Compte rendu

Environnement et développement durable. Une approche méta-économique, Olivier Godard, De Boeck, 2015, 489 p.

Pages 282c à 288c

Citer cet article


  • Bauler, T.
(2016). Environnement et développement durable. Une approche méta-économique, Olivier Godard, De Boeck, 2015, 489 p. Natures Sciences Sociétés, . 24(3), 282c-288c. https://doi.org/10.1051/nss/2016035.

  • Bauler, Tom.
« Environnement et développement durable. Une approche méta-économique, Olivier Godard, De Boeck, 2015, 489 p. ». Natures Sciences Sociétés, 2016/3 Vol. 24, 2016. p.282c-288c. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2016-3-page-282c?lang=fr.

  • BAULER, Tom,
2016. Environnement et développement durable. Une approche méta-économique, Olivier Godard, De Boeck, 2015, 489 p. Natures Sciences Sociétés, 2016/3 Vol. 24, p.282c-288c. DOI : 10.1051/nss/2016035. URL : https://stm.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2016-3-page-282c?lang=fr.

https://doi.org/10.1051/nss/2016035


Notes

  • [8]
    Stern N., 2007. The economics of climate change. The Stern Review, Cambridge/New York, Cambridge University Press.
  • [9]
    Nussbaum M.C., 2015. L’art d’être juste. L’imagination littéraire et la vie publique, Paris, Flammarion.

1 Le dernier livre de l’économiste de l’environnement Olivier Godard se distingue de ses autres ouvrages : il puise directement dans la matière multidimensionnelle que l’auteur a accumulée pour nourrir ses années d’activités d’enseignement et permet ainsi au lecteur de cerner la richesse des recherches qu’il a menées tout au long de sa carrière. Annoncé comme un manuel (un peu tardif, peut-être, comme le signale d’un clin d’œil un de ses anciens étudiants en postface), il prend cependant des allures de rétrospective donnant accès à l’œuvre de l’auteur et se présente, pour les chercheurs de la prochaine génération, comme l’illustration d’une carrière bien remplie. C’est aussi en premier lieu à eux que O. Godard pense quand il évoque le lectorat ciblé : étudiants en master et doctorants dans le vaste cercle des humanités environnementales. Que ce livre soit également utile aux praticiens réflexifs, comme le souhaite l’auteur, semble par contre moins probable, car les lectures secondaires induites par l’ouvrage seraient trop nombreuses et trop exigeantes.

2 Quatre parties (« Comprendre », « Enjeux », « Repères » et « Agir ») et douze chapitres allant d’une mise en discussion de « l’organisation de l’expertise scientifique » (chapitre 10), à partir d’études de cas, à une discussion approfondie du « principe pollueur-payeur » (chapitre 8) et « du principe de précaution » (chapitre 9)– deux objets de recherche phares de l’auteur – constituent la structure d’exposition de son « approche méta-économique ». O. Godard entraîne son lecteur à travers une matière qui est solidement étayée à certaines reprises (par exemple sur la théorie de la justification, chapitre 5), technique par endroits (sur le traitement de la question intergénérationnelle et le taux d’actualisation, chapitre 6), plus superficielle à d’autres (notamment sur les marchés du carbone, chapitre 7). Ce faisant, l’attention du lecteur est préparée à penser cet « univers controversé » (chapitre 3) des interrelations innombrables, complexes, incertaines entre économie (l’activité et la science) et l’environnement. L’argument premier poursuivi par l’ouvrage est celui de l’inéluctable méta-économie : il cherche à montrer que la recherche en économie de l’environnement oblige à dépasser les bornes disciplinaires qu’ont placées les institutions académiques autour des sciences économiques. L’argument n’est certes pas nouveau – l’auteur lui-même puise entre autres son inspiration dans l’économie écologique – mais l’ouvrage ne se contente pas de l’affirmer, il le pratique et l’illustre par son contenu. C’est sans doute la raison pour laquelle l’organisation et la structure du livre apparaissent complexes et par endroits difficiles à déterminer. Le lecteur se retrouve confronté à des ramifications, voire des redites, qui sont certainement indispensables à ce méta-apprentissage de « l’univers controversé », mais qui rendent probablement ardue l’utilisation du livre en tant que manuel pour des novices en la matière. Certes, les chapitres peuvent presque tous se lire de manière indépendante, mais la profondeur de leurs développements, leur niveau de détail, leur technicité et le recours au formalisme économique (et donc les compétences nécessaires pour les appréhender) ne sont pas homogènes d’un chapitre à l’autre.

3 S’il fallait une seule raison pour se décider à lire cet ouvrage de O. Godard, ce serait pour ces parties, ces chapitres qui sont directement liés à ses principaux objets de recherche. Le traitement de la question intergénérationnelle, par exemple, qui est un classique dans tout manuel d’économiste s’intéressant au développement durable (et qui souvent regorge de platitudes et de redites, voire de non-sens), est ici réalisé de façon très pointilleuse, et se trouve abordé dans plusieurs chapitres sous de nombreuses facettes qui permettent d’en découvrir toutes les perspectives. Cela va des principes de justice, en passant par l’éthique, la capacité limitée de l’action publique jusqu’au choix des techniques de rationalisation économique. Si l’intergénérationnel est surtout illustré ici par la question climatique, c’est en toute logique à nouveau (cf. les travaux de l’auteur) que l’ouvrage montre de façon exemplaire la complexité des agencements des perspectives nécessaires pour pouvoir parler de manière intelligente et intelligible du futur. Il en va de même dans les chapitres et parties qui parlent des systèmes complexes, de l’incertitude, du risque, de la précaution. Par la force des choses et par sa nature, ce livre présente ainsi, sur ces sujets importants, l’aspect d’une synthèse de la pensée et des recherches menées par l’auteur. Un de ses points forts est de nous exposer à nouveau un travail critique des recherches d’autres auteurs ; celui sur les climatosceptiques, et notamment sur Allègre, est ainsi particulièrement instructif pour de futurs chercheurs.

4 Cet ouvrage, qui repose sur des décennies d’expériences directes vécues par l’auteur, est très riche. Son contenu se nourrit ainsi de manière très frontale des grands épisodes de la politique et du débat environnemental français. De la taxe carbone avortée à la politique patrimoniale, en passant par une discussion de l’actualisation dans le rapport Stern [8] qui interpelle la pratique de l’actualisation à la française, l’auteur insère de façon très précise et instructive ses développements théoriques et conceptuels dans l’histoire de l’action publique en France. La conséquence, on l’aura compris, est que les analyses présentées sont surtout intéressantes et utiles pour approfondir et retracer le cas français. Or, l’approche méta-économique proposée pour traiter la question économico-environnementale trouve sa justification dans le croisement de deux caractéristiques : la nature même de la nature (par exemple, l’incertitude induite par les systèmes complexes), et la nature du contexte sociopolitique et des institutions (qui appelle, par exemple, à appliquer des processus décisionnels multidimensionnels et multicritères quand il s’agit de fixer l’action collective). Ainsi, ne pas problématiser la contextualisation revendiquée de façon plus systémique pourrait s’avérer contre-productif. En ce sens, un recours plus direct à des contextualisations comparatives (par exemple, à travers différents contextes institutionnels nationaux) aurait certainement donné encore plus de poids à l’appel pour un abandon de l’universalité de la pure rationalité économique. En même temps, cette orientation vers le cas français constitue un plaidoyer implicite en faveur d’une approche méta-économique française. Malgré la généralisation/internationalisation des problèmes environnementaux, les analyses et tentatives de conceptualisation dans le domaine de l’action collective ne peuvent s’affranchir d’une hypercontextualisation « locale/nationale », voire « politisée ». Les institutions comptent.

5 Environnement et développement durable est également riche en couches disciplinaires, ce qui, pour un ouvrage d’économie, n’est pas si courant. Si le cœur du travail présenté est de nature économique, les fondations sont autant issues de la sociologie critique, et en particulier des sciences, technologies et société (STS) que des sciences politiques, et en particulier de l’éthique et de la philosophie de l’action collective. On l’a dit, le plaidoyer premier repose sur l’idée d’une nécessité d’agencement de perspectives et de disciplines. O. Godard lui-même pratique de longue date ce que certains ont appelé – dans le sens noble du terme – un bricolage disciplinaire. Cela n’empêche pas que le livre fâche par endroits son lecteur interdisciplinaire. Ainsi, dans les développements les plus profonds, où l’on trouve une analyse et une critique de l’économie, l’auteur montre et manipule de façon trop peu systématique les travaux empiriques existants. Alors que le livre, de façon salutaire, explique de manière fine et argumentée les divergences qu’il peut y avoir entre économistes (par exemple autour de la question de la détermination du taux d’actualisation), il décrit parfois les autres disciplines de façon trop monolithique et ne restitue pas leurs épaisseurs empiriques (notamment sur la question des processus décisionnels). À la décharge de l’auteur, on fera remarquer qu’avec presque 500 pages, il n’était guère possible d’en dire davantage.

6 En conclusion, Environnement et développement durable gagne sans difficulté sa place dans la bibliothèque de tout enseignant-chercheur qui, de près ou de loin, s’intéresse à l’économie de l’environnement. Non pas tant parce qu’il présente une utilité directe en tant que manuel, mais parce qu’il facilite l’accès aux travaux et au méta-argument d’un des chercheurs les plus importants du monde francophone en la matière. Plus personnellement, il me manque aussi une conclusion qui aurait pu s’ouvrir sur le vécu et l’expérience pédagogiques de O. Godard, et me dévoilerait une analyse ou une discussion sur les façons dont l’auteur enseigne cette matière. À ce niveau – mêler contenu et pédagogie – je ne peux que recommander au lecteur de ce livre de poursuivre avec celui de Martha Nussbaum, L’art d’être juste[9].

7 Tom Bauler

8 (Université libre de Bruxelles, Belgique)

9 tbauler@ulb.ac.be


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Date de mise en ligne : 13/12/2016

https://doi.org/10.1051/nss/2016035