Confusions et débats autour de la « mort encéphalique »
Pages 8 à 20
Citer cet article
- VERSPIEREN, Patrick,
- Verspieren, Patrick.
- Verspieren, P.
https://doi.org/10.3917/lae.104.0008
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- Verspieren, P.
- Verspieren, Patrick.
- VERSPIEREN, Patrick,
https://doi.org/10.3917/lae.104.0008
Notes
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[1]
Controversies in the Determination of Death. A White Paper of the President’s Council on Bioethics, Washington, DC, Dec 2008. www.bioethics.gov
-
[2]
Pellegrino ED “Personal Statement”, in : Controversies in the Determination of Death, Op.cit.
-
[3]
Pinsart MG Jonas et la liberté. Dimensions théologiques, ontologiques, éthiques et politiques, Vrin, Paris, 2002 ; p 269.
-
[4]
Hentz JG « La mort : quelle mort ? Controverses autour du concept de mort cérébrale en Allemagne », in : Collange JF (sous la dir. de) Éthique et transplantation d’organes, Ellipses, Paris, 2000 ; p 149-163. Passage cité p 152.
-
[5]
Jonas H“Against the Stream”, cité par E Pellegrino dans sa note de dissidence, “Personal Statement”.
-
[6]
Miller FG, Truog RD “The Incoherence of Determining Death by Neurological Criteria: A Commentary on Controversies in the Determination of Death, A White Paper by the President’s Council on Bioethics”, Kennedy Institute of Ethics Journal, June 2009; 19(2): 185-193.
-
[7]
Hentz JG Op. cit. : 149-163.
-
[8]
Hennette-Vauchez S, Nowenstein G « Dire la mort et faire mourir. Tensions autour de la mort encéphalique et la fin de vie en France », Sociétés contemporaines, 2009 ; 75 : 37-58. Passage cité p 38.
-
[9]
Ibidem : 43.
-
[10]
Ibid., note 13 : 43.
-
[11]
A Definition of Irreversible Coma: Report of the Ad Hoc Committee of the Harvard Medical School to Examine the Definition of Brain Death, Journal of the American Medical Association (JAMA), 1968; 205: 337-340.
-
[12]
A Definition of Irreversible Coma, Déclaration citée, premier alinéa.
-
[13]
Mollaret P, Goulon M « Le coma dépassé », Revue Neurologique, 1959 ; 101(1) : 3-15.
-
[14]
Hentz JG Op. cit. : p 153.
-
[15]
Cf. Hentz JG Ibidem.
-
[16]
Jonas H Technik, Medizin und Ethik, 1985, cité par Hentz JG Op. cit. : 153.
-
[17]
Cf. Bernat JL, Culver CM, Gert B “On the definition and Criterion of Death”, Annals of Internal Medicine, 1981; 94: 389-394.
-
[18]
President’s Commission for he Study of Ethical Problems in Medicine and Biomedical and Behavioural Research, Defining Death. Medical, Legal and Ethical Issues in the Determination of Death, U.S. Government Printing Office, Washington, D.C., 1981.
-
[19]
Cf. Bernat JL “A Defence of the Whole-Brain Concept of Death”, Hastings Center Report, 1998; 28(2): 14-23. Passage cité p 15.
-
[20]
Cf. Hentz JG, Op. cit., p 151-152.
-
[21]
Field DR, Gates EA, Creasy RK et al. “Maternal Brain Death During Pregnancy. Medical and Ethical Issues”, JAMA, 1988; 260(6): 816-822.
-
[22]
Miller FG, Truog RD Op. cit. : 188.
-
[23]
Pellegrino E Op. cit.
-
[24]
C’est aussi la position d’un groupe de neurologues et de personnalités catholiques dans une déclaration publiée en 2008 par l’Académie pontificale des Sciences : Pontificia Academia Scientiarum,“Why the Concept of Brain Death is Valid as a Definition of Death, Statement by Neurologists and Others and Responses to Objections”, Vatican City, 2008. www.vatican.va
-
[25]
Cf. Bernat JL “A Defence of the Whole-Brain Concept of Death”, Op. cit. : 15-17.
-
[26]
Cf. President’s Commission for the Study of Ethical Problems in Medicine and Biomedical and Behavioural Research, Op. cit. : 73.
-
[27]
Cf. Bernat JL “A Defence of the Whole-Brain Concept of Death”, Op.cit. : 18-20.
-
[28]
Ibidem : 17.
-
[29]
Transplantations d’organes, Déclaration de la Conférence des évêques allemands et du Conseil de l’Église évangélique d’Allemagne, 1990. Montréal, Éditions Paulines, 1993, pour la traduction française.
-
[30]
La distinction et la nécessaire corrélation entre définition (ou conception) de la mort, critère et signes à recueillir était déjà proposée en 1981 par J. Bernat, C. Culver et B. Gert, et en langue française en 1993 par P. Verspieren : « Critères de la mort », in : Hottois G, Parizeau MH (sous la dir. de), Les mots de la Bioéthique. Un vocabulaire encyclopédique, Bruxelles, De Boeck-université, 1993 ; 104-109.
-
[31]
Cf. Décret n°2005-949 du 2 août 2005, Code de la santé publique, art. R.1232-1 et R.1232-2.
-
[32]
Cf. Décret n°2005-949 du 2 août 2005, Code de la santé publique, art. R.1232-2.
1Comme l’a bien montré le colloque dont rend compte ce numéro de la revue Laennec, la mort d’une personne dont la circulation sanguine est maintenue, grâce notamment à une ventilation artificielle, peut être constatée selon des modalités précises. La validité de ce constat est cependant contestée, aux États-Unis et en Allemagne tout particulièrement. Le propos de cet article est d’étudier certaines de ces contestations, d’en rechercher l’origine, de mettre l’accent sur de graves erreurs de vocabulaire, de tenter de mettre de la clarté là où c’est nécessaire. Nous espérons que cela permettra de lever des soupçons concernant la validité du « critère neurologique » de la mort, qui consiste dans le diagnostic d’état de « mort encéphalique », critère désormais accepté dans la plupart des pays.
2Il est important de se livrer à un tel travail, pour ne pas laisser les objections faire leur chemin souterrainement et éclater un jour à la surface à l’occasion d’un fait divers qui troublerait l’opinion publique. Il ne faut pas oublier que la pratique des prélèvements d’organes a été compromise en France pendant quatre ans dans les années 90, à la suite des protestations indignées d’une famille ayant découvert que les médecins avaient dissimulé qu’outre certains organes, ils avaient prélevé les cornées d’un jeune homme en état de mort encéphalique. Il suffit de « surfer » sur Internet pour y découvrir une floraison de prises de position individuelles témoignant d’une profonde méfiance. Mieux vaut écouter les questions posées, analyser les raisons des remises en cause, et en évaluer la pertinence. Cela aidera d’ailleurs à comprendre les réticences des familles, et à mieux percevoir l’impérieuse obligation pour les professionnels d’observer strictement les règles reconnues dans leur pays.
De multiples contestations du critère neurologique de la mort
3En décembre 2008 paraissait aux États-Unis un rapport du Comité présidentiel sur la bioéthique [1]. Le Comité faisait état de multiples objections au critère neurologique de la mort, tentait d’y répondre, et finalement optait, à la majorité de ses membres, pour que soit maintenu, comme critère de la mort d’une personne ventilée artificiellement, le diagnostic de « mort encéphalique » (en anglais Brain Death ou, plus précisément, Whole Brain Death et, plus récemment, Total Brain Failure).
4Mais le président du Comité, le Professeur Edmund Pellegrino, tout en publiant le rapport, y exprimait dans une note de dissidence de sérieuses réserves personnelles [2]. Or, c’est une personnalité hautement reconnue aux États-Unis pour ses travaux et publications sur les questions philosophiques et éthiques posées par la médecine moderne. « En fin de compte, écrivait-il, le défi éthique central pour tout protocole de transplantation est de [permettre] le don de la vie à un être humain sans prendre la vie d’un autre être humain. […] Jusqu’à ce que les incertitudes et l’imprécision du spectre vie-mort si clairement reconnues par Hans Jonas aient été écartées, l’avis moral de celui-ci doit être notre guide pour tous les protocoles de transplantation. »
5Pour le philosophe Hans Jonas, la mort est un processus que l’on se doit de respecter jusqu’à son terme. Il faut donc laisser « s’écouler suffisamment de temps pour constater l’absence définitive de tous signes de vie avant d’entreprendre le prélèvement d’organes » [3]. Parmi ces signes de vie, Jonas compte la circulation sanguine et la respiration, spontanée ou non, mais aussi le maintien de fonctions métaboliques au bénéfice de l’ensemble de l’organisme. « La mort encéphalique n’est pas la mort de l’individu, mais un état frontière incertain, intermédiaire entre la vie et la mort. » [4] Partageant cette conception de la vie et de la mort, E. Pellegrino parvient à la même conclusion que Jonas. « En cette situation qui laisse subsister ignorance et doute, la seule ligne de conduite à adopter est de pencher résolument du côté de l’éventualité d’une vie. » [5]
6Bien d’autres auteurs adoptent des positions analogues. Citons seulement : un article de la revue du Kennedy Institute, un des deux principaux centres de bioéthique américains, affirmant l’incohérence du fait de déterminer la mort par un critère neurologique [6] ; un texte rendant compte des controverses qui se sont développées en Allemagne autour du concept de mort cérébrale [7] et, en France, les propos d’une juriste professeur de droit public et d’une sociologue accusant les médecins d’avoir joué sur le brouillage, dû aux progrès de la réanimation, des frontières entre vie et trépas pour inventer « une nouvelle mort : la mort encéphalique » [8] et se donner ainsi la possibilité « de prélever et greffer des organes sous la protection de la science et de la loi » [9].
Une décision intéressée ?
7Ce soupçon, couramment exprimé, porte sur les raisons pour lesquelles les médecins et les pouvoirs publics en sont venus à reconnaître une nouvelle modalité de constat de la mort. Cette décision n’était-elle pas intéressée ? N’a-t-elle pas été prise pour permettre le développement de la transplantation d’organes, voire, comme le laisse entendre l’article ci-dessus, pour masquer le fait qu’on prélèverait des organes sur des personnes encore en vie ?
8Certains faits alimentent de telles suspicions. En France, le 24 avril 1968, paraissait la circulaire n°67 du ministère des Affaires sociales, couramment appelée « Circulaire Jeanneney », précisant les modalités de constat du décès d’un sujet soumis à une réanimation prolongée. Or, trois jours plus tard, était réalisé en France le premier prélèvement d’un cœur sur un sujet dont le décès était affirmé sur de telles bases [10]. Comment interpréter cela ? Le chirurgien, qui deviendra le grand spécialiste français des greffes de cœur, a-t-il patiemment attendu qu’un tel prélèvement soit dûment autorisé ? Ou des pressions ont-elles été exercées pour que, tout étant prêt pour la greffe, paraisse enfin le texte rendant cette transplantation légale ?
9Aux États-Unis, c’est aussi en 1968 que paraît le rapport d’un groupe de travail, le Comité ad hoc de la Faculté de médecine de Harvard. Dans ce texte, qui deviendra une référence mondialement reconnue [11], l’état du sujet qui va être déclaré mort est dénommé « coma irréversible ». Ce vocabulaire entraînera bien des confusions, sur lesquelles il faudra revenir. Mais les intentions sous-jacentes à cette prise de position sont exprimées sans ambages. « Notre premier objectif est de définir le coma irréversible comme un nouveau critère de la mort. Il y a deux raisons pour lesquelles existe le besoin d’une définition. » La première est de justifier l’arrêt de la réanimation de patients dont le cerveau aurait été irréversiblement endommagé. Mais il y a une seconde raison. « Des critères obsolètes de définition de la mort peuvent engendrer des controverses dans la pratique d’obtention d’organes pour la transplantation. » [12] Le but n’est-il donc pas de permettre de prélever des organes dans de bonnes conditions médicales « sous la protection de la science et de la loi », comme il était insinué plus haut ?
Un vocabulaire inadéquat
10Le rapport du Comité ad hoc de Harvard acquit une autorité internationale. Mais il nourrit aussi beaucoup de confusions, du fait du vocabulaire employé.
11En 1959, les Français P. Mollaret et M. Goulon n’avaient pas totalement tort en employant l’expression « coma dépassé » [13]. Ils voulaient seulement décrire un état surprenant, qu’ils jugeaient au-delà du coma, sans prendre position sur la vie ou la mort des sujets. Ils faisaient néanmoins une faute de sémantique, car par « coma dépassé » bien des gens entendaient une forme particulière de coma. Cela devint la source de bien des incompréhensions et contradictions à partir du moment où on en vint à employer cette expression pour qualifier l’état d’une personne qu’on jugeait décédée.
12L’expression « coma irréversible » employée par le Comité ad hoc de Harvard est encore plus contestable. En rigueur de termes, elle désigne une forme de coma. Cela a sans doute joué un rôle important dans le fait que beaucoup d’américains, infirmières et médecins inclus, sont convaincus que l’état décrit dans la déclaration de Harvard correspond à une évolution irréversible vers la mort, mais pas nécessairement à la mort elle-même.
13Très vite, en France, on en vint à des expressions apparemment plus claires du point de vue médical, « mort cérébrale» ou, pour éviter de faire penser à la seule destruction des hémisphères cérébraux, « mort encéphalique ». Or, ces expressions étaient philosophiquement malencontreuses.
14« Mort cérébrale » ou « mort encéphalique » peuvent en effet susciter deux représentations : la mort d’un organe, aussi important soit-il, (en l’occurrence il s’agit du cerveau) en opposition à la mort de l’être jusqu’alors vivant, et la possibilité de deux types de mort, une mort qui serait « cérébrale» et qui ne pourrait être diagnostiquée que par des médecins spécialisés, et la forme de mort la plus courante, qu’on reconnaîtrait à l’arrêt de la respiration et de la circulation sanguine et à leurs conséquences assez rapidement perceptibles par tous. Or c’est précisément à ces deux représentations que s’opposera le plus vivement Hans Jonas.
Qu’en est-il du corps ?
15Plusieurs allusions ont déjà été faites à ce philosophe. Allemand d’origine, pour fuir le régime nazi Hans Jonas s’expatria en Palestine, puis en Amérique du Nord où il se fit connaître par ses travaux en philosophie de la biologie. En France, il est connu spécialement pour son livre « Le principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique », où il met en garde contre les répercussions des innovations technologiques sur l’environnement naturel et sur la vie elle-même, et où il prône la responsabilité de chaque génération envers les générations qui la suivront.
16Dans le concept de mort cérébrale, Jonas voit « un étrange retour du vieux dualisme corps-esprit » [14]. Selon ce dualisme, la vraie personne humaine siège dans le cerveau, et le reste du corps n’est qu’un ensemble d’organes résiduels au service du cerveau [15]. Or, Jonas a toujours combattu de tels dualismes et voulu développer une philosophie qui rende toute sa place à l’organique et qui montre que c’est en cette réalité que s’enracine l’esprit lui-même. Il s’oppose donc à tout oubli ou négation du corps.
17« Nier au corps extra-cérébral sa participation déterminante à l’identité de la personne est une ineptie. Mon corps est de façon aussi unique le corps de mon cerveau et celui de personne d’autre (cf. mes empreintes digitales). Si ce n’était pas le cas, comment un homme pourrait-il aimer une femme et pas seulement son cerveau ? » [16] Jonas demande donc que le corps soit respecté et qu’il ne soit pas traité en objet tant qu’il y a respiration, que le cœur bat, et même tant que demeurent les échanges cellulaires ou, au moins, tant que ne sont pas apparus les signes classiques de la mort.
18On peut savoir gré à Jonas d’avoir rappelé avec autant de force que l’homme n’est pas que pensée ou volonté, qu’il est aussi, et d’abord, corps, et que la mort est un phénomène biologique. Comme l’a développé de multiples fois le neurologue James Bernat [17], dont la réflexion a fortement influencé la rédaction du premier rapport officiel américain sur la détermination de la mort [18] et, de ce fait, la législation des États-Unis, la mort est un événement naturel qui atteint tout être vivant, du moins tous les animaux, et chaque fois c’est un organisme qui cesse d’exister comme tel, que ce soit l’organisme d’un être humain, d’un chimpanzé ou d’un bouledogue [19]. Pour Jonas comme pour Bernat, la mort est la cessation de l’existence d’un organisme comme un tout unifié. Mais demeure la question : qu’est-ce qu’un organisme qui fonctionne comme un tout ?
Mort encéphalique et poursuite de la grossesse
19La question précédente a été relancée avec vigueur à la découverte qu’il est parfois possible de maintenir des semaines entières des corps en état de mort encéphalique, et que, s’il s’agit de femmes enceintes, cela peut permettre à des fœtus de se développer dans le corps de leur mère. Hans Jonas a été lui-même très impressionné par le maintien d’une grossesse pendant cinq semaines chez une jeune femme diagnostiquée comme étant en état de mort encéphalique. Cela se passait en 1992. L’année précédente, une grossesse avait été maintenue dans de telles conditions pendant dix semaines [20]. D’autres cas ont été décrits de manière précise du point de vue médical. Par exemple, en 1988, la revue de l’Association Médicale Américaine rendait compte des efforts déployés en 1983 pour maintenir une grossesse pendant neuf semaines chez une femme en état de mort encéphalique, et permettre ainsi à un enfant de naître avec un poids d’environ 1500 g [21]. Examiné à l’âge de 18 mois, l’enfant se portait bien et se développait normalement. Les auteurs de l’article pensent que le résultat obtenu justifiait rétrospectivement le fait de s’être lancé dans une telle aventure, mais ils se gardent d’en faire une règle générale et montrent la complexité des contrôles et interventions à mettre en œuvre et la difficulté d’obtenir le maintien de conditions propices au développement de l’enfant.
20En 1968, ce qui était dénommé « coma irréversible » était censé ne pouvoir être maintenu que brièvement, quelques heures, quelques jours au maximum. Un tel présupposé s’est révélé manifestement erroné, ce qui a contribué à jeter un doute sur le bien-fondé du concept de mort cérébrale. Les auteurs de l’article du JAMA cité ci-dessus en viennent même à la conclusion qu’il faudrait distinguer « mort cérébrale » et « mort somatique », ce qui n’a guère de sens et témoigne en tout cas du dualisme combattu avec raison par Hans Jonas. D’autres auteurs en concluent à l’incohérence du concept de mort encéphalique. « Comment la gestation d’un fœtus serait-elle possible dans un cadavre ? Il est difficile d’échapper à la conclusion que si la mort constitue la cessation du fonctionnement vital de l’organisme, alors les patients chez qui on diagnostique une totale défaillance du cerveau ne sont pas morts. » [22]
Autres difficultés
21D’autres éléments ont joué, dans la diffusion des contestations du critère neurologique de la mort.
22D’abord le fait que, pour l’entourage, l’affirmation du décès d’une personne en état de mort encéphalique est contre-intuitive, qu’elle va contre l’évidence des sens. Le corps reste chaud, n’a aucunement la rigidité cadavérique, la poitrine se soulève régulièrement grâce à l’assistance respiratoire, la personne paraît dormir, ou être comateuse, elle ne présente en tout cas pas les signes classiques de la mort. Le médecin s’appuie sur un savoir et sur le recueil de signes auxquels la médecine et la société attachent une signification particulière, le proche parent ne peut que faire confiance à l’homme de l’art… ou lui refuser cette confiance.
23Autre difficulté surprenante pour celui qui en prend conscience : il n’existe pas vraiment de définition de la mort, pas plus que de la vie ! « Idéalement, écrit E. Pellegrino, une pleine définition relierait aussi étroitement que possible le concept de vie (ou celui de mort) avec ses manifestations cliniques. […] Mais chacune se définit en termes d’absence de l’autre. » [23]
Définition, critère et signes
24S’il n’y a pas de véritable définition de la vie et de la mort, on peut cependant développer une réflexion d’ordre philosophique sur la personne humaine, son existence, et plus généralement le vivant, de manière à préciser les conditions nécessaires à l’existence, non pas de tout vivant, mais du moins des animaux dits supérieurs et, par inférence, à pouvoir affirmer la mort en cas d’absence de ces mêmes conditions.
La vie suppose l ’existence d ’un organisme fonctionnant comme un tout unifié
25Si opposés qu’ils soient dans leurs réflexions, des auteurs tels que Jonas et Bernat s’accordent pour dire que la vie d’un animal supérieur suppose l’existence et le fonctionnement d’un organisme fonctionnant comme un tout [24]. Si cet organisme a été mutilé, il n’est plus « entier », mais est-il encore « un tout » unifié ? Cela exige que les parties composant l’organisme ne soient pas juxtaposées, mais soient au contraire intégrées dans un ensemble suffisamment unifié où elles entrent d’elles-mêmes en interaction les unes avec les autres. Dans une telle perspective, la mort se produit quand l’organisme cesse irréversiblement d’être ce tout unifié. La question centrale porte donc bien sur l’ensemble de l’organisme, et non pas sur un organe distingué du reste du corps. Il n’y a mort que du tout, et non pas d’une partie du corps. Il faudrait donc éviter d’employer l’expression de « mort cérébrale » ou « encéphalique », de même que celle de « mort cardiaque », pour n’employer le mot « mort » que pour un animal ou un être humain.
26Jonas et Bernat s’opposent cependant sur un point fondamental. Jonas est sensible à la cascade de phénomènes biologiques qui se succèdent avant qu’un être vivant ne soit réduit à l’état de cadavre. Il n’ose affirmer la mort qu’au terme de ce processus. Bernat au contraire distingue le processus de dépérissement, ce qu’on appelle de plus en plus chez l’homme « le mourir », et le processus de désintégration de l’organisme qui suit la mort. Ce processus de désintégration se poursuit d’ailleurs au tombeau, alors que la mort de la personne a été reconnue depuis des jours entiers. La mort est dans cette perspective l’événement qui se situe au terme du dépérissement. On n’en connaît pas le moment précis, mais on peut faire le constat qu’elle s’est produite, sans attendre nécessairement tous les événements qui vont suivre, comme les marbrures du corps et la rigidité cadavérique [25].
Quel critère pour le constat du décès ?
27À défaut de conduire à une véritable définition, ces réflexions permettent de parvenir à une conception assez précise de la mort. La démarche à opérer ensuite est de s’interroger sur le critère qui permettrait de mettre en œuvre cette conception de la mort, non pas pour en déterminer le moment précis, mais pour constater qu’elle s’est produite, c’est-à-dire que l’organisme n’existe plus comme un tout unifié.
28Il s’agit donc de distinguer une conception dûment raisonnée de la mort qui reste nécessairement abstraite, et le critère (ou les critères) de constat du décès, ce sur quoi on prendra appui pour affirmer ce décès.
29Malgré les errances du vocabulaire, le critère qui, de fait, a été progressivement reconnu dans la plupart des pays depuis 1968 pour constater le décès de personnes dont la circulation sanguine était maintenue par une assistance respiratoire, est celui de la perte définitive des fonctions du cerveau, du cerveau tout entier [26], de ce que l’on dénomme encéphale (Whole Brain en anglais). Les fonctions du cerveau qui importent pour le maintien de l’unité de l’organisme mettent en effet en jeu non seulement les hémisphères cérébraux, mais aussi le diencéphale et le tronc cérébral [27]. Portant sur ces fonctions du cerveau, ou plutôt sur leur absence, le critère ainsi adopté peut à juste titre être qualifié de « neurologique ». Mais il n’a de sens qu’en rapport avec l’organisme dont fait partie le cerveau examiné.
30L’expérience acquise depuis quarante ans a permis de parvenir à des distinctions d’ordre médical qu’il est impossible de développer dans le présent article. Ainsi, le neurologue J. Bernat précise-t-il que le constat de la mort nécessite de vérifier que l’encéphale a définitivement perdu toutes ses fonctions « cliniques », celles qui ont un rôle dans le « fonctionnement intégré » de l’organisme, celles qui commandent et contrôlent la respiration et la circulation sanguine, celles qui assurent l’homéostasie de l’organisme, et celles qui rendent possible la conscience [28]. Cela n’exclut pas nécessairement le maintien de certaines fonctions, comme la sécrétion de certaines hormones. De même, la fin de l’existence de l’organisme comme un tout n’exclut ni le maintien de certains réflexes ni certaines interactions entre organes.
31Dès 1990, des institutions chrétiennes allemandes ont pris nettement position en faveur du critère neurologique de la mort. Le texte diffusé à cette époque ne tient pas compte de nuances apportées depuis lors, mais les termes employés sont simples et évocateurs, et ils rendent bien compte du lien entre conception et critère de la mort. En voici le passage le plus significatif.
32L’esprit humain, unique en son genre parmi les êtres vivants, est lié physiquement et de façon exclusive au cerveau. Un être humain cérébralement mort ne peut plus jamais observer ou percevoir ni travailler ou réagir, plus jamais concevoir, poursuivre ou exprimer une idée, plus jamais éprouver ni montrer un sentiment, plus jamais prendre une décision. Après la mort cérébrale, il manque du même coup à l’être humain l’activité coordinatrice du cerveau nécessaire à la faculté vitale de l’organisme : la commande de tous les autres organes et l’intégration de leur activité en vue de l’unité dominante d’un être vivant autonome qui est plus et autre chose que la simple somme de ses parties. La mort cérébrale signifie donc quelque chose de résolument autre que l’inconscience permanente qui ne constitue pas encore à elle seule la mort de l’être humain. [29]
Les signes à recueillir
33Un critère de la mort doit rester général. Mais le médecin appelé à faire le constat du décès doit pouvoir s’appuyer sur des signes concrets, relevant de sa compétence, qui permettent d’affirmer que le critère est satisfait [30].
34Le critère étant assez complexe, on peut s’attendre à ce que sa vérification demande de faire un certain nombre de tests, qui devront être tous concordants, de manière à recueillir un faisceau de signes (absence de réflexes du tronc cérébral, absence de respiration spontanée…) en nombre suffisant. On peut remarquer que la réglementation française énumère dans les mêmes termes les tests cliniques à accomplir avant prélèvement d’organes, qu’il y ait ou non assistance respiratoire [31]. L’objectif est certainement de faciliter l’acceptation de prélèvements sur des personnes en état d’arrêt cardiaque persistant, mais une telle présentation aide à comprendre qu’il n’y a qu’une seule mort, et, qu’en fin de compte, il n’y a mort d’un sujet humain que lorsque son cerveau a subi des pertes irrémédiables.
35On peut espérer que progressivement tous les pays s’accordent sur une même conception de la mort, et donc sur un même critère et sur un même langage. Mais la liste des signes peut différer d’un pays à l’autre, en fonction des tests réalisables selon le personnel et les équipements disponibles. En France, lorsqu’il y a assistance respiratoire, le choix est même possible entre deux examens paracliniques différents, électroencéphalogramme répété à un intervalle minimal de quatre heures ou angiographie cérébrale [32]. Malheureusement, cette distinction entre définition (ou mieux : conception), critère de la mort et faisceau de signes est souvent mal comprise, et cela suscite de regrettables confusions. La différence entre les listes de signes à recueillir fait croire à une différence de conceptions de la mort, et par conséquent à un arbitraire médical en un domaine si délicat.
Conclusion
36L’état qualifié aujourd’hui de « mort encéphalique » est plus complexe qu’on ne le croyait initialement. Dans certains cas il peut être maintenu de façon prolongée, si on s’ingénie à pallier les déficiences de fonctions essentielles de l’organisme. Il n’y a cependant pas d’argument suffisant pour renoncer à y voir un critère de la mort. Ce critère va contre l’évidence des sens et, de plus, il est contesté par des personnalités reconnues. Le désarroi de ceux auxquels on annonce le décès d’un proche sur la base de ce critère est donc bien compréhensible. La réflexion philosophique et la recherche d’un vocabulaire adéquat doivent par conséquent être poursuivies, de façon ouverte, avec la pédagogie indispensable pour être accessibles à l’ensemble de la population.
37Lors de l’annonce du décès, il est éthiquement requis d’entendre la souffrance des proches et de les aider à intérioriser le fait de la mort. Cela requiert de réfléchir à l’avance à la manière de parler et au temps dont doivent pouvoir disposer ces proches, et de prendre les moyens institutionnels de favoriser la communication en ce moment si éprouvant pour ceux qui le vivent. De ce point de vue, la création de postes de coordinatrices des prélèvements a été une heureuse initiative. Elle a permis à bien des familles de dépasser des réticences qu’elles auraient pu se reprocher ultérieurement. Mais, en cas de désarroi persistant chez les proches, il serait inhumain de procéder à des prélèvements.
38Par respect pour les personnes directement concernées, mais aussi pour préserver la confiance de la population, les règles concernant le constat de la mort doivent être scrupuleusement observées. Tout scandale en ce domaine serait ruineux pour la « priorité nationale » reconnue officiellement à la transplantation d’organes.
Mots-clés éditeurs : coma dépassé, critères neurologiques, don d'organes, mort cérébrale, mort encéphalique, prélèvement d'organes, transplantation d'organes
Date de mise en ligne : 01/01/2012
https://doi.org/10.3917/lae.104.0008