Enfants suspects de syndrome d’apnée du sommeil : modélisation d’un repérage en soins premiers
Pages 458 à 462
Citer cet article
- GACHIES, Hervé,
- RUHL, Michael,
- BISMUTH, Michel
- et MESTHÉ, Pierre,
- Gachies, Hervé.,
- et al.
- Gachies, H.,
- Ruhl, M.,
- Bismuth, M.
- et Mesthé, P.
https://doi.org/10.1684/med.2022.710
Citer cet article
- Gachies, H.,
- Ruhl, M.,
- Bismuth, M.
- et Mesthé, P.
- Gachies, Hervé.,
- et al.
- GACHIES, Hervé,
- RUHL, Michael,
- BISMUTH, Michel
- et MESTHÉ, Pierre,
https://doi.org/10.1684/med.2022.710
Introduction
1 Le syndrome d’apnée obstructive du sommeil (SAOS) a été décrit pour la première fois chez l’adulte en 1956 par un groupe de médecins américains sous le nom de syndrome de Pickwik en référence à un personnage d’un roman de Charles Dickens qui avait la particularité de s’assoupir debout. Depuis, de nombreuses études tendent à montrer que cette pathologie est fréquente, avec une incidence estimée entre 1 et 3 % selon les études [1].
2 Présent également chez l’enfant, ce syndrome se présente comme l’issue d’un continuum physiopathologique : un ronflement (premier signe d’alerte chez 8 à 10 % des enfants), un syndrome de haute resistance des voies aeriennes superieures (SHRVAS) qui correspond à des pressions œsophagiennes de plus en plus négatives sans obstruction identifiable mais associées à des éveils cycliques, un syndrome d’hypopnée obstructive ou d’hypoventilation obstructive qui correspond à une obstruction partielle des voies aériennes supérieures, un SAOS qui correspond à une interruption complète mais intermittente de la ventilation chez 1 à 3 % des enfants [2].
3 L’ensemble de ces pathologies constitue les troubles respiratoires nocturnes (TRN) obstructifs de l’enfant. Bien que quelque peu hétérogènes, ces troubles se caractérisent par des facteurs de risque communs : malformation craniofaciale, hypertrophie adéno-amygdalienne, obésité avec un odds ratio de 4,5, antécédents familiaux de SAOS, terrain atopique et en particulier l’asthme (quatre fois plus de risque de présenter un SAOS), des facteurs environnementaux (dont le tabagisme passif), un faible niveau socio-économique, des infections respiratoires hautes à répétition, une prématurité (risque trois à cinq fois supérieurs).
4 Ces TRN et le SAOS se caractérisent par des spécificités propres à l’enfant, d’où leur symptomatologie différente de celle observée chez l’adulte.
5 Parmi ces spécificités, on note des voies respiratoires plus étroites et une position haute du larynx favorisant les infections respiratoires hautes. En outre, les enfants ont une capacité d’éveil durant le sommeil paradoxal amoindrie par rapport à celle de l’adulte ; 70 % des apnées obstructives entraînent un micro-éveil chez l’adulte contre 52 % chez l’enfant. Il en résulte une fragmentation du sommeil moindre et donc moins de somnolence diurne. Enfin, les besoins métaboliques chez l’enfant sont bien supérieurs à ceux de l’adulte, nécessitant une quantité d’oxygène nocturne majorée. Les apnées et les hypopnées ont des conséquences directes sur le développement neurologique et les fonctions cognitives.
6 Les complications liées au SAOS chez les enfants sont multiples, progressives et insidieuses. L’enquête étiologique de ces troubles est donc rendue difficile avec souvent un retard de diagnostic et de prise en charge, ayant un retentissement important sur la qualité de vie de ces enfants.
7 Les complications peuvent être d’ordre :
- métabolique : perturbation staturopondérale avec possible cassure de la courbe de croissance staturopondérale, syndrome métabolique [3] ;
- neurocomportemental : somnolence diurne excessive, hyperactivité et inattention, voire trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) (jusqu’à 70 % des TDAH associés avec SAOS), agressivité ou même parfois symptôme de dépression secondaire à une auto-dévalorisation, trouble cognitif (performances cognitives et scolaires amoindries, échec scolaire et rejet) [4] ;
- cardiovasculaire : hypertension artérielle pulmonaire, hypertrophie cardiaque droite, hypertension artérielle [5] ;
- anatomique : ces enfants, au décours d’obstructions nasales précoces, vont présenter des anomalies de développement du massif maxillofacial (langue basse, palais haut, profond, ogival, étroit ; troubles orthodontiques de type malposition et d’éruptions dentaires du fait d’une diminution du périmètre de l’arcade dentaire supérieure [dents de sagesse incluses…]). On admet que 75 % du développement de chaque os de la face résulte d’interactions entre la résistance nasale, la respiration buccale et le fonctionnement des muscles dilatateurs. Ce développement est constitué à 60 % à quatre ans et à 90 % à 11 ans.
9 De ces anomalies dentofaciales et de la respiration buccale exclusive séquellaires de cette obstruction nasale exclusive, vont découler des conséquences cliniques telles que des infections ORL à répétitions qui entretiendront l’obstruction nasale initiale. À noter qu’une obstruction nasale passagère précoce peut induire une ventilation orale définitive.
10 Toutefois, toutes ces anomalies sont réversibles en cas de dépistage et de traitements précoces. Ainsi, des enfants de 5 ans présentant un SAOS retrouvaient un développement dentofacial normal dans les cinq ans suivant une adéno-amygdalectomie [6].
11 Malgré toutes ces connaissances sur le sujet des TRN de l’enfant, force est de constater que leur repérage et, a fortiori, leur dépistage dans la population pédiatrique en France semblent peu répandus.
12 Ne pouvant nous appuyer sur aucune étude faisant le point sur le sujet, nous avons donc souhaité initier un premier travail ayant pour objectif de répondre à la question : quel est l’état des connaissances et des pratiques des médecins généralistes de la région sur ce sujet ?
13 Parallèlement, il nous semblait peu réaliste de parler du dépistage de cette pathologie avec des critères diagnostiques édités par l’American Association of Sleep Medicine (AASM) et l’International Classification of Sleep Disorders (ICSD-3) aussi peu adaptés à la pratique en soin premier [7](figure 1).
14 Nous avons donc souhaité compléter notre premier travail par un second dont l’objectif de recherche était de tenter d’identifier des éléments cliniques et d’interrogatoire pouvant caractériser un SAOS de l’enfant et en permettre ainsi un repérage en soins primaires.
Méthode
15 Pour évaluer l’état des connaissances et des pratiques, nous avons réalisé une étude quantitative par questionnaire auprès des médecins généralistes de la région Midi-Pyrénées entre octobre 2020 et mars 2021 sur le sujet des SAOS de l’enfant [8]. Il s’agissait d’une étude descriptive, observationnelle, transversale, menée par questionnaire mail adressé par l’union régionale des professionnels de santé. Ledit questionnaire était composé de plusieurs strates étudiant des sujets différents : les connaissances générales et spécifiques sur le sujet, l’évaluation des pratiques des médecins interrogés, et leur intérêt vis-à-vis d’une formation future possible.
16 Un second objectif de recherche était de tenter de déterminer les signes cliniques d’interrogatoire et d’examen physique pouvant faire suspecter un SAOS en soin premier à partir d’une étude quantitative cas-témoin [9]. Il s’agissait d’une étude descriptive, menée en simple insu, sur un échantillon d’enfants de Midi-Pyrénées, âgés de 6 à 11 ans. Elle comparait des enfants symptomatiques atteints de SAOS confirmé par polysomnographie au centre d’exploration neurophysiologique du sommeil de Purpan (échantillon cas ; n = 9) à des enfants symptomatiques mais finalement sans SAOS après examen polysomnographique (échantillon témoin ; n = 17).
Résultats
État des connaissances et des pratiques en soin premier
17 Sur les 2 518 médecins sollicités par courrier électronique, 121 ont complété entièrement le questionnaire : 6,6 % se sentent compétents sur cette pathologie, 41,2 % ne le sont peu ou pas du tout, 51,2 % partiellement.
18 Concernant leurs connaissances spécifiques, nous retrouvions les réponses suivantes :
- quels facteurs de risque de cette pathologie connaissez-vous : hypertrophie adéno-amygdalienne (90,8 %), obésité (89,2 %), malformations craniofaciales (88,3 %), antécédents familiaux de SAOS (36,7 %), tabagisme passif (60 %) ;
- quels sont les symptômes nocturnes présentés par ces enfants : apnées/hypopnées au cours du sommeil (92,4 %), ronflements (92,4 %), sommeil agité et éveils nocturnes (83,2 %), sueurs nocturnes (55,5 %) ;
- quels sont les symptômes diurnes : somnolence diurne (90,8 % des réponses), céphalées matinales (82,5 %), trouble du comportement (80 %), respiration buccale prédominante (72,5 %) ;
- quelles complications du SAOS de l’enfant pouvez-vous citer : trouble du comportement (87,8 %), perturbation du développement cognitif (85,2 %), complications cardiovasculaires (74,8 %), cassure de la courbe de croissance staturopondérale (73 %).
20 L’étude de la pratique des médecins interrogés dans notre première étude retrouve deux éléments : 87,6 % déclarent poser des questions sur le sommeil aux parents de manière habituelle surtout lors des consultations systématiques du nourrisson, 59,5 % déclarent avoir adressé des enfants à un spécialiste d’organe pour suspicion de SAOS.
21 Enfin, 90,9 % des médecins déclarent être intéressés par une formation complémentaire sur le sujet.
Signes cliniques d’interrogatoire et d’examen physique pouvant faire suspecter un syndrome d’apnée obstructive du sommeil de l’enfant
22 L’étude a porté sur neuf cas et 17 enfants témoins. Sur les 43 signes cliniques et d’interrogatoire recherchés dans cette étude, seuls quatre se sont révélés discriminants :
- les antécédents familiaux de ronflements ou de SAOS dépistés au premier degré chez les parents ou dans la fratrie de l’enfant sont significativement plus présents chez les enfants atteints de SAOS (p = 0,01) ;
- les ronflements ou une respiration bruyante étaient retrouvés dans cette étude chez 100 % des enfants malades examinés, contre 71 % des témoins (p = 0,05) ;
- la respiration buccale était significativement plus présente dans le groupe d’enfants SAOS que chez les enfants sains (p = 0,05) que ce soit à l’interrogatoire (respiration bouche ouverte la journée, bavage et transpiration nocturnes, bouche sèche le matin) ou à l’examen clinique ;
- l’hypertrophie amygdalienne est significativement retrouvée chez les enfants atteints de SAOS (p = 0,001).
Discussion
24 Ce double travail avait deux objectifs principaux : évaluer l’état des connaissances et des pratiques sur le SAOS de l’enfant et identifier des signes cliniques et d’interrogatoire permettant de repérer les enfants potentiellement souffrant de cette pathologie. À l’issue, nous pouvons identifier quatre idées fortes : un certain nombre de praticiens transposent leurs connaissances du SAOS de l’adulte à celui de l’enfant ; un certain manque de connaissance en général de cette pathologie par les médecins de premier recours ; quatre éléments de l’examen semblent être significativement liés à la présence d’un SAOS (antécédents familiaux, ronflement ou respiration bruyante, respiration buccale, hypertrophie amygdalienne) ; de nombres fausses croyances.
25 La première partie de cette étude a en effet pointé les éléments suivants :
- un certain nombre de praticiens ont transposé leurs connaissances du SAOS de l’adulte (dont les connaissances sont souvent meilleures) à celui de l’enfant. D’autres études vont également dans ce sens telle celle de Alsubie et BaHammam, et al. en 2017 [10] indiquant que « le retard dans la reconnaissance du SAOS de l’enfant est largement lié au fait que les praticiens pensent que le SAOS de l’enfant mime le SAOS de l’adulte » ;
- un certain manque de connaissance de cette pathologie par les médecins de premier recours : 41,4 % d’entre eux déclarent se sentir peu ou pas à l’aise avec les troubles respiratoires de l’enfant tandis que seul 6,6 % se déclarent à l’aise avec ces troubles. En 2012, Erichsen et al. [11] ont a étudié 1 032 enfants ayant consulté en clinique pédiatrique, toutes raisons confondues : seuls 252 d’entre eux (soit 24,4 %) avaient été questionnés pour savoir s’ils ronflaient. Sur les dossiers médicaux des 86 enfants ronfleurs (34,1 %), aucun ne contenait d’information sur la fréquence des ronflements, l’énurésie, les sueurs nocturnes ou autres signes respiratoires pendant le sommeil. Pour 53 enfants (61 %), aucune prise en charge particulière n’a été initiée et seulement 26 (30,2 %) ont été adressés à des ORL.
27 Ces résultats sont cohérents avec le fait que nous retrouvions également que seuls 50,4 % médecins déclarent avoir eu des informations antérieures sur les TRN de l’enfant.
28 Une majorité des médecins (90,9 %) ayant participé à cette étude serait intéressée pour suivre une formation sur ce sujet.
29 Concernant la seconde partie de l’étude, un lien statistique entre la présence d’un SAOS et quatre items, deux d’interrogatoire et deux de l’examen physique, a pu être mis en évidence. Les résultats de ce travail sont corroborés par ceux retrouvés dans la littérature. Les items caractéristiques étaient :
- les antécédents de ronflements : selon une étude ancienne de Brouilette et al. [7], 96 % des enfants atteints de SAOS rencontraient des difficultés respiratoires pendant le sommeil contre 2 % pour les autres, et 96 % d’entre eux ronflaient pendant leur sommeil contre 9 % pour les enfants non atteints ;
- les antécédents familiaux de SAOS : selon Redline et al. [12], le risque de développement d’un TRS est trois à quatre fois plus élevé chez les enfants ayant des antécédents familiaux de TRS ;
- la respiration buccale et l’ouverture buccale spontanée : dans l’étude de Brouilette et al. [7] sur 69 enfants la respiration bouche ouverte en période d’éveil était présente pour 87 % des enfants malades, contre 9 % chez les sains ;
- le volume amygdalien important.
31 Le recoupement des deux parties de l’étude a surtout permis de déceler certaines fausses croyances répandues parmi les médecins. Ainsi, alors que 89 % des praticiens pensent que l’obésité représente un facteur de risque, en pratique cela représentait seulement 44 % des enfants SAOS. De la même manière, la somnolence diurne était pour 91 % des praticiens un signe de SAOS chez l’enfant alors que seuls 67 % des enfants SAOS de l’étude 2 en souffraient. A contrario, alors que seulement 55 % des médecins identifiaient la transpiration nocturne comme caractéristique du SAOS de l’enfant et 72 % la respiration buccale, en pratique ces troubles étaient présents pour respectivement 89 et 100 % des cas.
32 Ces éléments semblent donc confirmer qu’un certain nombre de praticiens transposent leurs connaissances du SAOS de l’adulte à celui de l’enfant. Cependant, concernant les TRN comme dans d’autres pathologies, l’enfant n’est pas un « petit adulte ».
Conclusion
33 Le SAOS de l’enfant est une pathologie particulière qui se caractérise par le rayonnement des complications qu’elle occasionne. Sa prise en charge thérapeutique est de facto plurielle faisant intervenir aussi bien l’ORL, le pneumologue, le médecin généraliste, l’orthodontiste, le kinésithérapeute, l’orthophoniste, que le dentiste…
34 Le facteur le plus marquant est le fait que cette pathologie demeure réversible, si toutefois elle est prise au tout début de son évolution, ce qui réaffirme avec force l’intérêt d’un repérage précoce chez les enfants. La mise en lumière des éléments discriminants cités dans ce travail prend ainsi toute sa valeur.
35 Ainsi, chez des enfants présentant des infections ORL récidivantes, une agitation psychomotrice, des troubles orthodontiques, un échec scolaire et la mise en évidence d’un ronflement permettraient d’identifier les enfants à risque. Dans un second temps, la recherche des autres éléments de dépistage permettrait alors d’orienter les enfants ainsi repérés vers l’ORL afin de diligenter des explorations complémentaires.
36 Cette méthodologie semble reproductible sur le terrain et pourra faire l’œuvre d’un travail d’évaluation complémentaire.
Pour la pratique
Liens d’intérêts
37 les auteurs déclarent ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec l’article.
Références
- 1. Vecchierini M.-F., Monteyrol P.-J. Syndrome d’apnées obstructives de l’enfant : nouvelles approches thérapeutiques. Med Ther Pediatr 2013 ; 16(2) : 108-17.
- 2. Respir@dom. Organisation du sommeil et apnées du sommeil [Internet]. Disponible sur : http://respiradom.fr/les-apnees-du-sommeil/organisationdu-sommeil-et-apnees-du-sommeil/ [cité le 01/07/2018].
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- 6. Zettergren-Wijk L., Forsberg C.-M., Linder-Aronson S. Changes in dentofacial morphology after adeno-tonsillectomy in young children with obstructive sleep apnoea – a 5-year follow-up study. Eur J Orthod 2006 ; 28(4) : 319-26.
- 7. Brouilette R., Hanson D., David R., et al. A diagnostic approach to suspected obstructive sleep apnea in children. J Pediatr 1984 ; 105(1) : 10-4.
- 8. Ruhl M. Le SAOS et les troubles respiratoires du sommeil de l’enfant. Connaissances et pratiques des professionnels de santé [Thèse d’exercice de médecine générale]. Université Toulouse III, 2021.
- 9. Melquiond A, Dogneton M. Dépistage des troubles respiratoires du sommeil chez les enfants en médecine générale. Étude cas-témoin chez les enfants de 6 à 11 ans en Midi-Pyrénées [Thèse d’exercice de médecine générale]. Université Toulouse III, 2018.
- 10. Alsubie H.S., BaHammam A.S. Obstructive sleep apnoea: children are not little adults. Paediatr Respir Rev 2017 ; 21 : 72-9.
- 11. Erichsen D., Godoy C., Gränse F., Axelsson J., Rubin D., Gozal D. Screening for sleep disorders in pediatric primary care: are we there yet?. Clin Pediatr (Phila) 2012 ; 51(12) : 1125-9.
- 12. Redline S., Tishler P.V., Schluchter M., et al. Risk factors for sleep-disordered breathing in children. Am J Respir Crit Care Med 1999 ; 159(5) : 1527-32.
Mots-clés éditeurs : diagnostic précoce, santé de l’enfant, soins premiers, syndromes d’apnées du sommeil
Date de mise en ligne : 16/09/2024
https://doi.org/10.1684/med.2022.710