Les virus ont un futur, les virologues ont-ils un avenir ?
- Par Francis Barin,
- Noël Tordo
- et Henri Agut
Pages 189 à 192
Citer cet article
- BARIN, Francis,
- TORDO, Noël
- et AGUT, Henri,
- Barin, Francis.,
- et al.
- Barin, F.,
- Tordo, N.
- et Agut, H.
https://doi.org/10.1684/vir.2021.0909
Citer cet article
- Barin, F.,
- Tordo, N.
- et Agut, H.
- Barin, Francis.,
- et al.
- BARIN, Francis,
- TORDO, Noël
- et AGUT, Henri,
https://doi.org/10.1684/vir.2021.0909
1 Qui peut encore douter aujourd’hui de la pertinence d’avoir créé une Société Française de Virologie ? Les questions de virologie font la une de l’actualité en santé humaine et animale depuis des décennies et la pandémie liée au SARS-CoV-2 a projeté encore plus les virus au premier plan médiatique au cours de la dernière année, et ceci jusqu’à l’indigestion. Les virus végétaux et ceux des milieux environnementaux se font plus discrets actuellement mais les experts s’accordent à souligner leur rôle majeur dans l’évolution de la biosphère et des grands équilibres de notre planète. Cela donne ainsi encore plus de sens au fameux concept « Une seule santé » dont on comprend chaque jour mieux l’étendue et les ramifications [1]. Cette importance des virus dans le monde de la biologie s’associe à une remarquable unité dans leur structure et leur fonctionnement. Cette unité fait de la virologie un domaine spécifique aux frontières thématiques parfaitement définies, qu’il s’agisse par exemple de la symétrie des capsides ou des principes de la chimiothérapie antivirale. On s’attendrait donc à ce que les spécialistes des virus, les virologues ou virologistes (retenons les deux appellations pour mieux unifier les chapelles qui les défendent), en plus d’une implication quotidienne dans leur sujet d’étude, investissent le champ sociétal pour expliquer, influencer et dynamiser les activités qui traitent du vivant. Certes, les virologues sont bien présents dans les publications scientifiques mais on constate que leur parole publique n’est pas suffisamment audible et n’occupe pas dans l’espace de la communication et des décisions politiques la place qu’elle mériterait. Des collègues d’autres disciplines profitent de ce silence relatif pour donner leur point de vue, pas toujours fondé, sur les virus et nous, les virologues, en sommes en partie responsables. L’espace médiatique « covidien » s’est soudainement enrichi en 2020 d’une foule de néo-experts en tout genre dans les colonnes des journaux, sur les ondes et devant les caméras. En regard, les virologues spécialistes des virus respiratoires, des coronavirus animaux, du diagnostic virologique, ou de la génétique des virus à ARN sont insuffisamment visibles alors que les informations ou interrogations partagées avec la population générale sur ces questions les concernent au premier chef. Ce constat est plus ancien que la Covid-19 et plusieurs raisons peuvent l’expliquer.
2 L’une des premières d’entre elles est que les experts compétents en virologie, notamment en période de crise, ont d’autres priorités que la communication et sont en permanence sur le pont pour faire avancer les connaissances de leur domaine. Quand les journées se passent à produire et transmettre en temps réel un volume ahurissant de résultats d’analyses de RT-PCR ou de séquences nucléotidiques des variants circulants tout en gérant la logistique des laboratoires, il reste peu de temps pour passer au 20 heures. En outre, ces experts ont souvent le doute comme moteur de réflexion et l’honnêteté de le reconnaître, ce qui est rarement le cas au niveau médiatique où les vérités sont définitives et assénées avec assurance le soir... pour être oubliées le lendemain. De plus, bon nombre des experts virologues « purs et durs » ont horreur de jouer aux lobbyistes. L’un de leurs objectifs principaux est de motiver les étudiants, les internes et les jeunes chercheurs, plutôt que de parcourir les couloirs des ministères pour glisser quelques suggestions dans l’oreille des conseillers ou faire l’événement à la une des médias. C’est d’ailleurs l’esprit qui a animé la création de Virologie en 1997 puis des Journées Francophones de Virologie (JFV) en 1998 pour lesquelles ont été privilégiés la formation des plus jeunes et l’accès à une information scientifique de haute qualité. Cette philosophie altruiste et garante de la transmission des savoirs, si elle permet de s’honorer d’une certaine intégrité scientifique et comportementale, n’est pas sans conséquences négatives sur le plan fonctionnel. Il n’y a qu’à constater la pauvreté de l’aide institutionnelle et industrielle permettant chaque année la parution de Virologie (heureusement possible grâce au soutien indéfectible de notre éditeur) et la tenue des JFV. De même, les années récentes sont plutôt à la disparition des services de recherche et développement dans les firmes pharmaceutiques qui viennent chercher leurs idées nouvelles dans les laboratoires ou les startups, la sécurisation du profit prenant trop souvent le pas sur la prise de risques.
3 Une autre raison est que les virologues ne sont pas seuls sur le grand marché de la science biologique. Ils ont d’ailleurs du mal à rivaliser, ne serait-ce que numériquement, avec les représentants des autres disciplines sœur, cousines ou petites-cousines – bactériologie, immunologie, biochimie-biologie moléculaire, biologie cellulaire, génétique, infectiologie, hépatologie, cancérologie… – qui, eux, n’hésitent pas à interpréter, utiliser, gérer, voire enseigner la virologie d’une façon qu’on pourrait qualifier d’opportuniste. Le financement de la science devenant lui-même de plus en plus opportuniste et événementiel, comme le montrent clairement les crises récentes d’Ebola, de Zika et surtout la Covid-19, nombre de biologistes et d’autres scientifiques de tous bords sont conduits à s’intéresser à la virologie. On ne peut évidemment que louer ce regain d’intérêt qui permet de porter un regard neuf sur les virus au bénéfice réciproque de la virologie et des autres disciplines. Mais cet intérêt est trop souvent sélectif et circonstanciel. Les virus sont souvent vus seulement par le petit bout de la lorgnette : VIH et déficit lymphocytaire, virus Epstein-Barr et cancer, phage μ et génie génétique, poxvirus et bioterrorisme, virus Ebola et apocalypse épidémique, coronavirus et « covidologie » sociétale. La virologie, discipline encore jeune, se trouve ainsi en quelque sorte démembrée en sous-spécialités surexposées mais éphémères et contribuant de façon aléatoire à sa dynamique générale. Pour les virologues, cela conduit à de vraies faiblesses institutionnelles : facteurs d’impact modestes des journaux traitant uniquement de virologie (4,5 pour Journal of Virology, la revue de référence internationale de la discipline), part minime des articles de virologie pure dans les grands journaux scientifiques généralistes sauf en période de médiatisation d’une émergence, nombre réduit des postes d’enseignants affichés dans la discipline, représentation et poids décisionnel limités dans les commissions scientifiques et les organes exécutifs. On compte ainsi bien peu de virologues qui aient accédé à des postes de responsabilité à la tête des grands organismes nationaux de recherche en sciences du vivant (Inserm, ANRS, CNRS, Institut Pasteur, Universités…).
4 Si nous avons peut-être quelques bonnes raisons pour expliquer ces faiblesses, nous avons aussi des reproches à nous faire concernant notre manque d’unité et nos divisions internes. Les virologues des animaux et ceux des plantes ne sont pas toujours d’accord dans la classification et la nomenclature des virus pas plus que dans la nécessité de développer des projets communs de recherche ou d’animation scientifique. Les virologues fondamentalistes boudent souvent les publications des virologues médicaux et réciproquement. Dans la gestion des infections virales de terrain, du moins en ce qui concerne la France, les différences de formation initiale et de statut des médecins, pharmaciens, vétérinaires et écologues universitaires conduisent parfois à des dissensions ou des replis sur soi, là où les besoins en diagnostic virologique et en formation s’enrichiraient d’une totale collaboration. Les financements importants de la recherche sur le VIH et le virus de l’hépatite C n’ont pas ruisselé comme on aurait pu s’y attendre sur la recherche concernant les autres virus lymphotropes, les virus responsables d’infections opportunistes et les flavivirus agents de pandémies alors que la synergie entre ces différents domaines de la recherche en virologie était plus que vraisemblable.
5 Cependant, dans ce contexte de divergences et conflits d’intérêts, le monde des virologues n’est pas totalement désuni, il est aussi capable de se rassembler autour de valeurs communes. Les virologues doivent donc réagir en réaffirmant à la fois l’originalité, l’unité et l’intérêt sociétal de leur démarche. Une des voies est certainement le renforcement de l’affichage institutionnel. La création et la pérennité de sections ou groupes de virologie au sein des sociétés savantes concernées par la biologie participent à cette reconnaissance. C’est dans le même esprit qu’est intervenue la création en 2015 de la Société Française de Virologie (SFV), dont les missions sont de promouvoir et soutenir les activités de formation, recherche et développement dans tous les domaines de notre discipline. Cet affichage national doit aussi trouver un écho sur le plan international grâce à des interactions et collaborations avec les autres sociétés nationales de virologie ainsi qu’avec les sociétés européennes et mondiales qui les fédèrent. Même si son activité conserve un aspect très formel, l’International Committee on Taxonomy of Viruses (ICTV) incarne la capacité de la virologie à rechercher un cadre unifié et solide pour la classification des virus ainsi que des règles consensuelles pour la nomenclature virale. En parallèle, les journaux, les sites numériques et les réunions scientifiques spécifiquement dédiés à la virologie doivent être utilisés et développés à l’image du journal Virologie et des JFV. Cela doit permettre d’acquérir une meilleure visibilité, de définir des interlocuteurs et des experts aptes à donner des orientations pertinentes aux décideurs politiques, de recruter étudiants et chercheurs, d’intervenir sur la définition et la gestion des programmes scientifiques. Il ne s’agit pas de faire de notre discipline un monde hermétique fermé à tous les échanges scientifiques, un bastion peuplé d’irréductibles virologues. Les virologues sont, dès leur origine, des microbiologistes et le resteront quand bien même, un jour peut-être, les microscopes et les flacons de culture ne seront plus présents que dans les vitrines des musées. Les multiples interactions avec les autres domaines du vivant, strictement nécessaires par définition et si fécondes par expérience, ne seront jamais remises en question. On notera d’ailleurs, avec un certain amusement, que l’ICTV, véritable gardien de l’orthodoxie virologique, en vient à proposer actuellement une nomenclature linnéenne binomiale d’inspiration latine pour les espèces virales, à l’image des autres espèces biologiques (Escherichia coli, Homo sapiens), une solution à laquelle il avait jusque-là renoncé [2]. D’une certaine façon, c’est un retour dans la grande famille de la microbiologie mais dans le respect mutuel. Au-delà de la microbiologie et de la biologie cellulaire, les épidémies récentes de fièvre Ebola et la pandémie de Covid-19 ont aussi montré la nécessité de compléter l’approche purement virologique par une dimension anthropologique et sociétale indispensable à la collaboration communautaire. Le concept déjà évoqué « Une seule santé » qui se construit progressivement tente ainsi de rapprocher et de rendre plus complémentaires la santé humaine et animale, les écosystèmes environnementaux ainsi que les aspects sociétaux.
6 Une autre stratégie est de rappeler sans cesse qu’au-delà du credo fondateur d’André Lwoff, « les virus sont les virus », les virologues sont les dépositaires et les promoteurs d’un savoir et d’un savoir-faire dont l’originalité et l’utilité scientifiques ne sont plus à démontrer. Pour s’en convaincre, il suffit d’évoquer les avancées de la virologie structurale, la physiopathologie des maladies virales éruptives ou le développement de la chimiothérapie antirétrovirale. Le mouvement actuel de la recherche biologique s’oriente vers le tout génétique, moléculaire et transversal, si possible à haut débit, une apologie du big, paradoxale à une époque où l’obésité est dévalorisée. Cependant, seule une approche plus ciblée et intégrée, s’appuyant sur une culture spécifique en virologie, permet l’adaptation rapide à de nouveaux événements tels que les émergences virales et elle doit être préservée. Revendiquer la spécificité et l’unicité de la virologie dans une approche moderne de la science a de multiples justifications. L’une, générale, est qu’en tant que parasites intracellulaires obligatoires, les virus défient sans cesse la complexité de la cellule qui les héberge. Leur étude nous apprend sur eux mais aussi sur elle, donc sur nous. De nombreuses autres justifications se trouvent plus spécifiquement dans les propriétés originales des virus.
7 Ainsi, la contribution des anticorps neutralisants au contrôle des infections virales est un dogme ancien en virologie, et l’intérêt de les étudier ne souffre pas de réserves lorsque l’on connaît leur bénéfice en prévention de nombreuses maladies virales dans le monde animal. Pourtant, cette thématique a été négligée pendant de nombreuses années. Elle était considérée comme d’intérêt limité en vaccinologie du VIH, voire rétrograde, dépassée, et délaissée au bénéfice de la recherche sur l’immunité cellulaire, certes importante, qui occupait le devant de la scène car considérée plus moderne et plus high-tech. Ironiquement, au cours de la dernière décennie, des travaux fondamentaux de très grande qualité et le développement de nouvelles technologies ont permis de montrer que seuls des anticorps neutralisants permettraient de protéger de l’infection par le VIH. Cela est désormais prouvé dans le cadre d’essais cliniques de prévention [3, 4] et illustre combien il est nécessaire de ne pas tomber dans le piège des « phénomènes de mode ». La pandémie de Covid-19 constitue également une illustration du retour en grâce des anticorps neutralisants, que ce soit dans le cadre de la vaccination ou de la thérapeutique [5, 6].
8 Une revalorisation des vaccins antiviraux est particulièrement bienvenue alors que la tendance antérieure était plutôt à leur dénigrement comme l’ont illustré le faible taux de vaccination durant la pandémie de grippe H1N1 en 2009, ou la résurgence d’épidémies de rougeole en France au cours des dernières années. La pandémie de Covid-19 a permis de montrer que les dix années nécessaires à l’autorisation de mise sur le marché d’un vaccin, délai longtemps considéré comme un dogme, pouvaient être largement écourtées en cas d’urgence tout en respectant des règles raisonnables de sécurité. Aujourd’hui, on se presse dans les vaccinodromes et on se bat entre pays partenaires pour obtenir à temps les doses nécessaires, au détriment des pays du Sud qui, comme d’habitude, seront les derniers à être servis malgré les annonces médiatisées de générosité internationale à travers le système Covax de l’OMS. Pour la première fois chez les êtres humains on utilise massivement des vaccins à ARN messager ou viraux recombinants, des adénovirus, portant la protéine de surface immunogène du SARS-CoV-2. Il peut être bon de rappeler qu’une des premières utilisations en population humaine d’un adénovirus vaccinal recombinant a été faite en Afrique ces dernières années contre la fièvre Ebola [7].
9 Autre singularité, les virologues sont les seuls biologistes à connaître l’expérience d’être confrontés à un monde à ARN génomique, ARN qui existe d’ailleurs sous diverses formes, mono- ou bicaténaire, d’un seul tenant ou fragmenté. Dans les médias actuels où le mot ADN est utilisé ad nauseam, on attend évidemment avec curiosité le moment où un intervenant vedette dira « l’ADN du coronavirus, c’est son ARN » tout comme on entend déjà confondre à l’envi les termes « vaccin » et « sérum ». Plaisanterie à part, les virus à ARN, malgré des génomes de petite taille, sont d’une grande complexité et d’une plasticité génétique extrême, l’apparition de variants du SARS-CoV-2 n’étant pas une surprise dans ce contexte. Ils posent des questions et des défis qui rendent indispensable leur connaissance intime. D’une façon générale, l’étude des virus révèle bien des surprises tant dans les modifications structurales et fonctionnelles des cellules infectées que dans l’organisation nanométrique des particules virales. Ceux qui ont vu, sur un cliché de microscopie électronique, l’esthétique de la balle de fusil du virus de la rage, de la sphère couronnée du coronavirus, ou du long bâtonnet du virus de la mosaïque du tabac ne les oublient pas. C’est peut-être cela, la définition d’un virologue : un biologiste qui a vu la perfection d’une capside icosaédrique hérissée de fibres ou la fusion de cellules infectées par un paramyxovirus ou le VIH, et qui ne s’est jamais remis de cette vision.
Liens d’intérêt
10 les auteurs déclarent ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet éditorial.
Références
- 1. Meurens F. L’approche « One Health » à l’épreuve de la Covid-19. Virologie 2020 ; 24 : 357-60.
- 2. Siddell S.G., Walker P.J., Lefkowitz E.J., et al. Binomial nomenclature for virus species: a consultation. Arch Virol 2020 ; 165 : 519-25.
- 3. Corey L., Gilbert P.B., Juraska M., et al. Two randomized trials of neutralizing antibodies to prevent HIV-1 acquisition. N Engl J Med 2021 ; 384 : 1003-14.
- 4. Walker B.D. The AMP trials – a glass half-full. New Engl J Med 2021 ; 384 : 1068-9.
- 5. Dai L., Gao G.F. Viral targets for vaccines against COVID-19. Nature Rev Immunol 2021 ; 21 : 73-82.
- 6. Taylor P.C., Adams A.C. Hufford MM, de la Torre I, Winthrop K, Gottlieb RL. Neutralizing monoclonal antibodies for treatment of COVID-19. Nature Rev Immunol 2021 ; 21 : 382-93.
- 7. Tapia M.D., Sow S.O., Ndiaye B.P., et al. Safety, reactogenicity, and immunogenicity of a chimpanzee adenovirus vectored Ebola vaccine in adults in Africa: a randomised, observer-blind, placebo-controlled, phase 2 trial. Lancet Infect Dis 2020 ; 20 : 707-18.