Compte rendu

The arid lands. History, power, knowledge, Diana K. Davis, The MIT Press, 2016, 271 p.

Pages 189f à 201f

Citer cet article


  • Bied-Charreton, M.
(2017). The arid lands. History, power, knowledge, Diana K. Davis, The MIT Press, 2016, 271 p. Natures Sciences Sociétés, . 25(2), 189f-201f. https://doi.org/10.1051/nss/2017021.

  • Bied-Charreton, Marc.
« The arid lands. History, power, knowledge, Diana K. Davis, The MIT Press, 2016, 271 p. ». Natures Sciences Sociétés, 2017/2 Vol. 25, 2017. p.189f-201f. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2017-2-page-189f?lang=fr.

  • BIED-CHARRETON, Marc,
2017. The arid lands. History, power, knowledge, Diana K. Davis, The MIT Press, 2016, 271 p. Natures Sciences Sociétés, 2017/2 Vol. 25, p.189f-201f. DOI : 10.1051/nss/2017021. URL : https://stm.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2017-2-page-189f?lang=fr.

https://doi.org/10.1051/nss/2017021


Notes

  • [12]
    Le Dust Bowl désigne une série de tempêtes de poussière qui a touché, entre 1930 et 1940, les Grandes Plaines aux États-Unis et au Canada.

1 Dans cet ouvrage à la fois précis et synthétique, Diana K. Davis nous fait profiter de sa remarquable compétence interdisciplinaire qui sied à tout scientifique de l’environnement : vétérinaire, géographe, philosophe et historienne, elle s’est spécialisée dans l’écologie politique et les zones arides ; elle enseigne à l’Université de Californie où elle travaille sur l’ensemble des zones arides dans le monde. La période qu’elle étudie s’étend de la plus haute Antiquité jusqu’aux temps présents.

2 Dans un premier chapitre qui contient à lui tout seul presque toutes ses observations et ses conclusions, elle nous présente sa vision et sa définition des zones arides et des « déserts », en insistant sur les multiples confusions entre « désertification », « déserts » et « zones arides », que certains francophones appellent « zones sèches ». Et elle nous dit d’emblée que la définition de la désertification n’est pas claire, qu’elle ne différencie pas les causes anthropiques des effets des sécheresses, et que de ce fait on est bien incapable de dire si ces processus augmentent ou régressent. Elle nous explique tout de suite que la désertification est généralement comprise comme le résultat de la dégradation des ressources sous l’effet de mauvaises pratiques, et tout spécialement sous l’effet de la déforestation et du surpâturage. Ces causes supposées ont été explicitées et définies à la Renaissance puis aux époques coloniales, en particulier par les forestiers français et anglais. Il en résulte des codes forestiers draconiens et répressifs, des tentatives de boisement en dépit du bon sens et des politiques de sédentarisation des éleveurs soupçonnés d’être non seulement les responsables de la désertification mais aussi de redoutables opposants aux régimes politiques en place, bref des rebelles incontrôlables. L’auteur expose aussi dans ce chapitre ce qu’elle détaillera dans les chapitres 4 et 5 et dans la conclusion : comment ont été définies les politiques de développement sous l’effet des régimes coloniaux, thèse qu’elle a développée dans ses ouvrages antérieurs ; et comment les Nations unies, y compris la Convention sur la lutte contre la désertification, ont été marquées par cet état d’esprit qui a dominé et qui, d’après elle, est toujours aussi prégnant malgré les avis de nombreux experts, de scientifiques et de représentants de savoirs locaux qui ne sont pas encore vraiment entendus.

3 Les chapitres 2 et 3 sont extrêmement surprenants : on y admire l’esprit universaliste de l’auteur qui a puisé dans la littérature tout ce qui a trait à l’aridité, la sécheresse, le climat, les ressources, l’agriculture, les forêts, l’élevage. On commence par les Grecs puis les Romains (de Strabon à Pline) qui considèrent que les déserts sont des faits incontestables et que l’homme n’y peut pas grand-chose. Mais ensuite l’analyse de la Bible laisse pantois : les déserts y sont considérés de façon ambivalente comme des territoires infernaux (dans le Nouveau Testament, par exemple, on note que c’est dans le désert que le Diable tente Jésus) ou comme des territoires où l’on va se ressourcer, où les ermites et les hommes sages vont faire retraite, où Moïse a reçu les Tables de la Loi, où les ascètes vont mener une vie rédemptrice. Cette fascination pour les déserts se perpétue aujourd’hui… L’Islam et les voyages de Marco Polo ne vont pas changer grand-chose à ces perceptions.

4 Il faut attendre la fin du Moyen Âge et la Renaissance, les voyages de Colomb, pour voir apparaître la théorie de la « dessiccation » et l’identification du rôle des populations autochtones dans la fabrication des déserts et de l’aridité. Cela a été théorisé par Montesquieu dans De l’Esprit des lois, quand celui-ci a énoncé que dans les régions chaudes (en Afrique et Asie centrale), il y avait des pouvoirs « despotiques » et des populations « serviles », que les Tartares, peuple d’éleveurs, avaient détruit l’Inde et la Méditerranée orientale « car ces gens-là ne plantaient pas d’arbres » … Et nous arrivons aux premières colonisations anglaises et françaises avec leur cortège de « savants » comme Pierre Poivre qui a fortement influencé cette théorie selon laquelle la destruction de la forêt induisait l’aridité et que si l’on continuait à détruire la forêt, la Terre serait inhabitable ! Diana K. Davis nous fait aussi une bonne description des « communs » et de l’impact de leur abandon sur les politiques coloniales en France et en Angleterre. Nous avons enfin droit à un éloge paradoxal de Buffon qui vante les pouvoirs conjoints de l’homme et de la nature.

5 Le chapitre 4 nous propose un surprenant voyage à travers toutes les zones arides et désertiques de la planète et la généralisation de cette idée dominante de l’homme destructeur des forêts et créateur de l’aridité… Les savoirs locaux ne sont guère mis en évidence et les recommandations portent essentiellement sur les reboisements. On assiste à la naissance des tout-puissants services forestiers, d’abord coloniaux puis au sein des nouveaux États dans les années 1960. Ils ne remettront pas en cause l’origine anthropique de la désertification.

6 Des scientifiques comme Auguste Chevalier, au début du XXe siècle, puis Louis Lavauden, André Aubréville et même Louis Emberger ont fait la loi et peu de voix discordantes ont essayé de montrer que le climat pouvait jouer un rôle primordial. Il fallait reboiser, réglementer les terres de parcours, favoriser l’agriculture. Nous avons des descriptions admirables du Dust Bowl[12] et des politiques anglaises dans les Indes de l’époque. Puis nous arrivons à l’époque actuelle : l’auteur nous fait une analyse à mon sens trop longue des acceptions de la désertification et des politiques définies par les Nations unies, notamment dans la seconde moitié du XXe siècle, après la conférence de 1977 sur la désertification. Sont notamment décrits en détail les projets de l’Unesco et son programme sur les zones arides, ceux du Consultative Group for Desertification Control (Descon) de l’ensemble Unesco-Unep.

7 Ces projets, en fait, ne valaient pas grand-chose : j’ai représenté la France au Descon dans les années 1980 et j’ai pu constater que nous héritions des plus mauvais projets (ils ont par ailleurs été présentés au Programme des Nations unies pour le développement [PNUD] et à la Banque mondiale, qui les ont refusés !). L’impact de ce comité Descon a été mineur, y compris quand en 1992-1994 il a fallu définir la désertification pour le compte de la nouvelle Convention sur la lutte contre la désertification.

8 Diana K. Davis cite à raison ceux qui ont vilipendé les assertions ridicules comme « le désert avance de plusieurs kilomètres chaque année » : c’est ce qu’avait voulu me faire dire (et que j’avais catégoriquement refusé de confirmer !) une grande chaîne de télévision française qui m’avait interviewé à ce sujet en 2006.

9 De même, l’auteur évoque à juste titre les réticences suscitées par les « barrages verts » ou celles envers la « Grande muraille verte » au Sahel, projet du président sénégalais de l’époque censé « arrêter » le désert. On peut regretter qu’elle n’ait pas mentionné la remarquable expertise réalisée en 2008 par l’Observatoire du Sahara et du Sahel sur ce type de projets.

10 Elle rappelle enfin avec à-propos quelques réalisations remarquables comme les projets pastoraux, financés au Tchad par l’Agence française de développement ou basés sur les savoir-faire locaux en Syrie (qu’en reste-t-il aujourd’hui ?), ou bien encore, au Niger, des actions d’envergure de « reverdissement » et de restauration, réalisées sur des périodes de plus de 20 ans.

11 Les conclusions, en revanche, sont quelque peu décevantes. L’auteur pointe à raison l’existence de nouvelles définitions des approches de la désertification qui a trop souvent servi d’alibi, sans grand succès d’ailleurs, pour drainer des crédits et par conséquent de nouveaux paradigmes de lutte contre la dégradation des ressources, tenant davantage compte des changements climatiques. Cependant, elle ne prend pas en considération les nouvelles tendances de ce début du XXIe siècle ni les questions de coûts de la désertification, pourtant admirablement analysées par ses collègues américains de la Florida Atlantic University et quelques universitaires français.

12 En effet, nous sommes maintenant sous l’influence du marché et comme il n’est pas question de réglementer les émissions de gaz à effet de serre, la préservation de la biodiversité et la dégradation des ressources naturelles, des économistes ont mis au point et fait adopter des systèmes qui devraient permettre de « sauver » la planète : le marché des permis d’émettre des gaz à effet de serre, les mécanismes du développement propre (MDP), les mécanismes REDD+, le système des compensations (on dégrade ici mais on restaure là), etmaintenant le concept de « neutralité en matière de dégradation des terres ». Ces mécanismes n’ont pas vraiment porté leurs fruits et ils recèlent de véritables dangers car ils font appel à des fonds privés, qui, par définition, cherchent la rentabilité : d’où des risques d’accaparement de terres, sous prétexte de restauration, et d’accroissement de la pauvreté sans augmentation de la qualité de l’environnement. Il aurait été intéressant d’avoir l’avis de Diana K. Davis sur ces questions relativement absentes du livre.

13 The arid lands, en résumé, est un livre tonique, parfois dérangeant, presque exhaustif sur des questions qui concernent la moitié de la planète et un tiers de ses habitants.

14 Marc Bied-Charreton

15 (Président d’honneur du Comité scientifique français de la désertification [CSFD], Agropolis Montpellier)

16 bied-charreton.marc@wanadoo.fr


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Date de mise en ligne : 01/09/2017

https://doi.org/10.1051/nss/2017021