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Article de revue

Les aventures du « syndrome du bâtiment malsain »

Pages 303 à 311

Citer cet article


  • Barthe, Y.
  • et Rémy, C.
(2010). Les aventures du « syndrome du bâtiment malsain » Santé Publique, . 22(3), 303-311. https://doi.org/10.3917/spub.103.0303.

  • Barthe, Yannick.
  • et al.
« Les aventures du “syndrome du bâtiment malsain” ». Santé Publique, 2010/3 Vol. 22, 2010. p.303-311. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-sante-publique-2010-3-page-303?lang=fr.

  • BARTHE, Yannick
  • et RÉMY, Catherine,
2010. Les aventures du « syndrome du bâtiment malsain » Santé Publique, 2010/3 Vol. 22, p.303-311. DOI : 10.3917/spub.103.0303. URL : https://stm.cairn.info/revue-sante-publique-2010-3-page-303?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spub.103.0303


Notes

  • [1]
    Centre de sociologie de l’innovation (UMR CNRS 7185) - École des mines de Paris - 60, boulevard Saint-Michel - 75006 Paris.
  • [2]
    Dans son livre consacré au SBS [18], M. Murphy montre le rôle central aux États-Unis de l’industrie du tabac dans l’émergence du concept de Syndrome du bâtiment malsain et de la pollution de l’air intérieur. L’industrie du tabac a cherché à se protéger des critiques en montrant que de multiples causes étaient à l’origine de la pollution à l’intérieur des bâtiments. En ce qui concerne les investigations menées, seuls quelques cas de syndrome du bâtiment malsain ont été attribués à la présence de fumée de cigarette.
  • [3]
    Notons qu’il s’agit seulement d’une tendance, car certains auteurs, tout en soulignant la diversité des facteurs favorisants associés au syndrome du bâtiment malsain, insistent plutôt sur les problèmes liés à la climatisation et aux systèmes de ventilation des bâtiments [19, 25].
  • [4]
    Ce fut par exemple le cas à l’hôpital de Compiègne dans l’Oise qui a connu en 2007 un épisode de symptômes inexpliqués. Le diagnostic de Syndrome du bâtiment malsain, entendu comme syndrome psychogène, a été posé avant même que les premières mesures soient effectuées [17].

1Depuis quelques années, les autorités sanitaires françaises sont de plus en plus souvent confrontées à des « épidémies de symptômes inexpliqués » qui surviennent sur des lieux de travail ou à l’intérieur de bâtiments publics tels que des écoles ou des hôpitaux. Ces symptômes sont variés, allant de démangeaisons et d’éruptions cutanées à des nausées ou des céphalées ; ils ne sont pas spécifiques à un agent pathogène mais semblent en revanche étroitement liés à la présence dans le bâtiment. C’est la raison pour laquelle ces événements sanitaires ont été regroupés dans la littérature sous le vocable de « syndrome du bâtiment malsain » – traduction française de « sick building syndrome » –, parfois aussi appelé « syndrome des tours à bureaux » ou encore « syndrome des bâtiments hermétiques ». Bien que ces crises ne soient pas considérées comme étant d’une grande importance en termes de santé publique, il est frappant de constater à quel point elles ont pour effet de plonger les autorités sanitaires dans le désarroi. Les professionnels de la santé environnementale appelés à intervenir dans ces situations avouent en effet, dans un premier temps en tout cas, être désarmés face à des symptômes dont l’étiologie demeure pour une grande part mystérieuse.
C’est sur ce désarroi et ses effets que nous voudrions nous pencher dans cet article car il nous semble révélateur d’un problème plus général qui caractérise aujourd’hui bon nombre de controverses dans le domaine de la santé environnementale. Ce problème est lié à ce qu’on pourrait appeler un « seuil de tolérance à l’incertitude » parmi les professionnels et experts qui sont amenés à traiter ces crises et ces situations controversées, c’est-à-dire leur plus ou moins grande capacité à reconnaître et à accepter l’incertitude. Paradoxalement, plus les incertitudes paraissent criantes et plus la science se montre impuissante à les réduire, plus ce seuil de tolérance semble s’abaisser et plus, au contraire, c’est une forme d’intolérance à l’incertitude qui trouve à s’exprimer. C’est en tout cas ce que montre l’usage – et, comme nous allons le voir, le détournement – qui est fait du diagnostic même de « syndrome du bâtiment malsain » : alors que cette notion a été à l’origine forgée afin de reconnaître des phénomènes sans pour autant trancher sur leurs causes, elle est pourtant fréquemment mobilisée dans le cadre d’une entreprise de « réduction étiologique » situant l’origine des manifestations collectives dans l’ordre de la psychologie plutôt que dans celui de l’environnement. Comme si l’incertitude et le flou initialement ménagés par le concept de « syndrome du bâtiment malsain » ne pouvaient être tolérés jusqu’au bout. C’est ce processus de subversion qu’il s’agit ici de comprendre et d’interroger.

L’émergence d’un nouveau concept : le « sick building syndrome »

2Comme le souligne l’historienne des sciences Michelle Murphy, avant les années 1980, « le sick building syndrome n’existait pas » [18]. Les années 1960 et 1970 sont caractérisées par la modernisation de nombreux univers de travail, dont les bureaux : l’air conditionné, notamment aux États-Unis, devient incontournable, toute une panoplie de nouveaux matériaux, plastiques, solvants, moquettes synthétiques, ainsi que de nouveaux objets, photocopieuses, ordinateurs, imprimantes, sont utilisés. Parallèlement, des employés de bureaux se plaignent de plus en plus de maux bénins mais perturbants : démangeaisons, éruptions cutanées, vertiges, etc. Au début des années 1980, ces événements vont être nommés « sick building syndrome ». Plus exactement, en 1983, un groupe d’experts de l’OMS définit le syndrome du bâtiment malsain comme « une combinaison de symptômes atypiques incluant céphalées, fatigue, irritation des yeux et des narines, sécheresse de la peau, troubles de concentration chez les personnes travaillant dans des lieux confinés » [26]. M. Murphy constate qu’un certain flou a dès le départ caractérisé le concept. Pour nombre d’experts, cependant, le phénomène s’est immédiatement inscrit dans une perspective de santé environnementale et a contribué à forger la notion aujourd’hui reconnue de « pollution de l’air intérieur » [2]. Cette dernière soulève la question épineuse des « faibles doses », mais aussi des interactions entre diverses substances chimiques et de leurs effets sur les organismes humains [10]. Pour mesurer le degré dereconnaissance de ce phénomène, soulignons que certains groupes industriels américains estiment qu’aujourd’hui plus d’un tiers des entrepôts et bureaux, neufs ou rénovés, retiennent à l’intérieur des polluants de l’air suffisamment toxiques pour augmenter l’absentéisme chez les employés de 20 % [10].
La définition du syndrome du bâtiment malsain est fondée sur un « principe d’incertitude ». Le diagnostic décrit des effets sur des humains, relativement mineurs et associés à un bâtiment, pour lesquels aucune cause spécifique n’est trouvée. Il s’agit en quelque sorte d’une définition négative qui prend appui sur le manque d’explication causale définitive. Dès qu’une cause est identifiée, le concept n’est plus pertinent. Le diagnostic de syndrome du bâtiment malsain ne signifie donc pas l’identification d’une cause, mais met plutôt l’accent sur une multiplicité de facteurs ayant des effets variés. On peut lister un certain nombre de ces facteurs : produits chimiques à faible dose émettant des Substances organiques volatiles (VOC), interaction entre produits chimiques créant des cocktails à effets, conditions de travail difficiles, locaux confinés, pollution sonore, etc. [20]. En raison de l’incertitude, cette liste demeure ouverte. On comprendra mieux la spécificité du « sick building syndrome » (SBS) en le comparant à un autre concept, celui de « building-related illness » (BRI) : « Le BRI décrit toutes les maladies dans l’acception classique (étiologie et symptômes), pouvant être dues aux bâtiments et leur environnement spécifique. Par exemple des infections (légionellose pulmonaire ; la fièvre des Pontiac comme forme aiguë et auto-limitée et non pulmonaire des légionelloses), des maladies oncologiques (radon, amiante) et allergiques (acariens, moisissures). Le SBS, par contre, n’est pas une entité médicale au sens strict. Il s’agit plutôt d’un complexe de symptômes atypiques sans qu’une maladie définie avec des paramètres pathologiques puisse être diagnostiquée clairement » [6]. Les cas de syndrome du bâtiment malsain se caractérisent donc par la multiplicité des symptômes chez les personnes indisposées. Pour reprendre l’expression de M. Murphy, le SBS se définit par une « multiplicité imprédictible » – multiplicité des facteurs, multiplicité des symptômes – qui peut donner lieu à des versions différentes, voire opposées de la complexité causale.

Le syndrome psychogène : une réduction étiologique

3Si la notion de syndrome du bâtiment malsain s’est construite sur une reconnaissance de la complexité causale, elle a paradoxalement été beaucoup critiquée dans la littérature, au motif que l’expression ne rendait pas suffisamment compte de l’incertitude entourant l’étiologie des phénomènes. Comme l’ont souligné certains auteurs, il est quelque peu contradictoire de suggérer d’un côté l’idée d’une pluralité de causes possibles à ces phénomènes et, de l’autre, de les désigner par un terme – celui de « bâtiment malsain » – qui paraît valider d’emblée l’hypothèse d’une origine environnementale et exclure le rôle d’autres facteurs [23]. Or, les études de cas tendaient à montrer au contraire que la compréhension de ces événements sanitaires ne pouvait pas faire l’économie d’une prise en compte de la dimension psychologique. Les épidémies de symptômes inexpliqués étaient précisément l’occasion de remettre en question la domination du modèle biomédical au profit d’un modèle « biopsychosocial », c’est-à-dire d’une approche centrée sur l’interaction des facteurs environnementaux et psychosociologiques [22]. Bref, si le diagnostic de syndrome du bâtiment malsain posait problème, c’est qu’en dépit des définitions officielles, les termes étaient trompeurs et véhiculaient une forme de réductionnisme environnemental, au détriment d’autres variables qu’il fallait pourtant prendre en considération.

4Le problème est que cette critique du réductionnisme inhérent aux termes mêmes de « bâtiment malsain » va surtout se traduire par une autre forme de réductionnisme, cette fois-ci au profit de la dimension psychologique. C’est en tout cas une tendance que l’on peut observer en France parmi certains acteurs de la veille sanitaire confrontés à ces phénomènes [3]. Elle apparaît clairement, par exemple, dans le numéro thématique d’avril 2007 du Bulletin épidémiologique hebdomadaire consacré aux « syndromes psychogènes » [13]. Ces derniers sont en effet illustrés par des cas ayant par ailleurs reçu le label de « syndrome du bâtiment malsain », comme celui de la mairie de Villejuif en 2004-2005 ou celui du bloc opératoire de l’hôpital nord de Marseille en 2005. Les auteurs des articles qui composent ce numéro rappellent certes les sources environnementales qui pourraient être à l’origine des phénomènes observés, mais tous plaident avec vigueur pour une reconnaissance de la dimension psychologique comme facteur amplificateur voire déclenchant des événements. Du reste, l’éditorial du numéro indique que pour rendre compte de ces phénomènes, « les arguments en faveur d’un mécanisme psychogénique sont nombreux » et propose même l’explication suivante : « Si le diable, les sorcières ou les empoisonneuses pouvaient autrefois servir de boucs émissaires, nos phobies collectives ont changé et “l’environnement”, les produits chimiques, les particules et autres ondes électromagnétiques sont aujourd’hui plus volontiers pointés du doigt » [21]. Par ailleurs, dans le passage qu’ils consacrent aux épidémies de malaises inexpliqués, les auteurs du rapport de l’Institut de veille sanitaire de l’année 2007 insistent également sur les mécanismes de contagion pouvant expliquer ces événements : « Les syndromes psycho-sociogéniques et/ ou syndromes des bâtiments malsains sont des épidémies de malaises non expliqués touchant des personnes présentant les mêmes symptômes somatiques, mais sans cause organique apparente, et qui s’étendent de proche en proche dans leur entourage par suggestion émotionnelle. S’ils ne constituent pas a priori de danger en termes de santé, ces phénomènes peuvent avoir des conséquences lourdes et coûteuses pour les autorités concernées (notamment en raison du coûts des investigations environnementales), mais aussi pour les écoles, les établissements ou les entreprises touchés en perturbant leur fonctionnement » [9]. On pourra s’étonner du choix curieux de la double conjonction “ et/ou ” puisque le syndrome du bâtiment malsain apparaît ici comme une simple illustration de phénomènes qui, est-il précisé, ont été bien décrits dès la fin du 18e siècle. De même que l’on pourra légitimement s’étonner du maintien de la notion de syndrome de bâtiment malsain alors qu’elle est vidée de son contenu initial. Il y a une raison triviale à cela. Il s’avère en effet que le diagnostic de syndrome psychogène suscite la plupart du temps des résistances parmi les victimes qui y voient une dénégation de la réalité de leurs souffrances : « Les syndromes psycho-sociogéniques et/ou syndromes des bâtiments malsains sont mieux connus – et reconnus – depuis les avancées de la psychiatrie. Leurs aspects clinique et épidémiologique soulèvent des difficultés particulières, dans la mesure où leur compréhension par les personnes concernées et par l’opinion est contre-intuitive. Ces phénomènes s’accompagnent souvent du sentiment qu’“il doit bien y avoir une cause objective et qu’on nous cache quelque chose” » [9]. Ainsi, si le diagnostic de « syndrome du bâtiment malsain » est retenu par les experts, c’est surtout dans une optique de gestion de crise, c’est-à-dire afin de faciliter la communication avec les publics concernés [5]. Ce qui conduit d’ailleurs certains psychiatres à s’inquiéter de ce qu’ils considèrent comme une « soumission au “Politiquement Correct” », laquelle présente selon eux le risque à terme de dénier les phénomènes d’hystérie collective [14, 15].

La peur de l’incertain

5Comment expliquer cette tendance à privilégier un diagnostic en termes desyndromes psychogènes ? Une première raison vient immédiatement à l’esprit. L’orientation vers une étiologie d’ordre psychologique résulte d’abord de l’absence de cause organique apparente. Dès lors que les mesures toxicologiques et autres analyses généralement effectuées dans ces situations de crise ne parviennent pas à mettre au jour un agent pathogène susceptible d’expliquer les symptômes, il paraît légitime, aux yeux de certains experts, de se tourner vers d’autres types d’explication, et en l’occurrence vers la psychiatrie ou la psychologie. Mais il est plus surprenant de constater des cas où le diagnostic de syndrome psychogène est posé avant que soient rendus disponibles les résultats des analyses toxicologiques[4]. Du reste, des experts de l’Institut de veille sanitaire soutiennent même qu’il est « important de reconnaître précocement l’existence des composantes psychiques de ces épisodes pour évoquer rapidement l’hypothèse d’un syndrome psychogène, sans attendre l’exclusion de causes objectivables » [24]. D’où l’intérêt, pour ce faire, d’organiser un retour d’expériences et de dégager les principales caractéristiques de ces épisodes de malaises collectifs afin de poser le diagnostic de syndrome psychogène au plus vite, avant que la crise ne prenne de l’ampleur. On touche sans doute ici l’une des raisons fondamentales qui explique le succès du thème des maladies psychogènes auprès des professionnels chargés d’intervenir lors deces épisodes sanitaires. L’analyse psychologique permet de fournir rapidement une explication à ces phénomènes, de sortir ainsi d’une situation d’impuissance scientifique et de clore les controverses en apportant des réponses au sujet de leurs causes. En d’autres termes, ce qui fait peut-être l’intérêt de ce type d’interprétation aux yeux des experts, c’est finalement autant sa pertinence quant à la compréhension des phénomènes que sa disponibilité préalable et son efficacité supposée en termes de gestion de crise, quand bien même faut-il en passer, on l’a vu, par un aménagement sémantique au profit de la notion jugée plus acceptable de syndrome du bâtiment malsain. Au point que l’on peut se demander si l’étiologie psychologisante (ou sociologisante) n’aurait pas pour principale vertu de rassurer, non point les victimes, mais bien les experts eux-mêmes, désarmés qu’ils sont au vu des résultats non concluants des analyses toxicologiques effectuées et des questions que les instruments scientifiques laissent en suspens.

6Afin de prévenir tout malentendu, il convient de préciser que notre intention ici n’est nullement de remettre en question la dimension psychologique des événements sanitaires ayant reçu la qualification de syndrome du bâtiment malsain. Il paraît clair, au vu des nombreux cas qui ont été décrits dans la littérature, que c’est sans doute une composante importante des épidémies de malaises inexpliqués et, dans ces situations d’incertitude, il n’y a aucune raison pour ne pas suivre cette piste causale. Mais, à l’inverse, on ne voit pas très bien en quoi cette cause devrait être privilégiée par rapport à d’autres causes, et en particulier une éventuelle source environnementale difficile à mettre au jour. Or, c’est pourtant bien sur ce mode exclusif que fonctionne le plus souvent la mobilisation de la grille d’interprétation psychologique dans la prise en charge des cas de syndromes du bâtiment malsain. Elle s’accompagne en effet de l’idée implicite selon laquelle aucune autre cause ne peut être tenue pour responsable des événements en question ou, en tout cas, de leur « amplification » à partir de« cas index » [1]. Dès lors, la poursuite de coûteuses investigations environnementales peut être dénoncée comme étant non seulement inutile mais encore dangereuse au sens où elle tendrait à renforcer les inquiétudes des personnes concernées quant à la présence d’une source réelle de contamination et aurait surtout pour résultat de dramatiser la situation en attirant l’attention des médias [3, 12]. On retrouve ici l’un des clichés les plus répandus dans le domaine de la gestion des risques, qui veut que toutes les mesures prises dans le but de garantir la sécurité et de rassurer les populations concernées auraient pour effet contraire de produire de l’anxiété voire de favoriser des mouvements de panique. C’est ce type d’argumentation, qui renvoie à ce que l’économiste et sociologue Albert Hirschman a qualifié dans un ouvrage célèbre de « rhétorique de l’effet pervers » [8], qui transparaît par exemple dans cet extrait d’un court article consacré par un médecin au syndrome du bâtiment malsain : « Au moment des faits, une hystérie collective est difficile à annoncer officiellement, et elle est difficilement acceptable par le public prêt à croire à une manipulation des informations. C’est dans ce contexte que vient s’inscrire le principe de précaution qui impose, en l’absence de certitude, de ne pas retarder l’adoption de mesures effectives. Mais celles-ci donnent de l’importance à l’événement et risquent d’alimenter la “psychose” » [11]. Même si l’on dispose aujourd’hui d’un grand nombre de travaux empiriques en sciences sociales qui montrent que cette idée de « psychose collective » ou de « panique » dans les situations de risque et de catastrophe relève largement du mythe [4], force est de constater qu’il s’agit d’une idée très répandue parmi les experts de ces questions. Cette conviction a pour corolaire l’idée selon laquelle la reconnaissance publique des incertitudes et des limites des outils d’investigation scientifiques produirait des effets anxiogènes chez les « profanes ». Si bien que ce que nous avons appelé l’intolérance des experts à l’incertitude, qui les conduit à interrompre la dynamique d’exploration des causes au profit du diagnostic de syndrome psychogène, s’alimente pour une bonne part de l’intolérance supposée des profanes à cette même incertitude.
Cette propension à assimiler le syndrome du bâtiment malsain à un syndrome psychogène n’aurait rien de véritablement problématique si elle ne présentait pas certains risques du point de vue de la santé publique. En effet, et l’histoire nous le rappelle [7], elle peut conduire à méconnaître des alerteset des « signaux précoces » de menaces environnementales dont les contours ne vont se préciser qu’avec le temps. Mais ce qui est également en jeu dans cette réduction, c’est une certaine manière de concevoir le rôle des connaissances scientifiques dans le domaine de la santé environnementale, question qui dépasse bien entendu le simple cas du syndrome des bâtiments malsains. Le diagnostic de syndrome psychogène s’appuie, on l’a dit, sur le fait que les analyses scientifiques ne sont pas parvenues à mettre en évidence une cause environnementale, c’est-à-dire à identifier une source de contamination. De là, il est généralement déduit qu’il n’y a pas de cause environnementale. C’est précisément ce genre de glissement qui est à l’origine d’une bonne partie des controverses dans le domaine de la santé-environnement : pour les uns, le fait que les études épidémiologiques ou les analyses toxicologiques n’aient rien montré de probant équivaut à dire qu’il n’y a pas de risque, tandis que pour les autres cela témoigne simplement des capacités parfois limitées de la science à rendre visibles des menaces qui ont la particularité d’être insidieuses. Pour ces derniers, c’est donc de l’impuissance scientifique qu’il faut partir afin de réfléchir à d’autres modalités de mise en visibilité des dangers éventuels – et s’appuyer pour cela, par exemple, sur l’expérience des profanes – et à d’autres critères de prise de décision que les seules connaissances scientifiques acquises. Les situations d’incertitude sont alors conçues comme des occasions d’engager des formes d’expérimentations collectives s’appuyant sur de nouvelles relations entre experts et profanes [2]. Il nous semble que la définition originelle du syndrome du bâtiment malsain engageait vers cette voie puisqu’en affichant et en assumant l’indétermination des causes, elle invitait à une exploration multidirectionnelle des incertitudes et non à l’évitement de certaines d’entre elles. Bien entendu, cette conception alternative du rapport à l’incertain ouvre sur un certain nombre de questions qui devraient être aucœur des débats sur la prise en charge des incertitudes en santé environnementale : à partir de quels indices organiser cette exploration ? Quels sont les acteurs qui peuvent y participer et comment prendre en compte l’hétérogénéité des savoirs ? Quels efforts financiers est-on prêt à y consentir ? Et enfin jusqu’où faut-il mener ces investigations dès lors que toutes les études déjà menées n’ont pas produit de résultats significatifs ? Il nous semble en tout cas que le rôle des sciences sociales dans le domaine de la santé environnementale est de contribuer à expliciter ce genre d’interrogations, plutôt que d’accepter sans résistance de participer à l’entreprise réductionniste en fournissant des « causes sociologiques » prêtes à l’emploi.

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Mots-clés éditeurs : causalité, incertitude, santé environnementale, syndrome du bâtiment malsain, syndrome psychogène

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Date de mise en ligne : 04/08/2010

https://doi.org/10.3917/spub.103.0303