Activités physiques et santé psychologique des sujets blessés médullaires
Pages 19 à 33
Citer cet article
- MIDDERNACHT, Delphine,
- Middernacht, Delphine.
- Middernacht, D.
https://doi.org/10.3917/sm.084.0019
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- Middernacht, D.
- Middernacht, Delphine.
- MIDDERNACHT, Delphine,
https://doi.org/10.3917/sm.084.0019
Notes
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[1]
Relative aux organisations sociales formelles ou aux réseaux d’amis ou de connaissance.
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[2]
Relative au travail, au fait d’aller à l’école, ou à toute autre activité productive.
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[3]
Relative au fait d’être époux ou parents.
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[4]
Mesurée au moyen d’un questionnaire évaluant les activités réalisées au sein de la communauté et leur fréquence au cours des sept derniers jours.
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[5]
Précisons que selon la Classification Internationale du Fonctionnement, la participation résulte de l’interaction ou de la relation complexe entre divers facteurs à savoir la santé de la personne, ses fonctions organiques et structures anatomiques, son activité et les facteurs personnels et environnementaux.
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[6]
Le CHART est une échelle qui explore cinq domaines du handicap à travers 27 items : indépendance physique, indépendance financière, intégration sociale, mobilité, et l’occupation.
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[7]
i.e. âge de survenue du traumatisme et nombre d’années post-traumatiques.
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[8]
Vitesse de traitement, mémoire, fonctionnement exécutif/attention et compétences visuo-spatiales (Dowler et al., 1995).
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[9]
Observations non publiées présentées au sein de l’étude de Davidoff et al. (1992).
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[10]
Lorsque la capacité vitale forcée est exprimée en litres.
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[11]
C’est-à-dire SBM ou sujets « valides ».
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[12]
C’est-à-dire avec l’augmentation du nombre d’années post-traumatiques.
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[13]
Toutes les mesures du bien-être subjectif sont prises en compte.
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[14]
Évalué au moyen du Community Integration Questionnaire.
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[15]
Évaluée à l’aide de l’Index de Réintégration à la vie normale.
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[16]
Cf. page 651.
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[17]
Un temps de réaction est dit simple si la réponse dont on mesure la latence est la même quel que soit le stimulus, une seule réponse est possible.
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[18]
Le temps de réaction de choix correspond à la situation où plusieurs réponses sont possibles, cela pour plusieurs stimulus. À chaque stimulus (ou catégorie de stimulus) est associée une réponse particulière.
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[19]
Études expérimentales.
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[20]
Entendue comme la « capacité à effectuer des AP d’un niveau modéré à vigoureux, sans fatigue excessive, et ce tout au long de la vie » (ACSM, 1998a, 1998b).
-
[21]
Consistant en une marche rapide et un jogging léger.
1 – Introduction
1La lésion médullaire engendre des conséquences physiques délétères et amène souvent les sujets à adopter un mode de vie relativement sédentaire. Cette inactivité induite peut altérer de manière considérable la santé physique et mentale des sujets. Ces derniers risquent, en effet, de s’enfermer dans un véritable cycle de déconditionnement ayant pour résultante l’altération de la capacité physique, la diminution des possibilités fonctionnelles, la restriction de toute forme d’activité et une plus grande difficulté dans le développement des relations sociales. Par conséquent, l’état psychologique, notamment émotionnel des sujets blessés médullaires (SBM) peut être affecté. Certaines recherches antérieures soutiennent l’idée selon laquelle les SBM sont exposés à un risque minime de psychopathologies et privilégient l’idée d’un abattement, d’un découragement comme un élément « normal » du processus d’adaptation (Fullerton, Harvey, Klein, &Howell, 1981). Néanmoins des études plus récentes montrent leur risque considérable de développer une morbidité psychologique (Craig, Hancock, &Dickson, 1994 ; Middlleton, Tran, &Craig, 2007 ; North, 1999). Cette dernière désigne un état psychologique caractérisé par des niveaux anormaux d’états psychologiques, émotionnels ou comportementaux négatifs. Selon Craig, Tran, Lovas et Middleton (2008), les SBM vivant au sein de la communauté présentent sept fois plus de risque de développer des niveaux anormalement élevés d’états psychologiques négatifs typiques des personnes souffrant de trouble psychiatrique, en comparaison aux sujets contrôles valides. Vingt pour cent des traumatisés médullaires montrent des niveaux élevés d’états psychologiques négatifs. Dans une revue de littérature s’intéressant à la prévalence de la morbidité psychologique, Craig, Tran et Middleton (2009) suggèrent qu’environ 30 % et 27 % des SBM présentent un risque de rapporter respectivement un trouble dépressif au cours de la réadaptation et des symptômes dépressifs surélevés lorsqu’ils vivent au sein de la communauté (i.e. un lieu particulier dans lequel les individus partagent la même langue, des activités, des intérêts et un patrimoine culturel communs).
2Ces morbidités psychologiques peuvent expliquer en partie les différences observées en matière de qualité de vie (QDV) chez les SBM, en comparaison à la population générale. Aussi, l’altération de la QDV peut être indirectement associée au niveau d’efficience du fonctionnement cognitif, qui lui-même conditionne l’indépendance fonctionnelle des sujets. Dans ce domaine, l’analyse de la littérature montre que les SBM peuvent présenter divers types de déficits cognitifs, avec une prévalence estimée entre 10 % et 60 % selon les études et les méthodologies usitées (Davidoff, Morris, Roth, & Bleiberg, 1985 ; Richards et al., 1988). La nature de ces déficits doit être soigneusement déterminée, compte-tenu de l’importance révélée des fonctions exécutives dans la réadaptation. Ces fonctions réfèrent à l’ensemble des compétences cognitives d’ordre supérieur (e.g. les capacités de résolution de problème et de flexibilité mentale) nécessaires à la réalisation des comportements impliqués dans l’indépendance fonctionnelle et l’intégration communautaire. L’intégration communautaire renvoie au fait de revêtir, remplir, réaliser de manière respective des rôles, statuts et activités appropriés compte-tenu de l’âge, du sexe et des facteurs socio-culturels (Dijkers, 1998). Ce concept inclut les notions d’indépendance / d’interdépendance dans la prise de décision, et les comportements productifs réalisésdans le cadre des relations multi-variées avec la famille, les amis et les autres au sein de la communauté (Dijkers, 1998).
3Ainsi, l’examen des facteurs susceptibles de moduler la qualité de vie des SBM se révèle indispensable. En outre la prévalence des troubles psychologiques (i.e. états psychologiques anormaux, déficits cognitifs) chez cette population spécifique pose aussi la question de la prise en charge dans une perspective de maintien de la QDV. Dans ce cadre, l’activité physique est susceptible de revêtir une importance toute particulière et devient un champ recherche particulièrement prisé. Diverses études mettent en exergue les vertus d’un exercice régulier, notamment concernant ce qui a trait à la condition physique (Bougenot et al., 2003 ; Jacobs, 2009 ; Jacobs, Nash, & Rusinowski, 2001 ; Janssen & Pringle, 2008 ; Le Foll-de Moro, Tordi, Lonsdorfer, & Lonsdorfer, 2005 ; Mutton et al., 1997 ; Tordi et al., 2001 ; Yim et al., 1993). Mais qu’en est-il des effets de la pratique physique sur les composantes psychologiques ? Dans quelle mesure l’activité physique (AP) peut-elle avoir des répercussions positives sur la santé mentale des SBM ? Quels sont les mécanismes qui sous-tendent la relation entre AP et QDV ? Rappelons que selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), « posséder une bonne santé mentale, c’est parvenir à établir un équilibre entre tous les aspects de la vie physique, psychologique, spirituelle, sociale et économique ».
4Par conséquent, l’objectif de cette revue de littérature est de réaliser un bilan actualisé sur les conséquences psychologiques de la lésion médullaire et sur les effets de l’AP en matière de santé psychologique des SBM. Dans une première partie, nous discuterons des facteurs modulant la QDV des SBM et présenterons la nature et la persévérance des déficits cognitifs susceptibles d’être rapportés. Dans une seconde partie, nous centrerons notre propos sur les effets avérés et potentiels de l’AP. Nous discuterons des mécanismes expliquant la relation entre AP et QDV.
2 – Conséquences de la lésion médullaire du point de vue psychologique
2.1 – Niveau de QDV, facteurs associés et traumatisme médullaire
5Le traumatisme médullaire vient altérer le niveau de QDV perçu de l’individu, son bien-être subjectif. Rappelons que la qualité de vie renvoie selon Costanza et al. (2007) au « processus par lequel les besoins objectifs de l’être humain sont accomplis, et ce en relation aux perceptions individuelles et collectives du bien-être subjectif » (Costanza et al., 2007). Ces besoins incluent par exemple la subsistance, la reproduction, la sécurité, l’affection, la participation, les loisirs, etc. Le bien-être subjectif est estimé selon les réponses individuelles ou collectives obtenues aux questions ayant trait à la joie, à la satisfaction de vie, à l’utilité et au bien-être. Il désigne une vaste catégorie de phénomènes incluant la satisfaction de vie, la satisfaction des domaines importants de la vie mais également les affects positifs ou négatifs (Diener, Suh, Lucas, & Smith, 1999). La QDV dépend ainsi à la fois de l’accomplissement ou non de chaque besoin humain et de l’importance qui lui est conférée par l’individu ainsi que par le groupe (Costanza et al., 2007). L’OMS définit ce concept comme « la perception qu’a un individu de sa place dans l’existence, dans le contexte de la culture et du système de valeurs dans lesquels il vit, en relation avec ses objectifs, ses attentes, ses normes et ses inquiétudes. C’est un concept très large influencé de manière complexe par la santé physique du sujet, son état psychologique, son niveau d’indépendance, ses relations sociales ainsi que sa relation aux éléments essentiels de son environnement » (WHOQOL, 1994).
6Bien que qualifié de relativement bon ou au moins satisfaisant (Bénony, 2002 ; DeVivo & Richards, 1992 ; Gerhart, 1991), le niveau de QDV des SBM chroniques reste néanmoins inférieur à celui rapporté par la population générale (Bahena-Salgado & Bernal-Marquez, 2007 ; Fuhrer, Rintala, Hart et al., 1992 ; Hu, Mak, Wong et al., 2008 ; Leduc & Lepage, 2002 ; Lidal, Veenstra, Hjeltnes, & Biering-Sorensen, 2008 ; Post, Van Dijk, Van Asbeck, & Schrijvers, 1998 ; Westgren & Levi, 1998). L’altération du niveau de QDV peut se refléter par la présence de dépression, de détresse psychologique et d’anxiété. Les SBM sont en effet exposés au risque de développer un état psychologique négatif (Elliott & Frank, 1996 ; Krause, Kemp, & Coker, 2000 ; North, 1999). L’état dépressif peut être contracté dès la phase aiguë. Il est à l’origine d’une durée d’hospitalisation plus importante et d’un niveau d’indépendance fonctionnelle inférieure à la sortie de la réadaptation en comparaison aux individus n’ayant pas développé ce syndrome (Elliott & Frank, 1996). Il peut être généré par la perte des fonctions et de l’indépendance. Néanmoins, il dépend surtout du handicap perçu et de la perception du désavantage social engendré (Tate, Forchleimer, Maynard, & Dijkers, 1994). Ce dernier repose sur les propres perceptions du sujet concernant sa capacité à établir des relations sociales, son indépendance physique et son indépendance financière. Dans ce contexte, le handicap perçu semble être associé aux sentiments des SBM d’être moins actifs physiquement, de rester plus longtemps au lit, d’être plus isolés et d’avoir un accès limité aux transports (Tate et al., 1994). Diverses études confirment l’existence d’une relation significative entre la satisfaction de vie ou la dépression et trois dimensions du handicap (i.e. l’intégration sociale, l’occupation professionnelle et la mobilité), sans toutefois apporter de précisions (Fuhrer et al., 1992 ; Fuhrer, Rintala, Hart, Clearman, & Young, 1993). Dijkers (1997) précise, à travers sa méta-analyse, le sens et l’importance de ces corrélations. Le niveau de QDV des SBM est associé négativement aux diverses dimensions du handicap à savoir par ordre d’importance : le soutien social (rmoy = –0,49), l’intégration sociale [1] (rmoy = –0,41 et –0,28 pour l’intégration sociale formelle et informelle respectivement), la mobilité (rmoy = –0,31), l’occupation [2] (rmoy = –0,30) et le rôle familial [3] (–0,17). Autrement dit, à titre d’illustration plus le désavantage généré en termes d’intégration sociale est important, plus le niveau de QDV rapporté par les SBM est faible. En s’intéressant à l’interférence de l’implication sociale [4], Kemp et Ettelson (2001) confortent l’idée selon laquelle la participation aux activités et le sentiment de contribuer et d’accomplir son potentiel constituent des variables prédictives importantes d’une vie future saine et d’un bien-être physique. Ils rapportent notamment une corrélation positive de l’ordre de 0,36 entre l’implication au sein de la communauté et les facteurs QDV et satisfaction de vie. En outre, le rôle prépondérant de la participation sociale dans le maintien d’un niveau de QDV acceptable est démontrée dans de nombreuses études (Barker et al., 2009 ; Boschen, Tonack, & Gargaro, 2003 ; Chan & Chan, 2007 ; Putzke, Richards, Hicken, & DeVivo, 2002b). De plus, il n’est pas surprenant de voir que les SBM accordent beaucoup plus d’importance aux relations et à la productivité face aux pertes fonctionnelles suscitées par le traumatisme et leur rôle déchu (Hallett, Zasler, Maurer, & Cash, 1994 ; Hammoud & Grindstaff, 1992). Ainsi, l’engagement à toute activité professionnelle offre aux SBM la possibilité de revêtir une identité positive, de se valoriser, de se sentir membre à part entière de la société (Chapuis-Ducoffre, 1989) et de rapporter par voie de conséquence un niveau de QDV supérieur. Notons que l’interférence principale des facteurs « participation », « activités » (i.e. l’indépendance dans les soins personnels et le transport) et « statut marital » sur le niveau de QDV se retrouve dans l’étude de Chang, Wang, Jang et Wang (2012), qui se basent sur le modèle de la Classification Internationale du Fonctionnement. Néanmoins la participation [5] apparaît comme le facteur le plus déterminant du niveau de QDV des SBM. Ce facteur a un impact direct sur la QDV. La déficience (i.e. l’altération des fonctions organiques et structures anatomiques) modulerait de manière indirecte le niveau de QDV en conduisant éventuellement à une restriction d’activité.
7Le niveau d’incapacités fonctionnelles est, quant à lui selon les études, associé de manière minime à forte au niveau de QDV (Calmels, Bethoux, Roche, Fayolle-Minon, & Picano-Gonard, 2003 ; Clayton & Chubon, 1994 ; Daverat, Petit, Kemoun, Dartigues, & Barat, 1995 ; Dijkers, 1997). Gerhart, Bergstrom, Charlifue, Menter et Whiteneck (1993) montrent, par exemple, qu’un niveau plus faible de QDV est rapporté par les SBM dont les besoins en assistance supplémentaire augmentent au cours du temps.
8Aussi, divers autres facteurs sont connus pour interférer avec le niveau de QDV des SBM. Selon Putzke, Richards et Dowler (2000), la douleur altère le fonctionnement des SBM à travers divers domaines de la QDV. Elle influe singulièrement sur trois domaines du handicap, à savoir : la mobilité, l’intégration sociale et l’indépendance économique. De même, elle serait associée au changement du handicap perçu mesuré par le Craig Handicap Assessment and Reporting Technique (i.e. CHART) [6]. Quelques réserves doivent néanmoins être apportées concernant cette dernière association, celle-ci n’étant pas démontrée dans l’étude de Putzke, Richards, Hicken, et DeVivo (2002a). L’interférence négative de la douleur sur la santé mentale peut être expliquée de deux manières différentes. D’une part, il est possible que les degrés inférieurs de mobilité et d’intégration sociale déclarés par les sujets souffrant de douleur importante diminuent les possibilités de renforcement positif (i.e. la probabilité d’apparition d’un comportement suite à l’ajout d’un stimulus appétitif contingent à la réponse) et conduisent à terme au développement de la symptomatologie dépressive. D’autre part, les SBM peuvent développer un sentiment d’impuissance, d’incapacité. Face à leur incapacité ou faible capacité perçue à l’égard de la gestion des symptômes de douleur chronique, les SBM peuvent contracter des symptômes dépressifs (Putzke et al., 2000). Putzke et al. (2002a) suggèrent même l’existence d’une relation de causalité entre le facteur « interférence suscitée par la douleur » et les facteurs « satisfaction de vie » et « santé physique et mentale », sans toutefois se prononcer sur la direction de cette relation. Ces auteurs reprennent également les modèles proposés par Cairns, Adkins et Scott (1996) afin d’expliquer la relation, soient le modèle de médiation, le modèle de coexistence et le modèle de causalité linéaire.
9L’état psychologique des SBM dépend également du genre (Krause et al., 2000), de l’âge [7] (Duggan & Dijkers, 2001 ; Krause et al., 2000) et des indicateurs sociaux économiques tels que le nombre d’années d’étude et les revenus (Duggan & Dijkers, 2001 ; Krause et al., 2000). Les femmes sont confrontées à un plus grand risque de symptômes dépressifs. Il apparaît également que l’âge au moment du traumatisme augmente la probabilité de développer des symptômes dépressifs et une dépression majeure potentielle (Krause et al., 2000). En effet, plus le sujet est âgé au moment de la lésion et plus il requiert une période d’adaptation importante, susceptible d’engendrer de la dépression (Stensman, 1994 ; Westgren & Levi, 1998). Stensman (1994) précise que les sujets âgés de plus de 35 ans au moment du traumatisme présentent de plus grandes difficultés à faire face à la lésion. Aussi, Krause et al. (2000) dévoilent l’existence d’une relation curvilinéaire entre le nombre d’années post-traumatiques et les symptômes dépressifs, les plus hauts niveaux de symptômes étant observés chez les SBM depuis peu ou au contraste depuis de nombreuses années. Ces plus hauts niveaux de dépression observés chez les SBM depuis peu et depuis de nombreuses années peuvent être expliqués respectivement par le processus d’ajustement / d’adaptation lui-même et par les changements rencontrés au cours de l’avancée en âge (e.g. complications secondaires). Rappelons que le processus d’ajustement / d’adaptation renvoie à l’ensemble des efforts cognitifs et comportementaux, en perpétuel changement, que le sujet déploie afin de gérer les demandes internes et externes (Lazarus & Folkman, 1984). Il s’agit d’un processus qui évolue dans le temps et qui aboutit à « l’acceptation du changement ». Néanmoins, diverses tendances sont à noter sur ce dernier point. Certains auteurs montrent mettent en exergue l’influence positive de la durée de la lésion médullaire sur la QDV pour une meilleure adaptation (Westgren & Levi, 1998) alors que d’autres ne révèlent aucune association entre ces variables (Barker et al., 2009 ; Post et al., 1998).
10Kemp et Krause (1999) montrent que pour une majorité de SBM, la capacité à contrôler et à réaliser ses propres soins et les activités de la vie quotidienne (AVQ) constitue un facteur indispensable à la QDV. Les modifications du niveau d’indépendance engendrées par l’avancée en âge affectent le fonctionnement psychologique et notamment les facteurs stress, dépression et qualité de vie aussi bien chez la population générale que chez les sujets lésés. La prédisposition au stress et à la dépression est néanmoins plus importante chez les SBM comparativement à celle rapportée chez la population générale.
11Porter une attention particulière à la santé psychologique des SBM et développer des moyens de prise en charge se révèlent indispensables face aux conséquences néfastes susceptibles d’être générées par la dépression. Ces conséquences incluent une négligence à l’égard de la santé et une perte d’intérêt pour les activités sociales et professionnelles (Capoor & Stein, 2005). Notons aussi qu’il est possible que les SBM dépressifs soient plus sujets aux pratiques additives ou au suicide, le taux de suicide chez ces individus étant estimé à deux voire six fois plus important que chez les personnes valides (Capoor & Stein, 2005).
2.2 – Fonctionnement cognitif et traumatisme médullaire
12Au-delà d’être confrontés au risque de développer une comorbidité psychologique considérable, les SBM peuvent rapporter diverses difficultés du point de vue du fonctionnement cognitif, ce dès la phase aiguë ou bien connaître avec l’avancée en âge les changements psychologiques associés au processus normal de vieillissement concernant ce fonctionnement.
13Les informations disponibles dans ce domaine présentent néanmoins le dysfonctionnement cognitif comme une comorbidité fréquente et grave chez les SBM, avec une prévalence estimée à environ 40 et 50 % concernant la majorité des études (Davidoff, Roth, & Richards, 1992 ; Roth et al., 1989). Ce dernier, observé dès la phase aiguë, se caractérise par des déficits diffus en nature et notamment par des difficultés en matière d’attention, de concentration, de mémoire, de résolution de problème et de flexibilité mentale (Davidoff et al., 1992). Les troubles les plus communément rencontrés comprennent une attention altérée et des capacités d’apprentissage diminuées. Plus récemment, en comparant les performances neuropsychologiques des sujets atteints d’un faible traumatisme crânien et des SBM, Hess, Marwitz et Kreutzer (2003) montrent au-delà de la similarité des performances des sujets sur 5 tests neuropsychologiques, la présence de déficits en matière de vitesse de traitement de l’information, de vitesse motrice et d’apprentissage verbal chez plus de 40 % des SBM évalués. Divers paramètres semblent concourir à ces troubles tels : un âge avancé, un niveau d’éducation inférieur, un traumatisme crânien concomitant, l’historique en matière de consommation d’alcool…
14Aussi, la persévérance des déficits rapportés semble dépendre de la nature du traumatisme, notamment sa sévérité. À titre d’illustration, en cas de traumatisme crânien mineur ou de dépression sévère, les difficultés rapportées peuvent disparaître au cours de la première année post-traumatique (Dikmen, Machamer, Winn, & Temkin, 1995). Ces résultats posent la question de la persévérance des troubles en cas de nature divergente du traumatisme. C’est pourquoi divers auteurs se sont intéressés à l’incidence des déficits cognitifs chez les SBM chroniques, évalués en moyenne 17 ans après le traumatisme (Dowler et al., 1997, 1995). En comparant les performances des SBM à celles d’un groupe contrôle sur un modèle reposant sur quatre compétences cognitives [8], Dowler et al. (1995) présentent la vitesse de traitement de l’information comme la seule variable discriminant les SBM de long terme des sujets contrôles (i.e. avec une différence notoire en termes de performance de 1 à 3 écart-types). La prévalence du déficit à l’égard de cette compétence est estimée à 41 %. En considérant qu’une moyenne puisse masquée d’importantes différences individuelles, Dowler et al. (1997) se sont fixés pour objectif principal d’identifier les patrons de fonctionnement cognitif susceptibles d’être rencontrés par les SBM chroniques. À travers leur analyse, ils identifient l’existence de six groupes. Les deux premiers groupes rapportent un fonctionnement cognitif normal alors que les quatre derniers, représentant 60 % de l’échantillon, affichent divers déficits cognitifs significatifs typiques de ceux observés en milieu clinique chez les traumatisés crâniens. Ces auteurs montrent notamment la présence : (i) de déficits modérés de l’attention et de la vitesse de traitement de l’information, (ii) de légers déficits en termes de vitesse de traitement de l’information, (iii) des difficultés en matière de flexibilité mentale, ou (iv) des déficiences mnésiques modérées et une vitesse de traitement de l’information quelque peu diminuée.
15Nonobstant l’interférence affichée du traumatisme crânien sur les performances cognitives, les effets du vieillissement sur ces déficits ne doivent pas être occultés. L’âge apparaît en effet comme un facteur conditionnant la sévérité des déficits cognitifs à la suite d’un traumatisme crânien mineur, les adultes les plus âgés faisant l’expérience de plus grands déficits en comparaison aux sujets les plus jeunes, particulièrement en matière de vitesse de traitement de l’information (Goldstein et al., 1994). Rappelons que les variations de cette dernière modulent le déclin de diverses compétences cognitives avec l’âge comme la mémoire épisodique, la résolution de problème, le raisonnement, le traitement du langage, etc. (Lemaire & Bherer, 2005).
16De plus, il est intéressant de préciser que le degré d’efficience du fonctionnement cognitif des SBM peut être associé à divers autres facteurs comme la consommation d’alcool (Dikmen, Donovan, Loberg, Machamer, & Temkin, 1993), l’humeur (e.g. la détresse émotionnelle), les capacités intellectuelles pré-morbides. Des données contradictoires apparaissent néanmoins concernant l’influence du facteur « humeur ». Certains auteurs soutiennent l’idée selon laquelle l’humeur puisse altérer diverses compétences cognitives telles que l’attention, la concentration, la mémoire et les autres fonctions cognitives. Par exemple, Caton [9] montre qu’un plus grand déficit cognitif est associé à une plus importante dépression chez les SBM alors que Davidoff et al. (1990) ne mettent en exergue aucune relation significative entre l’ampleur et la nature des déficits cognitifs et la présence ou la sévérité de la dépression. Ces divergences sont probablement imputables à diverses raisons méthodologiques. En outre, bien que l’état émotionnel ne soit pas présenté comme un facteur principal de prédiction des patrons de fonctionnement cognitif observés au sein de leur étude, Dowler et al. (1997) précisent que l’interférence négative de la dépression et des plaintes somatiques sur le fonctionnement cognitif ne peut être réfutée.
17Aussi rappelons qu’en l’absence de déficits dès la phase aiguë, il est fort possible que les SBM développent avec l’avancée en âge un dysfonctionnement cognitif, typique de celui observé au cours du processus de vieillissement normal. Ce dernier se caractérise par des troubles des opérations mentales fluides et par l’altération des fonctions exécutives. Face aux conséquences physiques de la lésion médullaire (e.g. altération du fonctionnement physiologique et des capacités de réserve de l’ensemble des systèmes organiques) et l’interférence indirecte susceptible de ces systèmes organiques) et l’interférence indirecte susceptible de ces dernières sur la fonction cognitive, les SBM pourraient être exposés à un plus grand risque de développer un tel dysfonctionnement que la population générale. En effet, la lésion médullaire s’accompagne d’une perte immédiate puis progressive, avec l’âge, des capacités de réserve de l’ensemble des systèmes organiques. Or la bonne oxygénation du cerveau est conditionnée par l’efficience de la fonction pulmonaire. L’altération de cette dernière suite au traumatisme peut alors interférer négativement sur le fonctionnement cognitif à long terme des SBM, face à l’importance de l’oxygénation du cerveau dans l’efficacité de la fonction mentale (Tun, Tun, & Wingfield, 1997). Aussi, il s’avère que les capacités cognitives (e.g. capacité d’organisation perceptuelle, la concentration et la mémoire verbale et non verbale) sont corrélées aux mesures respiratoires (AmericanThoracic-Society, 1994 ; Anstey, Windsor, Jorm, Christensen, & Rodgers, 2004). À ce niveau, l’analyse de la littérature montre que les SBM sont sujets au dysfonctionnement respiratoire chronique. Cette analyse révèle également l’existence d’une corrélation positive entre la sévérité des altérations de la fonction pulmonaire et le niveau neurologique d’atteinte (Almenoff, Spungen, Lesser, & Bauman, 1995 ; Chen, Lien, & Wu, 1990 ; Gomez, 1998 ; Linn, Adkins, Gong, & Waters, 2000). À titre d’exemple, le niveau lésionnel corrèle fortement avec la capacité vitale forcée (r = 0,73 [10]) et le volume respiratoire forcé en une seconde (r = 0,89) (Baydur, Adkins, & Milic-Emili, 2001). Par conséquent les SBM, notamment ceux lésés à un niveau supérieur, sont particulièrement exposés au risque de dysfonctionnement cognitif. Insistons néanmoins sur le fait que ce risque de dysfonctionnement concerne l’ensemble de SBM, la fonction pulmonaire déclinant avec le nombre d’années post-traumatiques, indépendamment de l’âge et du niveau lésionnel de l’individu (Adkins, 2004). Ces données nous amènent à nous interroger sur l’état et le devenir cognitif des SBM mais également sur les méthodes de prise en charge dans une perspective de maintien d’un niveau de QDV acceptable. Ces questions deviennent un véritable champ de recherche notamment lorsque nous considérons les données issues des études de Tun et al. (1997) et de Gomez (1998). Ces auteurs montrent qu’un seul facteur intervient dans les performances cognitives des SBM, à savoir l’âge, et non le niveau ou la durée de la lésion. Autrement dit les SBM peuvent développer les changements cognitifs associés au processus normal de vieillissement. La taille des différences associées à l’âge semble par ailleurs comparable chez les SBM et les personnes valides. Les performances des SBM âgés de 67,1 ans en moyenne sont 15 à 25 % plus faibles que celles des SBM âgés de 39,9 ans en moyenne alors (Tun et al., 1997) que les performances des sujets âgés valides sont 9 à 20 % plus faibles que celles des jeunes adultes valides (Tun, Wingfield, & Stine, 1991 ; Tun, Wingfield, Stine, & Mecsas, 1992). Gomez (1998) met en exergue, indépendamment de l’état de la personne [11], la supériorité des performances des personnes les plus jeunes, en comparaison aux personnes les plus âgées, sur la majorité des compétences cognitives évaluées (i.e. mémoire, vitesse de traitement de l’information), à l’exception du facteur fluence verbale (i.e. une mesure du traitement du langage). À l’égard de ce facteur, de meilleurs scores sont rapportés par les sujets contrôles les plus jeunes et les SBM les plus âgés comparativement aux SBM les plus jeunes et aux sujets contrôles les plus âgés respectivement. Gomez confirme, par ailleurs, l’existence d’une corrélation négative entre le fonctionnement pulmonaire et le niveau d’atteinte de la moelle épinière mais ce uniquement chez les SBM les plus jeunes, et non chez les SBM les plus âgés qui présentent un débit expiratoire pulmonaire similaire à leurs homologues valides. Face à ces données, Gomez suggère le développement avec l’âge [12] de stratégies ou de mécanismes compensatoires. Ces derniers protègeraient les capacités cognitives susceptibles d’être altérées par les variables concomitantes à la lésion. Rappelons que les mécanismes de compensation se mettent en œuvre en présence d’une inadéquation, d’un déséquilibre objectif ou perçu entre les compétences accessibles et les contraintes environnementales (Bäckman & Dixon, 1992). Ce déséquilibre est contrebalancé, de manière automatique ou intentionnelle, par un plus grand investissement en termes de durée ou d’effort, par l’utilisation de compétences latentes ou par l’utilisation de nouvelles compétences, ceci afin de pallier les conséquences négatives d’un déficit ou d’une perte objective (Bäckman & Dixon, 1992). En outre excepté le processus de compensation, ne pouvons-nous pas envisager la participation régulière aux AP comme une modalité d’intervention susceptible de maintenir ou d’améliorer les compétences cognitives susceptibles d’être affectées par les variables concomitantes à la lésion (e.g. la diminution du VO2pic engendrée par le mode de vie sédentaire des personnes en fauteuil roulant) ? Face à la similitude des caractéristiques physiques des personnes âgées et des SBM chroniques (i.e. expliquée par le vieillissement physique prématuré dont les SBM sont sujets), il ne serait pas surprenant de constater chez les SBM des effets associés à la pratique physique similaires à ceux observés chez les ainés concernant le fonctionnement cognitif. Ces effets seront discutés dans la partie suivante.
18En conclusion de cette présentation, il ressort que la lésion médullaire se présente comme un évènement dévastateur susceptible de limiter ou compromettre l’accomplissement de rôles, statuts et activités considérés comme normaux au regard de l’âge, du sexe et des facteurs socio-culturels. Au-delà de la perte de la fonction motrice et des modifications physiologiques communément rapportées, la lésion médullaire peut s’accompagner entre autres d’une morbidité psychologique et de troubles cognitifs diffus en nature. Ainsi, il n’est pas rare d’observer que le niveau de QDV est plus faible chez cette population spécifique que chez la population générale. Dans une perspective de maintien d’un niveau de QDV acceptable, favoriser le maintien ou le développement d’un niveau de condition physique au moins similaire à celui de personnes valides sédentaires et du degré d’efficience du fonctionnement cognitif se révèle indispensable. Ce dernier permettrait aux individus de conserver le plus longtemps possible leur indépendance et leur vie sociale. Dans cette optique, la participation régulière aux activités physiques (AP) et l’engagement dans des programmes d’entraînement peuvent se présenter comme une modalité d’intervention efficace. La partie suivante présente les bénéfices avérés et susceptibles d’être retirés de la pratique en matière de QDV et de fonctionnement cognitif. Les mécanismes sous-tendant la relation AP-QDV y sont également exposés.
3 – Activités physiques et santé psychologique des SBM
3.1 – Activités physiques et qualité de vie
19L’altération de la santé psychologique suite à un traumatisme médullaire pose la question de la prise en charge dans une perspective de maintien d’un niveau de QDV acceptable. À ce titre, de nombreux auteurs se sont intéressés aux facteurs de modération-médiation ainsi qu’aux facteurs prédictifs du niveau de QDV. Parmi les facteurs retenus reviennent souvent les notions d’intégration sociale, d’activité professionnelle et de soutien social. Or un autre facteur est susceptible d’interférer de manière positive sur le niveau de QDV, de bien-être subjectif ainsi que sur l’humeur des SBM, à savoir la participation régulière aux activités physiques (AP) ou l’engagement dans des programmes d’entrainement. Stevens, Caputo, Fuller et Morgan (2008) montrent qu’il existe une forte corrélation positive entre le niveau d’AP des SBM au-dessous de C6 et leur niveau de QDV mesuré au moyen du Quality of Well-Being Scale. Ces auteurs présentent également l’AP comme la seule variable prédictive de la QDV des SBM, les variations du niveau d’AP (i.e. scores au Physical Activity Scale for Individuals with Physical Disabilities variant de 6,25 à 47,50) expliquant 56 % des variations observées en matière de QDV (i.e. scores au Quality of Well-Being Scale variant 0,21 à 0,73). La participation régulière aux AP semble contribuer aux sentiments de bien-être, de compétence et d’efficacité perçue des SBM. Elle est susceptible de réduire l’anxiété et les risques de dépression et d’améliorer l’acceptation de l’invalidité, du handicap (Hooper & Santomier, 1984 ; Patrick, Morgan, & Charlton, 1986 ; Shephard, 1991). Gioia et al. (2006) confirment l’idée selon laquelle l’engagement aux AP permet l’amélioration des états d’anxiété et de dépression des SBM, indépendamment de leur niveau neurologique d’atteinte. En outre, l’AP favorise l’extraversion des individus. Plus récemment dans une méta-analyse récente portant sur 21 études, Martin Ginis, Jetha, Mack, et Hetz (2010) mettent en exergue l’existence d’une relation positive significative entre AP et bien-être subjectif, mais avec une taille d’effet considérée comme petite à moyenne, ceci aussi bien lorsque le bien-être subjectif est défini de manière générale [13] que lorsqu’il est défini de manière plus spécifique (i.e. lorsqu’il a trait aux mesures des symptômes dépressifs et de la satisfaction de vie). À titre d’illustration, il apparaît que les joueurs de basket fauteuil présentent de plus petits scores en termes de dépression et sur la plupart des sous-échelles des états d’humeur en comparaison aux personnes en fauteuil roulant non sportives (Paulsen, French, & Sherrill, 1990). Les SBM les plus investis dans les AP en termes de fréquence rapportent de meilleurs états psychologiques marqués par une réduction significative des états de dépression et d’anxiété. Les bénéfices retirés des AP sont d’autant plus importants que la fréquence de participation excède les trois fois par semaine voire plus (Muraki, Tsunawake, Hiramatsu, & Yamasaki, 2000). Les influences du mode (e.g. basket fauteuil, tennis fauteuil, tir à l’arc, …) et de l’intensité de l’AP sur ces gains (i.e. les états de dépression et de vigueur, et les traits d’anxiété) sont plus faibles comparativement à la fréquence de participation (Muraki et al., 2000).
20Plusieurs mécanismes sont susceptibles de sous-tendre la relation entre AP et la QDV. L’AP peut conférer au sujet des sentiments d’accomplissement et de maîtrise au regard de leur fonctionnement physique qui peuvent permettre de renforcer in fine leurs sentiments d’estime de soi, d’auto-efficacité et de maîtrise personnelle (Latimer, Martin Ginis, Hicks, & McCartney, 2004 ; Rejeski, Ettinger, Martin, & Morgan, 1998), et d’améliorer par conséquent leur QDV. Les retentissements de l’AP régulière sur les dimensions fonctionnelles des SBM sont notamment relatés dans l’étude transversale de Tlili et al. (2008). Ces auteurs révèlent l’efficacité de l’AP dans l’optimisation des capacités fonctionnelles des personnes paraplégiques marquée par la présence d’une différence significative essentiellement dans les dimensions soins personnels (i.e. toilette, habillage partie inférieure, utilisation des toilettes) et mobilité (i.e. transfert) de l’échelle de mesure d’indépendance fonctionnelle.
21Au niveau social la stigmatisation des personnes porteuses de handicap peut conduire à leur faible image de soi et à leur isolement. À ce titre, de nouvelles opportunités d’interactions sociales sont offertes aux SBM grâce aux AP. Ces dernières encouragent le développement de nouveaux liens d’amitié et des réseaux de soutien social (Shephard, 1991). Cet effet directement perçu par les participants favorise leur intégration sociale et permet, par conséquent à son tour, l’amélioration de leur QDV (Noreau & Shephard, 1995). C’est donc à travers l’amélioration du fonctionnement social que l’AP engendre des effets positifs sur le niveau de QDV, de bien-être subjectif du sujet. L’AP permet de minimiser la stigmatisation, les stéréotypes et la discrimination et favorise l’acceptation des personnes présentant des capacités limitées comme membre à part entière de la société (Glaser, Janssen, Suryaprasad, Gupta, & Mathews, 1996). Selon Noreau et Shephard (1995), l’opportunité de développer des relations sociales constitue l’un des bénéfices les plus directs de la participation aux AP, ayant pour résultante un sentiment de respect social et une meilleure image de soi. Ce lien significatif entre la participation aux AP et une meilleure intégration au sein de la communauté est démontré dans l’étude transversale de McVeigh, Hitzig et Craven (2009). Ces auteurs rapportent que les SBM sportifs (i.e. les sujets investis dans des pratiques de loisirs ou de compétitions et les sportifs professionnels) se différencient de manière statistiquement significative de leurs pairs non sportifs au regard des facteurs intégration [14] et qualité de vie [15], en présentant de scores plus élevés.
22L’AP peut également avoir un impact en termes de prévention du déclin de la QDV des SBM en agissant sur le niveau de douleur (Latimer et al., 2004 ; Martin Ginis & Latimer, 2007 ; Martin Ginis et al., 2003 ; Rejeski et al., 1998) et/ou sur le niveau de stress (Latimer et al., 2005 ; Martin Ginis et al., 2003). Chez les SBM, la douleur et les limitations fonctionnelles associées constituent le facteur de stress le plus important rencontré au cours de la vie quotidienne (Rintala, Loubser, Castro, Hart, & Fuhrer, 1998). C’est pourquoi Martin Ginis et al. (2003) se sont intéressés au rôle potentiel de médiation des facteurs douleur et stress dans les modifications du bien-être subjectif, face aux bénéfices démontrés de l’exercice sur ces derniers. Les résultats de leur étude montrent que la douleur jouerait un rôle central dans la médiation des effets de l’exercice en matière de dépression et de QDV alors que le stress médiatiserait les changements en termes de QDV globale. Néanmoins, afin de mieux comprendre les mécanismes par lesquels l’exercice engendre de telles modifications, certains auteurs ont cherché à discriminer avec plus de précisions le rôle de chacun des deux facteurs (i.e. stress et douleur) dans la relation exercice/bien-être émotionnel (i.e. évalué par une mesure de la dépression). Plus spécifiquement, Latimer et al. (2004) se sont appuyés sur les relations décrites dans le modèle du processus de douleur chronique (Gatchel, 1996) pour établir leurs hypothèses. Précisons que selon ce modèle, l’interférence de la douleur sur les composantes psychologiques dérive d’une procédure cyclique où les changements physiques imputables à la lésion sont susceptibles d’altérer le seuil de douleur et conduire à une exacerbation de ses symptômes. Faire l’expérience de douleur à long terme peut amplifier les niveaux de stress et de tension psychophysiologiques et occasionner de surcroit des altérations supplémentaires au niveau émotionnel. Ces modifications émotionnelles peuvent interférer négativement sur la réalisation des AVQ et amener à une restriction d’activité qui elle-même affecte la fonction physique. Ainsi conformément à ce modèle, Latimer et al. (2004) ont examiné le rôle potentiel de la douleur (i.e. ces variations) sur le niveau de stress observé à la suite de l’exercice ainsi que l’effet éventuel du stress (i.e. ces modifications suite à l’exercice) sur la dépression. L’analyse de leurs résultats montre que les modifications de la douleur perçue imputables à l’exercice (i.e. intervention de 9 mois) médiatisent les changements du niveau de stress résultant de ce même exercice (Latimer et al., 2004). L’exercice aurait alors des effets prophylactiques sur la douleur qui permettraient de réduire une source majeure de stress. Les changements du niveau de stress attribuables à l’exercice médiatisent, quant à eux, les bénéfices observés au terme du programme en matière de dépression (Latimer et al., 2004). Face à l’évolution de leur capacité physique à réaliser les AVQ, les SBM modifieraient leur propre appréciation des événements stressants. Rappelons à titre d’illustration que par manque de capacité physique les AVQ peuvent constituer une source de stress chez les SBM face à leurs sentiments d’impuissance et d’incapacité en termes d’adaptation aux demandes de la vie quotidienne. Ces sentiments peuvent conduire in fine à l’apparition de symptômes dépressifs. En revanche contrairement aux résultats de Martin Ginis et al. (2003), la douleur perçue ne se présente pas comme un facteur de médiation de la relation exercice/dépression. Latimer et al. (2004) suggèrent que la douleur a un effet indirect sur la dépression par son impact sur le stress.
23Les fluctuations positives observées en matière de QDV, et notamment les changements en termes de symptomatologie dépressive peuvent résulter des mécanismes physiologique et/ou comportemental associés à l’exercice aérobie. Autrement dit, les variations de la capacité cardiorespiratoire (i.e. VO2pic) par exemple peut représenter la condition nécessaire et suffisante pour engendrer des variations au niveau de la symptomatologie dépressive (Coyle & Santiago, 1995). À travers leur étude interventionniste, Coyle et Santiago révèlent l’efficacité d’un programme d’entraînement aérobie de 12 semaines dans l’amélioration du VO2pic (i.e. une augmentation de 23 %) et dans la diminution des symptômes dépressifs (i.e., une baisse de 59 %) chez les SBM. Ces auteurs mettent notamment en exergue l’existence d’une corrélation négative modérée (r = -0,48) entre les deltas scores du VO2pic et les symptômes dépressifs. Selon Coyle et Santiago, la diminution des symptômes de dépression est associée à une diminution des symptômes somatiques et à l’amélioration des affects positifs. À titre d’exemple, les participants appartenant au groupe exercice rapportent moins les sentiments « d’être dans l’impossibilité de se débarrasser des coups de blues » et « de parler moins que d’ordinaire » au terme du programme qu’à l’état basal. En revanche, ils rapportent plus les sentiments « d’être pleins d’espoir » et « d’être heureux » à la fin du programme qu’à l’état basal [16].
24La participation aux AP se présente ainsi comme une modalité d’intervention bénéfique et nécessaire, contribuant à l’amélioration de divers aspects psychologiques chez les traumatisés médullaires. Néanmoins, Ditor et al. (2003) soulignent l’importance d’une participation continue à l’exercice, ce pour conserver les bénéfices acquis suite à l’intervention en matière de bien-être psychologique. En cas de diminution de fréquence d’entraînement, ces gains ne sont pas conservés. Il est également important de souligner que bien que démontrée dans une majorité d’études, la relation entre AP et QDV n’est parfois pas mise en exergue (Cushman & Hassett, 1992).
3.2 – Activités physiques et cognition
25Bien que l’écart entre l’espérance de vie des SBM et des valides se réduise, nous pouvons nous attendre à ce que les traumatisés médullaires soient confrontés de manière plus précoce aux effets du vieillissement en raison des contraintes physiques et fonctionnelles imputables à la lésion et aux risques accrus de surutilisation des membres supérieurs. Ces contraintes fonctionnelles peuvent amener les SBM à restreindre leur activité au cours de l’avancée en âge, ceci à plus ou moins long terme. Un cycle de déconditionnement s’ensuit alors, marqué par une diminution progressive de la capacité cardiorespiratoire (i.e. VO2pic) au cours du temps (Hoffman, 1986). Outre son rôle prépondérant démontré dans l’accomplissement des activités de la vie quotidienne et in fine dans le maintien d’une autonomie fonctionnelle acceptable (Dallmeijer, Hopman, van As, & van der Woude, 1996 ; Dallmeijer & van der Woude, 2001 ; Janssen et al., 1994), ce facteur est susceptible de revêtir une importance toute particulière pour le bon fonctionnement du cerveau des SBM. À ce titre, la mise en œuvre d’une prise en charge adaptée visant à l’amélioration du VO2pic pourrait se révéler essentielle pour pallier les déficits cognitifs susceptibles d’être développés par les SBM, notamment face à l’existence démontrée d’une relation spécifique entre la condition physique et la vitalité cognitive des aînés valides (Barnes, Yaffe, Satariano, & Tager, 2003 ; Colcombe & Kramer, 2003 ; Kramer et al., 1999). L’étude des relations potentielles entre santé, condition physique et cognition a été initiée par Spirduso en 1975. Au cours de son analyse, cette auteure met en exergue la supériorité des performances aux tâches de temps de réaction simple [17] et de temps de réaction de choix [18] d’ainés sportifs âgés de 60 ans et plus, en comparaison aux ainés sédentaires. Autrement dit, les ainés sportifs mettent moins de temps à réaliser la tâche demandée que les ainés sédentaires. Elle montre par ailleurs la similarité des performances obtenues (i.e. des temps de réaction) par les ainés sportifs et les jeunes adultes sédentaires sur des tâches cognitives simples. Depuis, ce patron est relaté dans de nombreuses études (Emery, Huppert, & Schein, 1995 ; Sherwood & Selder, 1979 ; Spirduso & Clifford, 1978). Diverses études transversales (Dustman, Emmerson, & Shearer, 1994 ; Etnier et al., 1997) confortent également l’incidence positive d’une participation aux AP sur les compétences cognitives des seniors. Plus récemment Eggermont, Milberg, Lipsitz, Scherder et Leveille (2009) rapportent l’existence d’une association positive entre les performances obtenues aux tests neuropsychologiques ayant trait aux fonctions exécutives et la participation aux AP chez les sujets âgés en moyenne de 78 ans. Ce postulat est notamment mis en lumière dans certaines études d’intervention [19] (Colcombe & Kramer, 2003). Aussi, l’hypothèse d’une association entre l’amélioration du fitness [20] suite à un programme d’entraînement et l’amélioration des compétences cognitives (i.e. particulièrement celles ayant au trait au contrôle exécutif) apparaît pour la première fois en 1999 dans l’étude de Kramer et al. Afin de tester cette hypothèse, des ainés (n = 174) ont pris part à un programme d’entraînement (i.e. programme intensif de marche ou un programme de stretching) sur une période de six mois. Les analyses mettent en exergue l’amélioration significative des performances cognitives des sujets participant au programme de marche, ce sur divers tests cognitifs informatisés mesurant des processus exécutifs comme la planification, la programmation, l’inhibition et la mémoire de travail. Plus récemment lors d’une étude réalisée chez les sujets âgés de 65 ans à 85 ans, Netz, Dwolatzky, Zinker, Argov, et Agmon (2011) mettent en évidence l’existence d’une corrélation positive entre le VO2max et l’attention, la fonction exécutive et le score global cognitif, avec un coefficient de corrélation de l’ordre de 0,37 ; 0,39 et 0,38, respectivement.
26En outre, les bénéfices associés à l’amélioration de la capacité cardiorespiratoire des seniors valides se retrouvent dans diverses épreuves cognitives mesurant la vitesse de traitement de l’information, l’attention, la mémoire, la flexibilité mentale. Il est intéressant de préciser qu’il est reconnu que ces compétences cognitives puissent être altérées chez les SBM. À titre d’illustration, Dustman et al. (1984) se sont intéressés aux effets de l’entraînement aérobie réalisé [21] sur une période de quatre mois à raison de trois séances hebdomadaires par des sujets âgés de 60.6 ans en moyenne. Les résultats de leur étude montrent que l’entraînement favorise de meilleures performances en matière de vitesse psychomotrice, de temps de réaction simple (i.e. détection d’une cible visuelle) et d’inhibition (i.e. aspect central de l’attention mesuré par l’épreuve du Stroop). Hawkins, Kramer et Capaldi (1992) rapportent, quant à eux, les bénéfices d’un programme d’entraînement de 10 semaines à base d’exercices aquatiques de type aérobie et de natation sur les tâches exécutives mesurant l’attention partagée et le transfert attentionnel (i.e. reflétant la capacité à exécuter deux tâches de façon concurrente), chez les personnes âgées entre 63 et 82 ans. Plus récemment, Fabre, Chamari, Mucci, Masse-Biron, et Préfaut (2002) ont examiné les effets de deux modes d’entraînement (i.e. entraînement aérobie vs. entraînement mnésique) sur la mémoire des sujets âgés de 60 à 76 ans. Ces auteurs révèlent, à travers leur analyse, l’influence positive de l’entraînement aérobie sur la mémoire verbale des sujets, mesurée au moyen des tests d’apprentissage de paires de mots et des tests de rappels d’histoire. Le quotient de performance globale à la batterie mémoire apparaît également augmenté. De même, Hotting et al. (2012) montrent que l’amélioration de la mémoire épisodique corrèle positivement avec l’amélioration du fitness cardiovasculaire, suite à un entraînement aérobie consistant en un exercice de pédalage, chez les sujets âgés entre 40 et 56 ans.
27Ces résultats expérimentaux sont confortés par des études ayant utilisé des techniques méta-analytiques. Colcombe et Kramer (2003) relatent, à travers l’analyse de 18 études d’intervention, l’efficacité d’un entraînement de type aérobie sur la cognition des aînés. Ils précisent par ailleurs que les composantes les plus sensibles aux effets de l’amélioration de la capacité cardiorespiratoire sont celles relatives au fonctionnement exécutif. Une méta-analyse plus récente portant sur 29 études confirme l’incidence positive des programmes d’entraînement aérobie sur l’attention et la vitesse de traitement de l’information, les fonctions exécutives et sur la mémoire (Smith et al., 2010). Plus exactement, ce type d’intervention influe modérément sur ces différents domaines cognitifs précités. Néanmoins il est intéressant de préciser que les effets de l’exercice sur la mémoire de travail sont moins consistants (Smith et al., 2010).
28Face à ces données, nous pouvons émettre l’hypothèse selon laquelle outre les comportements compensatoires, la participation régulière aux AP ou la mise en œuvre d’un programme d’entraînement aérobie permettrait de compenser les déficits cognitifs susceptibles d’être occasionnés par les variables concomitantes à la lésion. Cependant il est clair que de plus amples investigations, aussi bien transversales qu’interventionnistes, se révèlent nécessaires afin de mettre cette hypothèse à l’épreuve des faits et déterminer le rôle que peut revêtir la pratique d’une AP dans la récupération des déficits cognitifs observés chez les SBM.
4 – Conclusion
29La lésion médullaire altère le fonctionnement psychologique des individus. Les SBM sont notamment confrontés au risque accru de développer des états dépressifs, des états d’anxiété et une détresse psychologique. Par conséquent, leur niveau de QDV rapporté est généralement inférieur à celui de la population générale. Les variations en termes de QDV semblent concerner particulièrement leur satisfaction en rapport avec la mobilité physique, l’intégration sociale, la participation sociale, l’occupation professionnelle, et le soutien social. Aussi, nonobstant leur risque de contracter une morbidité psychologique, les SBM peuvent rapporter diverses difficultés cognitives dès la phase aiguë ou bien connaître les changements psychologiques associés au processus normal de vieillissement concernant le fonctionnement cognitif. Bien que les déficits cognitifs puissent disparaître au cours de la première année post-traumatique selon la nature du traumatisme, il est possible que certains SBM en fassent toujours l’expérience. À ce titre, la mise en œuvre d’une prise en charge adaptée se révèle indispensable pour veiller à ce que les SBM maintiennent le plus longtemps un niveau de qualité de vie acceptable. Dans cette perspective, l’engagement régulier dans toute forme d’AP ou dans tout programme d’entraînement peut se présenter comme une modalité d’intervention efficace. Ce mode d’intervention est connu pour interférer positivement sur le niveau de QDV des SBM en agissant (i) sur leurs sentiments d’accomplissement et de maîtrise au regard de leur fonctionnement physique, (ii) sur leur niveau de douleur et de stress, et en leur offrant de nouvelles opportunités d’interactions sociales et de réseaux de soutien. En parallèle face aux incidences positives reconnues de l’AP sur la cognition des personnes âgées en bonne santé, nous pouvons supposer que cette forme d’engagement puisse influer positivement sur les déficits cognitifs susceptibles d’être développés par les SBM. Ainsi le développement de la recherche dans cette thématique apparaît nécessaire et pertinente.
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Mots-clés éditeurs : activités physiques, fonctionnement cognitif, lésion médullaire, qualité de vie
Date de mise en ligne : 20/08/2014
https://doi.org/10.3917/sm.084.0019