Chapitre d’ouvrage

Texte 18. Donner l’esprit aux filles par une éducation virile (1792)

Mary Wollstonecraft (1759-1797)

Pages 136 à 143

Citer ce chapitre


  • Hoquet, T.
(2018). Texte 18. Donner l’esprit aux filles par une éducation virile (1792) Mary Wollstonecraft (1759-1797) Le sexe biologique. Anthologie historique et critique : Les comportements sexuels (Volume 3, p. 136-143). Hermann. https://stm.cairn.info/le-sexe-biologique-anthologie-historique-et-critique-volume-3--9782705684297-page-136?lang=fr.

  • Hoquet, Thierry.
« Texte 18. Donner l’esprit aux filles par une éducation virile (1792) : Mary Wollstonecraft (1759-1797) ». Le sexe biologique. Anthologie historique et critique Les comportements sexuels, Hermann, 2018. p.136-143. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/le-sexe-biologique-anthologie-historique-et-critique-volume-3--9782705684297-page-136?lang=fr.

  • HOQUET, Thierry,
2018. Texte 18. Donner l’esprit aux filles par une éducation virile (1792) Mary Wollstonecraft (1759-1797) In : Le sexe biologique. Anthologie historique et critique Les comportements sexuels. Paris : Hermann. Hors collection, p.136-143. URL : https://stm.cairn.info/le-sexe-biologique-anthologie-historique-et-critique-volume-3--9782705684297-page-136?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Carole Pateman, The Disorder of Women : democracy, feminism, and political theory, Stanford (CA), Stanford University Press, 1989, p. 196.
  • [2]
    Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’Éducation, éd. cit., p. 193-194 : « La recherche des vérités abstraites et spéculatives, des principes, des axiomes, dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées, n’est point du ressort des femmes ; leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique ; c’est à elles à faire l’application des principes que l’homme a trouvés, et c’est à elles de faire les observations qui mènent l’homme à l’établissement des principes. Toutes les réflexions des femmes, en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs, doivent tendre à l’étude des hommes, ou aux connaissances agréables qui n’ont que le goût pour objet ; car, quant aux ouvrages de génie, ils passent leur portée ; elles n’ont pas, non plus, assez de justesse et d’attention pour réussir aux sciences exactes ; et, quant aux connaissances physiques, c’est à celui des deux qui est le plus agissant, le plus allant, qui voit le plus d’objets ; c’est à celui qui a plus de force, et qui l’exerce davantage, à juger des rapports des êtres sensibles et des lois de la nature. La femme, qui est faible et qui ne voit rien au-dehors, apprécie et juge les mobiles qu’elle peut mettre en œuvre pour suppléer à sa faiblesse, et ces mobiles sont les passions de l’homme. Sa mécanique à elle est plus forte que la nôtre, tous ses leviers vont ébranler le cœur humain. Tout ce que son sexe ne peut faire par lui-même et qui lui est nécessaire ou agréable, il faut qu’il ait l’art de nous le faire vouloir. Il faut donc qu’elle étudie à fond l’esprit de l’homme, non par abstraction l’esprit de l’homme en général, mais l’esprit des hommes qui l’entourent, des hommes auxquels elle est assujettie, soit par la loi, soit par l’opinion. Il faut qu’elle apprenne à pénétrer leurs sentiments par leurs discours, par leurs actions, par leurs regards, par leurs gestes. Il faut que par ses discours, par ses actions, par ses regards, par ses gestes, elle sache leur donner les sentiments qu’il lui plaît, sans même paraître y songer. Ils philosopheront mieux qu’elles sur le cœur humain ; mais elle lira mieux qu’eux dans les cœurs des hommes ; c’est aux femmes à trouver, pour ainsi dire, la morale expérimentale, à nous à la réduire en système. La femme a plus d’esprit, et l’homme plus de génie ; la femme observe et l’homme raisonne ; de ce concours résultent la lumière la plus claire, et la science la plus complète, que puisse acquérir de lui-même l’esprit humain, la plus sûre connaissance, en un mot, de soi et des autres, qui soit à la portée de notre espèce ; et voilà comment l’art peut tendre incessamment à perfectionner l’instrument donné par la nature. Le monde est le livre des femmes. » [Cf. aussi texte précédent.]
  • [3]
    « Bachas » est une variante de « pacha », que le Dictionnaire de l’Académie française définit comme « titre d’honneur qui se donnait en Turquie à des personnes considérables, même sans gouvernement ». [TH]
  • [4]
    Wollstonecraft cite ici en note un long extrait du roman pour la jeunesse de Thomas Day, The History of Sandford and Merton (1783-1789). [TH]
  • [5]
    Trompeuse. [TH]
  • [6]
    Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’Éducation, éd. cit., p. 163 : « Je connais une jeune personne qui apprit à écrire plus tôt qu’à lire, et qui commença d’écrire avec l’aiguille, avant que d’écrire avec la plume. De toute l’écriture, elle ne voulut d’abord faire que des O. Elle faisait incessamment des O grands et petits, des O de toutes les tailles, des O les uns dans les autres, et toujours tracés à rebours. Malheureusement, un jour qu’elle était occupée à cet utile exercice, elle se vit dans un miroir, et trouvant que cette attitude contrainte lui donnait mauvaise grâce, comme une autre Minerve, elle jeta la plume et ne voulut plus faire des O. Son frère n’aimait pas plus à écrire qu’elle, mais ce qui le fâchait était la gêne, et non pas l’air qu’elle lui donnait. On prit un autre tour pour la ramener à l’écriture ; la petite fille était délicate et vaine, elle n’entendait point que son linge servît à ses sœurs : On le marquait, on ne voulut plus le marquer ; il fallut apprendre à marquer elle-même : on conçoit le reste du progrès. » [La référence à Minerve ici suggère que la petite fille veut naître toute casquée et armée, sans avoir à en passer par l’apprentissage. Sur ce passage, cf. notamment, l’article de Florence Lotterie, « De quoi les femmes ont-elles à être savantes ? », in Claude Habib (dir.), Éduquer selon la nature. Seize études sur Émile de Rousseau, Paris, Desjonquères, 2012, p. 108-119. Lotterie met ce passage en rapport avec le passage de l’Émile sur les poupées, et souligne comment se déploie le rapport à l’écriture ici, jusqu’à la fatale intervention du miroir : la « rondeur fluide du vocalique » (il s’agit de voyelles), et les lettres ne sont pas écrites mais brodées. [TH]]

Contre l’Émile (cf. texte précédent), Mary Wollstonecraft dénaturalise les penchants que Jean-Jacques Rousseau attribuait à la nature des femmes. Tout ce que Rousseau a décrit comme naturel relève en réalité, sinon de l’éducation positive, du moins de l’imitation, c’est-à-dire des modèles que la société donne aux filles. Ainsi, Wollstonecraft montre comment la condition faite aux femmes, l’éducation qu’on leur donne ou qu’on leur refuse, le bain social dans lequel on les plonge, les normes dont témoignent les modèles féminins qui leur sont offerts (leurs mères, leurs nourrices, leurs bonnes) détermine tout leur avenir. Et si on ne leur offre que caquetage et coquetterie en exemples, il ne faut pas s’étonner qu’elles caquètent et soient coquettes. Par là, l’objectif de Wollstonecraft est de rendre aux femmes la maîtrise de leur destinée et donc de leur permettre, par l’éducation, une forme d’autonomie.Contre le fantasme d’une nature qui assignerait les femmes à jouer avec des poupées, elles doivent se battre, avec Wollstonecraft, pour accéder à une éducation supérieure. Mais cette éducation acquise de haute lutte doit-elle être investie dans la sphère privée, ou bien doit-elle les conduire dans la sphère publique, à exercer pleinement des emplois et des responsabilités, à l’instar des hommes ? Pour Wollstonecraft l’éducation revendiquée par les femmes n’est pas exclusive de leur destinée maternelle. Les femmes jouent un rôle clef dans l’éducation, en tant que mères, nourrices, et institutrices…


Date de mise en ligne : 27/07/2025

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