« La vaccination est un cas typique de technique mise au point avant d’avoir été comprise scientifiquement »
- Par Michel Morange,
- Propos recueillis par Nicolas Chevassus-au-Louis
Pages 16 à 17
Citer cet article
- MORANGE, Michel,
- Propos recueillis par CHEVASSUS-AU-LOUIS, Nicolas,
- Morange, Michel.,
- et al.
- Morange, M.,
- Propos recueillis par Chevassus-au-Louis, N.
https://doi.org/10.3917/pls.561.0016
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- Morange, M.,
- Propos recueillis par Chevassus-au-Louis, N.
- Morange, Michel.,
- et al.
- MORANGE, Michel,
- Propos recueillis par CHEVASSUS-AU-LOUIS, Nicolas,
https://doi.org/10.3917/pls.561.0016
Le biologiste Michel Morange analyse pourquoi la vaccination, pourtant une technique ancienne, suscite toujours une peur, qui fut très néfaste pendant la pandémie. Obscurantisme ? Pas si simple, car le public est sous-informé sur la façon dont les principales techniques de la biologie médicale sont apparues.
Michel Morange
Michel Morange
1 Vous inscrivez dans votre livre la lutte contre le Covid-19 dans l’histoire longue de la médecine à base biologique. Quelles sont les stratégies biologiques utilisées contre le virus ?
2 Il y en a trois, qui remontent à un siècle au moins : la chimiothérapie, la sérothérapie et la vaccination. La première consiste à lutter contre l’agent infectieux par des molécules de synthèse, ou bien extraites de plantes ou d’autres organismes. Amorcée dans les années 1920, elle a connu dans les années 1940 ses premiers grands succès avec la pénicilline – un antibactérien à large spectre. Face au Covid, toutefois, on n’a disposé malheureusement que de peu de molécules antivirales, quoique en aient dit certains charlatans.
3 La deuxième, la sérothérapie, consiste à réduire l’infection en injectant à un patient du sérum, c’est-à-dire la fraction protéique riche en anticorps du sang de patients guéris ou d’animaux immunisés. Elle remonte aux travaux de la fin du XIXe sur la diphtérie. On l’a employée avec succès dans quelques cas exceptionnels au début de la pandémie, par exemple dans celui du président des États-Unis ! Elle est toutefois difficilement applicable à des populations entières lors d’une épidémie, et elle est souvent peu efficace, malheureusement.
4 Et la vaccination ?
5 Elle consiste en l’injection d’une variante à virulence atténuée du pathogène. Cette technique, qui remonte aux travaux d’Edward Jenner sur la variole à la fin du XVIIIe siècle, puis à ceux de Louis Pasteur sur la rage un siècle plus tard, a conduit dans le cas du Covid aux vaccins à ARN. C’est cette approche – la plus ancienne – qui a rendu les plus grands services !
6 Vous soulignez dans votre livre que cette technique ancienne a été longtemps mal comprise, ce qui participe du fait qu’elle le reste…
7 En effet, car la vaccination est un cas typique de technique mise au point avant d’avoir été comprise scientifiquement. Mais ce phénomène est banal : on a par exemple fait du feu des centaines de milliers d’années avant de saisir la chimie de la combustion ou encore construit des machines à vapeur presque un siècle avant d’élaborer la thermodynamique. Pasteur, lui-même, ignorait pourquoi sa vaccination fonctionnait, et il a proposé successivement plusieurs explications, qui ne sont pas validées aujourd’hui.
Contre les vaccins ? La mécanique des doutes sur la vaccination Belin Éducation, 2024, 160 pages, 16,90 euros.
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8 La vaccination a-t-elle beaucoup évolué une fois son principe découvert ?
9 Oui, surtout à partir des années 1970 et 1980, grâce à l’essor de la biologie moléculaire, qui a suscité l’espoir d’enfin comprendre bien le système immunitaire. La biologie moléculaire a permis de mieux contrôler le processus de vaccination, en n’utilisant non pas un pathogène atténué, mais une partie de ce pathogène : une protéine déclenchant une réaction immunitaire, ou encore un acide nucléique codant pour cette protéine. Ce principe, celui des vaccins à ARN, est mis en œuvre depuis près de quarante ans. C’est pourquoi je ne suis pas du tout d’accord avec ceux qui affirment que les vaccins à ARN messager ont été mis au point trop vite pour être fiables.
10 Qu’en est-il des espoirs d’enfin bien comprendre le système immunitaire ?
11 Malheureusement, ils ont été plutôt déçus. Nos efforts pour mieux comprendre par la biologie moléculaire le système immunitaire, et donc les effets secondaires des vaccins, ont surtout conduit à une complication supplémentaire de sa description, déjà très complexe, mais sans que nous atteignions une compréhension vraiment meilleure.
12 Vous écrivez dans votre livre que les scientifiques et les médecins détestent avouer qu’ils ne comprennent pas une technique, une thérapie, y compris quand elles fonctionnent très bien…
13 Je ne dis pas que les chercheurs se cachent à eux-mêmes leurs incertitudes, mais qu’ils les dissimulent trop souvent au grand public, afin de ne pas saper la confiance en la science. Une tactique que je désapprouve, car je pense qu’il vaut mieux avouer son ignorance, que d’affirmer une certitude sur laquelle on devra ensuite revenir. Pour redonner confiance en l’institution scientifique, il est temps que les scientifiques sachent reconnaître qu’il est des choses qu’ils ne comprennent pas ; tout en faisant, bien sûr, tout pour les comprendre !
14 Ainsi, je trouve qu’il y a trop peu de recherches sur les effets secondaires graves des vaccins, que l’on tient pour des accidents, des exceptions dans la série statistique. On est par exemple incapable d’expliquer pourquoi le vaccin AstraZeneca déclenche parfois – très rarement – des thromboses, alors que le vaccin Pfizer-BioNtech a pour effet secondaire très rare, mais grave, d’entraîner des péricardites. Il faudrait affirmer publiquement que ces questions sont prioritaires.
15 Vous parlez de « priorités » de recherche mais décrivez l’évolution des techniques vaccinales comme « buissonnantes ». Faut-il donc tailler ce buisson pour qu’il se développe mieux ?
16 Je pense au contraire que le mieux est de lui laisser sa sauvagerie. De petites branches qui semblent aujourd’hui fragiles pourront se développer si les circonstances changent. La recherche sur les vaccins à ARN a stagné deux décennies durant, avant de se révéler une excellente approche contre le Covid-19. Si on l’avait arrêtée, on mesure les difficultés qui auraient été les nôtres durant la pandémie. La recherche doit progresser par elle-même, sans fixer a priori d’objectifs trop précis.