Le clonage à visée thérapeutique devenu une réalité ?
De nouveaux problèmes éthiques
- Par Mireille Leduc
Pages 29 à 42
Citer cet article
- LEDUC, Mireille,
- Leduc, Mireille.
- Leduc, M.
https://doi.org/10.3917/lae.142.0029
Citer cet article
- Leduc, M.
- Leduc, Mireille.
- LEDUC, Mireille,
https://doi.org/10.3917/lae.142.0029
Notes
-
[1]
Nous retiendrons systématiquement l’abréviation SCNT dans la suite de cet article, de préférence au terme « clonage » : celui-ci recouvre au niveau scientifique des données variées et comporte, de ce fait, une certaine ambiguïté.
-
[2]
Tachibana M, Amato P, Sparman M, Gutierrez N, Tippner-Hedges R, Mitalipov S et al. “Human embryonic stem cells derived by somatic cell nuclear transfer”, Cell, 2013 ; 153 : 1228-38.
-
[3]
Klinger C « Les conséquences du scandale Hwang », La Recherche, 2006 ; 394 : 30-35.
-
[4]
French J, Adams AA, Anderson L, Kitchen JR, Hughes M, Wood S “Development of human blastocysts following somatic cell nuclear transfer with adult fibroblasts”, Stem cell, 2008 ; 26 : 485-93.
-
[5]
Fibroblastes : cellules présentes dans le tissu conjonctif. Il s’agit notamment des cellules résidentes du derme qui en assurent la cohérence et la souplesse.
-
[6]
Distinct de l’ADN contenu dans le noyau de la cellule, l’ADN mitochondrial est contenu, comme son nom l’indique, dans les mitochondries, organites situées dans le cytoplasme de la cellule et responsables de la respiration cellulaire. L’ADNmt a la particularité d’être transmis uniquement par la mère.
-
[7]
Stemagen Corporation, La Jolla, Californie, États-Unis.
-
[8]
Genesis Genetics Institute, Detroit, Michigan, États-Unis.
-
[9]
Fan Y, Chen X, Ou Z, Yin Y, Huang S, Liu J et al. “Derivation of cloned human blastocysts by histone deacetylase inhibitor treatment after somatic cell nuclear transfer with beta-thalassemia fibroblasts”, Stem cells Dev, 2011 ; 20 : 1951-59.
-
[10]
Grieshammer U, Shepard KA, Nigh EA, Trounson A “Finding the niche for human somatic cell nuclear transfer”, Nature Biotechnology, 2011 ; 29 : 701-05.
-
[11]
Hayden E “Regulators weigh benefits of ‘three-parent’ fertilization”, Nature, 2013 ; 502, 284-85.
-
[12]
Trounson A, DeWitt ND “Pluripotent stem cells from cloned embryos : success at long last”, Cell Stem Cell, 2013 ; 12 : 636-38.
-
[13]
Pera M, Trounson A “Stem cell researchers must stay engaged”, Nature, 2013 ; 498 : 159-61.
-
[14]
« Déclaration universelle sur le génome humain et les Droits de l’homme qui affirme à l’article 11 que “des pratiques qui sont contraires à la dignité humaine, telle que le clonage à des fins de reproduction d’êtres humains, ne doivent pas être permises” ; résolution OMS du 12 mai 1997 de l’AMS (Assemblée mondiale de la santé) condamnant le clonage reproductif ; Déclaration des Nations Unies le 8 mars 2005. » Mondielli E L’essentiel de la bioéthique et du droit de la biomédecine, Éditions Gualino, Paris, 2008 ; p 111.
-
[15]
Code de la santé publique, articles L.2151-2, L.2151-3, L.2151-4.
-
[16]
Verspieren P « Une loi périodiquement révisable ? La “loi relative à la bioéthique” du 7 juillet 2011 », Laennec, 2012 ; 3 : 7-20.
-
[17]
Loi n° 2013-715 du 6 août 2013 tendant à modifier la loi n° 2011-814 du 7 juillet 2011 relative à la bioéthique en autorisant sous certaines conditions la recherche sur l’embryon et les cellules souches embryonnaires. Article unique portant modification de l’article L. 2151-5 du code de la santé publique.
-
[18]
Bruguès JL Dictionnaire de morale catholique, Éditions C.L.D., Chambray, 1991.
-
[19]
Ibidem.
-
[20]
Cf. Lacroix X « Naissance : pourquoi valoriser le corps ? », Laennec, 2013 ; 4 : 19-25.
-
[21]
Longeaux J (de) Le clonage humain et la condition filiale – Recherche de théologie morale, Éditions Parole et silence, Paris, 2012 ; p 451.
-
[22]
Ibidem.
-
[23]
Verspieren P La Croix, 7 juin 2013.
-
[24]
Instruction Dignitas personae, 2008 ; n° 19 et 30.
-
[25]
Instruction Donum vitae, 1987 ; I, 1.
-
[26]
Saintôt B « L’embryon provocateur de notre humanité », Laennec, 2005 ; 2 : 14-27.
1En juin 2013, la prestigieuse revue scientifique Cell rapportait l’obtention chez l’homme de cellules souches embryonnaires par la technique du transfert de noyau cellulaire somatique dans un ovocyte énucléé – en anglais “Somatic Cell Nuclear Transfer” (SCNT) – plus communément connue sous la dénomination de « clonage thérapeutique » [1]. Ce travail a été conduit aux États-Unis par Shoukhrat Mitalipov et ses collaborateurs [2] de l’OHS University. Reprenant et approfondissant les recherches antérieurement menées sur la SCNT, ils ont ouvert une nouvelle voie pour obtenir des cellules souches embryonnaires pluripotentes – c’est-à-dire capables de former dans leur descendance tous les types cellulaires du corps.
2Sur le plan médical, la technique SCNT pourrait, selon S. Mitalipov et son équipe, être utilisée pour soigner des maladies d’origine mitochondriale, aujourd’hui incurables. D’un point de vue éthique, cependant, son application soulève des interrogations majeures.
SCNT et cellules souches : le contexte scientifique
SCNT : les travaux antérieurs
SCNT à visée reproductive versus SCNT à visée thérapeutique
3La technique du transfert de noyau cellulaire somatique est susceptible de donner lieu à différentes applications. Elle peut être menée jusqu’à l’implantation de l’embryon dans un utérus et poursuit alors une visée reproductive. C’est ainsi qu’est née la brebis Dolly en 1996 : l’embryon créé a été soumis à quelques divisions cellulaires puis implanté dans l’utérus d’une brebis différente de celle qui avait fourni l’ovocyte. La naissance de Dolly a été suivie de celle d’autres mammifères et, très rapidement, la visée reproductive de la SCNT chez l’être humain a été interdite au niveau international : l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a pris position dans sa résolution WHA50.37 du 12 mai 1997, selon laquelle « l’utilisation du clonage pour reproduire des êtres humains n’est pas acceptable sur le plan éthique et est contraire à l’intégrité de la personne humaine et à la morale. »
4L’application thérapeutique de la technique SCNT, quant à elle, consiste à bloquer le développement de l’embryon à un certain stade pour en extraire des cellules souches embryonnaires. Très vite, des chercheurs ont souhaité mettre en œuvre cette technique, à des fins thérapeutiques, chez l’être humain.
SCNT et embryon humain : des « avancées » discrètes
5Après la publication de résultats mensongers par le Coréen Hwang Woo-Suk [3], il fallut attendre 2008 pour que soient publiés les premiers travaux rapportant l’obtention d’un embryon humain [4]. Les contrôles effectués montraient que les blastocystes (voir encadrés ci-dessous) ainsi obtenus avaient bien pour origine, du point de vue génétique, la cellule somatique de départ – un fibroblaste [5] – et que l’ADN mitochondrial (ADNmt) [6] provenait bien de l’ovocyte énucléé ayant reçu le noyau de la cellule somatique. Cependant, les auteurs n’ont pas réussi à obtenir de cellules pluripotentes.
6Ce travail, rendu possible par le caractère non contraignant des textes internationaux, a été réalisé par l’industrie pharmaceutique [7] en étroite collaboration avec un Institut de Génétique [8]. Étrangement, les résultats publiés dans la revue Stem Cells n’ont reçu aucun écho dans la presse internationale. Il s’agissait pourtant d’une véritable révolution : les auteurs avaient réussi à créer un embryon humain à partir d’une seule cellule du corps ! Le grand boom occasionné par la naissance de Dolly – par la même technique SCNT – avait-il épuisé toutes les réserves en matière de sensationnel, sans même parler de réflexion ou de questionnements ? A-t-on assisté ensuite à un certain abandon à la science de tout ce qui pouvait advenir par la technique SCNT ? Il est permis de le penser. Un travail similaire a été réalisé depuis lors par Y. Fan et son équipe [9] ; il a été publié sans tapage en 2011 dans la revue Stem Cell Development, à très faible diffusion scientifique.
7C’est l’ensemble des travaux ainsi rendus publics en 2008 puis en 2011 qu’ont repris et approfondi Shoukhrat Mitalipov et son équipe.
La technique SCNT [1]
- Stimulation ovarienne ;
- prélèvements d’ovocytes par ponction ;
- énucléation d’ovocytes ;
- prélèvement de cellules somatiques (typiquement, du derme) ;
- mise en culture de ces cellules du derme ;
- isolement des cellules pour en extraire le noyau ;
- introduction d’un noyau cellulaire dans un ovocyte énucléé ;
- activation de l’ensemble par un choc électrique qui met en contact le noyau cellulaire et la machinerie métabolique de l’ovocyte ;
- incubation de l’ensemble ;
- l’embryon se développe jusqu’au stade de blastocyste.
Quelques éléments d’embryogénèse humaine [1]
- Le zygote ou œuf naît de l’union de gamètes femelle (ovocyte) et mâle (spermatozoïde) ;
- le zygote contient toutes les informations nécessaires pour se diviser en 2 puis 4 puis 8 puis 16 cellules pour aboutir à une masse cellulaire appelée « morula » ;
- dans la morula, les cellules périphériques vont former une couche qui entoure toute la surface de l’œuf fécondé qui constituera la couche superficielle du placenta ;
- les cellules internes s’agglutinent pour former une masse cellulaire interne ;
- l’ensemble forme ce qu’on appelle un « blastocyste ».
Les autres techniques existantes pour obtenir des cellules souches pluripotentes
Cellules ES, cellules iPS
8La technique SCNT ouvre une nouvelle voie pour obtenir des cellules souches embryonnaires pluripotentes dont l’information génétique est identique à celle de la cellule de départ.
9Auparavant, deux autres techniques étaient disponibles : les cellules dites « ES » provenaient d’embryons issus de procréation médicalement assistée et ne faisant plus l’objet d’un projet parental ; les cellules dites « iPS » (Induced Programmed Stem Cell) étaient obtenues par la reprogrammation de cellules somatiques matures (souvent des cellules du derme) vers l’indifférenciation – travail qui valut le prix Nobel à S. Yamanaka en octobre 2012. Les cellules iPS possèdent non seulement l’information génétique de la cellule de départ – comme celles obtenues par SCNT – mais également l’ADN mitochondrial de la cellule reprogrammée.
10Parmi ces différents types de cellules, seules les cellules reprogrammées (iPS) ne passent pas par le stade blastocyste pour devenir pluripotentes. Cela évite donc la destruction d’un embryon – ce qui, d’un point de vue éthique, n’est évidemment pas neutre.
L’intérêt des cellules pluripotentes
11L’intérêt des cellules pluripotentes en médecine régénérative vient de leur capacité à se transformer, sous certaines conditions, en n’importe quelle cellule de l’organisme. Pour certaines d’entre elles, leur caractère autologue – c’est-à-dire le fait qu’elles soient issues de l’organisme du patient lui-même, et donc parfaitement compatibles du point de vue génétique – ouvre de grandes perspectives en matière de thérapie cellulaire : il devrait permettre de guérir des tissus qu’on ne peut soigner autrement qu’en remplaçant les cellules malades par de nouvelles cellules. Sont concernées les cellules iPS, ainsi que les cellules issues de la SCNT lorsque le noyau cellulaire et l’ovocyte énucléé proviennent de la même femme.
12Cependant, si les cellules pluripotentes sont théoriquement susceptibles de se différencier en n’importe quelle cellule somatique, en pratique cette transformation n’a pas encore été réalisée chez l’être humain pour tous les types de cellules – même si, récemment, des cellules de la spermatogénèse humaine ont pu être ainsi obtenues (voir encadré p. 34).
Cellules souches pluripotentes et cellules germinales
Ainsi l’obtention de cellules germinales masculines à partir de la transformation de cellules souches pluripotentes a-t-elle été rapportée récemment par l’équipe de G.P. Schatten de Pittsburgh, aux États-Unis [1]. Les travaux menés ont utilisé des cellules ES et des cellules iPS pour obtenir des spermatides qui, par spermiogénèse, ont été transformés en spermatozoïdes. La transformation de ces cellules pluripotentes s’est avérée être simple, requérant seulement l’addition d’une protéine spécifique à des cellules pluripotentes mâles, dans des conditions déterminées. Des cellules souches femelles ont été traitées de la même manière mais n’ont pas abouti au stade final d’ovocyte. Le processus est en cours.
Par contre, des spermatozoïdes et des ovocytes ont été obtenus chez la souris, et ces cellules germinales ont permis la naissance de souriceaux [2], démontrant ainsi que de telles cellules étaient biologiquement actives.
Ce dernier aspect n’est pas à négliger : s’assurer de l’activité biologique des cellules germinales obtenues à partir de cellules pluripotentes est indispensable avant d’envisager une utilisation thérapeutique. Or, le seul test biologique disponible consiste en la création d’embryons. Une fois créés, ceux-ci sont suivis dans leur développement pendant 14 jours – en subissant notamment quelques tests génétiques – puis sont éliminés. Ce qui, dans le cadre d’une application chez l’homme, poserait un problème éthique majeur.
Les apports du travail de S. Mitalipov
Sur le plan technique : l’optimisation de la technique SCNT
13S. Mitalipov et son équipe ont repris étape après étape les travaux publiés en 2008 ainsi que ceux publiés en 2011, en essayant d’y apporter toutes les améliorations possibles. Celles-ci ont été de deux ordres : technologique et physiologique. Le but était d’obtenir, à partir d’un blastocyste, plusieurs lignées de cellules pluripotentes. Si, techniquement, S. Mitalipov et ses collaborateurs sont arrivés à maîtriser les différentes étapes du travail, le contrôle physiologique des ovocytes comme celui des cellules somatiques n’en sont pas moins restés des points délicats. Les auteurs ont ainsi pu constater que la qualité des ovocytes dépendait de l’état de santé de la donneuse ; quant à la cellule somatique transférée, elle devait se trouver à un stade précis de division cellulaire. Par ailleurs, ils ont observé que le développement de l’embryon était lui aussi susceptible de poser problème, des cellules pouvant mourir au cours du processus. Enfin, la mise en culture des cellules du blastocyste pour en dériver des lignées de cellules pluripotentes – c’est-à-dire capables de s’auto-renouveler et de se différencier en cellules somatiques – était également une étape difficile.
14Au terme de leur travail, S. Mitalipov et son équipe ont finalement obtenu quatre lignées de cellules souches qu’ils ont appelées « NT-ES », pour les différencier des cellules ES et iPS. Ces quatre lignées possèdent bien les chromosomes de la ou des cellules de départ, ainsi que l’ADN mitochondrial (ADNmt) de l’ovocyte énucléé ayant reçu le noyau de la cellule somatique. Les cellules pluripotentes NT-ES ont donc la propriété d’être autologues – c’est-à-dire génétiquement compatibles – avec la cellule de départ, mais leur ADN mitochondrial, lui, ne possède pas cette propriété (puisqu’il provient de l’ovocyte énucléé ayant reçu le noyau cellulaire).
15Ce dernier point soulève d’importantes questions du point de vue immunitaire : lors d’une thérapie cellulaire, le génome mitochondrial pourrait en effet révéler des antigènes susceptibles d’être immunogènes pour les tissus dans lesquels les cellules NT-ES auront été transplantées [10] [11]. Rien n’ayant encore été réalisé dans ce domaine, il est difficile d’en dire davantage mais, à l’évidence, une grande prudence s’impose.
16À ce jour, seules les cellules pluripotentes obtenues par reprogrammation (iPS) sont exemptes de tout problème immunitaire. Elles aussi, cependant, mais pour d’autres motifs, nécessitent encore beaucoup de travail avant de pouvoir être utilisées en thérapie cellulaire.
Sur le plan médical : soigner les maladies d’origine mitochondriale
17S. Mitalipov et ses collaborateurs ont suggéré d’utiliser ces cellules souches pluripotentes NT-ES pour remplacer des cellules atteintes de pathologies d’origine mitochondriale [12] [13]. En effet, plusieurs syndromes – les syndromes de Leigh, de Pearson, de MELAS – ou encore la neuropathie optique de Leber se traduisent par des neuropathies périphériques, des myopathies progressives, des cardiopathies hypertrophiques qui génèrent une affection évolutive d’organes entre lesquels n’existe aucun lien direct. On ne sait pas, aujourd’hui, soigner ces maladies d’origine mitochondriale. Cela supposerait de disposer de cellules souches possédant un ADNmt qui ne code aucune maladie.
18La proposition de S. Mitalipov consiste donc à transférer un noyau cellulaire provenant d’un tissu du malade dans un ovocyte qui contient un ADNmt dénué de gènes codant une quelconque maladie. Il s’agirait ensuite de faire se développer l’embryon jusqu’au stade blastocyste, puis d’en extraire des cellules souches pluripotentes qui seraient enfin transformées en cellules du ou des tissus atteints par la maladie. Comme nous l’avons déjà mentionné, l’emploi d’une telle technique n’élimine pas le risque de voir surgir ultérieurement des problèmes immunitaires.
19S’agissant des pistes ouvertes par la technique SCNT concernant les maladies d’origine mitochondriale, on peut imaginer par ailleurs que certains, dans le cadre de la procréation médicalement assistée, chercheront à faire naître des enfants exempts de telles anomalies. Cela supposerait de créer un embryon par fécondation in vitro avec les gamètes des parents, puis, comme précédemment, de le laisser se développer jusqu’au stade blastocyste pour en extraire des cellules pluripotentes. On pourrait ensuite prélever, à partir de ces cellules, un noyau dont le patrimoine génétique proviendrait des deux parents, puis transférer ce noyau dans un ovocyte énucléé dont l’ADN mitochon drial ne coderait aucune maladie. On laisserait enfin ce deuxième embryon se développer avant de le transférer dans l’utérus de la mère.
20Techniquement, aujourd’hui, un tel processus est réalisable. Il n’en pose pas moins un problème éthique redoutable, en ce qu’il implique la destruction programmée d’un embryon pour en fabriquer un autre via la technique SCNT. En fait, un tel procédé rentre dans le champ de la SCNT à visée reproductive qui, nous l’avons dit, est prohibée. Mais ce ne sont pas là les seuls questionnements éthiques soulevés par la SCNT.
Les enjeux éthiques liés à la technique SCNT
Le cadre juridique
Un embryon de moins en moins protégé
21Les disparités de législation d’un pays à l’autre sont telles qu’aucune réglementation commune n’a pu être élaborée. Ainsi, « force est de constater qu’à ce jour, du fait de positions divergentes des États, on ne dispose pas de réglementation internationale. Les textes internationaux consacrés au clonage sont des textes de caractère non contraignant » [14].
22En France, la loi du 6 août 2004 interdit non seulement le clonage reproductif, mais également la constitution par clonage d’un embryon humain à des fins de recherche, à des fins commerciales ou industrielles, ou encore à des fins thérapeutiques [15].
23La loi du 7 juillet 2011, faisant suite à des « états généraux de la bioéthique » et portant révision de la loi de 2004, a maintenu l’interdiction du clonage de l’embryon humain et de la recherche sur l’embryon et les cellules souches embryonnaires. Toutefois, s’agissant de cette dernière, les dérogations apportées à l’interdit de principe – déjà existantes dans la loi de 2004 – ont vu leurs conditions assouplies, l’embryon se trouvant ainsi de moins en moins protégé [16].
24Depuis lors, la loi du 6 août 2013 est venue renforcer cette évolution en remplaçant le principe d’interdiction assorti de dérogations par un régime d’autorisation sous conditions, dans un véritable renversement symbolique. Les conditions ainsi retenues sont les suivantes :
- La pertinence scientifique de la recherche est établie ;
- la recherche, fondamentale ou appliquée, s’inscrit dans une finalité médicale ;
- en l’état des connaissances scientifiques, cette recherche ne peut être menée sans recourir à ces embryons ou ces cellules souches embryonnaires ;
- le projet et les conditions de mise en œuvre du protocole respectent les principes éthiques relatifs à la recherche sur l’embryon et les cellules souches embryonnaires. [17]
25Certes, comme les législations antérieures, la loi du 6 août 2013 prévoit qu’« une recherche ne peut être menée qu’à partir d’embryons conçus in vitro dans le cadre d’une assistance médicale à la procréation et qui ne font plus l’objet d’un projet parental ». Les techniques recourant au transfert de noyau cellulaire ne sont donc a priori pas concernées par les conditions énumérées ci-dessus.
Vers un élargissement des autorisations de recherche ?
26Cependant, si l’on considère l’évolution législative amorcée en France depuis une dizaine d’années, on peut se demander si la technique SCNT ne fera pas l’objet de demandes de dérogations insistantes : comme les travaux de Mitalipov l’ont montré, elle pourrait permettre de soigner les maladies mitochondriales pour lesquelles aucun traitement n’est disponible aujourd’hui (ce qui n’est pas sans évoquer la troisième condition d’autorisation définie par la loi de 2013 à propos des cellules ES).
27Par ailleurs, compte tenu des travaux en cours, un autre type de dérogation pourrait concerner à l’avenir les cellules souches pluripotentes susceptibles de produire des cellules germinales. Cela permettrait de pallier une certaine forme de stérilité, puisque le patrimoine génétique des cellules germinales obtenues grâce à la technique SCNT ou par reprogrammation cellulaire serait partiellement ou totalement identique à celui de la personne ayant fourni la cellule de départ. Cependant, l’utilisation de l’une ou l’autre de ces techniques passe par la destruction d’embryons pour atteindre le but recherché : s’agissant de cellules germinales dont la fonction est la reproduction – qu’elles soient dérivées de cellules pluripotentes iPS ou NT-ES – le seul test fonctionnel envisageable est la fécondation, suivie de la destruction de l’embryon ainsi créé (on pourrait certes imaginer pour l’avenir d’autres tests – biologique, phénotypique… – mais il ne s’agirait plus de tests fonctionnels). En outre, concernant les cellules NT-ES, la destruction du blastocyste est partie intégrante de la technique SCNT elle-même.
Des enjeux éthiques majeurs
28Dans le développement de ces technologies de pointe, c’est certes l’intention de soigner qui prime. Mais une intention bonne ne suffit pas à valider un acte humain. « Une intention droite ne rend pas bon un acte qui ne l’est pas » [18]. L’éthique ici mise en œuvre traduit sans doute une authentique volonté de bienfaisance, mais elle se fonde aussi largement sur le principe d’utilité « qui refuse de considérer les actes en eux-mêmes, dans le bien ou dans le mal, et pour lequel serait moralement légitime toute action dont les conséquences prévisibles sont estimées utiles pour ceux qu’elle concerne » [19].
29À cet égard, la possibilité de produire des cellules germinales à partir de cellules pluripotentes – quelle que soit, d’ailleurs leur origine – peut sembler lourde de questionnements pour l’avenir. Les caractéristiques propres de la technique SCNT rendent plus aiguës certaines des ces interrogations.
Vers un développement du concept de « bébé médicament » ?
30La capacité de disposer d’embryons avec des caractéristiques génétiques déterminées ne risque-t-elle pas de favoriser le développement des « bébés médicaments » – un concept déjà connu mais dont la mise en œuvre se trouverait facilitée ? Ces bébés ne seraient pas désirés seulement pour eux-mêmes, mais aussi en fonction de leur compatibilité avec un enfant malade. Il s’agirait alors de sélectionner l’embryon compatible en éliminant ceux qui ne le seraient pas… N’est-ce pas une nouvelle forme d’aliénation de la personne humaine qui risque de s’installer ainsi ? Le Comité Consultatif National d’Éthique, dans son avis n°72 du 4 juillet 2002, déclarait : « Mettre en route une grossesse dans le seul but d’avoir un enfant HLA compatible, quelle que soit l’indication justifiée par la gravité de l’état d’un membre de la fratrie, apparaîtrait contradictoire avec le principe selon lequel l’enfant ne devrait jamais n’être qu’un moyen aux fins d’autrui, fût-ce pour le sauver. »
Vers un bouleversement de la filiation ?
31« Banques d’embryons » où il serait possible de venir choisir son embryon sélectionné ; création d’embryons aux caractéristiques génétiques identiques à celles d’une personne décédée, afin de pérenniser l’existence de cette dernière… Les possibilités techniques qui se dessinent à travers la production de cellules germinales donnent le vertige et pourraient laisser libre cours à tous les fantasmes. Les questions soulevées toucheraient alors au caractère unique de la personne humaine – cette unicité dans laquelle réside la dignité de chacun. Disposer des embryons de cette manière reviendrait à accepter que notre société comporte de plus en plus d’enfants en quête de leur origine. Comme le dit Xavier Lacroix : « La naissance n’est pas seulement une contrainte technique ; elle est le point aveugle de l’existence et, comme telle, source de sens et de lien. » [20]
32S’agissant plus spécifiquement de la technique SCNT, appliquée à la procréation médicalement assistée, les embryons ainsi obtenus auraient deux mères et un père, c’est-à-dire trois parents génétiques (le père et la mère de la cellule de départ, et la deuxième mère qui a donné son ovocyte). Selon Jacques de Longeaux : « À travers une telle parenté, c’est l’assise biologique de la relation père/mère/enfant qui est complètement subvertie. » [21] Ne serions-nous pas face à un certain affranchissement de la filiation qui fait partie intégrante du patrimoine humain ? En effet, comme le relève encore J. de Longeaux : « La relation de filiation est la première de toutes. Elle est à la fois naturelle et instituée. L’intégration de cette relation fonde la reconnaissance de la différence des générations. » [22]
Vers une réification accrue de l’embryon ?
33Avec la possibilité de créer, à partir de cellules germinales, des embryons dotés d’un patrimoine génétique particulier, risque d’émerger la tentation de tester sur ces embryons de nouveaux médicaments ou de nouvelles molécules, puis de les détruire. Ce qui reviendrait à les considérer comme de véritables matériaux de laboratoire.
34Si ce risque de réification de l’embryon préexistait largement à la maîtrise de la technique SCNT, cette dernière pourrait en revanche le rendre plus aigu en ouvrant la possibilité d’un débat sémantique : « Comme il n’y a pas eu fécondation, il n’y a pas d’embryon, disent [certains] auteurs. […] Toutes les ressources – et subtilités – du langage sont ainsi utilisées pour masquer ce qui a été pratiqué. » [23] S. Mitalipov, dans son travail, parle bien d’embryon humain, mais sans lui reconnaître la dignité d’être humain.
35À l’opposé, l’instruction Dignitas personae, publiée en 2008, considère que « les propositions d’utiliser les embryons pour la recherche ou de les destiner à des fins thérapeutiques sont clairement inacceptables, parce qu’on les utilise comme un simple “matériel biologique” ce qui implique leur destruction. […] Créer des embryons dans le but de les supprimer est totalement incompatible avec la dignité humaine même si l’intention est d’aider les malades, car cela fait de l’existence d’un être humain, même à son stade embryonnaire, rien de plus qu’un moyen à utiliser et à détruire. » [24] L’embryon doit au contraire « être respecté – comme une personne – dès le premier instant de son existence » [25]. « “Comme une personne” manifeste l’engagement moral qui ne s’attache ni aux définitions ni aux critères pour justifier sa position éthique de principe. “Comme une personne” signifie l’idéal de respect qui s’oppose aux apparences quand l’embryon ressemble à un simple produit. » [26] C’est dire qu’on ne doit pas faire fi de cette dimension ontologique de l’homme qui fait partie intégrante de sa dignité.
Conclusion
36La mise au point de la technique SCNT ou la possibilité de produire des cellules germinales à partir de cellules pluripotentes mettent encore une fois en balance la dignité de l’homme en ses tout premiers moments et des avancées scientifiques toujours plus audacieuses dans l’imitation de phénomènes complexes in vivo. Les connaissances de plus en plus poussées que l’homme acquiert ainsi sur lui-même visent à ouvrir des voies possibles pour guérir certaines maladies. Comment parvenir » à de tels résultats sans bafouer la dignité humaine ? C’est tout l’enjeu d’une réflexion éthique.
37Il faudrait qu’une certaine sagesse habite les chercheurs dans ce domaine qui touche le début de la vie ; qu’ils se sentent responsables des répercussions que leurs travaux – et leurs applications éventuelles – pourraient avoir sur la société de demain.
38Pour autant, les chercheurs ne peuvent porter seuls une responsabilité qui nous concernent tous. Si le rôle du législateur apparaît évident, il ne faut pas non plus négliger l’apport des débats citoyens, comme on a pu le constater lors des états généraux de la bioéthique en 2011.
Mots-clés éditeurs : cellules souches, clonage, embryon
Date de mise en ligne : 14/04/2014
https://doi.org/10.3917/lae.142.0029