Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux, Sue Donaldson, Will Kymlicka, Alma, 2016, 400 p.
- Par Agathe Couvreur
Pages 189i à 206i
Citer cet article
- COUVREUR, Agathe,
- Couvreur, Agathe.
- Couvreur, A.
https://doi.org/10.1051/nss/2017021
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- Couvreur, Agathe.
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https://doi.org/10.1051/nss/2017021
Notes
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[27]
« Rats le bol ! », c’est ainsi que la mairie de Bagnolet (93) a nommé sa campagne de dératisation.
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[28]
Paru en anglais en 2011 chez Oxford University Press, le livre a été traduit en français par Pierre Madelin, relu par Hicham-Stéphane Afeissa et enrichi d’une postface de Corine Pelluchon.
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[29]
Nussbaum M.C., 2009. Frontiers of justice. Disability, nationality, species membership, Cambridge, Harvard University Press, 387. Voir aussi l’article Couvreur A., 2015. Justice pour les bêtes. Martha Nussbaum et la question de la justice pour les animaux, Développement durable & territoires, 6, 3, doi : 10.4000/developpementdurable.11023.
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[30]
Là où les droits négatifs équivalent pour l’essentiel à des interdictions, les droits positifs formulent des obligations. Il s’agit par ailleurs de droits qui sont « relationnels » dans la mesure où ils concernent non pas une monade recluse dans son individualité mais un individu enchâssé dans des relations sociales.
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[31]
Qui ne sont d’ailleurs pas autre chose que ce que Dominique Lestel appelle les « communautés hybrides », c’est-à-dire des communautés interspécifiques. Voir Lestel D., 2004. L’animal singulier, Paris, Seuil.
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[32]
Serres M., 1992. Le contrat naturel, Paris, Flammarion, 167.
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[33]
Latour B., 1999. Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte.
1 « Rats le bol ! [27] » de ces individus nauséabonds qui pullulent dans nos égouts et abondent dans nos rues. Qui en effet n’a pas eu une réaction révulsée en apercevant un rat courir le long des murs de sa ville ? Si les rats provoquent l’horreur des urbains, leur surpopulation peut aussi engendrer la dégradation des infrastructures : ils rongent les câbles électriques jusqu’à provoquer des courts-circuits. Pourtant, au-delà des problèmes liés à leur surpopulation, sous leur pelage ou leur plumage les rats comme les autres animaux liminaires – ces « espèces non domestiques qui se sont adaptées aux espaces habités par les êtres humains » (p. 297) – cachent une individualité, une subjectivité qui amène certains philosophes à leur attribuer des droits. Dans Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux [28], les philosophes canadiens Sue Donaldson et Will Kymlicka proposent ainsi de protéger les animaux liminaires sous le statut de « résidents ». Là où Martha Nussbaum, malgré la théorie des capabilités qu’elle développe pour les animaux, échoue à faire une place aux rats au sein de sa théorie de la justice (« In the case of a rat the harm is not comparable to the harm of killing a healthy dog ; a rat has many fewer interests and capabilities to be frustrated [29] »), S. Donaldson et W. Kymlicka les intègrent à la leur en encourageant les humains à protéger ces êtres sensibles qu’ils placent sous une nouvelle catégorie d’animaux à côté des animaux domestiques et des animaux sauvages.
2 Cet ouvrage de S. Donaldson et W. Kymlicka reprend les travaux que ce dernier publie en philosophie politique en transposant sa théorie libérale aux animaux non humains : l’idée consiste à promouvoir l’émancipation des individus humains comme non humains à partir de leur contexte relationnel, autrement dit, à partir de la nature des relations qu’ils nouent avec d’autres individus. Entre alors en jeu un équilibre subtil entre universalité des droits, d’une part, applicables en toute circonstance, pour toutes les espèces animales, et particularisme circonstanciel, d’autre part, avec toute une série de droits spécifiques attribués en fonction des relations que les animaux entretiennent avec les humains.
L’entrée des animaux dans l’agora
3 Dans Zoopolis, S. Donaldson et W. Kymlicka analysent les principales contributions académiques sur l’émancipation animale dans une entreprise qui tend à l’exhaustivité. Ils dressent ainsi la critique de la théorie traditionnelle des droits des animaux et y opposent un nouveau socle conceptuel partant de droits positifs et relationnels [30], théorisant de cette manière l’entrée des animaux dans la sphère politique, au-delà de la sphère éthique (p. 9). Pour ce faire, les auteurs partent du concept de citoyenneté qu’ils déclinent sous trois facettes en fonction des trois types de relations qu’ils identifient entre animaux et humains : la citoyenneté en tant que telle pour les animaux domestiques (chapitre 3 et 4), la souveraineté pour les animaux sauvages, dont l’indépendance des communautés souveraines est garantie dans le cadre de la justice internationale (chapitre 5), et la « résidentialité » pour les animaux liminaires (chapitre 6), comme nous l’avons évoqué en introduction.
4 S. Donaldson et W. Kymlicka s’attachent dans un premier temps à décrire les relations de réciprocité et de confiance entre animaux domestiques et humains dans le cadre de ce qu’ils appellent des « communautés mixtes [31] ». Comme chez Nussbaum, l’extension de la justice aux animaux domestiques passe d’abord par la critique de la formulation traditionnelle de celle-ci : les théories du contrat, et notamment celle qui fonde la vision rawlsienne de la citoyenneté, échouent à prendre en compte une partie de ses membres, au premier rang desquels les enfants et les personnes en situation de handicap. Les auteurs évoquent notamment les travaux d’Eva Kittay, professeur de philosophie à la Stony Brook University de New York, qui soulignent l’excès de rationalité dans la définition traditionnelle de la justice : la raison, sur laquelle s’appuie l’exercice de la citoyenneté, fait défaut à certains membres de la communauté politique (comme les personnes atteintes de graves déficiences intellectuelles), et de manière générale peut faire défaut à tout un chacun au cours de sa vie (lors de l’enfance, de la maladie ou de la vieillesse). Aussi, la participation politique active rendue impossible compte tenu de l’incapacité de raisonnement intellectuel avancé est ici remplacée par un modèle d’agentivité dépendante. Les individus incapables de participer de manière traditionnelle à la vie politique entrent dans l’agora grâce à d’autres individus qui les aident à développer leur agentivité de manière relationnelle. Dans le cas des handicapés, par exemple, le personnel soignant « interprèt[e] leur langage corporel, les subtilités de leurs expressions, de leurs gestes ou des sons qu’ils émettent » (p. 151).
5 L’idée est transposée au cas des animaux domestiques auxquels le droit de participer à la vie politique est reconnu grâce au statut de citoyen. S. Donaldson et W. Kymlicka leur attribuent ce faisant trois droits : « la résidence (les animaux sont ici “chez eux”), l’intégration au peuple souverain (leurs intérêts doivent être pris en compte dans la définition du bien commun) et l’agentivité (ils doivent être en mesure de participer à l’élaboration de règles de coopération) » (p. 145). Ils précisent que leur participation politique, comme dans le cas des personnes en situation de handicap, est facilitée par les humains qui entretiennent des relations de confiance avec eux. Mais au-delà des droits, la participation politique implique également des responsabilités : quels sont dans ce contexte les devoirs que les humains peuvent imputer aux animaux non humains ? C’est avant tout le respect des normes sociales que les animaux domestiques doivent intégrer. Ces derniers sont en effet capables de comprendre les règles de coopération, de réciprocité et d’équité, comme le montrent les nombreux exemples mis en avant par S. Donaldson et W. Kymlicka.
6 En attribuant le statut de citoyen aux animaux domestiques, les auteurs leur reconnaissent un ensemble de droits et de devoirs impliquant leur intégration à la communauté politique, ce qui nécessite la mise en place de mesures dans neuf domaines juridiques en particulier. Il s’agit notamment de la socialisation de base, qui permettra aux animaux d’intégrer pleinement la communauté politique ; la liberté de mouvement et le partage de l’espace public ; le devoir de protection, impliquant la criminalisation des pratiques de souffrances infligées aux animaux ; le travail animal, qui doit être strictement réglementé ; les soins et interventions médicales, garanties par l’État ; le sexe et la reproduction, qui doivent redevenir autonomes et non pas contraints ; ou encore le régime alimentaire, recommandé végétalien en ce qui concerne les chiens et les chats.
7 Bien qu’audacieux et en ce sens innovant (le concept de citoyen ne manquera pas d’étonner), Zoopolis se veut pragmatique : il ne s’agit pas comme dans le jaïnisme indien de prôner la non-violence absolue au point d’interdire d’arracher des racines, tubercules ou bulbes sous peine de tuer des vers de terre. L’idée consiste plutôt à considérer les intérêts en présence, ceux des humains et des animaux non humains, en tentant de les concilier. Certaines situations rendront difficiles les compromis, aussi les auteurs invitent-ils à la mise en place de bénéfices compensatoires comme des programmes de réensauvagement, ou des compensations symboliques. Écrit dans un souci de vulgarisation cher aux Anglo-Saxons, ce livre au style très clair rend par ailleurs accessible la cause animale au grand public : ici point de jargon, la majorité des concepts-clés est définie de façon précise et les exemples abondent. Les auteurs impliquent et mettent en scène le lecteur en faisant appel à sa propre expérience et à son imagination, bien souvent pour mettre en lumière ce qu’il jugerait inacceptable pour des humains et le transposer ensuite au cas des animaux.
Les portes closes de la citoyenneté
8 La principale critique que nous adressons à l’approche menée par S. Donaldson et W. Kymlicka tient à l’ouverture des portes du royaume de la citoyenneté aux non-humains. Martha Nussbaum, tout comme l’ensemble des auteurs partisans des droits pour les animaux, avait déjà proposé d’en forcer la serrure avec Frontiers of justice, mais dans ce livre les auteurs vont encore plus loin dans la démarche en accordant la citoyenneté aux animaux domestiques. Si la notion recèle une véritable efficacité symbolique, elle paraît néanmoins difficilement valable sur le plan théorique. En effet, les auteurs relatent nombre d’expériences interspécifiques impliquant des animaux dont le rôle et la participation sociale sont rendus évidents ; pourtant, tous les exemples cités relèvent de la sphère domestique, du cercle familial. Certes ces relations entre humains et animaux illustrent la réciprocité et la coopération de deux espèces, mais elles restent toujours intimes, à l’instar de Lulu le cochon qui sauve sa compagne humaine Joanne Altsmann (p. 171). Que se passe-t-il dans la sphère politique, dans la rue ? Nos congénères non humains sont-ils capables de manifester leurs préférences dès lors qu’elles dépassent leur propre échelle, dès lors qu’elles impliquent la collectivité ? La politique en ce sens se situe au-delà des considérations individuelles, au-delà des intérêts particuliers, et plus qu’en la somme de ces derniers ; elle consiste en l’art de la chose publique, en ce qui me dépasse en tant que sujet, ce qui est plus grand que moi, c’est-à-dire l’intérêt général, le bien commun. La zoopolis dont rêvent les auteurs s’apparente en ce sens à la simple agrégation d’espaces privés, la somme de relations interindividuelles, et échoue dans cette mesure à faire des animaux des acteurs politiques. Si nous acceptons les deux premières déclinaisons de la citoyenneté que proposent les auteurs pour les animaux domestiques (la résidence et l’intégration au peuple souverain), il nous semble que la troisième (l’agentivité) – la plus importante à nos yeux – ne peut qu’échouer devant les frontières de la politique en raison de l’incapacité des animaux à participer à la formulation du vivre-ensemble.
9 Aussi, plutôt que de droits des animaux, pourquoi ne parlerions-nous pas de devoirs humains vis-à-vis des animaux ? Les propositions de S. Donaldson et W. Kymlicka ne s’en trouveraient pas amoindries, puisque toutes impliquent la mise en œuvre de mesures par les humains eux-mêmes : les droits qu’ils appellent de leurs vœux pour les animaux ne sont pas autre chose que des devoirs humains, des responsabilités quant à la prise en charge des intérêts de membres de leur communauté de vie. Car le point de départ des auteurs n’est pas autre chose que celui de la communauté de vie, celle qui regroupe des individus, entremêlés dans des relations sociales, qui partagent le même milieu. C’est avant tout à partir de ce constat que les deux philosophes pensent l’entrée des animaux domestiques dans la citoyenneté, entraînant dans le même mouvement un changement drastique de perception des non-humains. Considérer les animaux comme des partenaires sociaux c’est reconnaître leur agentivité, leur capacité à nouer des relations, et c’est là la pierre angulaire de l’émancipation animale qui, sans requérir l’attribution de droits aux animaux, peut s’établir grâce à la formulation d’obligations des humains à l’égard de ceux-ci.
10 Ce qui compte en somme, c’est le jeu de cordes dans lequel sont entrelacés les individus, c’est le nœud d’interactions dont parle Michel Serres [32], c’est aussi le réseau la tourien reliant les actants entre eux. Chez Bruno Latour les actants sont en effet des puissances d’agir, des forces qui s’exercent les unes sur les autres dans le cadre d’un réseau illimité qui implique à la fois humains et non-humains [33]. Au-delà des animaux, ce sont aussi les plantes, les machines, les robots qui sont relationnels, qui influencent les trajectoires individuelles et orientent les structures sociales. Formuler des devoirs humains envers les animaux ne peut-il pas être en ce sens compris comme une première étape vers la nécessaire extension, cette fois encore plus élargie, des devoirs humains envers l’ensemble des membres non humains des collectifs ?
11 Agathe Couvreur
12 (Institut d’études politiques de Lille, France)