Vivre et survivre : distance aux normes et aux dépendances
Commentaire
- Par Simone Pennec
Pages 73 à 80
Citer cet article
- PENNEC, Simone,
- Pennec, Simone.
- Pennec, S.
https://doi.org/10.1684/sss.2008.0304
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- Pennec, S.
- Pennec, Simone.
- PENNEC, Simone,
https://doi.org/10.1684/sss.2008.0304
1Les états de santé de la population du grand âge font l’objet de nombreuses comptabilisations, au-delà de la connaissance des pathologies, en vue de l’adaptation des services et de l’attribution des financements. Ces présentations tendent fréquemment à souligner l’importance des coûts de santé et leur accroissement prévisible pour l’avenir, renforçant le poids des images négatives rapportées à la charge des vieux corps malades et de la mort. Cette charge contre la vieillesse se reporte-t-elle sans détours sur les vieilles personnes ou bien celles-ci font-elles preuve d’autres perceptions de leur situation et d’autres représentations mettant à meilleure distance les assignations de dépendance ? Les références à la vieillesse mobilisées par les personnes du grand âge sont aussi celles des vieillards d’hier, des hospices et du passé asilaire, pour partie toile de fond des comparaisons avec le compte de leurs propres années et de leurs incapacités accrues. En matière de santé, c’est au regard du temps écoulé et de la situation des proches que les vieilles personnes évaluent leurs pathologies et leurs déficiences, au cours d’apprentissages les conduisant vers des formes d’apprivoisement et de contournement des difficultés rencontrées. Contemporains, les octogénaires, les nonagénaires et les centenaires le sont à l’égard des vivants de nombreuses générations, mais ils continuent aussi à se sentir contemporains des morts qui ont composé leurs groupes de proches et de pairs. Si plusieurs recherches permettent de recenser les états de santé au vu de critères médicaux objectivés, un nombre plus restreint se penche sur les « formes et sens du vieillir » (Clément et al., 1998) ou sur « les années fragiles » de la vie après 80 ans (Lalive d’Epinay et Spini, 2008). L’équipe suisse à laquelle participent K. Henchoz, S. Cavalli et M. Girardin, fait partie de celles dont les recherches sont exemplaires en cela qu’elles mènent, sur la durée, un travail croisant les approches quantitatives et qualitatives, ces dernières se fondant sur les récits de l’expérience des vieilles personnes. Ces chercheurs relèvent que, si les évaluations de ces personnes sont congruentes avec les états de santé, et ceci d’autant plus fortement que les niveaux d’atteinte à la santé s’élèvent, néanmoins, les avis formulés sur leur santé s’avèrent bien plus favorables. Ce décalage conduit à s’interroger sur les processus en jeu à ce stade du parcours de vie des individus et sur les stratégies en œuvre dans l’art d’accommoder années et atteintes à la santé. Avant de revenir sur les termes de la comparaison sociale considérée par les auteurs comme une des clés de l’évaluation positive de soi, la référence à quelques éléments permet de rappeler les caractéristiques et les distinctions sociodémographiques qui construisent les particularités de cette population du grand âge.
Inégalités des états de santé et des réponses aux besoins
2L’élévation de la longévité au cours du siècle dernier est connue mais les différentiels d’espérance de vie se sont maintenus, à la faveur des femmes, d’une part, et des groupes sociaux les plus favorisés, d’autre part. En France, le tiers des femmes vit au-delà de 90 ans et le tiers des hommes au-delà de 85 ans. Mais, l’inégalité sociale devant la mort persiste et « les décès condensent (toujours) l’histoire sanitaire d’une population et de ses groupes, les différences sociales de survie témoignent pour le moins de la persistance d’inégalités sociales de santé » (Druhle, 2000). La vie au-delà de 80 ans concerne une minorité d’individus d’une génération donnée, y compris pour les femmes, et « l’aura de survivance » (Johnson et Barer, 1997), attribuée à la vieillesse sous la figure de l’ancêtre, tend à homogénéiser des situations fort inégales. Ces dernières sont mises en évidence par Cambois et al. (2008) lorsqu’ils analysent « la “double peine” des ouvriers : plus d’années d’incapacité au sein d’une vie plus courte ». Outre les états socialement identifiables de la mortalité et de la morbidité, la sélection des individus peut également être mesurée par le niveau des soins attribués après l’évaluation des besoins. À partir de l’enquête Handicaps-Incapacités-Dépendance (Revue Française des Affaires Sociales, 2003), éclairante tant sur les états de santé que sur les niveaux de réponses aux besoins, Davin et al. (2006) montrent le maintien des décalages entre des états de santé manifestant un plus grand nombre de besoins dans les milieux dont les revenus sont moindres et un plus faible accès aux services de santé. Conformément aux diverses études recensées par ces auteurs, leur analyse note l’élévation régulière des besoins d’aide suivant l’avance en âge. Pourtant, il faut retenir aussi que la satisfaction des besoins au grand âge suit l’accroissement de la demande. Mieux encore, « la non satisfaction ou la satisfaction insuffisante semble diminuer avec l’âge des répondants ». Bien que les auteurs évoquent la possibilité d’un effet de sélection propre à la population vivant à domicile, ces constats peuvent être rapprochés de ceux de l’article de Henchoz et al. et semblent pouvoir attester un meilleur environnement d’aide humaine au grand âge.
Les survivant(e)s de générations disparues
3Quels arrangements construisent les vieilles personnes lorsqu’elles franchissent les limites du temps escompté par elles-mêmes, côtoyant la disparition de leurs compagnons d’âge tout en expérimentant le report de leur propre mort par-delà celle d’un grand nombre des membres de leur famille ? Survivants de leur génération de pairs, les individus du grand âge survivent aussi à leurs conjoints, à certains membres de la fratrie et, parfois, un enfant les a devancé dans la mort. Tête de cordée générationnelle et de lignée familiale, ces vieilles personnes témoignent de capacités de résistance face à « l’épreuve du grand âge » (Caradec, 2007), en particulier en usant de stratégies comparatives à l’égard des autres vieux et envers soi-même. Procédant par effet de « contraste » entre soi et les autres (Beaumont et Kenealy, 2003), les auto-évaluations de santé seraient ainsi rendues plus favorables par des mises en comparaison principalement avec « plus malheureux que soi », ce que constatent aussi Henchoz et al. dans leur article. Étudiant les rapports entre santé subjective, estime de soi et stéréotypes liés à l’âge, d’autres chercheurs montrent que l’âge n’influence pas négativement l’estime de soi. Ils émettent « l’hypothèse d’une meilleure acceptation de soi avec l’avancée en âge par la baisse de l’importance accordée aux comparaisons sociales » (Macia et al., 2007). Pour ces auteurs, les personnes qui attribuent des stéréotypes négatifs à la vieillesse manifestent, en revanche, une moindre estime d’elles-mêmes et font part d’une évaluation plus péjorative de leur santé, mais elles restent minoritaires en nombre. Dans leur confrontation aux déficiences de santé, les capacités d’étayage des personnes du grand âge se construiraient donc entre leurs perceptions des représentations attribuées à la vieillesse dans la société et la comparaison avec des individus dans la proximité.
Mémoire et histoire
4Les récits des vieilles personnes associent à l’évocation de leur situation individuelle les problèmes de santé rencontrés par leurs descendants et par leurs collatéraux, et c’est aussi à l’aune de ces états de santé qu’elles jugent leur propre condition. Cette modalité n’est pas spécifique au grand âge mais il semble qu’elle induise une atténuation de l’évaluation de la gravité des pathologies attribuées ici à l’ordinaire de la vieillesse alors que les maladies affectant les plus jeunes paraissent plus inacceptables et injustes. Les références à autrui introduisent également les parents décédés, les conjoints et les ascendants ; c’est alors l’histoire longue des générations qui contribue à l’élaboration des attitudes de la dernière étape de vie. Ces décès constituent des marqueurs biographiques essentiels, que leur survenue soit lointaine dans le temps ou souvent plus récente du fait du vieillissement des âges de la mort. Autour de l’histoire des disparus, les propos convoquent l’âge de leur fin de vie, leurs maladies et handicaps, les hospitalisations et les services, les souffrances générées pour ce parent et pour les proches. Ces références, plus ou moins explicitées selon les consignes, l’écoute et le temps des interlocuteurs — famille, professionnels, chercheurs —, sont présentes à l’esprit de ces vieilles et de ces vieux, tout en même temps survivants et têtes de lignées, lorsqu’ils disent ou qu’ils taisent leurs propres maux. C’est en regard de leur « supplément d’âge » et des états de santé des apparentés que sont appréciées les capacités et les incapacités. Plus globalement, c’est aussi au niveau de l’ensemble de la société et de son évolution que se place le regard des vieux lorsqu’ils évoquent les souffrances endurées par tous au travers des expériences du passé : les guerres, les maladies ou les douleurs plus difficiles à soulager, l’insuffisance des ressources et certaines conditions de la vie. L’image et le sort des vieux leur semblent aussi s’être améliorés. Et, si l’entrée en maison de retraite n’est pas souhaitée, les établissements ne sont plus identifiés à des mouroirs associés à l’hospice et à la figure du grand vieillard. De même, rester à son domicile le plus longtemps possible, y compris sans présence familiale, semble envisageable par le moyen des services récemment développés. En ce sens, l’évaluation de leur propre santé conjugue le sentiment d’être des pionnières et des pionniers d’un temps non vécu par plusieurs de leurs apparentés et de leurs pairs. Situations qu’ils choisissent parfois de gratifier par le silence de leurs maux.
Des processus de déprise
5Le grand âge fait l’objet de représentations où dominent les termes de dépendance et de handicap sous les traits prêtés à la vieillesse et au vieillissement tandis que la génération suivante est caractérisée par ses activités et ses engagements. Cette polarisation entre seniors, troisième âge, jeunes retraités, d’une part, et personnes âgées, vieux et vieilles, d’autre part, tend à renforcer l’occultation du processus de vieillissement qui se déroule sur la longue durée et, par ailleurs, à focaliser sur les événements rupteurs qui feraient basculer les individus du statut de « pas encore vieux » à « vieux ». La vieillesse prendrait l’individu par surprise, le plus souvent vécue comme traîtrise, selon les textes des écrivains réunis par Argoud et Veysset (1999). L’entrée dans la vieillesse est alors considérée comme une crise existentielle ou une transition biographique d’importance. Par-delà les ruptures, plusieurs recherches ont analysé les processus du vieillir et les stratégies adaptatives au cours de l’avance en âge en élaborant différentes théories. Le vieillissement a ainsi été caractérisé par « le désengagement » réciproque entre individus et société (Cumming et Henry, 1961), problématique enrichie par les analyses en termes de « déprise » (Barthe et al., 1988). Ces chercheurs ont mis en évidence des manières complexes et différenciées de vivre le vieillissement, par lesquelles l’individu se déprend d’une partie de ses activités antérieures pour mieux investir celles encore accessibles ou pour entreprendre de nouvelles. Les déprises permettent alors de mieux assurer l’emprise sur les centres d’intérêt et d’attachements retenus. Cette approche peut être mise en relation avec les stratégies d’« optimisation sélective avec compensation » formulées par Baltes et Baltes (1997) pour rendre compte des éléments caractérisant un « vieillissement réussi ». Les développements du concept de déprise ont renouvelé la problématique, montrant l’amplitude de ses déclinaisons selon les références spécifiques aux individus, aux milieux sociaux, aux territoires et aux configurations familiales, amicales et d’entourages. Diverses formes de déprises-reprises sont ainsi décrites y compris après l’entrée en maison de retraite (Mallon, 2007).
Distance aux normes et dépendances
6La grande vieillesse, qu’elle fasse apparition par surprise ou par un cheminement réflexif précocement engagé, oblige à faire l’expérience des handicaps, des maladies et conséquemment l’apprentissage de la dépendance à d’autres personnes et envers les services. La perte de capacités à réaliser seul les activités antérieures ne se traduit pas automatiquement par des évaluations péjoratives de son état de santé ni par une baisse de l’estime de soi, comme évoqué précédemment. Du fait même du grand âge atteint et de son caractère d’exception, le « travail du vieillir » ne conduit-il pas à des prises de distance avec les normes dominantes d’indépendance et de responsabilité de soi, normes diffusées dans l’ensemble social à travers les modèles du bien vieillir et du malade participatif ? Morin, après avoir écrit L’homme et la mort, analysait à l’échelle d’un territoire les relations entre les générations en ces termes : « Ce sont les moins vieux des vieux qui ressentent le plus l’obsession et la déchéance de la vieillesse... ». Quant aux plus vieux des vieux, « la retraite est pour eux la délivrance, l’indépendance » (Morin, 1967). Aux nouvelles normes de performances, tant corporelles que d’activités et de consommations, qui contribuaient à redéfinir les contours de la vie des jeunes retraités, étaient opposées les satisfactions que les vieux tiraient de la nouveauté des maigres retraites, auparavant inexistantes, et le seul contentement d’avoir duré un temps si long et peuplé de tant de découvertes.
7La valorisation actuelle des normes de l’autonomie et de la responsabilisation produit des injonctions d’autant plus paradoxales qu’elles s’adressent à des individus souffrants qui peuvent souhaiter se remettre entre les mains d’autrui et placer leur confiance dans la responsabilité des autres. Attitudes qui ne conduisent pas pour autant à se démettre de leur pouvoir d’expression, de négociations, etc. C’est au cours des interactions au quotidien avec les membres de l’entourage et les soignants professionnels que se jouent les mises en dépendance des individus et les responsabilisations mutuelles. La présence de troubles psychocognitifs chez les personnes les plus âgées et les diverses formes de vulnérabilité rendent d’autant plus difficile le soutien à l’identité des individus que l’on s’appuie sur un modèle réducteur de l’autonomie. Les analyses de Winance (2007) rejoignent nos observations auprès des personnes du grand âge et des personnes vulnérables. Nous ferons appel à ses propos en guise de conclusion. « La “personne autonome” n’est qu’une modalité d’être d’une personne (…) L’analyse des situations qualifiées de “dépendance” pointe d’autres modalités d’être d’une personne qui privilégient les relations comme ressources et sources de possibilités pour la personne » (Winance, 2007). En effet, nombre de personnes du grand âge, après avoir vécu un temps au cours duquel elles cherchaient à faire face et à tenir encore, seules face aux difficultés de santé, expérimentent de nouveaux modes relationnels. Ces modalités sont très différenciées selon les individus dont certains recomposent des réseaux de familiarité, par exemple avec les professionnels ou avec des pairs peu fréquentés avant la vieillesse. Modalités d’accommodation et de capacités à se faire entourer qui conduisent à évoquer les formes de résilience propres à la vieillesse, sujet dont les contours restent à explorer.
Références bibliographiques
- Argoud D., Veysset B., 1999, La parole des vieux, Paris, Dunod.
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- Druhle M., 2000, Fin de siècle et inégalités sociales de santé en France : l’amorce d’un débat ? In : Leclerc A., Fassin D., Grandjean H., Kaminski M., Lang T., eds, Les inégalités sociales de santé, Paris, La Découverte, 41-51.
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- Mallon I., 2007, Le « travail de vieillissement » en maison de retraite, Retraite et Société, 52, 12-37.
- Morin E., 1967, Commune en France. La métamorphose de Plodémet, Paris, Fayard.
- Revue Française des Affaires Sociales, 2003, Handicaps, Incapacités, Dépendance, 1-2, janvier-juin.
- Winance M., 2007, Dépendance versus autonomie. De la signification et de l’imprégnation de ces notions dans les pratiques médicosociales, Sciences Sociales et Santé, 25, 4, 83-91.
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 08/02/2014
https://doi.org/10.1684/sss.2008.0304