innovations incessantes sont le fruit de l’intelligence humaine et des moyens octroyés par la société en fonction de ses attentes ; mais ne répondent-elles pas également à un désir de maîtrise et de toute-puissance jamais assouvi ? À qui l’innovation médicale bénéfice-t-elle ? Au détriment de qui s’effectue son développement ?

6Les moyens d’investigation dont disposent aujourd’hui les médecins semblent reléguer à la dernière place l’examen clinique et le colloque avec le malade. Paradoxe du « corps oublié » évoqué par chacun des intervenants ! Des médecins soignent l’organisme sans examiner le corps et sans prendre le temps d’écouter le patient. De leur côté, des malades s’approprient le langage médical jusqu’à ne plus parler d’eux-mêmes qu’en termes de résultats biologiques ou radiologiques, sans rien dire de leur corps ni de leur ressenti. Ne devient-il pas urgent de rappeler aux futurs médecins, lors de leur formation, que le malade ne peut être réduit aux chiffres et aux images que nous offrent les explorations techniques ? Ne faut-il pas impérativement réhabiliter l’examen clinique ? L’introduction des sciences humaines dans le cursus des études est un progrès appréciable ; mais qui donnera aux étudiants le goût de la relation avec le malade et ses proches, qui les y formera ? Un enseignement théorique ne suffit pas. Une telle relation suppose un constant décodage de la parole et la recherche permanente d’un ajustement réciproque ; cela nécessite un véritable apprentissage qui devrait s’effectuer durant les stages.

7Il n’est pas facile de comprendre les propos paradoxaux des malades. Nicole Pélicier a montré comment certains d’entre eux, en maniant le paradoxe, tentaient de « retourner au sort commun » des bien-portants, s’efforçaient d’être comme les autres, malgré la maladie grave, « de forcer le destin ». Dans les situations lourdes, difficiles, le paradoxe circule volontiers et chacun y trouve son compte. Comment instaurer une relation qui permette de décrypter ensemble l’essentiel du message exprimé, pour y puiser la force d’assumer la situation ?

8La relation médecin-malade, ou plus largement soignant-malade, repose sur la rencontre de deux sujets en position très asymétrique : l’un traversant l’épreuve de la maladie, confronté à la vulnérabilité et la finitude, l’autre investi d’un supposé savoir et d’un réel pouvoir, du fait des moyens dont il dispose. En faisant appel aux compétences du médecin ou de tout autre soignant, le malade n’attend-il pas également d’être pris en compte dans l’unité de son être, dans sa singularité ? Derrière ce corps tout à la fois envahissant et occulté, le sujet en souffrance défaille et s’éclipse. C’est le message de Françoise Le Corre.

9Du cœur de sa vulnérabilité, le malade nous convoque à faire chemin avec lui dans son épreuve. Pourrons-nous l’entendre et lui répondre ? Oui, si nous veillons à associer aux innovations médicales un surcroît d’attention à la qualité de la relation d’accompagnement, sous-tendue par une réflexion philosophique et psychologique. Puissent les innovations médicales rester au service de la personne et ne pas la déshumaniser. « Traite toujours l’humanité, en ta personne et en celle de l’autre, jamais simplement comme un moyen mais toujours comme une fin. » Cet impératif kantien ne demeure-t-il pas aujourd’hui encore très pertinent ?


Date de mise en ligne : 01/01/2012

https://doi.org/10.3917/lae.042.0043