Chapitre d’ouvrage

Un monde invisible

Pages 2 à 9

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  • Huys, V.
(2020). Un monde invisible. Un monde invisible (p. 2-9). Presses universitaires de Grenoble. https://stm.cairn.info/le-virus-de-la-recherche--9782706148019-page-2?lang=fr.

  • Huys, Viviane.
« Un monde invisible ». Un monde invisible, Presses universitaires de Grenoble, 2020. p.2-9. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/le-virus-de-la-recherche--9782706148019-page-2?lang=fr.

  • HUYS, Viviane,
2020. Un monde invisible. In : Un monde invisible. FONTAINE : Presses universitaires de Grenoble. Le virus de la recherche, p.2-9. URL : https://stm.cairn.info/le-virus-de-la-recherche--9782706148019-page-2?lang=fr.

Notes

« La philosophie n’est pas une doctrine, mais une activité. »
Ludwig Wittgenstein

1 Si le Covid-19 nous contraint à vivre comme nous n’avons jamais vécu, privés de nombreuses libertés pour éviter que la pandémie ne nous atteigne davantage, il oblige à interroger les pouvoirs de l’invisible. Car il est impossible de voir le virus qui a gagné de nombreux territoires désormais, seulement ses effets, considérables. De même, nous verrons que le contexte actuel nous rappelle d’autres invisibilités dont les effets nous échappent pourtant cette fois. L’Homme étant avant tout un animal doué de langage qui s’adapte à son environnement, son inaction forcée lui fait prendre la mesure de l’atteinte qu’il lui a portée. Le retour de dauphins ou de fous de Bassan dans le Parc national des Calanques, observé récemment en Méditerranée, la reconstitution de la couche d’ozone, l’amélioration de la qualité de l’air [1] constituent autant d’indicateurs qui tendent à démontrer, s’il le fallait encore, que l’action humaine compromet fortement le devenir de notre planète.

2 En partie elle-même à son tour atteinte par une menace de destruction virale, l’humanité saura-t-elle tirer un enseignement de la période inédite que nous vivons ? Rien n’est moins sûr. Car elle continue de se pencher de manière autocentrée sur elle, d’abord : s’intéressant à la manière dont elle résiste bien ou mal au confinement, développant pour sa survie des stratégies d’entraide, certes rassurantes. Nous assistons aussi au partage et au soutien apporté aux plus fragiles via toutes sortes de vecteurs dont les ressources fournies par la sphère numérique quand les modes de communication semblent lui donner raison dans la dématérialisation de (presque) tout. Alors même que le risque est biologique, inscrit dans la matière, les règles de confinement contraignent à l’immatérialité des relations humaines. Mais d’autres paradoxes caractérisent ce moment de notre Histoire.

Le paradoxe d’une protection qui fragilise

3 Parce que l’économie constitue l’un des rouages de toute société, la France, par la voix de son Premier Ministre, n’a pas exclu le recours aux nationalisations pour la protéger : où l’on redécouvre les valeurs d’un État fort. En revenant au capital de certaines entreprises, il vient en protecteur, le temps d’éviter les faillites, de sauver les emplois mis en danger. Idem lorsque les agents de ce même État sont sollicités plus que jamais : soignants et services de la protection civile sont chaleureusement remerciés et le président a lui-même admis, ce 13 avril 2020, combien ces professionnels faisaient pourtant l’objet d’une faible reconnaissance. Mais quand s’interroge-t-on véritablement sur le modèle économique qui nous a ainsi fragilisés ? Le trauma collectif du confinement comme réponse à une attaque virale d’ampleur planétaire et le coup d’arrêt porté à nos économies libérales devraient nous interroger sur cette forme donnée à la vie humaine dont ses agents sont en partie responsables par leurs choix, par leurs votes, par leur détermination à vouloir toujours plus.

4 Plus de produits consommables, plus de voyages, plus d’argent, plus de villes pour abriter toujours plus d’hommes et de femmes qui travaillent, toujours plus et pourtant pas toujours pour leur bien. Nous vivons donc un paradoxe : l’exigence d’une autoprotection à durée plus ou moins déterminée, garantissant la survie d’une espèce avec la perspective de plonger de nouveau, ensuite, dans un monde qui, loin de nous protéger, nous fragilise en permanence.

5 Cette interrogation réflexive que les adeptes du « bien-être » relancent dans les processus de « développement personnel » reposant sur la méditation, la relaxation agira-t-elle de manière seulement autocentrée et renforcera-t-elle cet intérêt pour soi qui obsède les Narcisse que nous sommes ? Ou bien conduira-t-elle à s’affranchir des limites de soi pour porter l’effort de manière réellement collective en direction des autres ?

Ce qui fait qu’on « appartient »

6 Ludwig Feuerbach définissait « l’essence humaine » non comme « une abstraction inhérente à l’individu isolé » mais comme « l’ensemble des rapports sociaux » [2]. L’anthropocentrisme ne peut être la solution et notre réflexion doit prendre en considération l’ensemble de ce qui fait le vivant. Non seulement par la prise en compte des autres espèces avec lesquelles nous cohabitons, mais aussi par une réflexion nourrie des modalités des organisations humaines qui régissent la vie, structurent le travail et définissent également les rapports intrafamiliaux et affectifs.

7 Si les êtres humains font face aujourd’hui pour réinventer un quotidien qui les désenchantait parfois, s’ils s’agitent sur leur balcon pour rejoindre celles et ceux qui, depuis des semaines chantent, font de la musique depuis leur fenêtre, c’est pour « appartenir », rejoindre, se voir dans les autres et s’assurer de cette appartenance qui, tout au long de leur vie, naturellement les guide, puisqu’inhérente à l’espèce. Alors, interrogeons-nous sur ce qui fait qu’on « appartient » : à un groupe social, à une assemblée, à une famille mais plus encore, demandons-nous ce qui fait qu’on en est exclu.

8 Telle Sophie, errant sur la place, entre l’église et la bouche de métro : elle n’embête personne Sophie, elle n’envahit l’espace vital d’aucun de nous, n’agresse aucun passant, se noie simplement dans le flot des paroles qu’elle déverse et qui la bercent autant que l’alcool qu’elle a absorbé. On entend sa voix, le soir venu, dans le silence de la ville : Sophie est seule, comme chacun de nous, à la différence qu’elle ne peut se reposer sur l’appartenance. À défaut, elle « fait partie » du quartier, de son « décor » : le jour où Sophie ne sera plus là, nul doute que nous le remarquerons et en négatif, son absence rendra plus sourde sa présence.

9 Il est pour d’autres, bien difficile d’« appartenir » parfois car leur singularité empêche leurs congénères de se reconnaître en eux : dès lors, leur « image » trahissant une différence, cette dernière ne rend possible aucune identification et met à mal les relations interpersonnelles. Pourtant c’est ce qu’il y a de différent chez autrui qui doit constituer un intérêt, faire qu’on se penche sur lui ou elle ; c’est bien cet écart entre ce que « je suis » et ce que l’autre me montre de lui, son autre manière possible d’être au monde, qui peut enrichir une vie. Sans les opposer ni les comparer, handicaps moteurs et psychiques subissent des traitements différents : l’Homme a besoin du visible, besoin de preuves, pour s’assurer que ce que l’on lui dit est bien réel. Ainsi, le handicap moteur qui signale explicitement les entraves subies, a peu à peu été pris en compte dans l’organisation de nos sociétés. Mais le handicap psychique demeure invisible et lorsqu’il ne l’est pas, il peut être compris avec difficulté parce qu’il souligne une part de lui-même que l’humain sait fragile et qui lui renvoie l’impensable, pour soi. Conduisant fréquemment à l’isolement, cette manière hors normes d’être au monde rappelle que l’enfermement n’existe pas qu’en prison et que celle-ci peut prendre la forme d’une exclusion qui éloigne, confine et sépare.

Des horizons limités

10 À l’image de ces personnes « empêchées » dans leur accès à ce qui fait notre quotidien, c’est l’ensemble des individus qui est aujourd’hui entravé dans l’accès aux espaces auxquels il est désormais impossible d’accéder ou aux actions qu’il est devenu impossible d’entreprendre. Ce phénomène induit une adaptation, de la frustration également mais avant tout la perception de limites. Limites devenues plus restreintes et palpables qui suppriment de nos horizons de nombreuses possibilités. Ce quotidien qui empêche, qui ôte les possibles, de nombreuses personnes le vivent en temps normal : lieux et activités inaccessibles confrontent jour après jour les personnes en situation de handicap à des impossibilités. Les lois ont beau avoir défini les conditions de compensation, les aménagements nécessaires à la suppression de certains freins qui maintiennent hors de notre société nombre de personnes qui en font pourtant pleinement partie, les handicaps maintiennent à distance.

11 De la même façon qu’on ne choisit pas son handicap, Sophie n’a pas choisi d’être malade. Mais on préfère penser qu’elle a choisi sa détresse psychique. Sophie a besoin de soins. Mais on préfère penser qu’elle les refuse, qu’elle est libre de le faire. Sophie a besoin du corps social dont elle est exclue, dont elle est maintenue à distance. Mais on oublie qu’elle ne l’a pas décidé. Pourtant le « monde de Sophie » aurait dû être celui de la sagesse et c’est ici un désordre personnel qui réfléchit un désordre avant tout collectif.

Un avenir pour Sophie ?

12 À penser que notre responsabilité est seulement individuelle, on en oublie que nous appartenons à un seul et même corps. Aujourd’hui, comme hier sans doute, c’est donc notre corps social qui est malade. Et handicapé. Toutes les Sophie dont nous croisons la route en sont le symptôme.

13 Aussi, nous interrogeant déjà sur « l’après », nous hésitons : succombant à l’élan romantique occasionné par des retrouvailles lyriques, joyeuses, emportés par la liesse qui devrait gagner villes, quartiers, campagnes, que ferons-nous des questions cruciales, indispensables qui devraient transformer nos vies ? Le risque pourrait être celui qui consiste à esquiver l’analyse d’une période qui devrait nous inviter à ne plus vouloir d’un modèle qui nous avait, bien avant le confinement, déjà isolés les uns des autres. Un autre, consisterait à recommencer, mécaniquement, comme « avant » et, retirant nos masques, à remettre le bandeau qui nous aveuglait jusqu’ici.

14 Sans illusions, espérons le meilleur pour les semaines à venir : une pandémie endiguée, des vies sauvées, des retrouvailles heureuses et un avenir pour Sophie/Σοφία ? ●


Date de mise en ligne : 14/06/2023