10. Le silence d’Unsa
- Par Luc Perino
Pages 87 à 92
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Unsa est très belle quand elle ne parle pas.
Lorsqu’elle essaie de s’exprimer, ses lèvres et ses joues se contractent de façon désordonnée. Chaque syllabe est une aventure, chaque mot est une souffrance, chaque phrase est une prouesse. Lorsque son interlocuteur manifeste qu’il a compris ce qu’elle voulait dire, alors un grand sourire encore chargé de spasmes illumine son visage et le calme retombe lentement sur ses muscles peauciers. Elle retrouve alors son visage de madone songeuse.
Unsa ne sait ni lire ni écrire. Au Pakistan, ce n’est pas un problème pour se marier. En ces années 1940, l’école est encore un luxe, tout particulièrement pour les filles. Les parents la donneront au premier garçon sérieux qui la demandera. Elle est habile, elle a une bonne santé, et ses parents se demandent pourquoi Allah a mis autant de désordre dans les mots de sa bouche. Eux qui pratiquent la religion avec zèle et dont tous les enfants parlent sans peine.
Lorsque Zahid regarde Unsa, belle comme le soleil dans son sari rouge, il en devient muet. Ce mutisme est une aubaine, il évite à Unsa l’avilissement de ses réponses indéchiffrables. Le silence qui les unit se renforce de jour en jour. À quoi pourraient servir les mots ? Les corps d’adolescents ont des expressions où l’essentiel ne fait pas défaut.
Les parents d’Unsa attendent patiemment la demande en mariage que Zahid sera bien obligé de prononcer un jour. Pas trop tôt, car leurs deux corps sont encore jeunes ; pas trop tard, car la fécondité des femmes est éphémère…
Date de mise en ligne : 21/10/2021
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