Article de revue

Faire du fitness pour construire du féminin ?

Pages 65 à 72

Citer cet article


  • Jarthon, J.-M.
  • et Durand, C.
(2015). Faire du fitness pour construire du féminin ? Movement & Sport Sciences - Science & Motricité, 88(2), 65-72. https://doi.org/10.3917/sm.088.0065.

  • Jarthon, Jeanne-Maud.
  • et al.
« Faire du fitness pour construire du féminin ? ». Movement & Sport Sciences - Science & Motricité, 2015/2 n° 88, 2015. p.65-72. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-movement-and-sport-sciences-2015-2-page-65?lang=fr.

  • JARTHON, Jeanne-Maud
  • et DURAND, Christophe,
2015. Faire du fitness pour construire du féminin ? Movement & Sport Sciences - Science & Motricité, 2015/2 n° 88, p.65-72. DOI : 10.3917/sm.088.0065. URL : https://stm.cairn.info/revue-movement-and-sport-sciences-2015-2-page-65?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sm.088.0065


Notes

  • [1]
    Le texte d’invite était le suivant : « Préparant un Doctorat de Sociologie mais aussi adhérente depuis 7 ans au club, je travaille sur la pratique du fitness. Il me serait utile de m’entretenir avec des pratiquants femmes et hommes âgés de 20 à 60 ans et plus, pendant environ 1 h. Je me permets de laisser une feuille à l’accueil pour que puissiez me laisser vos coordonnées afin de prendre rendez-vous selon vos disponibilités. Je vous remercie par avance de m’aider dans ce travail d’étude dont je pourrai vous rendre compte le temps venu. Bien cordialement. »
  • [2]
    Lorsque les pratiquantes évoquent la grosseur, elles l’assimilent automatiquement à des problèmes de santé.
  • [3]
    Kahn, A. (2014), Interview par Clara Dupont Monod dans le cadre de l’émission « Comme on nous parle » sur France Inter le jeudi 6 mars 2014, http://www.franceinter.fr/emission-comme-on-nous-parle-axel-kahn (Page consultée le 21/06/2014.
  • [4]
    Une notion présente dans le film d’Elia Kazan, Le Mur invisible (1947).

1 – Introduction

1Cette étude s’inscrit dans une démarche socio-anthropologique et marque l’intérêt pour la construction du féminin à travers une activité physique de loisir : le fitness. Nous souhaitons tenter de comprendre comment et pourquoi les femmes font du fitness, mais aussi comment cette pratique physique peut construire du féminin. Le concept de genre qui vient du terme « gender » est la traduction culturelle en « masculin » « féminin » d’une différence biologique initiale. Pour Françoise Héritier (1996), le rapport entre les sexes est le modèle de tous les rapports de domination et elle met en évidence ce qu’elle appelle une « valence différentielle des sexes » universelle. La problématique du genre renvoie à la question de l’identité au sens de Kaufmann (2004) à savoir que le féminin est une construction culturelle qui répond à des normes et valeurs induites dans la société par un rapport de domination. Ces normes peuvent être, entre autres, corporelles et donc identifiables et/ou visibles par les individus. Elles participent des identités de genre.

2La notion d’identité est complexe, pluridimensionnelle et floue et doit être analysée selon différentes dimensions (sociale, individuelle, collective, culturelle). L’identité n’est pas donnée mais construite et parfois même prescrite par un système de normes qui s’impose à nous. Les pratiques sportives et corporelles n’y échappent pas. Elias (1969) parle du passage de la sociogenèse à la psychogenèse pour exprimer l’idée selon laquelle les normes sont d’abord socialement imposées avant d’être psychologiquement incorporées, renforçant ainsi la sociogenèse. L’individu se socialise et construit son identité depuis sa naissance et tout au long de sa vie. Cette construction relève d’un processus immuable complexe, évolutif, paradoxal et changeant. Les interactions avec autrui, en sus des injonctions sociales, y jouent un rôle central : « L’identité n’est autre que les résultats à la fois stables et provisoires, individuels et collectifs, subjectif et objectif, biographiques et structurels, des divers processus de socialisation qui conjointement construisent les individus et définissent ces institutions » (Dubar, 1991, p. 113).

3Un processus de socialisation correspond à la manière dont les individus intériorisent les normes de leurs milieux (Elias, 1939). Pour Bourdieu (1979), cette socialisation s’effectue par les habitus de classe. Ainsi, c’est par l’acquisition des normes et valeurs de la société que l’identité d’un groupe social se dote de traits caractéristiques. L’identité est subjective, abstraite, multiple, changeante. Il est aujourd’hui difficile de distinguer l’identité individuelle de l’identité sociale. Même si cette distinction subsiste dans les approches psychologiques, la sociologie s’accorde sur la dialectique de ces deux notions (Kaufmann, 2004). Comme nous l’avons déjà dit, le système de normes et de valeurs de la société est constitutif de l’identité. Il n’est pas possible de s’inscrire dans un groupe, de s’y insérer ou de s’y intégrer, sans intérioriser ce système.

4Pour Kaufmann (2004), cette notion d’identité est cependant critiquable. Il s’agit d’un énoncé performatif en ce que l’affirmation du mot suffit à la faire exister. Le fitness sera envisagé comme une activité physique de loisir qui intègre une dimension particulière : le souci de soi.

5Les normes et valeurs prescrites, notamment celles qui se réfèrent au genre, sont incorporées (Lebreton, 1990). De fait, pour être catégorisé masculin ou féminin, il est nécessaire de faire coïncider apparence corporelle et sexe biologique. Ces marquages de genre sont évolutifs et variables en fonction des sociétés. Par exemple en Occident, pour les femmes la minceur est, aujourd’hui (ce ne fut pas toujours le cas), requise tandis qu’en Orient ce sont les rondeurs (Eco, 2007). Ces normes sont parfois subjectives, puisqu’elles se réfèrent à la beauté qui est une notion sans définition exacte et donc implicite, fluctuante et culturellement située (Vigarello, 2004). Les médias en diffusant certaines images du féminin et du masculin renforcent les stéréotypes et imposent les différences avec l’évidence du « naturel ». Pour réaffirmer cette modélisation attachée au féminin, de manière consciente ou non, les femmes vont se mettre en scène dans différentes pratiques comme celle du fitness, où il s’agit de développer une « hyperritualisation » (Goffman, 1977) de la féminité. Même si notre étude porte sur le féminin, il ne faut pas pour autant écarter la question du masculin, puisqu’il s’agit bien du genre dont nous parlons. Cette approche amène à supposer que les pratiquantes de fitness, construisent leur féminité en opposition à la virilité et donc au masculin. Le souci de l’esthétique souvent évoqué par les femmes interrogées doit aussi être analysé en fonction du rapport homme/femme.

6L’objectif de cet article est de comprendre : Comment les femmes construisent et/ou entretiennent leur féminité par la pratique du fitness ? Mais aussi d’analyser pourquoi elles y attachent de l’importance.

7Le fitness est une pratique physique de loisir qui met le corps en œuvre, le sculpte, le modifie, le transforme. Il peut être analysé comme un signifiant et un signifié (Barthes, 1970) inscrit dans une volonté individuelle de transformation ou d’épanouissement, mais également une « rage de paraître ».

2 – Corps et contraintes sociales

8Une hypothèse essentielle conduit ce travail. Elle repose sur la notion de contrainte sociale. « La contrainte sociale, c’est qu’elle est due, non à la rigidité de certains arrangements moléculaires, mais au prestige dont sont investies certaines représentations. Il est vrai que les habitudes, individuelles ou héréditaires, ont, à certains égards, cette même propriété. Elles nous dominent, nous imposent des croyances ou des pratiques. Seulement, elles nous dominent du dedans ; car elles sont tout entières en chacun de nous » (Durkheim, 1987, p. 15).

9La question de l’apparence des femmes, aujourd’hui, se réfère aux normes et valeurs corporelles prescrites par la société.

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« J’ai mes propres normes, mais bon c’est vrai que c’est certainement les mêmes que la société, parce que je vivrais en Orient où les femmes sont un peu plus grasses, c’est vrai que ça me permettrait de mieux manger. Parce que du coup c’est vrai je suis toujours en train de me priver, c’est très rare que je mange à ma faim parce que je veux garder, je veux paraître mince, et tout ça, renvoyer l’image que la société attend de moi. […] Par exemple quand je suis allée au Moyen-Orient on m’a dit que je ne valais aucun chameau parce que j’étais trop maigre, la société a beaucoup évolué maintenant, quand on voyait des femmes espagnoles qui étaient beaucoup plus grosses qui étaient beaucoup plus rondes cela peut changer avec la société ».
(N, 62 ans)

11Cette injonction au paraître représente une certaine contrainte sociale au point, comme le souligne Sansot (2006) que « Pour tenir notre place dans la société, tous les métiers du tertiaire en plein développement exigent que nous offrions une belle image de nous-mêmes ». Cette remarque s’impose davantage pour les femmes que pour les hommes, même s’il existe pour ces derniers des injonctions à une présentation de soi qui favorise l’insertion sociale et professionnelle mais également l’ascension au sein des entreprises (Amadieu, 1990).

12Vigarello (2004) explique que les normes corporelles ont changé dans notre société. C’est à partir des années 1930 que cette transformation est la plus visible. À partir de cette période les canons de beauté ne sont plus les mêmes. Il parle d’un « corps chiffré » qui commence à être médiatisé.

13« Non, pas du tout, je fais 1,65 m et je suis fier de lui dire maintenant je fais 73 kg, j’en faisais 103, enfin 105 au mois d’août. J’étais vraiment très costaud, mais je m’assumais, tu vois c’était des vêtements que je mettais déjà avant, je m’assumais complètement. Et tu vois je ne veux pas faire 55 kg, ce n’est pas mon but et pourtant, si je voulais je pourrais j’en ai déjà perdu 27, je pourrais très bien encore en perdre 20. Mais non mon but, dès que j’arriverai à 70 kg je ne chercherai plus à maigrir, mais à stabiliser mon poids » (G. 26 ans).

14Ces calculs font leur apparition dans la presse féminine, à tel point que les indices de mensuration changent eux aussi. Hidri (2008) explique que les jeunes femmes en situation de recrutement ont recours au fitness pour « forger » leur corps afin qu’il corresponde à cette « apparence recrutable ». Cette « dictature » de l’apparence est une contrainte sociale, à laquelle tout individu peut être soumis. Bourdieu (1998) montre que ce sont souvent les classes dirigeantes, ou jugées meilleures, qui sont prises comme modèle pour leur apparence. Bourdieu (1998) souligne également que les femmes sont emprises à une certaine domination masculine, qui les place dans « un état permanent d’insécurité corporelle », par cela il veut dire que les attentes corporelles, symbole de la féminité sont si fortes que les femmes se trouvent régulièrement dans un rapport complexe de « corps réel et corps idéal ».

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« Qu’est-ce qui vous dérange dans le fait de vieillir ? Bah, justement le fait de ne plus pouvoir séduire, alors que je n’ai jamais eu d’aventures ni rien mais, j’aimais séduire. Peut-être que quand je serai dans une maison de retraite je pourrai encore séduire (rire). Les rides encore, ça ne me dérange pas trop, mais oui le corps change, c’était évident. Je n’ai pas voulu aller voir le film « Amour », parce que là c’était une dépression radicale. Donc c’est la fuite si vous voulez. Oui c’est la fuite ».
(H, 73 ans)

16« La domination masculine, qui constitue les femmes en objets symboliques, dont l’être (esse) est un être perçu (percipi), à pour effet de les placer dans un état permanent d’insécurité corporelle ou, mieux de dépendance symbolique » (Bourdieu, 1998, p. 94). Il définit la féminité comme étant directement liée à cette domination. « Et la prétendue « féminité » n’est souvent pas autre chose qu’une forme de complaisance à l’égard des attentes masculines, réelles ou supposées, notamment en matière d’agrandissement de l’ego » (Bourdieu, 1998, p. 94).

17La contrainte sociale qui mène les femmes à façonner un corps au féminin, a donc des origines multiples : médiatisation du corps féminin, représentations sociales et/ou individuelles du corps, rapports de séduction, rapports de domination entre les hommes et les femmes, pour ne citer que les plus importants.

3 – Méthodologie employée

18Les méthodes privilégiées pour cette étude ont été :

  1. l’observation participante,
  2. des entretiens semi-directifs.

19Dans un premier temps, les responsables de salle de fitness de Rennes ont été contactés pour les informer de la démarche et de l’objet de la recherche. Une fois l’accord obtenu par ces directeurs de salles, l’observation participante a pu commencer. Il s’agissait d’un choix réfléchi, voulant nous familiariser (au sens de Garfinkel (1967), acquérir une familiarité de membre) avec les différents espaces des salles, mais aussi observer les différents comportements des pratiquants. L’observation participante implique de notre part une immersion totale dans le terrain, nous avons donc fréquenté les salles à différentes heures de la journée et participé aux différentes activités proposées (cours collectifs, musculation, cardio-training). Cette méthode permet de vivre la réalité des individus observés et de pouvoir comprendre certains mécanismes difficilement décryptables et complexes pour un individu en situation d’extériorité. En participant au même titre que les acteurs, le chercheur a un accès privilégié à des informations inaccessibles au moyen d’autres méthodes empiriques. Comment comprendre des sensations corporelles sans mettre son propre corps à l’épreuve de la pratique ?

20Au début de l’enquête, seuls les gérants des salles étaient au courant de notre présence en tant que « chercheurs ». Pas les adhérents. Cacher notre présence aux pratiquantes avait pour finalité de ne pas les amener à modifier leurs comportements. Ces salles ont été fréquentées durant près de deux ans et les observations retranscrites dans un carnet ethnographique.

21Les deux salles de remise en forme étudiées ne sont pas franchisées. Il s’agit, pour la première, d’une petite salle familiale de centre ville d’environ 500 m2, qui fût la première salle de fitness à Rennes (1954). Elle compte 650 adhérents de classe moyenne supérieure. Elle est animée par une équipe de trois éducateurs sportifs et des stagiaires de passage. La seconde salle, plus grande, est d’une surface d’environ 1200 m2. Plus récente, ouverte en 2012, se trouve dans une galerie marchande à Saint Grégoire. Elle compte près de 1200 adhérents, qui appartiennent à des catégories sociales plus hétérogènes.

22En parallèle à l’observation, et en accord avec les directeurs des structures, des affiches ont été placées dans les vestiaires ainsi que dans les lieux de pratique et de détente invitant les adhérents à laisser leurs coordonnées afin de solliciter une rencontre [1], pour réaliser des entretiens.

23Le guide d’entretien s’articulait autour d’une phrase introductive destinée à libérer la parole des interviewés et établir un climat de confiance (Morin, 1984) :

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« J’aimerais que vous me parliez de votre fréquentation d’un centre de fitness ou de remise en forme, le choix de cette salle, ce que vous y chercher, ce que vous y faites, depuis combien de temps ? »

25Trois grands thèmes ont structuré l’entretien :

  • la perception de la pratique,
  • les raisons du choix de la pratique,
  • les modalités de rapport au corps.

26Chaque thème était décliné en sous-thèmes : déroulement de la pratique (fréquence, quelles activités, seule ou avec des amis ?) le rapport masculin/féminin, la notion de santé, bien-être, hygiène de vie, la mode, l’esthétique, etc.

27Les 31 interviews se sont déroulées en face à face. Les données recueillies ont fait l’objet d’une analyse thématique (Bardin, 1977) afin de faire émerger les principaux éléments discursifs utilisés par les acteurs interrogés. Cette série d’entretiens sera considérée comme close lorsqu’aucun élément nouveau n’aura émergé des rencontres supplémentaires, dans la logique proposée par Blanchet et Gotman (1991, p. 54) : « Ce n’est qu’après avoir jugé ce point de « saturation » atteint que l’on peut effectivement considérer la campagne d’entretiens comme close. »

4 – La quête de l’apparence « idéale »

28La gestion de l’apparence est devenue une préoccupation importante dans notre société. Les femmes qui pratiquent le fitness déclarent vouloir modeler leur corps, le garder en forme.

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« Donc tiens, c’est garder la ligne, garder la forme, et garder la tonicité musculaire. C’est ça »
(D. 43 ans)

30Elles n’avouent pas directement être sensibles aux normes corporelles induites, certaines le réfutent même.

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« Je trouve qu’ils sont ridicules, j’ai une petite fille qui est superbe elle est très très grande et elle se trouve trop forte… bon évidemment elle… mais elle est belle. Elle n’a pas le look d’un mannequin tout maigre là, toute anorexique ; mais les médias fichent une jeune en l’air notamment les filles ».
(H, 73 ans)

32Mais au vu de leur discours et de leur manière de pratiquer, nous constatons tout de même une certaine recherche d’esthétique. La tonicité du corps, la perte ou le maintien d’un poids « idéal » sont moteur dans leur pratique.

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« Je pratique aussi pour me maintenir en forme, garder une ligne. […] Donc, physiquement ça m’a aidé à retrouver une ligne plus rapidement et un certain tonus musculaire. […] Mes propres normes, ça fait parti de comment j’ai grandi, comment j’ai construit mon identité. Mes propres normes à moi, elles sont individuelles. […] Donc plutôt retrouver un ventre plat, c’était mon objectif et de passer dans du 38 voilà. Voilà j’ai trouvé le truc ça c’est ma norme passer dans du 38 par rapport à ma taille ».
(A, 30 ans)

34Cet exemple de verbatim montre que même si cette pratiquante déclare ne pas être sensible aux normes induites par la société, elle y porte tout de même une certaine importance. En citant la taille de vêtement 38, elle s’inscrit dans un stéréotype défini et/ou prescrit par la société, voir même par les industriels, puisque la taille des vêtements est défini selon les morphologies moyennes des individus et donne lieu à une nomenclature.

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« Je crois que j’ai mes propres normes, parce que je suis souvent… Non, mes propres normes c’est vrai que je n’aime pas… C’est vrai que j’ai un racisme anti gros comme disent mes enfants […] je veux garder, je veux paraître mince, et tout ça, renvoyer l’image que la société attend de moi ».
(N, 60 ans)

36La récurrence dans le discours des femmes interrogées, de vouloir se maintenir en forme peut être interprétée de manières différentes. La recherche de santé de bien-être, qui est souvent évoquée dans le discours jusqu’à présent recueilli, s’inscrit aussi dans certains stéréotypes. Le « gros » qui parfois est cité ne trouve pas définition et/ou de critères esthétiques rationnels et/ou explicites si ce n’est que la dimension médicale [2]. La pratique du fitness peut alors être interprétée comme une pratique préventionniste. Cependant nous le soulignons encore, que les critères physiques comme la minceur sont de repères pour revendiquer l’état de bonne santé.

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« Je sais qu’être gros ça entraînera des désagréments au niveau de la santé, et là je rejoins la question de la santé, être grosse c’est avoir son cœur enrobé de graisse, c’est avoir du cholestérol, c’est avoir plein de soucis. C’est ça que je pense moi, c’est ça le souci premier que j’ai ; je me demande comment ces gens-là ne se rendent pas compte qu’ils se bousillent la santé ».
(N, 62 ans)

38Amadieu (1990) explique aussi que l’obésité est aujourd’hui assimilée à des pratiques alimentaires distinctes des autres et il souligne davantage que le poids ou la taille des individus est une construction sociale, dans le sens ou cela caractérise une appartenance à un groupe social donné. Le gros, aujourd’hui considéré comme « déviant » au sens de Goffman (1963), était sous l’Ancien Régime assimilé à la classe bourgeoise comme un individu bien portant.

39Au-delà, du critère de la minceur, nous pouvons constater que les pratiquantes portent une importance particulière à certaines parties de leur corps.

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« Dans le fitness c’est clair que on cherche à perdre un peu de taille hein c’est vrai que je vois ce qui viennent au cours, sais plus, à perdre un peu de ventre, essayer d’affiner la taille, avoir de plus jolis fessiers ».
(S, 26 ans)

41Les parties du corps les plus sollicitées durant la pratique sont celles qui symbolise, ou même stéréotype la féminité. Nous constatons donc que les femmes pratiquantes de fitness portent une certaine importance à leur physique, mais en interprétant leur discours nous constatons et pouvons comprendre que cela s’inscrit parfois dans le processus de séduction qui s’opère entre les hommes et les femmes.

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« La notion de séduction est-elle importante pour vous ? Oui, c’est quelque chose d’important. Je pense que c’est plus agréable. Mais on peut très bien séduire en étant grosse, je pense que oui la séduction c’est important. Mais dans n’importe quel sens, je pense que c’est bien qu’un homme essaie de me séduire enfin bon plus maintenant parce qu’à 60 ans il n’a plus rien à gagner. Mais oui c’est important, je pense que ça fait partie quand on est jeune c’est le jeu de séduction et puis après c’est toujours agréable de parler avec quelqu’un quand on sait que l’on répond à son attente, à un critère par exemple, à un critère de minceur ou d’amabilité d’être souriante, tout ça. Séduire, oui, c’est important que l’autre garde un bon souvenir de soi ».
(N, 60 ans)

43Les femmes façonnent leur corps pour plaire, à elles-mêmes certes, mais aussi à leur partenaire.

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« Si moi et j’atteins ce que je veux atteindre, je suis plus à l’aise ne serait-ce qu’avec mon compagnon. Ne serait-ce qu’à ses yeux, dans ma tête je suis plus enviable ».
(A, 33 ans)

45Ces exemples de discours recueillis nous montrent que même si les femmes disent avoir leurs propres critères esthétiques et leurs propres normes corporelles, elles ne sont pas moins sensibles au regard que les hommes ont également de leur apparence. Elles cherchent à être enviables c’est-à-dire à plaire aux hommes et donc à répondre à des critères supposés attendus par les hommes.

46Même si les femmes qui font du fitness déclarent et/ou revendiquent ne pas chercher à se soumettre à des normes, des codes corporels, nous constatons qu’une certaine contrainte sociale pèse sur elles. Il s’agit ici du physique, de l’apparence. Elles portent une certaine importance au regard des autres ce qui peut induire leur pratique du fitness. Vouloir rester mince, ne pas vieillir, être en forme sont des démarches individuelles, mais qui s’inscrivent tout de même dans le processus identitaire genré. Être femme, implique de répondre à des critères spécifiques qui peuvent être induits et/ou prescrits par notre société.

5 – Image attendue et image désirée (norme esthétique)

47L’importance que les pratiquantes de fitness portent à l’apparence et au paraître révèle aussi une influence sociétale. La société joue un rôle déterminant dans le choix de l’image de l’individu. En observant la presse ou les divers médias, il est facile de constater que certaines normes esthétiques sont prescrites et/ou proposées. Ces normes conduisent à une uniformisation des corps. C’est aussi dans cette logique que l’on peut constater un paraître au détriment de l’être. Cette logique de standardisation de l’apparence produit un paradoxe auquel les femmes sont régulièrement confrontées, celui entre l’image attendue et l’image désirée :

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« En fait, je me dis à 75, il me reste plus qu’un kilo et ça m’étonnerait que je me plaise. Donc je me suis dit 70, et je pense qu’à 70 je serais très contente. […] Et je me disais dès que je serai à 78 kg, je serais très contente. Et en fait, j’arrive à 76, mais j’ai perdu tellement de fois trop vite en cinq mois. Je vois que j’ai maigri par rapport aux photos, par rapport aux vêtements. J’ai perdu quatre tailles, mais je me vois toujours grosse. Voilà mon corps s’est affiné, mais l’aspect ne me plaît pas ».
(G, 26 ans)

49Il est difficile pour ces femmes de rendre compte, avec précision, de leurs critères esthétiques. Ceux-ci sont multiples. Ils diffèrent parfois au fil d’un même entretien comme si finalement il s’agissait de quelque chose qu’elles avaient du mal à définir, ou qu’elles ne voulaient pas définir face à l’interviewer. La volonté de sculpter leur corps est souvent énoncée. Cependant, elle est justifiée soit par le fait de tonifier ou de maigrir. Aucune femme ne veut prendre du poids. Elles veulent soit en perdre, soit le stabiliser par l’exercice physique. À ce niveau, certaines affirment :

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« Je me suis affinée mais je n’ai pas perdu de poids ou du moins, moins que je ne le croyais ».
(A-N, 33 ans)

51Se joue ici la relation entre silhouette, poids et masse musculaire. Les corps modèles érigés dans les médias sont presque toujours rejetés dans les discours, car jugés non conformes à ce que sont les femmes en général. Pourtant nombreuses sont celles qui cherchent à s’en rapprocher. À la question de savoir « À qui voudriez-vous ressembler sur le plan corporel ? », les réponses sont révélatrices de cette ambivalence discursive. Cela révèle la complexité de définir la féminité et sa construction. Il existe des limites entre le corps désiré et le corps attendu. Si le corps désiré apparaît comme un modèle, une sorte d’utopie, le corps attendu est plus visible et devient plus rationnel pour ces femmes. Elles ont un certain deuil à faire, celui de l’image désirée. Le fait de désirer un corps et de l’obtenir est, en effet, une chose bien différente. Pour Kahn [3], si le corps est construit socialement, il est cependant impossible de nier les déterminants biologiques qui le structurent à la base. Même si les progrès scientifiques peuvent amenuiser le déterminisme biologique, ils ne peuvent l’évincer :

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« Je veux 4 kg de moins c’est pas méchant ! (Rires) Mais parce que le problème c’est que c’est peut-être pas très connu, c’est que j’ai une intoxication intellectuelle de l’image, parce que j’ai fréquentée le monde du body fitness et bodybuilding pendant plusieurs années, ce qui fait que j’ai une image du corps, de la femme, qui est quelqu’un de très sec, pas de gras, très sec bien dessiné. Pour moi c’est un idéal maintenant. J’allais dire à mon âge c’est fini. C’est marrant. Mais je suis un peu parasitée par ça, et ça me fausse un peu mon regard. Donc j’ai corrigé ça aussi parce que au départ j’étais obnubilée par ça, par l’image que j’en avais, parce que j’ai baigné là-dedans et on s’en imprègne bien. Et après c’est que ça le modèle en fait. […] Mais c’est vrai qu’il a fallu corriger cet image en disant : « Ce n’est pas ça qu’il faut vouloir, ce n’est pas ça ». Le but c’est d’être en bonne santé déjà et d’être en forme, d’être bien dans sa peau. De pouvoir bouger, de pouvoir faire plein de choses, voilà. Maintenant quand je dis que je voudrais perdre 3,4 kg, c’est vraiment pour peaufiner ma recherche personnelle. Vu mon gabarit, je suis dans les standards ».
(D, 43 ans)

53Delphine fait part ici de son obsession pour l’image des corps véhiculée par le monde du bodybuilding et qu’elle désire voir s’incarner en elle et de ses attentes quant au fitness. Rationnalisant ses attentes sur le plan corporel, au regard de son âge, elle dit devoir accepter de ne pas pouvoir réaliser ses désirs profonds, le corps et/ou l’image désirée n’étant pas toujours accessible. Les normes prescrites et/ou diffusées sont des standards, des modèles qui ne sont pas adaptables pour toutes. Parfois même surfaits et/ou enjolivés, il faut relativiser ce qui est montré ou prescrit. Les publicités pour les crèmes anti-âge sont un exemple parmi tant d’autres. Faire croire à une jeunesse éternelle en montrant des jeunes femmes de 25 à 30 ans pour signaler une efficacité réelle de ces crèmes contre les rides est-il raisonnable ? Pourquoi en effet ne pas utiliser l’image d’une femme plus âgée, qui est finalement la vraie consommatrice potentielle ? Le corps désiré n’est peut-être qu’un corps fantasmé, une représentation idéale.

54Les déclarations des femmes interrogées sont conformes aux enquêtes Ipsos. Mais en évoquant davantage leurs attentes quant à ce modelage, il est aisé de constater qu’elles cherchent aussi à répondre à la norme de minceur, prescrite par notre société et assimilée à un état de bonne santé.

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« Mais c’est surtout la question de minceur qui est très importante pour moi, je dis toujours d’ailleurs, c’est ma mère qui m’a offert le plus mauvais cadeau qu’elle m’ait fait c’est de m’offrir une balance parce que je suis toujours dessus et du coup c’est vrai le fait d’aller à la gym m’encourage à monter sur la balance tous les jours pour voir si je n’ai pas grossi de 200 g par exemple. Mais l’esthétisme est très important pour moi. […] Je veux paraître mince, et tout ça, renvoyer l’image que la société attend de moi. […] Je sais qu’être gros ça entraînera des désagréments au niveau de la santé, et là je rejoins la question de la santé, être grosse c’est avoir son cœur enrobé de graisse, c’est avoir du cholestérol, c’est avoir plein de soucis. C’est ça que je pense moi, c’est ça le souci premier que j’ai ; je me demande comment ces gens-là ne se rendent pas compte qu’ils se bousillent la santé ».
(N, 60 ans)

56Cet extrait montre les différents niveaux d’injonction. D’abord, celui provenant de sa mère qui, un jour, lui a offert une balance. Elle ne dit pas si sa mère a accompagnéce « cadeau » d’un commentaire sur son poids, mais avait-elle besoin de le faire ? Offrir une balance revient à dire à l’autre « fais attention à ton poids, surveille ta ligne, pèsetoi de temps en temps ». Ensuite, on note l’injonction qui vient de la société et de l’image du corps qu’elle valorise. Le fait de vouloir être mince et conforme aux attentes sociales correspond à des prescriptions contraignantes et difficiles à satisfaire sans risque, chacun ayant un poids de forme idéal et naturel pas nécessairement conforme à la norme sociale. Mais se dessine également un troisième niveau de justification. Elle ne peut pas seulement se présenter comme une femme, qui plus est une femme de 60 ans, qui cherche à se conformer aux canons de la minceur vendus dans les magazines à partir de corps essentiellement juvéniles de mannequins. En évoquant la nécessité de s’activer pour ne pas avoir de graisse ou de cholestérol, elle mobilise un argument santéiste : elle ne fait pas ça uniquement pour l’esthétisme. Mais cet extrait d’entretien montre également que l’apparence est primordiale même pour une femme de 60 ans, que l’on pourrait penser moins concernée par les injonctions de présentation soi promues dans les magazines.

6 – Être et paraître femme

57Les femmes ont toujours été soumises à des injonctions/prescriptions visant à « performer » leur genre (Butler, 1990), c’est-à-dire à fabriquer de la « féminité » en se saisissant, déformant, retravaillant les normes culturelles. Autrement dit, être femme est une construction qui loin de s’inscrire dans un conformisme ou dans une acceptation des injonctions masculines peut trouver son expression dans un corps différent, présenté autrement, dans un corps « hors normes » résultant d’un agir transformateur. Le maquillage fait partie de la fabrication de la féminité. Il est un phénomène culturel et social. Cette pratique n’est pas récente puisque, dans toutes les sociétés, les individus se maquillent depuis fort longtemps et pas uniquement les femmes. Le maquillage est une métamorphose éphémère du visage qui participe à une mise en scène de soi et d’un artifice qui vise à créer de l’illusion pour soi et dans le regard de l’autre (Pfeffer, 2005). Si dans notre société, il est utilisé comme parure, dans d’autres, il fait partie de rites de passage et/ou possède certaines significations précises : « Le maquillage des lèvres avait pour but d’empêcher le diable de pénétrer dans la bouche ; de même, le khôl protégeait du mauvais œil » (Mozzani,1995), Tous les jours, certaines femmes se maquillent et se démaquillent. Le fait de se maquiller permet de se mettre en valeur, de cacher le visage originel, de gommer certains défauts, qu’ils soient permanents ou temporaires. Cependant, différentes représentations sont assignées au maquillage. Un maquillage trop outrancier sera plus critiqué, voire même condamné en conférant une étiquette négative à la personne qui en fait usage. Certaines expressions familières « être maquillé comme une voiture volée » ne valorisent pas cette pratique associée à une forme de tricherie. Le maquillage est alors conçu comme un artifice, une falsification, une tromperie par rapport à l’aspect naturel. Le maquillage à outrance est souvent renvoyé à la prostitution et à la vulgarité dans notre société et notre culture. Ce qui est vrai ici ne l’est pas ailleurs et les maquillages, tatouages et autres ornements existants dans des civilisations différentes témoignent des écarts culturels. Les femmes modèlent leur visage en fonction de l’image qu’elles veulent donner à autrui. Avec le maquillage, la femme a une double facette, l’une « naturelle », sans subterfuge, et l’autre sociale, qui utilise l’artifice pour donner, du moins l’imagine-t-elle ainsi, une meilleure image d’elle-même. Beaucoup de femmes se maquillent lorsqu’elles vont être confrontées à l’extérieur, à l’interaction avec l’autre, à la sphère publique. Au contraire, dans la sphère privée (à la maison), elles ne se maquillent pas ou peu, pour laisser place au « naturel » et à l’intime. Le maquillage est vecteur d’embellissement, ce qui favoriserait l’interaction avec « l’autre » que ce soit dans la sphère privée ou dans la sphère publique comme dans le monde du travail. On notera que le marché des cosmétiques est très important et que sa part dédiée aux hommes ne cesse de croître, illustrant le constat que la pression sociale via les apparences ne s’exercent pas uniquement sur les femmes.

58Le vêtement joue un rôle tout aussi important. Dans les sociétés occidentales, on utilise aujourd’hui l’habit pour se distinguer des autres. Cette distinction vise à être remarquée, acceptée, à provoquer ou à être rejetée. Il y a là un double processus de distinction/assimilation (ou non), ce qui renvoie à la définition de la socialisation conçue comme les liens qui existent entre les individus (Simmel, 1908). Nous sommes souvent jugés sur les apparences, éduqués à s’habiller en fonction de son milieu d’appartenance, pas uniquement pour son image mais aussi en fonction de circonstances sociales. Une tenue « correcte » donne une bonne impression, alors qu’une tenue négligée peut être désavouée dans certaines circonstances. Une tenue décalée peut aussi permettre d’affirmer son identité.

7 – Conclusion

59Cet article vise à mieux comprendre les différents processus dans lesquels les femmes sont engagées dans la pratique du fitness. De manière sous-jacente, on a postulé que leur engagement répondait largement aux canons de beauté prescrits par les normes et valeurs sociétales, quand bien même elles disent pratiquer pour elles-mêmes. S’opposent alors raisons objectives et subjectives, libération objective du corps des femmes et libération de ce corps sous injonctions subjectives. Regard du conjoint, regard des autres, influence des médias, répétitivité des informations relatives au corps, au poids et à la santé, beaucoup d’injonctions prennent corps et sens en-dehors de toute imposition réelle verbalisée à travers des signes et des normes progressivement intégrés. La pratique du fitness s’inscrit ainsi souvent entre volonté/désir individuel d’entretenir son corps et de se procurer un loisir/temps personnel avec d’autres pour soi et obligation incorporée de sculpter/entretenir ce corps. Le corps de la femme reste ainsi très largement sous influences.

60Bien qu’induite par un tiers ou les normes sociales, la pratique du fitness reste personnelle. Chacun pratique pour soi. Ces femmes se construisent et se façonnent pour être bien certes mais, avant toute chose, pour exister : exister pour elles-mêmes, être fières de leur corps par la pratique, exister aux yeux des autres. C’est dans cette logique que la pratique du fitness devient une activité physique, sous-jacente à un corps sous-influence et partiellement contraint.

61Le corps séduisant se réfère à des normes singulières mais qui finalement ne diffèrent pas de celles de la société. Pour être plus explicite, la quête de la minceur semble être la plus récurrente. Il faut, aujourd’hui, être mince pour être une femme féminine et pouvoir jouer de sa féminité. Le gras est déviant, synonyme de mauvaise santé, de mauvaise hygiène de vie, d’une mauvaise alimentation. Être mince renvoie à une qualité attendue. Il faut bien présenter, ne pas être stigmatisée par un corps hors-norme.

62Cependant, si le corps est un marqueur de l’identité féminine, d’autres aspects émergent. Certaines femmes définissent la féminité par la maternité. Il faut être mère pour être femme, ou, inversement, la femme doit être mère. Ces injonctions des rôles et statuts, révèlent encore une certaine vision, disons-le sans hésitation, obsolète de la définition de la femme, qui mettent en évidence la domination masculine qui subsiste au sein de notre société. Rien de très surprenant en cela. Les discours féministes fustigent cette domination toujours visible aujourd’hui dans le « plafond de verre[4] » qui entoure la place de la femme dans le monde professionnel.

63Le fitness est ressenti comme une certaine émancipation par rapport au quotidien. Il s’agit de se faire du bien, de s’épanouir individuellement grâce à cette pratique. Certes, d’autres arguments sont évoqués comme « se maintenir en forme » ou encore « se détendre ». Les finalités ne sont pas et ne peuvent pas être uniques. Tout au plus est-il possible de les hiérarchiser et de remarquer que dans ce choix les individus privilégient la quête de soi et le fait d’agir pour soi. Cette quête de soi est, pour Ehrenberg (1995), une sorte de conquête sans fin qui accompagne la montée de l’individualisme dans nos sociétés contemporaines. Il faut se réaliser et réussir dans tous les domaines et compartiments sociaux que ce soit sa vie professionnelle, sa vie familiale et bien d’autres encore (Ehrenberg, 1995). Si cette quête de soi est parfois plus subie que désirée elle amène beaucoup à répondre à de multiples injonctions (montrer son dynamisme ; être en bonne santé ; avoir une bonne présentation de soi) et à effectuer, en conséquence, le choix de faire du sport.

64Pour De Singly (2005), le corps est devenu « symbole de l’identité ». C’est la première chose visible et jugée dans une rencontre avec d’autres par les autres. Bien se présenter pour être jugé positivement devient dans de nombreuses occasions non seulement une nécessité pour se socialiser, s’insérer et/ou s’intégrer mais aussi une injonction à laquelle chacun doit s’astreindre sous peine d’être exclu ou vilipendé. En fonction des situations qui peuvent être variées, qu’elles soient professionnelles, intimes, sociales, les femmes, tout comme les hommes, se parent et se présentent différemment et, autant que possible, de manière adaptée selon les circonstances. Il s’agit finalement d’un perpétuel « travail des apparences » (Corbin, 2005). Modeler et présenter son corps, en fonction des attentes de la société et des réactions des autres, est un devoir tout autant qu’un impératif. Un devoir car sont attachés nombre de préjugés à ceux qui ne correspondent pas aux normes sociales dominantes ou aux discours relatifs au poids et à la présentation de soi. Un impératif car ne pas faire l’effort revient à se marginaliser ou être rejeté.

65La difficulté rencontrée par les pratiquantes est là. Même si elles déclarent ne pas être soumises aux injonctions de la société, leurs discours révèlent une certaine angoisse de l’image qu’elles donnent aux autres, mais surtout de l’image que les autres leur renvoient. Elles mettent en place des stratégies individuelles pour évaluer cette image et prennent en compte le jugement des autres pour construire leur féminité. La pratique oscille ainsi entre bonne volonté, envie et injonction, ce qui explique parfois l’irrégularité.

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Mots-clés éditeurs : construction identitaire, corps, femmes, fitness, normes

Date de mise en ligne : 04/06/2015

https://doi.org/10.3917/sm.088.0065