Les politiques préventives de santé publique à l'épreuve de la territorialisation : l'introuvable gouvernance régionale du Programme national nutrition santé en Aquitaine
- Par Marina Honta
- et Nadine Haschar-Noé
Pages 33 à 62
Citer cet article
- HONTA, Marina
- et HASCHAR-NOÉ, Nadine,
- Honta, Marina.
- et al.
- Honta, M.
- et Haschar-Noé, N.
https://doi.org/10.1684/sss.2011.0403
Citer cet article
- Honta, M.
- et Haschar-Noé, N.
- Honta, Marina.
- et al.
- HONTA, Marina
- et HASCHAR-NOÉ, Nadine,
https://doi.org/10.1684/sss.2011.0403
Notes
-
[*]
Marina Honta, sociologue, LACES, EA 4140, Université Bordeaux Segalen, 12, avenue Camille Jullian, 33607 Pessac Cedex, France ; marina.honta@u-bordeaux2.fr
-
[**]
Nadine Haschar-Noé, sociologue, PRISSMH-SOI, EA 3690, Université de Toulouse III, 118, route de Narbonne, 31062 Toulouse Cedex 9, France ; noe@cict.fr
-
[1]
Bien qu’il soit difficile de le mesurer précisément, plusieurs études ont souligné le poids relatif des facteurs alimentaires dans le déterminisme de maladies chroniques comme le cancer, le diabète, l’obésité, l’ostéoporose, les maladies cardiovasculaires (Hercberg et al., 2010).
-
[2]
Par exemple, le Plan de prise en charge du diabète de type 2 (2002-2005), le Programme national de réduction des risques cardiovasculaires (2002-2005) et, plus récemment, le Plan obésité (2011-2013).
-
[3]
Notamment les lois n° 2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique et n° 2009-879 du 21 juillet 2009 portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires (HPST).
-
[4]
Désormais les Agences régionales de santé (ARS). Le PNNS ayant débuté en 2001 et notre enquête en 2009, les anciennes dénominations (services territoriaux de l’État, associations d’éducation à la santé…) sont parfois utilisées.
-
[5]
Circulaire DGS/SD 5A n° 2002-13 du 9 janvier 2002 relative à la mise en œuvre du PNNS.
-
[6]
Le contenu du PNNS2 cible les acteurs pouvant être associés ou invités à participer à la mise en œuvre de ce plan (collectivités territoriales, entreprises, acteurs associatifs, établissements scolaires…). Il donne de nombreux exemples d’actions et de bonnes pratiques en matière de nutrition et pour un mode de vie actif.
-
[7]
Nous faisons ici référence aux représentants des services déconcentrés de l’État.
-
[8]
La Charte Ville active est créée en direction des municipalités et des intercommunalités lors du PNNS1 et étendue aux départements et régions dans un deuxième temps. Mise en place en 2003-2004, elle répond à une volonté du ministre de la Santé de l’époque, Xavier Bertrand, et a été conçue en relation avec l’Association des maires de France (AMF). Il s’agit d’informer les communes sur le PNNS et ses objectifs et d’obtenir ensuite leur adhésion par la signature de cette Charte. Un guide à l’usage des élus et des techniciens municipaux est édité par le ministère et rappelle les six principes sur lesquels : « la municipalité signataire adhère à la présente Charte et s’engage : 1. À devenir un acteur actif du PNNS en mettant en œuvre, promouvant et soutenant toute action qui contribue à l’atteinte des objectifs du PNNS ; 2. À mettre en œuvre, chaque année, au moins une des actions spécifiques parmi celles citées dans la liste des actions municipales proposée par le PNNS ou une action innovante conforme au PNNS ; 3. À veiller à ce que, pour toutes les actions mentionnées à l’article 2 et menées dans le cadre de la collectivité locale, soient utilisées exclusivement les recommandations issues des référentiels du PNNS et à veiller à ce que toute action nutritionnelle impliquant la collectivité n’aille pas à l’encontre des repères de consommation du PNNS ; 4. À nommer un référent actions municipales du PNNS qui informera les services régionaux de santé et rendra compte, annuellement, au Comité stratégique du PNNS, des actions mises en place ; 5. À afficher le logo Ville Active du PNNS de façon explicite sur les documents afférents à cette action ; 6. Le PNNS fournira, au niveau régional ou national, le cadre, les outils et les conseils utiles à la mise en œuvre des actions » (PNNS, 2004 : 1).
-
[9]
L’enquête a été menée au moyen d’entretiens semi-directifs réalisés auprès de 23 acteurs : 11 représentants (élus ou responsables de services administratifs) de 8 municipalités ou Établissements publics de coopération intercommunales (EPCI), 5 agents des services déconcentrés de l’État associés à la mise en œuvre du PNNS — ARS, Direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRJSCS), Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DRAAF) —, 2 agents de l’Assurance maladie — Union régionale des Caisses d’assurance maladie (URCAM) et Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) —, et 5 représentants associatifs. L’analyse qualitative des entretiens a permis de comprendre comment les acteurs intéressés au PNNS en région le négocient localement, se l’approprient et le traduisent dans les dispositifs sanitaires mis en œuvre territorialement. Ils ont été complétés par une exploitation de diverses sources documentaires ciblées sur cette région (archives et annexes administratives des communes et EPCI, des divers services déconcentrés de l’État, articles de presse, communications lors de cérémonies, de journées thématiques…).
-
[10]
Cette analyse s’inscrit dans le cadre d’une recherche financée par l’Institut de recherche en santé publique (appels à projet Territoires et santé, 2008), intitulée Sport et santé publique, sociologie politique des programmes de lutte contre la sédentarité (2009-2012) et dirigée par Nadine Haschar-Noé.
-
[11]
Interview du Professeur Serge Hercberg Source : http://www.villeactivepnns.fr/interview.php, consulté le 8 juillet 2009.
-
[12]
L’une d’elles, membre du réseau « Villes santé » de l’OMS, fut lauréate du palmarès santé des villes en 2006 avec le Grand prix Impact médecine grâce à la meilleure offre de soins.
-
[13]
En Aquitaine, l’engagement des Conseils généraux et régionaux est quasi inexistant, seule la Gironde (33) avait, au moment de l’enquête, adhéré à la Charte Département actif du PNNS.
-
[14]
La réforme et la création de l’ARS en Aquitaine n’ont encore eu que peu d’effets sur les principes du financement des associations.
-
[15]
Au titre des circuits administratifs distincts et nombreux, existent, par exemple, les crédits des appels à projet du GRSP, du Centre national pour le développement du sport, du Plan national de l’aide alimentaire… et ceux susceptibles d’être obtenus au moyen de partenariat avec les collectivités territoriales via notamment mais pas exclusivement la participation à divers programmes contractuels (Contrat enfance jeunesse, Contrat éducatif local, Contrats urbains de cohésion sociale…).
-
[16]
Son responsable a été membre du groupe de travail mobilisé pour la rédaction du rapport Activité physique et obésité de l’enfant. Bases pour une prescription adaptée, ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative, novembre 2008.
-
[17]
Intitulée Bien manger pour bien bouger (en écho à la campagne nationale), cette plaquette relève des outils de communication élaborés dans le cadre du programme régional Nutrition, prévention et santé des enfants et des adolescents en Aquitaine.
-
[18]
Loi n° 2010-1563 du 16 décembre 2010 de réforme des collectivités territoriales.
-
[19]
Suite aux mesures prises dans le cadre de la RGPP, près de 80 % des crédits ministériels du programme Sport sont, chaque année, consacrés au développement du sport de haut niveau et au rayonnement de la France sur la scène sportive internationale.
1La France, au même titre que de nombreux pays, a connu, dans les années 1970-1980, une remise en cause de son modèle de politiques publiques, du rôle tutélaire de l’État dans la production de biens et de services publics et dans sa capacité à administrer la société. La réduction des ressources financières due à la crise économique et pétrolière, l’intégration européenne, la décentralisation et l’autonomie accrue accordée aux collectivités territoriales, sont des facteurs à l’origine des défaillances de l’État et de sa contestation (Muller, 1992). Ces mouvements ont impulsé diverses transformations. Par la multiplication et la diversification d’acteurs organisés dont ils sont porteurs, ils ont érodé la capacité d’action autonome de l’État et l’ont incité, de plus en plus, à agir en interaction dans un processus de construction collective de l’action publique (Hassenteufel, 2007). Ils soulèvent ce faisant des enjeux de gouvernance c’est-à-dire « de coordination d’acteurs, de groupes sociaux, d’institutions pour atteindre des buts propres discutés et définis collectivement dans des environnements fragmentés, incertains » (Le Galès, 1998 : 225). Confronté à cette nouvelle configuration, le système administratif français a également fait l’objet de multiples réformes visant la modernisation de l’État. Alors que le discours antiétatique est politiquement irrecevable en France dans les années 1980, à partir de 1984 les gouvernements successifs vont investir le registre de la modernisation managériale afin de mieux circonscrire son périmètre d’action, cela impliquant de réduire les dépenses publiques et de convertir l’administration à la culture du résultat. Actuellement, la Révision générale des politiques publiques (RGPP), poursuit et amplifie cette dynamique de restructuration à orientations budgétaires en valorisant, en outre, la recentralisation et le contrôle politique (Bezes, 2010). Dans ce contexte, les politiques de santé publique, et notamment le Programme national nutrition santé (PNNS), offrent un terrain fécond pour analyser les mutations des modes d’intervention de l’État dans un secteur où, contrairement au désengagement observé dans d’autres champs d’action publique, il a souhaité que son leadership, organisé après la Seconde Guerre mondiale, s’amplifie à partir des années 1960 (Jabot et Loncle, 2010) dans la continuité d’une administration collective de la santé publique (Cattacin et Lucas, 1999).
2Lancé en France le 31 janvier 2001 par le ministère de la Santé, le PNNS inaugure à ce titre une politique préventive de santé publique dont l’objectif général est d’améliorer l’état de santé de la population en agissant sur l’un de ses déterminants majeurs, la nutrition [1], entendue dans un sens qualifié de moderne (Hercberg et Tallec, 2000) c’est-à-dire intégrant alimentation et activité physique. Dans l’argumentaire de ses promoteurs nationaux, la légitimité du PNNS est liée aux enjeux de santé publique dans lesquels les facteurs nutritionnels sont impliqués. Ce PNNS, au caractère volontariste, s’inscrit plus généralement dans la lignée des biopolitiques de l’éducation pour la santé qui instaurent, dans le courant des années 1970, la prévention comme alternative au tout hospitalier et en font un outil de politique publique au service de la maîtrise des coûts (Berlivet, 2004). Qualifié de novateur dans le sens où il privilégie une approche positive de l’alimentation, mais aussi d’exemplaire et d’ambitieux en raison de l’ampleur du champ de la nutrition qu’il entend couvrir et du nombre et de la diversité des acteurs à mobiliser (IGAS, 2003), le PNNS constitue également un programme pivot compte tenu de sa dimension transversale et de son articulation avec d’autres plans existants [2].
3Plus généralement, notamment en France, la mise à l’agenda politique des risques associés aux mauvaises habitudes alimentaires et à la sédentarité se caractérise par sa rapidité et un pilotage initial par le haut. La construction sociale du PNNS passe par une double opération de médicalisation et de politisation de la nutrition (Fassin, 2008). À partir d’une initiative du Comité nutrition de la Direction générale de la santé (CNDGS) en 1998-1999, deux constats apparemment contradictoires alimentent la réflexion. La France enregistre un taux de maladies cardiovasculaires relativement faible par rapport à des pays de niveau économique comparable, caractéristique attribuée aux effets bénéfiques de l’art culinaire français. Cependant, les mauvaises habitudes alimentaires s’étendent parmi les jeunes des couches sociales défavorisées, « la mauvaise manière de se nourrir ayant en quelques sorte remplacé la sous-nutrition » (IGAS, 2003 : 207). En 2000, un rapport du Haut comité de santé publique (Hercberg et Tallec, 2000) et une déclaration du Premier ministre Lionel Jospin lors des États généraux de l’alimentation (1999-2000) marquent le lancement du PNNS. Deux à trois années seulement ont donc séparé ces premiers rapports de leur mise à l’agenda politique et de leur traduction en programme national. Cette rapidité peut s’expliquer par les carences du système national d’alerte et de surveillance sanitaires et les différentes crises alimentaires de cette période (OGM, vache folle, farines animales…), mais aussi par le fait que la nutrition est une discipline peu implantée et peu reconnue dans le système de soins, et qu’elle requiert l’engagement d’autres acteurs hors de la santé, particulièrement du secteur agroalimentaire. La composition du Comité stratégique du PNNS et de son Comité de pilotage permanent chargé d’assurer la coordination et le suivi opérationnel de sa mise en œuvre, illustre la multiplicité des acteurs associés, pouvant se prévaloir d’une légitimité à intervenir dans le secteur de la nutrition : plusieurs ministères, institutions et agences mais aussi représentants de filières et de syndicats professionnels, d’associations d’élus ou de consommateurs sont invités à être forces de propositions en cohérence avec les orientations stratégiques du PNNS.
4Ce plan de prévention s’inscrit ainsi dans un processus plus général d’institutionnalisation du positionnement de l’État comme chef de file dans ce secteur (Loncle, 2009). Cette stratégie, que consacrent avec le PNNS plusieurs programmes et lois relatives à la politique de santé publique [3], vise autant à consolider les dispositifs en matière de lutte contre les inégalités sociales et territoriales de santé, que la maîtrise des coûts et la mise en cohérence du système (Bergeron, 2010), alors que se diversifient les acteurs qui participent à la conception et/ou à la mise en œuvre de politiques de prévention et d’éducation à la santé (associations, réseaux de santé, représentants locaux de différents ministères, collectivités territoriales, entreprises agroalimentaires…).
5Dans ce contexte de pluralisation de l’espace public, la territorialisation — et, plus précisément ici, la régionalisation — figure au titre des stratégies d’intervention que l’État privilégie désormais pour organiser la construction collective de l’action publique. S’agissant de l’opérationnalisation du PNNS, le préfet de Région — et pour exécution les anciennes Directions régionales des affaires sanitaires et sociales (DRASS) [4] — se voient confier la mission de relayer les objectifs, principes et repères du PNNS sur les territoires et d’organiser l’animation et le pilotage d’un partenariat multiniveaux avec les intervenants publics et privés intéressés par et/ou mobilisés dans ce champ [5]. Ce programme revêt ainsi une dimension constitutive (Duran et Thoenig, 1996) : le ministère de la Santé définit les cadres d’intervention, mais le contenu et les modalités concrètes de l’action publique sont à déterminer localement. En effet, le PNNS, tant dans sa première version (2001-2005) que dans les deux suivantes (2006-2010 et 2011-2015), s’il mentionne un certain nombre d’applications possibles [6], appelle surtout les participants à inventer, territoire par territoire, les règles et le contenu de l’action publique afin d’ajuster leurs réponses aux populations et contextes locaux. Ce processus de régionalisation affecte directement les logiques d’action des représentants de l’État territorial [7] devant négocier, avec divers opérateurs, les principes de mise en œuvre de ce programme. Parmi ces derniers, les collectivités territoriales, et plus particulièrement les municipalités, sont appréhendées par la DGS comme des relais stratégiques de son opérationnalisation. Historiquement mobilisées dans le développement des activités physiques et sportives, en matière de santé publique dans le contrôle de l’hygiène et la prévention médicale puis, plus récemment, au moyen de diverses initiatives articulées au domaine social et à la politique de la ville (Clavier et al., 2005), les communes sont invitées, depuis 2003, à adhérer à ce programme via un instrument d’action publique (Lascoumes, 2003) de type conventionnel et incitatif, la charte Villes actives du PNSS [8]. Considérée par les acteurs du ministère de la Santé comme une forme d’engagement moral et un acte politique, la signature de cette Charte, approuvée par le conseil municipal puis par la DGS, permet aux collectivités adhérentes de bénéficier gratuitement des outils de communication et de diffusion conçus par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES). En revanche, elles ne reçoivent aucun financement ministériel direct pour cette signature et la mise en œuvre de leurs actions.
6Par ailleurs, tant au niveau national que régional, la définition retenue de la nutrition laisse ouverte la liste des acteurs — et des intérêts sectoriels qu’ils représentent (santé, alimentation, social, activité physique, éducation…) — susceptibles de se mobiliser et d’être associés à la mise en œuvre du PNNS. Parmi eux, les associations figurent au titre des organisations régulièrement sollicitées par les pouvoirs publics « pour aller sur le terrain ». Alors que divers travaux soulignent la tension permanente entre instrumentalisation, mise sous tutelle et autonomisation de ces acteurs associatifs (Defrance, 2001 ; Frigoli, 2004), leur participation questionne directement la nature des relations construites entre ceux-ci et les institutions publiques et plus généralement le rôle qu’ils assument dans la mise en œuvre du PNNS. Dès lors, parce que l’exigence de coopération ne va jamais de soi (Péricard, 2002), l’enjeu est ici d’analyser dans quelle mesure le recours à ces divers opérateurs remet en cause le rôle de pivot des politiques sanitaires confié à l’État territorial, rôle dépendant effectivement de sa capacité à « intéresser », voire à enrôler (Callon, 1986) et à fédérer un réseau d’interlocuteurs.
7Dans un contexte de brouillage du partage des compétences entre les collectivités territoriales et l’État (Clavier, 2009), l’examen des modalités complexes de coproduction de l’action collective dans le champ de la santé publique permet de mettre à jour les formes et les effets de la territorialisation d’un programme national et, ce faisant, les recompositions des modes d’intervention étatique (Breher et al., 2005 ; Hassentefeul, 2007 ; Hooghe et Marks, 2003). En ce sens et dans le cadre du PNNS, l’État, en érigeant le niveau régional comme échelon pertinent (Offner, 2006) de mise en œuvre de la politique nationale, en fait aussi un lieu d’ajustement, d’appropriation, de mobilisation et d’apprentissage de la coopération interorganisationnelle et intersectorielle (Jabot et Demeulemeester, 2005), autrement dit un lieu qui dispose de ses propres capacités de régulation pouvant contenir le risque d’une dilution des objectifs fixés nationalement.
8À partir d’une analyse monographique réalisée en Aquitaine [9], il s’agit de montrer que la mise en œuvre de ce programme en région (Encadré 1) engendre des traductions hétérogènes sources de disparités territoriales et de tensions entre services de l’État, municipalités et opérateurs privés [10]. Elles témoignent du caractère largement inachevé de la régionalisation, et de l’impuissance de l’État territorial à assurer l’articulation entre programme national et projets locaux et la coordination des actions mises en œuvre. La forte différenciation des réseaux d’action publique — tenant aux échanges qui s’instaurent entre acteurs, à la diversité de leurs intérêts, des ressources et des contraintes qui conditionnent leurs stratégies respectives — entretient le risque d’une autonomisation de ces réseaux à l’égard de la politique nationale. Ce faisant, si le recours à la territorialisation nécessite un changement du rôle de l’État par adaptation à la situation créée par l’ouverture du jeu collectif (Duran et Thoenig, 1996), ce processus, tel qu’il a été conçu dans le secteur sanitaire, comporte ses propres contradictions et insuffisances et rend introuvable la gouvernance de ce programme en région.
Encadré 1. La déclinaison régionale du PNNS en Aquitaine
Sur la base des objectifs nationaux du PNNS, de ses principes et stratégies et de l’état des lieux des experts [*], le CTRNS a proposé des programmes « adaptés » au contexte local, qu’il doit coordonner et animer. Trois principaux champs d’intervention ont été retenus, objets d’appels à projets finançables dans le cadre du Groupement régional de santé publique (GRSP) :
1. « Prévention, nutrition, santé des enfants et des adolescents en Aquitaine » coordonné par la DRASS et l’Union régionale des caisses d’assurance maladie (URCAM) et dont la maîtrise d’ œuvre a été confiée à une médecin pédiatre. Ce programme comporte trois axes : a) optimisation du dépistage précoce du surpoids et de l’obésité (en lien avec la santé scolaire, la PMI et les médecins traitants) et prise en charge de l’obésité au sein du Réseau de prévention et de prise en charge de l’obésité pédiatrique (REPOP) ; b) amélioration de l’offre alimentaire en milieu scolaire et périscolaire ; c) mise en place d’actions pédagogiques ciblées sur l’alimentation et l’activité physique sur le temps scolaire ou périscolaire.
2. « Nutrition des personnes âgées » par la formation des acteurs relais autour des personnes âgées hébergées en EHPAD et en Long séjour et des personnes âgées à domicile.
3. « Nutrition et précarité » par la formation des acteurs relais de l’aide alimentaire et la mise en place d’actions d’éducation nutritionnelle en direction de populations précarisées.
Ces trois axes peuvent recouper de diverses façons l’action, voire les compétences, des collectivités territoriales (restauration scolaire, action sociale, PMI, gestion et promotion des activités physiques et sportives…) et du secteur associatif, ce qui explique que des stratégies de « captation de l’environnement » (Duran et Hérault, 1992) ont été élaborées pour susciter leur participation.
De l’adhésion à la Charte à la mise en œuvre de l’action locale : des « Villes actives » aux intérêts et modalités d’intervention complexes à réguler
9Pour favoriser la mise en œuvre du PNNS, la DGS en charge de son pilotage a souhaité consolider les relais stratégiques que représentent les collectivités territoriales dans la mesure où « elles offrent un niveau de proximité qui constitue un moyen de grande efficacité pour toucher directement les citoyens et relayer sur le terrain ce programme » [11]. Dans ce contexte, il s’agit d’analyser ici le contenu et les modalités d’intervention des communes adhérentes à la Charte Villes actives du PNNS en Aquitaine et d’apprécier également les formes adoptées de régulation de leurs initiatives par l’État territorial.
Une adhésion des « villes actives » aux intérêts et formes variés
10Pour la grande majorité des acteurs locaux rencontrés, l’adhésion à la Charte entérine une dynamique déjà présente mais constitue un véritable levier d’action permettant à la collectivité de rendre visible son engagement au moyen d’un label considéré comme valorisant et d’inscrire les opérations menées dans la durée. Pour certaines municipalités déjà récompensées pour leur action en matière de santé [12], il est alors question d’asseoir et de renforcer cette reconnaissance. Dans la plupart des communes, toutefois, l’adhésion découle plus d’une opportunité que d’une réelle réflexion a priori sur le sens et les finalités d’un tel engagement. Ici, un responsable sportif associatif sensibilisé aux questions de santé publique aura attiré l’attention du maire qu’il connaît personnellement ; là, la nutritionniste recrutée par la municipalité aurait « entendu dire que l’adhésion à ce programme pouvait donner lieu à financement » ; là encore, c’est à la suite d’une collaboration engagée en matière de conception des repas avec une association de santé publique que l’un des salariés a évoqué l’idée d’une telle signature. Certains acteurs ont du mal à se remémorer les circonstances exactes de l’adhésion et méconnaissent encore aujourd’hui les termes, notamment financiers, du partenariat : « Au départ moi je pense que c’est parti d’un projet porté par le CODES qui a été présenté à l’appel à projets CUCS (Contrat urbain de cohésion sociale) en 2007, voilà donc elles ont proposé quelque chose qui ne s’est pas forcément réalisée comme elles le souhaitaient mais on a évolué avec l’idée. (…) Ça a débouché sur une action très particulière qui a été la conception d’un livret bébé autour de la nutrition, mais c’est peut-être dans ce cadre-là que l’idée du PNNS… (…) On a sollicité le CODES pour connaître un petit peu ce qu’ils faisaient et donc a priori ils intervenaient auprès des villes qui étaient PNNS ou qui avaient des financements PNNS. Nous on avait compris qu’on n’aurait pas forcément de financement PNNS parce qu’on était déjà en politique de la ville et que sur la Dordogne il y avait des territoires qui avaient peu de financement par rapport à d’autres choses. Donc voilà, ça s’est joué côté financement » (responsable de service administratif communal).
11S’agissant des modalités d’élaboration et de mise en œuvre des actions, la définition d’une politique globale de nutrition combinant alimentation et activité physique est généralement introuvable localement. Le faible niveau de contrainte imposé par la signature de la Charte laisse aux collectivités une grande latitude qui explique la forte différenciation territoriale des actions mises en œuvre. Une diversité dans le contenu, le sens et les modes d’intervention apparaît donc en fonction des configurations locales et des politiques antérieurement mises en œuvre par les services publics municipaux, des partenariats en présence, des contraintes et ressources mobilisables qui conditionnent les comportements et les stratégies des acteurs. Les initiatives développées par les collectivités actives peuvent être catégorisées autour de trois axes forts : alimentation, activité physique ou nutrition. Les actions portant sur le versant alimentation du PNNS sont majoritaires et constituent la porte d’entrée la plus empruntée dans le programme dont elles incarnent, d’une certaine façon, le premier niveau de lecture. Elles sont généralement mises en œuvre par les services de restauration collective et/ou peuvent prendre la forme d’organisation de manifestations ponctuelles visant l’éducation au goût et la sensibilisation aux bonnes pratiques alimentaires. Le recours à (via une procédure de marché public) ou le recrutement d’une diététicienne afin de composer des guides et/ou des menus basés sur une offre alimentaire de qualité sur les plans nutritionnel et gustatif, la mise en place d’opérations de formation et d’information du personnel municipal des cantines scolaires, représentent quelques-unes des initiatives prises à ce titre. Moins fréquentes, les actions portant sur le versant activité physique du PNNS visent en général à lutter contre la sédentarité et à promouvoir une pratique physique ou sportive régulière auprès des jeunes, parfois de leurs parents, des personnes âgées ou du grand public. Pour autant, cela ne signifie pas que les communes ou EPCI n’agissent pas en la matière. Toutefois, ces acteurs n’articulent pas nécessairement leur action sportive au PNNS ce qui témoigne ici d’une appropriation restrictive de la définition de la nutrition. Enfin, les opérations à dominante nutrition sont encore plus rares, la notion étant fréquemment assimilée à celle d’alimentation.
12Le caractère peu coercitif de la Charte (réaliser au moins une action par an en liaison avec les objectifs du PNNS) est également à l’origine d’un émiettement présent à l’échelle même d’une municipalité. Ce dernier renvoie directement aux formes d’organisation du travail administratif et intersectoriel construites entre les acteurs. À ce titre, quatre modalités de coordinations internes plus ou moins maximalistes (Dodier, 1993) émergent : une forme intégrée, la plus rare, qui se caractérise essentiellement par une coordination intersectorielle, une action publique transversale et la constitution d’un comité local de pilotage du PNNS associant plusieurs services (jeunesse, éducation, sport, santé, restauration collective, social…) ; une forme centralisée, la plus fréquente, dans laquelle un secteur d’intervention prédomine et oriente fortement le pilotage et le contenu du PNNS en local ; une forme diffuse consistant en des arrangements faiblement formalisés entre acteurs et services et dans laquelle la stabilité et la continuité des actions semblent peu assurées ; enfin, une forme éclatée dans laquelle dominent des relations d’indifférence, voire conflictuelles, entre différents porteurs locaux se réclamant du PNNS (élus et/ou techniciens), relations accompagnées parfois de mises en œuvre contradictoires et non coordonnées des dispositifs. Confirmant la présence de zones d’incertitudes encore fortes dans le processus de municipalisation de la santé publique (Hassenteufel et al., 1998), les actions menées ici se superposent, s’additionnent mais ne s’articulent pas. Elles sont portées par des services administratifs distincts qui communiquent peu sur leurs programmes et travaillent avec leurs partenaires respectifs.
Impulser n’est pas réguler : une coordination des actions locales complexe à assurer
13Cette défense de préoccupations sectorielles, constatée par les agents des services déconcentrés de l’État et de l’Assurance maladie est, pour eux, source de contraintes et de lenteurs pour la mise en œuvre du PNNS comme le regrette la représentante d’une CPAM : « C’est très difficile de travailler avec les mairies comme ça (…) Eux ils sont très cloisonnés, chacun dans son secteur… (…) Avec les mairies, c’est difficile parce que justement il y a les élus et le salarié, le technicien… alors si jamais il y a deux services qui n’ont pas les mêmes élus, ça devient très compliqué (…) Alors c’est pour ça que quand quelque chose tourne bien, on continue là-dedans ».
14Plus généralement, ces propos renvoient au fait que les communes sont libres d’organiser comme elles le peuvent et/ou le veulent leur intervention. À ce titre, leur suivi par l’État territorial s’avère très inégal et essentiellement conditionné par les sollicitations des porteurs de projets locaux, le plus souvent en demande de conseils. Toutefois, plusieurs responsables municipaux ont évoqué l’intérêt majeur que représentait cette adhésion, intérêt manifesté récemment et parfois bien après celle-ci. Afin d’animer le programme en région, les acteurs coordonnateurs du PNNS en Aquitaine organisent depuis 2009 des journées Villes actives du PNNS dans lesquelles sont conviées les communes adhérentes mais aussi d’autres collectivités. Cette journée, qui n’existe pas dans toutes les régions (Haschar-Noé et al., 2010), permet à l’État territorial d’instaurer un suivi des actions et aux référents locaux de construire un réseau permettant la mutualisation et l’échange d’expériences. Cela favorise, en outre, une meilleure appropriation du référentiel de ce programme national systématiquement rappelé par les coordonnateurs régionaux lors de ces journées : « Cela peut être perçu comme une lourdeur mais en même temps c’est vrai que ça apporte un réseau professionnel sur des thèmes, des villes notamment qui travaillent sur les mêmes problématiques que nous et qui ont une vision différente. Ça permet de donner des idées et c’est quand même quelque chose qui est extrêmement important (…) C’est très important parce que tu donnes du sens au PNNS alors que le PNNS n’a pas forcément de sens pour les populations » (responsable de service administratif communal). Cependant, au-delà de cette journée annuelle et une fois l’adhésion entérinée, l’État territorial, faute de ressources humaines suffisantes mais aussi parce que les dossiers d’attribution du label PNNS pour valoriser les actions sont instruits au niveau national, est contraint de renoncer à contrôler les initiatives municipales.
15En outre, sur la question de la régulation étatique du programme, une déception est régulièrement exprimée par les acteurs communaux, celle-ci tenant à trois principaux facteurs. Le premier est le fort découplage (Grossetti, 2004) ressenti entre niveaux national (DGS) et local (Villes Actives). Les critiques les plus fréquentes portent sur la dissonance entre discours d’en haut et pratiques d’en bas ; une stratégie de communication nationale omniprésente et pas forcément efficace auprès de tous les publics (voire stigmatisant les populations précaires) ; l’absence de professionnels de terrain à l’écoute des acteurs locaux pour les aider dans leurs pratiques ; un déficit de communication entre instances sanitaires nationales et porteurs de projets locaux, ainsi qu’une absence de suivi des actions et d’instruments d’évaluation qui, pour certains opérateurs, confine au désintérêt des acteurs nationaux à leur égard. Le second facteur est relatif au manque de moyens humains et/ou financiers affectés à ce programme par le niveau national, manque qui apparaît comme un frein à une mise en œuvre ne reposant, in fine, que sur la « bonne volonté des uns et des autres » sans autre contrepartie que l’attribution d’un label. Contrairement à d’autres politiques publiques, les formes d’intéressement financières permettant d’appâter les collectivités territoriales tout en orientant, voire en contraignant, leur participation, sont ici inexistantes. Le troisième facteur, enfin, est directement lié à la répartition des compétences entre les diverses échelles de gouvernement opérée par les lois de décentralisation. De nombreuses interrogations existent chez les référents locaux du PNNS quant à l’efficacité à moyen terme des actions communales, particulièrement dans le domaine de la restauration collective dans les écoles primaires, dans la mesure où le relais n’est pas, ensuite, systématiquement assuré par les autres niveaux de collectivités territoriales responsables de la restauration dans le second degré. Ici, les services déconcentrés montrent une certaine forme d’impuissance pour sensibiliser à cette continuité [13].
16L’analyse des actions menées par les communes adhérentes renforce le constat selon lequel l’autonomie accrue des collectivités territoriales depuis la réforme de décentralisation rend particulièrement délicate l’articulation entre leurs interventions et celles de l’État (Bergeron et al., 2011). En plus des municipalités, les partenaires associatifs à qui celles-ci, tout comme l’État, délèguent la mise en œuvre des opérations, ont eux-mêmes recours aux circuits administratifs classiques des politiques contractuelles et sectorielles ou à divers appels à projets ce qui accentue l’hétérogénéité des réseaux d’acteurs en présence et la faible dimension intersectorielle et intégrée de leur intervention.
Des opérateurs associatifs fragilisés et instrumentalisés
17Alors que dans les années 1960 et 1970, l’essentiel du discours sur les associations insistait sur le contre pouvoir qu’elles constituaient à l’égard de l’État, l’apparition de la crise économique et sociale et son inscription dans la durée, doublée d’une perte de légitimité du politique, ont eu pour corollaire le développement des attentes vis-à-vis du système associatif. Convoqué pour le traitement des problèmes contemporains, il constitue désormais, pour de nombreuses politiques publiques, un relais essentiel de l’action des diverses échelles de gouvernement (Barthélémy, 2000). S’agissant de la mise en œuvre du PNNS, l’État local comme les « Villes actives » trouvent intérêt à faire appel à ces opérateurs de proximité afin d’agir concrètement au plus près des usagers. Ces institutions publiques ne disposant pas toujours de l’expertise et/ou d’effectifs suffisants, les associations constituent alors les bras et les yeux de l’administration (Frigoli, 2004). En ce sens, il s’agit d’appréhender ici les formes de leur mobilisation et la nature des échanges qu’elles construisent avec l’État dans un contexte de réforme de son administration territoriale [14].
Un secteur associatif dépendant de financements précaires
18L’analyse de la déclinaison du PNNS en Aquitaine permet de distinguer trois grandes catégories d’associations à partir desquelles l’État territorial a souhaité opérationnaliser et amplifier son action. Des associations préexistantes ont trouvé avec le PNNS une structure d’opportunité supplémentaire pour obtenir des financements et continuer par là même à assurer leur pérennité et légitimité : il s’agit ici du réseau composé du Comité régional et des Comités départementaux d’éducation à la santé (CRES et CODES) — désormais de l’Instance régionale d’éducation et de promotion de la santé (IREPS) — mobilisé dès le lancement du programme en proposant et assurant la formation de professionnels afin qu’ils deviennent eux-mêmes, par la suite, des opérateurs du PNNS. Des ateliers ont été organisés au profit des enseignants d’écoles primaires, de personnels municipaux de restauration scolaire, d’éducateurs de centres de loisirs, de bénévoles engagés dans diverses associations d’aide alimentaire. Au titre des structures impliquées, on retrouve également des associations proposant des activités physiques adaptées à destination de divers publics (jeunes en surpoids, obèses, personnes âgées). Ensuite, en 2006, une structure a été créée pour mettre en œuvre un axe précis de la déclinaison régionale du programme : le Réseau de prise en charge et de prévention de l’obésité pédiatrique (REPOP). Émanation du groupement des pédiatres de la Gironde, il est organisé sous forme associative et non pas rattaché à l’hôpital comme en région Midi-Pyrénées (Haschar-Noé et Basson, 2010). Opérateur direct et essentiel du programme régional « Prévention, nutrition, santé des enfants et des adolescents en Aquitaine », il assure une prise en charge pluridisciplinaire de ces derniers le plus souvent détectés par les infirmiers et médecins scolaires informés, eux aussi, du contenu du programme par les coordonnateurs régionaux. Enfin, d’autres associations, recensées par les services de l’État, ont été sensibilisées au contenu et sens du PNNS par des opérations d’information et de formation afin qu’elles constituent des relais auprès de leurs publics : les associations de l’aide alimentaire et les associations sportives ont été particulièrement ciblées.
19Les deux premières catégories constituent des relais indispensables de la mise en œuvre du PNNS en Aquitaine et revendiquent la reconnaissance de leur expertise et de leur rôle à la fois de veille sociale, de détection, d’analyse et de prise en compte des besoins, d’innovations méthodologiques et de proposition de solutions alternatives. S’agissant de leurs ressources, elles sont exposées à des problématiques similaires et récurrentes car, pour la grande majorité d’entre elles, elles restent largement tributaires de fonds publics. Ces derniers s’obtiennent essentiellement par le biais d’appels à projets. Autrement dit, et là aussi (Bertrand et Houard, 2006), c’est la mission que remplit l’association qui est financée et non l’organisation elle-même. Elles doivent ainsi se conformer à l’objet du financement précisé dans divers appels d’offres ou critères d’attribution des fonds publics, lesquels les placent par ailleurs en concurrence pour leur obtention. Plus généralement, la lourdeur administrative ressentie localement pour obtenir ces financements s’est révélée rédhibitoire tout particulièrement pour les associations disposant de peu de personnels pour renseigner les dossiers et maîtriser l’ingénierie que requiert la réponse à ces appels à projet. En effet, si cette complexité provoquée par la panoplie d’aides publiques existantes [15] autorise la ruse et présente de multiples avantages, ceux-ci sont avant tout accessibles aux acteurs associatifs qui ont appris à s’en servir, c’est-à-dire qui disposent des informations et du savoir technique pour composer avec celle-ci.
20Ces aides restent en outre limitées dans le temps et ne sont pas systématiquement reconduites. Le fait que les crédits soient généralement attribués sur le principe de l’annualité budgétaire, que leur montant soit limité, est non seulement source d’incertitudes quant à la pérennité des aides mais a parfois renforcé aussi le découragement des porteurs de projet et les inégalités territoriales de prise en charge des problèmes publics. Le décalage temporel existant entre la période où sont versées les aides et le calendrier concret de l’action des opérateurs ajoute enfin aux difficultés ressenties. La fragilité associative qui en est le corollaire est unanimement reconnue par les diverses catégories d’acteurs : « Donc le REPOP… on a presque 900 patients inclus, 370 médecins professionnels formés, c’est un truc qui marche très, très bien. On a été obligés de demander des petites rallonges budgétaires parce qu’on avait trop de patients par rapport aux financements initiaux et simplement 900 patients inclus (…) Comme le programme de prévention est régional, il faut vraiment que le réseau soit régional, les financeurs l’ont compris mais ils n’ont pas les moyens de répondre à la demande. C’est pas un problème d’incompréhension, c’est un problème de moyens » (coordinatrice du programme).
21Cette dépendance à l’égard des financements publics et aux règles qui sous tendent leur attribution a d’autres incidences. Elle réduit significativement la légitimité des associations à revendiquer des modalités d’intervention qu’elles considèrent plus pertinentes et, ce faisant, leur pouvoir critique. Aussi, les oppositions de sens et de finalités quant à l’orientation à donner à l’action sont-elles généralement tues, cela les exposant directement au risque de perdre leur âme (Tchernonog et Hély, 2003) : « On travaille avec l’inspection académique et donc on a des critères, c’est plutôt ZEP ou milieu rural, milieux dits défavorisés… C’est là parfois qu’il peut y avoir des divergences, parce que nous on se situe en prévention vraiment primaire (…) C’est-à-dire on ne s’adresse pas qu’à des enfants obèses et en surpoids, on s’adresse à tout le monde c’est ça qui fait, qui a fait souvent des incompréhensions au début » (responsable associative).
22Sur ces principes de financement, enfin, les pouvoirs publics affichent une volonté d’évaluer l’action des divers opérateurs. S’agissant des associations, bien qu’il existe un contrôle a priori dans la mesure où le financement, voire même l’action, sont conditionnés à l’attribution d’un agrément, il est surtout question ici de multiplier les instruments de mesure et de recueil de données statistiques et ce, quel que soit le secteur associatif concerné.
Une concurrence inter associative présente à plusieurs niveaux
23Outre la concurrence pour l’obtention de financements publics qui contribue à l’alignement des associations sur les exigences des financeurs, existe aussi celle favorisant la création de filières particulières. Si, en matière de santé publique, l’IRESP est clairement identifiée par les administrations concernées, il n’en est pas de même pour les associations proposant des activités physiques ou sportives dont l’action est soit méconnue, soit stigmatisée par les acteurs chargés du pilotage du PNNS en Aquitaine et, ce, pour diverses raisons. Dès les premiers temps de réflexion destinés à définir le contenu de la déclinaison régionale de ce programme (2004), puis ensuite dans le cadre des réunions du CTRNS, l’offre proposée par le secteur sportif associatif a très rapidement posé question. L’opposition entre sport et activités physiques opérée au sein de cette structure de concertation ou lors de colloques sur la thématique sport et santé, loin d’être une opposition de nature sémantique, révèle au contraire des représentations très figées de la part des coordonnateurs régionaux du PNNS. Ayant une connaissance de cette offre sportive, soit au travers de leur propre pratique, soit de celle de leurs enfants, ils ne l’appréhendent que sous l’angle de la préparation et participation à des compétitions sportives, angle donc très limité, voire inadapté, aux finalités du PNNS et à l’ensemble des publics qu’il cible comme le mentionne un représentant de la Direction régionale de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRJSCS) : « Les soutiens de la DRASS étaient peu nombreux dans la mesure où les projets étaient des projets considérés comme sportifs. Il a fallu valoriser les activités physiques adaptées pour contrer cette connotation sportive et les acteurs principaux de la mise en œuvre des projets sont devenus les porteurs de ces activités (…) Il ne faut pas être naïf, les enfants pris en charge par ces structures sont leur raison d’être, ce qui leur permet d’être financées. Ils n’ont donc pas intérêt à ce que ces enfants intègrent par la suite les clubs sportifs classiques ».
24En ce sens, une structure récemment créée (2001) et proposant des activités physiques adaptées (APA) a pleinement bénéficié de ces représentations négatives du mouvement sportif. composée majoritairement de professionnels formés au sein des unités de formation et de recherche en sciences et techniques des activités physiques et sportives (UFR STAPS) et dans des filières spécialisées en APA, son responsable a parfaitement saisi l’opportunité offerte par ce programme d’action publique pour valoriser cette expertise, quitte à ce que cette légitimation se fasse en insistant sur les manquements du secteur sportif associatif : « Donc au départ, on est arrivé sur L. avec le problème de comment intégrer les jeunes qui ont un problème de poids en club traditionnel et on arrive à avoir maintenant une demande qui serait beaucoup plus généralisée sur la ville qui financerait en partie ces clubs-là et qui, dans ses actions, impose entre guillemets de répondre à certains critères sur l’année, comme de faire des manifestations répondant à tel truc… et dans les grilles ils vont mettre en place justement “faciliter l’accessibilité pour les publics avec des besoins spécifiques”, pour qu’il y ait ce lien qui soit fait et que ce ne soit pas dans un contexte de performance mais plus de loisirs et pour répondre à un besoin de santé, voilà donc… ».
25Bénéficiant aujourd’hui d’une excellente notoriété, cette organisation est désormais fréquemment sollicitée par les communes ainsi que par les responsables du REPOP Aquitaine. Dans le cadre de l’accompagnement thérapeutique proposé par ce réseau, des ateliers d’APA animés par un professionnel de l’organisation font partie intégrante du processus. Ils sont également présentés comme une réelle plus-value du REPOP aquitain comparativement à ce qui est proposé ailleurs. Son responsable est systématiquement représenté dans les divers dispositifs régionaux de concertation et régulièrement invité lors de rassemblements nationaux liés à l’évaluation de la mise en œuvre du PNNS. Son expertise est sollicitée dès lors qu’il est question de conceptualiser et diffuser l’intérêt d’une pratique physique adaptée pour diverses catégories de publics ciblées par le PNNS (personnes en surpoids, voire obèses, personnes âgées, populations précaires…) [16].
26La notoriété et la position occupée aujourd’hui par cette association, partenaire du REPOP, s’expliquent également par d’autres facteurs et notamment par le fait que les représentations des acteurs du pilotage du PNNS sur les caractéristiques de l’offre proposée par le mouvement sportif ne soient pas totalement erronées. Le secteur sportif associatif traditionnel s’est en effet construit autour d’une logique compétitive — historiquement appréhendée par ses dirigeants comme le sport légitime — qui pèse incontestablement sur sa capacité ou sa volonté de se diversifier dans la mesure où la plupart des dirigeants estiment que l’activité proposée participe de fait à la santé des populations.
27De plus, et bien qu’une plaquette de communication ait été spécifiquement conçue en Aquitaine pour les clubs sportifs et leurs adhérents afin de les sensibiliser aux bonnes pratiques alimentaires [17], les dirigeants peuvent être exposés à des intérêts contradictoires. Fortement dépendantes dans leur grande majorité des financements publics — sur lesquels existent d’ailleurs de fortes interrogations quant à leur stabilité suite aux réformes de l’État et des collectivités territoriales [18] (Honta, 2010) — certaines associations sportives parviennent cependant à obtenir des contrats avec des entreprises du secteur agroalimentaire. La nature, notamment, des boissons et aliments distribués aux sportifs lors de diverses manifestations dans le cadre de ces partenariats va à l’encontre des messages nutritionnels délivrés par le PNNS. Plus généralement, c’est une succession de dissonances entre les pratiques valorisées dans le cadre du PNNS et celles présentes au sein du mouvement sportif qui explique sa faible participation à la mise en œuvre du programme comme le précise un agent de la DRJSCS : « Il y a un décalage très important entre les représentations de ce que doit être le sport dans le PNNS et celles de la santé pour le mouvement sportif. Si les questions de la sécurité des pratiquants sont désormais bien menées, bien intégrées, celles sur la nutrition peuvent être en totale contradiction avec les logiques de la performance qui entraînent parfois de véritables troubles alimentaires comme on le voit dans certaines disciplines comme le judo, la danse, la gym… ».
28Au-delà de ces dissonances, la principale difficulté des coordonnateurs régionaux du PNNS a été de recenser concrètement les actions réalisées par le mouvement sportif aquitain compte tenu de l’atomisation des organisations sportives et, là encore, de l’insuffisance des ressources de l’État territorial. Qu’il s’agisse de ce secteur ou des associations d’aide alimentaire, le constat de complexité organisationnelle est le même : « Nous n’avons pas de retour sur ces multiples initiatives locales. Concrètement sur le terrain, il y a une avalanche de choses, de micro initiatives qui sont faites mais le pilotage en réseau est très difficile, voire inexistant » (représentant de la DRJSCS) ; « En ce qui concerne les personnes en situation de précarité, on a des tas d’expériences qui se sont développées qu’on a boostées mais qui restent hétérogènes sur le territoire, éclectiques, hétérogènes, dispersées, sans lien, de qualité mais… (…) des actions très inventives mais sans force cohésive… » (représentante de l’ARS).
29Ainsi, bien que fréquemment sollicitée, la mobilisation des opérateurs associatifs ne va pas toujours de soi. L’analyse de ses formes en Aquitaine révèle une grande fragilité des diverses structures, en grande partie due aux principes organisant leur financement. Elle souligne ensuite une forte hétérogénéité d’implication tant au sein d’un même secteur d’intervention qu’entre plusieurs d’entre eux, cette diversité pouvant, par ailleurs, constituer une ressource pour certaines structures afin de légitimer leur action. Ce faisant, ces stratégies renforcent une concurrence interassociative déjà bien présente. Là encore, la connaissance par l’État territorial des initiatives menées ainsi que leur intégration au programme demeurent problématiques d’autant plus qu’il avance lui-même divisé face à ces divers opérateurs, qu’il s’agisse des associations ou des collectivités territoriales.
Une gouvernance régionale exposée aux multiples contradictions internes à l’État
30Programme de santé publique mené par le ministère de la Santé, le PNNS revêt une forte dimension interministérielle dans la mesure où diverses administrations (ministères chargés de l’Alimentation et de l’Agriculture, de la Ville, de l’Éducation nationale, des Sports…) sont responsabilisées au regard de leurs compétences respectives en matière de nutrition et d’accès à la pratique sportive. En région, l’animation de cette interministérialité s’avère complexe à réaliser en raison des tensions permanentes entre les deux logiques institutionnelles (horizontale/interministérielle et verticale/sectorielle) à partir desquelles a été construit le modèle français d’administration territoriale de l’État. Ce dernier n’est généralement pas favorable à l’intégration des préoccupations sectorielles portées par les divers services qui restent, par ailleurs, soucieux de préserver leur position, leur autonomie d’action et leur réseau dans l’espace régional (Bezes et Le Lidec, 2010). Ces stratégies défensives sont souvent impulsées par les ministères de tutelle eux-mêmes. Ces derniers, en élaborant leurs propres programmes intégrant des objectifs de santé, peuvent en effet brouiller, voire contredire, les messages du PNNS, brouillage fortement ressenti en région devant la multiplicité des propositions. Les données qui suivent donnent à voir ces contradictions, exacerbées par ailleurs par les récents mouvements engagés au titre de la RGPP.
Une fragmentation de l’action étatique propice aux tensions
31Alors qu’un des objectifs du PNNS consiste à supprimer la collation matinale à l’école — axe adopté en Aquitaine dans le cadre du dispositif Prévention, nutrition, santé des enfants et des adolescents — le ministère de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Pêche a lancé, en 2008, l’opération Un fruit à la récré dont la mise en œuvre est confiée aux Directions régionales de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DRAAF). Témoignant des ambiguïtés dont sont régulièrement porteuses les politiques publiques, c’est localement que les coordonnateurs du PNNS ont ressenti la nécessité d’en minimiser les contradictions auprès des établissements scolaires et des collectivités au moyen, notamment, de concertations engagées avec la DRAAF mobilisée dans l’élaboration du Programme régional de l’offre alimentaire (PROA). Dans cette région, l’antériorité du programme Prévention, nutrition, santé des enfants et des adolescents en Aquitaine a ainsi incontestablement pesé sur la déclinaison du contenu du PROA et ce faisant sur l’action de la DRAAF qui venait d’obtenir compétence en matière d’alimentation : « Je trouve par exemple que sur l’opération Un fruit à la récré, il y a des acteurs-clés en Aquitaine qui sont les acteurs du PNNS. Donc pendant un an on a essayé de faire en sorte de se rapprocher, de voir avec eux comment on pourrait travailler. Ce n’est pas toujours évident parce que l’opération Un fruit à la récré, bien qu’elle soit sur le fond positionnée pour les enfants, il se trouve que finalement elle suscite un grand nombre de débats en fait, parce qu’elle porte mal son nom, parce qu’elle vient parfois en incohérence par rapport à des messages nutrition santé notamment sur la situation de la collation matinale… » (représentant de la DRAAF).
32Si les concertations interministérielles (rectorat, ARS et DRAAF) ont permis de rebaptiser l’opération Un fruit à 16 heures à des fins d’articulation entre les dispositifs, elles n’annihilent pas totalement les craintes des représentants de l’ARS quant aux conflits d’intérêts que pourrait susciter, à court ou moyen terme, l’attribution de la compétence alimentation à ce ministère ; en outre et au niveau des collectivités territoriales, ces contradictions participent d’une confusion totale des divers programmes quand l’État n’est pas directement accusé de tenir un double discours : « La venue de l’agriculture dans le champ de la nutrition ne va pas nous faciliter la tâche ; à la fois ça peut faciliter certains financements mais ça peut aussi brouiller les messages… (…) Le problème c’est que des collectivités territoriales qui découvrent les messages du PNNS, puisque l’on a beaucoup de collectivités territoriales qui ont découvert les messages du PNNS depuis 18 mois disons, avec leur culture toute neuve là, elles voient arriver des messages qui peuvent être un peu ambigus et avec des financements derrière… » (représentante de l’ARS) ; « Après sur l’aspect lui-même PNNS je vais peut-être être un peu rude mais pour moi c’est encore un dispositif, je ne pense pas qu’il y ait de l’argent… Après ça permet d’obtenir à un moment donné une subvention très spécifique, Un fruit à la récré c’est financé à 50 % par les fonds européens, si on n’était pas dans le PNNS on ne l’aurait pas… Plus il y a de dispositifs plus ça complexifie et ce qui est marrant c’est quand l’État nous parle de simplification administrative mais il n’y a pas de simplification administrative, de fait c’est encore plus complexe » (responsable de service administratif municipal).
33Des résistances au changement liées à des phénomènes de « dépendance au chemin emprunté » (Pierson, 2002) se sont également manifestées lorsque s’est posée, en Aquitaine, la question de la participation du réseau des services déconcentrés du ministère des Sports. Si elle est apparue essentielle, voire naturelle, aux promoteurs du programme régional afin de sensibiliser le mouvement sportif et de promouvoir l’intérêt d’un mode de vie actif auprès de la population, elle ne s’est pas aisément opérée. Lors des années qui ont suivi la signature de la convention officialisant le partenariat (2006), certains acteurs ont en effet exprimé leur déception quant à la faible mobilisation des agents des anciennes Directions départementales de la jeunesse et des sports (DDJS) : « Ils se demandent un peu ce qu’ils viennent faire ici… quand on leur parle du PNNS, pour qu’ils nous aident justement à intégrer ce côté activité physique dans le PNNS, ils ne voient pas comment… Pour l’instant, ils viennent aux réunions, ils écoutent pas mal, voilà, ils écoutent… » (représentante de CPAM).
34Le faible enjeu que représente ce programme pour ce ministère, traditionnellement et prioritairement impliqué en matière de santé publique sur la prévention et la lutte contre le dopage, constitue un facteur explicatif à ce déficit de mobilisation. Au-delà de cet aspect, les agents de ces services déconcentrés évoquent également leurs difficultés pour asseoir leur position dans ces divers programmes intersectoriels de santé publique tant la légitimité du ministère des Sports en la matière n’est guère acquise. Aux différences de cultures et d’activités qui peuvent être parfois perçues comme du mépris, se sont récemment ajoutés les premiers effets des recompositions adoptées dans le cadre de la RGPP. Celles-ci, en reconfigurant les priorités ministérielles [19], la cartographie des réseaux territoriaux de l’État et en découplant l’organisation des services régionaux et départementaux, ont accentué les tensions entre les principes prônant une action interministérielle et intégrée et une logique de gestion des crédits étatiques encore très sectorielle. L’ensemble de ces facteurs, alors que le processus de réforme engagé est loin d’avoir produit tous ses effets, a ainsi pour corollaire une très faible mobilisation de la DRJSCS et des directions départementales dans la déclinaison régionale du PNNS en Aquitaine : « Le fait que l’on ait été pendant un moment ministère de la Santé et des Sports ça a un peu fait évoluer les choses, mais c’est encore très fragile si tu ne te bats pas… À la DRASS, il y avait le Docteur B. qui était convaincue que les activités physiques étaient un outil au service de la santé mais c’est pas la majorité… Quand on voit les inspecteurs ou les médecins des affaires sanitaires et sociales, c’est pas du tout la majorité (…) Les directeurs départementaux en Aquitaine sont issus pour les trois quarts des affaires sanitaires et sociales, ils sont donc sur des problématiques très différentes de nos problématiques, les personnels sont sur une logique de transversalité, avec des postes qui vont bouger (…) C’est difficile de trouver des référents dans les départements qui connaissent le local parce qu’on se déconnecte de plus en plus, parce que ça ne rentre pas dans le champ de compétence des collègues » (représentante de la DRJSCS).
Un ajustement encore à construire entre logiques sectorielle et territoriale
35Ces contradictions entre administrations ministérielles sont également présentes et nombreuses au sein même du ministère de la Santé de par l’empilement des programmes de santé publique. Alors que certains sont élaborés autour de pathologies, d’autres le sont au profit de populations et, là encore, c’est localement que les agents cherchent à construire le sens et la cohérence des dispositifs étatiques auprès de leurs interlocuteurs. Le cas des relations instaurées entre une responsable de service au sein d’une CPAM et le référent d’une « Ville Active », maîtrisant par ailleurs très peu le contenu des divers programmes, est ici exemplaire de ce type de pratiques. Plus généralement, ce sont les incohérences des modalités contemporaines d’intervention de l’État central qu’il s’agit, pour ces agents, de minimiser afin de construire des rapports pérennes avec les collectivités territoriales notamment : « On a un programme national nutrition santé à mettre en place et à décliner au niveau départemental, mais on a un autre programme qui s’appelle le PAPA qui est la préservation de la perte d’autonomie de la personne âgée (…) Il y avait comme dans le PNNS différents objectifs et il y en avait un qui était la prévention et la réduction des chutes (…) Et dans la prévention des chutes, on a vu qu’il y avait quand même une part nutrition importante, c’est souvent la malnutrition de la personne âgée qui entraîne la chute, donc on s’est dit que… ces deux programmes à un moment donné pouvaient se rejoindre. Et il s’est trouvé que la ville de S. a fait appel à nous au moment de la semaine bleue dont la thématique était l’intergénérationnel… Bon c’est vrai que c’est difficile pour eux aussi… C’est vraiment des sauces internes, eux, quand on arrive ils ne voient pas qui donne des sous… C’est nous qui avons fait la connexion entre les programmes… » (représentante d’une CPAM).
36L’ensemble de ces contradictions internes à l’appareil étatique explique également que la gouvernance régionale du PNNS en Aquitaine soit complexe à opérer. Alors que la région doit représenter l’échelon majeur de l’organisation territoriale de l’État pour la mise en cohérence de ses propres politiques, d’une part, de son intervention avec celle des acteurs de son environnement, de l’autre, la fragmentation de son action reste pérenne. La conduite de l’interministérialité locale se heurte en effet à l’opposition des divers ministères soucieux de préserver le contrôle vertical de leurs services, régionaux plus particulièrement, dans un contexte où les DDI sont désormais placées sous l’autorité directe du préfet de département. De plus, la faible mutualisation des ressources des divers services déconcentrés demeure malgré le rapprochement engagé au titre de la RGPP. Cela permet aux opérateurs de continuer à ruser avec cet émiettement de l’État local. Ainsi, l’inscription de la nutrition dans le projet stratégique des ARS demande une articulation des politiques nationale et régionale qui n’est pas acquise et qui échoit le plus souvent à des acteurs régionaux lassés de ces incessantes contradictions ministérielles quand ils ne contribuent pas, eux-mêmes, à les renforcer.
Conclusion
37Si la nécessité d’une recomposition des formes d’intervention étatique est clairement perçue par les fonctionnaires des services de l’État en région, la déclinaison opérationnelle de leur nouveau rôle d’impulsion et de coordination des actions de prévention sanitaire est plus aléatoire. Les agents de l’État sont ainsi partagés entre une position traditionnelle d’opérateurs de programmes publics et la recherche de modes d’action leur permettant d’intéresser des acteurs à adopter des pratiques d’accompagnement. Alors que le PNNS a pour ambition d’être un programme transversal et un pivot pour d’autres plans préventifs de santé publique (maladies cardiovasculaires, diabète, cancer…), l’ajustement des finalités aux spécificités régionales, la concertation sur les objectifs avec les principaux opérateurs (réseaux de santé, collectivités territoriales et associations) et les modalités de soutien et de coordination des projets demeurent des processus encore largement à construire. Le passage d’un pluralisme institutionnel à une politique territorialisée et coordonnée demeure complexe à opérer. Si, dans certains secteurs, cette difficulté s’explique par une lutte entre acteurs pour définir l’autorité légitime devant assurer cette gouvernance négociée (Bartoli et Mériaux, 2007), les collectivités territoriales ne revendiquent pas ici ce rôle mais plutôt l’indépendance dans leur prise de décision. En sollicitant leur concours, l’État souhaitait encourager le développement de politiques d’accompagnement du dispositif national. Or, ce sont manifestement des stratégies de distanciation locale qui dominent ici, la régionalisation administrative ne pouvant tempérer cette autonomisation des exécutifs locaux. Leur mobilisation financière représente, par ailleurs, des moyens supplémentaires pour cette politique publique qu’il serait déplacé, pour l’État, de contester quand bien même il entend demeurer le chef de file en la matière.
38La multiplicité et la diversité des initiatives communales et associatives en matière de sensibilisation aux bonnes pratiques alimentaires et d’organisation des activités physiques rendent complexe, voire illusoire, la possibilité pour l’État d’en assurer l’intégration par le niveau régional et, ce, en raison également des injonctions contradictoires de ses propres politiques publiques. Alors qu’il incite, via le PNNS, les metteurs en œuvre à élaborer une politique transversale facilitant les interactions et les effets de synergie entre les secteurs et leurs interventions respectives, dans le même temps, l’État les renvoie dans des circuits administratifs distincts et organisés de manière sectorielle. Ainsi, et s’agissant de la territorialisation du PNNS, il n’est pas en mesure de fournir lui-même une réponse d’ensemble sur l’accompagnement financier de ce programme, le dernier rapport publié sur le PNNS2 reconnaissant d’ailleurs l’impossibilité de réaliser un bilan des moyens affectés à ce programme (IGAS et CGAAER, 2010). Une logique de guichet perdure et contribue pleinement au maintien de modes de financements traditionnels et cloisonnés au détriment de l’élaboration de projets intégrés et transversaux susceptibles de se pérenniser.
39Désormais, les récentes réformes engagées au profit d’une nouvelle gouvernance régionale des politiques sanitaires — l’institutionnalisation des ARS et la spécialisation à venir des compétences des collectivités territoriales — sont porteuses de reconfigurations mais aussi d’indéterminations. S’agissant de l’État, alors que les mesures adoptées ont pour ambition de réduire la fragmentation de son action et de renforcer les liens entre les mondes de l’administration centrale et territoriale (Bezes et Le Lidec, 2010), pèsent encore les arrangements institutionnels hérités. Ces tensions ne se résoudront que dans la durée ; elles accentuent l’intérêt des recherches sur l’analyse des modalités complexes de coproduction de l’action publique.
40Conflit d’intérêts : aucun
Références bibliographiques
- Barthélémy M., 2000, Associations : le nouvel âge de la participation ?, Paris, Presses de Sciences Po.
- Bartoli J.R., Mériaux O., 2007, Les politiques d’emploi au risque de la territorialisation concurrentielle, In : Faure A., Négrier E., eds, Les politiques publiques à l’épreuve de l’action locale. Critiques de la territorialisation, Paris, L’Harmattan, 35-41.
- Bergeron H., 2010, Les politiques de santé publique, In : Borraz O., Guiraudon V., eds, Politiques publiques 2, Changer la société, Paris, Presses de Sciences Po, 79-111.
- Bergeron H., Castel P., Nouguez E., 2011, Un entrepreneur privé de politique publique. La lutte contre l’obésité, entre santé publique et intérêt privé, Revue Française de Science Politique, 61, 2, 201-229.
- Berlivet L., 2004, Une biopolitique de l’éducation pour la santé : la fabrique des campagnes de prévention, In : Fassin D., Memmi D., eds, Le gouvernement des corps, Paris, EHESS, 8-75.
- Bertrand L., Houard N., 2006, Le positionnement des associations dans les politiques du logement des personnes défavorisées, In : Engels X., Hély M., Peyrin A., Trouvé H., eds, De l’intérêt général à l’utilité sociale. La reconfiguration de l’action publique entre État, associations et participation citoyenne, Paris, L’Harmattan, 243-255.
- Bezes P., 2010, Morphologie de la RGPP. Une mise en perspective historique et comparative, Revue Française d’Administration Publique, 4, 136, 775-802.
- Bezes P., Le Lidec P., 2010, L’hybridation du modèle territorial français. RGPP et réorganisations de l’État territorial, Revue Française d’Administration Publique, 4, 136, 919-942.
- Breher L., Collin J.P., Kerrouche E., Palard J., 2005, Jeux d’échelle et transformation de l’État. Le gouvernement des territoires au Québec et en France, Laval, PUL, 85-116.
- Callon M., 1986, Éléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc, L’Année Sociologique, 36, 169-208.
- Cattacin S., Lucas B., 1999, Autorégulation, intervention étatique, mise en réseau : les transformations de l’État social en Europe, Revue Française de Science Politique, 49, 3, 379-398.
- Clavier C., 2009, Les élus locaux et la santé : des enjeux politiques territoriaux, Sciences Sociales et Santé, 27, 2, 47-72.
- Clavier C., Hassenteufel P., Loncle P., 2005, L’affirmation des politiques sanitaires et sociales urbaines, Pouvoirs Locaux, 2, 65, 52-56.
- Defrance J., 2001, Histoire du sport, régulations sociales et contrôle public. Entre autonomisation et mise sous tutelle, In : Basson J.C., ed., Sport et ordre public, Paris, La Documentation Française, 9-19.
- Dodier N., 1993, Les appuis conventionnels de l’action. Éléments de pragmatique sociologique, Réseaux, 65, 63-86.
- Duran P., Hérault B., 1992, L’administration à la découverte du politique : l’équipement en décentralisation, Annuaire des Collectivités Locales, 12, 5-25.
- Duran P., Thoenig J.C., 1996, L’État et la gestion publique territoriale, Revue Française de Science Politique, 46, 4, 580-623.
- Fassin D., 2008, Faire de la santé publique, Rennes, EHESP.
- Frigoli G., 2004, Lorsque gérer l’action sociale devient affaire d’action collective. Une contribution à l’analyse des partenariats dans l’action sociale territorialisée. Le cas de la lutte contre l’exclusion, Revue Française des Affaires Sociales, 4, 85-103.
- Grossetti M., 2004, Sociologie de l’imprévisible. Dynamique de l’activité et des formes sociales, Paris, PUF.
- Haschar-Noé N., Basson J.C., 2010, Sociologie politique de l’action publique de promotion de la santé. La territorialisation des programmes de lutte contre la sédentarité et l’obésité. Le Programme national nutrition santé à Toulouse (Midi-Pyrénées, France), 78e Congrès international de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS), Montréal, 10-14 mai.
- Haschar-Noé N., Basson J.C., Julhe S., Malric L., Merlaud F., Rolland C., Terral P., 2010, Activité physique, nutrition et santé : la mise en œuvre du Programme national nutrition santé en Midi-Pyrénées, Rapport de recherche pour le Conseil régional Midi-Pyrénées, Appel à projet SHS 2009.
- Hassenteufel P., 2007, L’État mis à nu par les politiques publiques ?, In : Badie B., Déloye Y., eds, Le temps de l’État. Mélanges offerts à Pierre Birnbaum, Paris, Fayard, 311-329.
- Hassenteufel P., Le Bihan-Youinou B., Loncle-Moriceau P., Vion A., 1998, L’émergence problématique d’une nouvelle santé publique. Forums d’action publique et coalitions de projets à Rennes et à Brest, In : Fassin D., ed., Les figures urbaines de la santé publique. Enquête sur des expériences locales, Paris, La Découverte, 84-109.
- Hercberg S., Tallec A., 2000, Pour une politique nutritionnelle de santé publique en France, Rapport pour le Haut comité de Santé publique.
- Hercberg S., Fezeu L., Czernichow S., Galan P., 2010, Nutrition, In : Fassin D., Hauray B., eds, Santé publique. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, 185-196.
- Honta M., 2010, Gouverner le sport. Action publique et territoires, Grenoble, PUG.
- Hooghe L., Marks G., 2003, Unraveling the central state, but how ? Types of multi-level governance, American Political Science Review, 97, 2, 233-243.
- Inspection générale des affaires sociales, 2003, Santé, pour une politique de prévention durable, Rapport annuel, Paris, La Documentation française.
- Inspection générale des affaires sociales et Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux, 2010, Évaluation du programme national nutrition santé PNNS2 2006-2010, Rapport tome 1.
- Jabot F., Demeulemeester R., 2005, Les interactions entre les niveaux national, régional et infrarégional dans les programmes de santé publique, Santé Publique, 4, 17, 597-606.
- Jabot F., Loncle P., 2010, Politiques locales, In : Fassin D., Hauray B., eds, Santé publique. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, 372-382.
- Lascoumes P., 2003, Gouverner par les instruments ou comment s’instrumente l’action publique ?, In : Lagroye J., ed., La politisation, Paris, Belin, 387-401.
- Le Galès P., 1998, Régulation, gouvernance et territoire, In : Commaille J., Jobert B., eds, Les métamorphoses de la régulation politique, Paris, LGDJ, 203-240.
- Loncle P., 2009, La mise en œuvre des politiques de santé publique au niveau local : l’animation territoriale en santé en Bretagne, Sciences Sociales et Santé, 27, 1, 5-31.
- Muller P., 1992, Entre le local et l’Europe, la crise du modèle français de politiques publiques, Revue Française de Science Politique, 49, 2, 275-296.
- PNNS, 2004, Améliorer la nutrition et la santé de la population. Guide à l’usage des élus et des techniciens municipaux, Ministère de la Santé et de la Protection sociale.
- Offner J.M., 2006, Les territoires de l’action publique locale : fausses pertinences et jeux d’écart, Revue Française de Science Politique, 56, 1, 27-48.
- Péricard B., 2002, Déconcentration, décentralisation, régionalisation du système de santé, In : Vigneron E., ed., Pour une approche territoriale de la santé, Paris, Édition de l’Aube, 43-64.
- Pierson P., 2002, Increasing returns, path dependence, and the study of politics, The American Political Science Review, 94, 2, 251-267.
- Tchernonog V., Hély M., 2003, Les formes de l’action associative. Essais de typologie à partir d’une enquête statistique, In : Prouteau L., ed., Les associations, entre bénévolat et logique d’entreprise, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 25-48.
Mots-clés éditeurs : État, Programme national nutrition santé, territorialisation
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 15/11/2012
https://doi.org/10.1684/sss.2011.0403