Article de revue

IX. L’analyse phylogénétique

Pages 69 à 90

Citer cet article


  • Matile, L.,
  • Tassy, P.
  • et Goujet, D.
(2013). IX. L’analyse phylogénétique. Biosystema, 1 – réédition(1), 69-90. https://doi.org/10.3917/biosy.001.0069.

  • Matile, Loïc.,
  • et al.
« IX. L’analyse phylogénétique ». Biosystema, 2013/1 N° 1 – réédition, 2013. p.69-90. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-biosystema-2013-1-page-69?lang=fr.

  • MATILE, Loïc,
  • TASSY, Pascal
  • et GOUJET, Daniel,
2013. IX. L’analyse phylogénétique. Biosystema, 2013/1 N° 1 – réédition, p.69-90. DOI : 10.3917/biosy.001.0069. URL : https://stm.cairn.info/revue-biosystema-2013-1-page-69?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/biosy.001.0069


Notes

  • [1]
    J.S. Huxley, « Evolutionary processes and taxonomy with special references to grades », in O. Hedberg (ed.), Systematics of today, Uppsala Univ. Areakrift, 6, 1958, 21-39.
  • [2]
    E. Haeckel, Generelle Morphologie der Organismen, G. Reiner, Berlin, 1866 @.
  • [3]
    P. Janvier, « Cladistics : theory, purpose and evolutionary implications », in J.W. Pollard (ed.), Evolutionary theory : paths into the future, J. Wiley & Sons, New York, 1984, 39-75.
  • [4]
    Glossaire, in P. Tassy (ed.), L’Ordre et la diversité du vivant. Quel statut scientifique pour les classifications biologiques ?, Fondation Diderot/Fayard, Paris, 1986.
  • [5]
    J.S. Huxley, « The three types of evolutionary process », Nature, 180, 1957, 454-455 @ ; « Evolutionary processes and taxonomy with special references to grades », in O. Hedberg (ed.), op. cit., 1958, 21-39.
  • [6]
    H. Tintant, « La conception biologique de l’espèce et son application en stratigraphie », in Colloque sur les méthodes et tendances de la stratigraphie, Mém. BRGM, 77, 1972, 77-84.
  • [7]
    Janvier, op. cit., 1984.
  • [8]
    G. Nelson, « Outline of a theory of comparative biology », Syst. Zool., 19, 1970, 373-384 @.
  • [9]
    P. Tassy, « Le crâne de Moeritherium (Probosci-dea, Mammalia) de l’Éocène de Dor el Talha (Libye) et le problème de la classification phylogénétique du genre dans les Tethytheria McKenna », Bull. Mus. Natn. Hist. Nat., 4e sér., t. 3, sec. C, n° 1, 1981, 87-147.
  • [10]
    Il existe d’autres sortes de clines, biochimiques, éthologiques, etc., que nous rangerons tous, par commodité, sous le nom de morphoclines, dès lors qu’une hypothèse de polarité peut être émise.
  • [11]
    E.O. Wiley, Phylogenetics. The Theory and Practice of Phylogenetic Systematics, J. Wiley & Sons, New York, 1981.
  • [12]
    G. Nelson, « Ontogeny, phylogeny, paleontology and the biogenetic law », Syst. Zool., 27, 1978, 324-345 @.
  • [13]
    G. Nelson & N. Platnick, Systematics and biogeography, cladistics and vicariance, Columbia Univ. Press, New York, 1981 @.
  • [14]
    G. Nelson, « The higher-level phylogeny of vertebrates », Syst. Zool., 22, 1973, 87-91 @.
  • [15]
    Op. cit., 1981.
  • [16]
    Voir discussion par L.E. Watrous & Q.D. Wheeler, « The out-group method of character analysis », Syst. Zool., 30, 1981, 1-11 @ et J.S. Farris, « Outgroups and parsimony », Syst. Zool., 31, 1982, 328-334 @.
  • [17]
    Janvier, op. cit., 1984.

1] Historique

1 Jusqu’aux années 1940, la systématique a semblé étrangère aux cadres théoriques nouveaux apparus en biologie. Bien entendu, après Darwin, Haeckel et quelques autres, on a tenté d’appliquer la théorie de l’évolution à la systématique, mais cette démarche n’a pas été la plus courante. Tout en étant non seulement utile, mais indispensable, la grande majorité des travaux systématiques est demeurée au niveau de la description : on décrit les espèces et on donne les moyens de les reconnaître, tout en les plaçant dans la hiérarchie linnéenne, dans des classifications essentiellement pratiques.

2 La systématique peut cependant aller bien au-delà de cette étape descriptive et nous éclairer sur l’histoire et l’évolution des êtres vivants. Depuis les années 1940-1950, trois approches fondamentales de la systématique se sont développées en tentant de lui donner ce cadre théorique qui lui manquait. Ce sont la systématique évolutionniste, ou éclectique, à laquelle sont liés les noms de Huxley, Mayr et Simpson, la systématique phénétique, ou numérique, fondée par Sokal, Cain, Sneath et Camin, et la systématique phylogénétique, ou cladistique, fondée par Hennig et développée ensuite par Brundin, Nelson, Platnick, Cracraft, Wiley et bien d’autres. Très schématiquement, la systématique évolutionniste se fonde sur la généalogie, mais aussi sur la ressemblance. Elle accorde une importance primordiale au degré d’adaptation, ou grade (niveau général d’organisation [1]) pour l’établissement des classifications. Notons que le grade, dans l’esprit de Huxley, est une unité anagénétique, c’est-à-dire un stade de progrès, de perfection évolutive.

3 Pour évaluer ce niveau, la systématique évolutionniste utilise quatre critères principaux : la discontinuité morphologique (si elle est prononcée, on classe les taxons dans des groupes différents), la niche adaptative (une zone adaptative exceptionnelle justifie un rang hiérarchique plus élevé), la richesse en espèces (un groupe comprenant beaucoup d’espèces a un rang plus élevé qu’un groupe pauvre), et la monophylie minimale (les groupes doivent tous descendre du même ancêtre, mais n’en comprennent pas forcément tous les descendants ; l’ancêtre peut être un taxon de rang supérieur).

4 La systématique phénétique considère que la phylogénie n’est pas connaissable de manière objective. Elle se concentre sur les techniques mathématiques – traitées dès l’origine par l’informatique – et qui permettent d’établir des classifications fondées sur le degré de similitude générale (comme les anciennes classifications, depuis Aristote : elles peuvent à ce titre être tenues pour « phénétiques »). On classe ensemble les taxons ayant le plus de caractères en commun, ceux qui se ressemblent le plus. La phénétique prend théoriquement en compte le maximum de caractères disponibles, sans se préoccuper de leur signification évolutive. L’accumulation des données est censée agir en faisant ressortir les informations saillantes et en neutralisant le « bruit de fond ».

5 La systématique phylogénétique, enfin, tend à se fonder uniquement sur la généalogie des espèces, ou phylogénie, pour établir ses classifications. Sa démarche prend en compte la signification évolutive des caractères afin d’établir des lignées monophylétiques, ou clades.

6 Ces trois écoles se sont livrées pendant près de vingt ans à une controverse dont le dogmatisme et la mauvaise foi n’ont pas toujours été absents. Cependant, depuis quelques années, un très large consensus s’est établi chez les partisans de la systématique évolutionniste, pour accepter le principe fondamental de la systématique phylogénétique, à savoir que les groupes d’organismes ne peuvent être valablement établis que sur la base de caractères communs et exclusifs (les « synapomorphies ») dont on peut penser qu’ils sont hérités d’une espèce ancestrale propre.

7 Quant à la phénétique, elle ne se propose pas de reconstituer des phylogénies. Ses techniques sont toutefois en partie adaptées dans une systématique phylogénétique informatisée, qui tient compte de la signification évolutive des caractères et se fonde sur le principe d’économie d’hypothèses.

8 La phénétique proprement dite étant exclue, il faut toutefois noter que malgré cet accord, il subsiste des différences dans la conception de l’édification des classifications. C’est pourquoi nous considérerons séparément phylogénie et classification.

2] Terminologie

9 Les études de phylogénie impliquent l’usage d’un certain nombre de termes correspondant à des concepts connus depuis plus ou moins longtemps, déjà employés ou bien proposés par Hennig, le fondateur de la systématique phylogénétique, pour remplacer des termes anciens ambigus.

2.1] Phylogénie

10 Le terme de phylogénie a été proposé par Haeckel [2] pour exprimer l’histoire du développement paléontologique des espèces (par exemple la série du Cheval, celle des Hominidés).

11 Son acception a changé depuis, et à l’heure actuelle la phylogénie « exprime les relations mutuelles entre les membres d’un groupe, dans la limite où ces relations sont les résultats de l’évolution par la descendance, et de la transformation de caractères héréditairement transmis [3] ».

12 Plus simplement, on peut définir la phylogénie comme « le cours historique de la descendance des êtres organisés [4] ».

13 La phylogénie implique des séries d’organismes chez lesquels la reproduction sexuée est le mode habituel de transmission génétique. En tant que processus historique irréversible, elle peut alors être analysée par une étude rétrospective : les descendants nous informent sur leurs ancêtres.

14 Tous les auteurs s’accordent à penser que l’unité de base de la phylogénie est l’espèce. Les études phylogénétiques portent donc ainsi sur les résultats de la spéciation, processus à l’origine de l’apparition des espèces nouvelles.

2.2] Spéciation

15 La spéciation est liée par définition à l’isolement génétique de la nouvelle espèce, ou des nouvelles espèces ; il s’agit donc d’un processus irréversible.

16 L’étude de la variation au sein d’une population, ou entre populations réellement ou potentiellement interfécondes, est celle d’un processus par définition réversible. Dépourvu de dimensions historiques, ce processus ne peut donc relever de la systématique phylogénétique.

17 Schématiquement, il existe deux sortes de processus de spéciation, la spéciation réticulée et la cladogénèse.

18 La spéciation réticulée est l’apparition d’une nouvelle espèce par hybridation entre deux espèces voisines, le processus le plus courant étant alors la polyploïdie, dans laquelle l’hybride conserve le génome de ses deux parents (fig. 1, ci-contre).

19 Ce type de spéciation est très répandu chez les végétaux (près d’un tiers des espèces). Citons chez les plantes sauvages de nombreuses espèces de Véroniques, ou encore les Labiées du genre Galeopsis :

\[\textit{G. pubescens} \times \textit{G. specios a= G. tetrahit } \text{(Ortie jaune)}.\]

20 Parmi les plantes cultivées, le Prunier domestique est le produit du croisement du Prunellier et du Prunier des Oiseaux :

\[Prunus spinosa \;(\mathrm{n}=16) \;\mathrm{x} \; P. cerasifera \;(\mathrm{n}=8) = P. domestica \;(\mathrm{n}=24).\]
Description de l'image par IA : Dessin géométrique avec trois lignes verticales et une ligne horizontale reliant des points étiquetés A, B, C.

21 Les cas de polyploïdie sont beaucoup plus rares chez les animaux et aboutissent alors à une population parthénogénétique qui n’est pas considérée comme une véritable espèce (par exemple les tétraploïdes du Crustacé Artemia salina, du Lépidoptère Solenabia triquetrella, de certains Mollusques tels que les Bulinus). Nous ne les étudierons donc pas ici.

22 La cladogénèse est un processus par lequel une espèce ancestrale se divise en deux espèces-filles (voir fig. 2, ci-contre).

23 Le terme de cladogénèse s’oppose à celui d’anagénèse, processus selon lequel un caractère change, au cours du temps, à l’intérieur d’une même espèce (par exemple la taille moyenne de l’espèce humaine, les résultats de la sélection des variétés d’animaux domestiques).

Description de l'image par IA : Deux schémas de lignes avec des points de jonction étiquetés A, B, C.

24 L’expression « spéciation anagénétique » que l’on rencontre souvent dans la littérature paléontologique n’a que peu de rapports avec la notion originale d’anagénèse au sens de Huxley [5]. La spéciation anagénétique serait l’apparition d’une nouvelle espèce par évolution lente de l’espèce-mère, sans subdivision et sans que la limite entre les deux « espèces » puisse être déterminée [6].

25 En dehors de ce cas particulier, si l’on porte en abscisse la divergence morphologique (ou biochimique, ou autre), et en ordonnée le temps, les deux processus apparaissent ainsi que le montre la figure 3.

Description de l'image par IA : Graphique montrant trois points (A, B, C) avec des flèches indiquant l'anagénèse et la cladogénèse le long des axes divergence et temps.

26 Parmi les sujets d’opposition subsistant entre systématique évolutionniste et systématique phylogénétique, le plus courant est sans doute le principe, posé par Hennig, selon lequel une espèce ancestrale se divisant en plusieurs espèces-filles ne peut être considérée comme identique, d’un point de vue taxonomique, à l’une de celles-ci, même si elle en est morphologiquement indiscernable ; autrement dit que la spéciation signifie de facto la disparition de l’espèce ancestrale en tant que telle.

27 Ce principe de Hennig repose sur le fait que l’espèce est par définition monophylétique : les descendants « inchangés » de l’espèce ancestrale qui a subi un évènement de spéciation ne peuvent former un groupe monophylétique avec cette espèce ancestrale, puisque ces populations ne comprennent pas tous les descendants de leur ancêtre commun. Il s’agit ici d’une nécessité logique due au système d’analyse : historique et rétrospectif (fig. 4, ci-contre).

28 L’« espèce » A, formée de l’espèce ancestrale a1 et des populations « inchangées » a2, ne peut être monophylétique, puisqu’une partie des descendants de l’ancêtre commun a1 forme l’espèce-fille b.

29 Les taxons al, a2, b et al + a2 + b ont chacun une histoire qui leur est propre, tandis que le taxon al + a2 n’a pas d’histoire qui lui soit exclusive, ou plutôt son histoire inclut aussi en partie celle de b [7].

Description de l'image par IA : Deux lignes verticales avec des flèches horizontales et des étiquettes a1, a2, b.

30 Trois espèces ou davantage peuvent être le résultat « d’une » spéciation. Il est parfaitement concevable qu’une espèce ancestrale se divise en trois, quatre ou cinq populations qui, une fois isolées, deviendront autant d’espèces. Il est cependant invraisemblable que ces évènements de spéciation se produisent de façon rigoureusement synchrone. C’est pourquoi il est méthodologiquement justifié de représenter la cladogénèse sous une forme dichotomique, où le temps t séparant les évènements de spéciation est aussi court que l’on veut. Les schémas de la figure 5 (ci-contre) représentent la division en trois espèces d’une espèce ancestrale A, et la traduction graphique de cette cladogénèse.

Description de l'image par IA : Deux diagrammes avec des formes et des lignes étiquetées A, B, C, D, se croisant à différents angles.

31 Dans la pratique de la systématique phylogénétique, on n’utilise de trifurcations, de multifurcations, que lorsque dans un groupe de taxons, il a été impossible de déterminer lequel était le plus étroitement apparenté à un autre. Il s’agit alors de dichotomies non résolues, qui n’illustrent pas de phénomènes de spéciation multiple, mais résultent d’une indétermination nécessitant des investigations supplémentaires.

2.3] Apomorphie et plésiomorphie

32 On a vu au sujet de l’homologie qu’une séquence linéaire de caractères dérivant directement l’un de l’autre formait un cline, un morphocline quand il s’agit de caractères morphologiques.

33 Une séquence telle celle présentée figure 6 est une série évolutive polarisée.

Description de l'image par IA : Cercle relié à un rectangle par une flèche, puis rectangle relié à un triangle par une autre flèche.

34 Dans le cas de la figure, le carré et le triangle sont des nouveautés évolutives par rapport au cercle. On dira que le caractère cercle est un caractère plésiomorphe (proche de l’état initial), et que les caractères carré et triangle sont apomorphes (éloignés de l’état initial) par rapport au cercle.

35 On notera que les notions d’apomorphie et de plésiomorphie sont des notions relatives : le cercle est plésiomorphe par rapport au carré et au triangle, le carré est apomorphe par rapport au cercle et plésiomorphe par rapport au triangle.

36 Chez l’espèce humaine, nos membres à cinq doigts, hérités de l’ancêtre pentadactyle des Tétrapodes, représentent un caractère plésiomorphe. Un caractère plésiomorphe en voie de disparition chez l’espèce humaine, car il est génétiquement récessif, est la capacité qu’ont certaines personnes de remuer les oreilles, comme les autres Mammifères.

37 Parmi les caractères apomorphes de certains Primates, citons la main à pouce opposable et l’articulation de la colonne vertébrale et du crâne, liée à la bipédie. Le psychisme humain est une apomorphie si remarquable que Huxley proposait d’ajouter au règne animal et au règne végétal celui des Psychezoa, réservé à l’Homme seul.

38 Chez les Insectes Ptérygotes, la présence de deux paires d’ailes est une nouveauté évolutive, une apomorphie par rapport aux autres Arthropodes, mais une plésiomorphie par rapport aux Diptères. L’aptérisme est plésiomorphe chez un Collembole, apomorphe chez une Puce. En effet, le lointain ancêtre commun des Collemboles et des Puces était bien aptère, mais les Collemboles n’ont jamais eu d’ailes, tandis que quelque part au cours de l’évolution, les ancêtres des Puces, qui étaient ailés, ont perdu les leurs.

39 Le partage d’une plésiomorphie par deux taxons est une symplésiomorphie. Le partage d’une apomorphie est une synapomorphie.

40 Lorsqu’une apomorphie est exclusive à un taxon, on dit qu’il s’agit d’une autapomorphie. Ainsi, la présence d’ailes est une autapomorphie des Ptérygotes, la transformation de la paire d’ailes postérieures en balanciers est une autapomorphie des Diptères.

41 L’important pour qu’un caractère soit une apomorphie, c’est le niveau précis auquel il apparaît pour la première fois dans la séquence généalogique.

2.4] Définition de la monophylie

42 Selon Hennig et les cladistes, un groupe est monophylétique s’il comprend l’espèce ancestrale de ce groupe et tous ses descendants.

43 Le critère de reconnaissance d’un groupe monophylétique est l’identification d’au moins un caractère apomorphe partagé par tous les membres du groupe (sauf modifications ultérieures ou régressions) et hérité de son espèce ancestrale.

2.5] Définition des groupes-frères

44 Deux groupes monophylétiques étroitement apparentés, c’est-à-dire qui descendent d’une espèce ancestrale qui leur est propre, sont appelés groupes-frères. Ils forment ensemble un groupe monophylétique de rang supérieur.

3] Principes de la systématique phylogénétique

45 La systématique phylogénétique est fondée sur la théorie de l’évolution, c’est-à-dire de la modification des caractères au cours de la descendance. Cette théorie a comme conséquences :

  1. que tous les organismes à reproduction exclusivement sexuée ont une seule histoire généalogique, et donc une phylogénie ;
  2. que les caractères sont transmis héréditairement d’une espèce ancestrale à ses espèces-filles, et donc qu’au moins certains des caractères portés par celles-ci sont des signes de leur commune ascendance ;
  3. que la modification de certains caractères ancestraux donne aux lignées des attributs qui leur sont propres.

47 Lorsqu’une espèce s’est divisée, ses caractères propres ont été transmis à ses descendants tels quels ou avec des modifications. Ainsi, un groupe d’espèces étroitement apparentées présente une répartition en mosaïque des états primitifs (plésiomorphes) et évolués (apomorphes) des caractères. C’est ce que l’on appelle l’évolution en mosaïque, ou hétérobathmie des caractères (Hennig) (fig. 7, ci-dessous).

48 Il en résulte qu’aucune espèce ne porte que des caractères apomorphes, ou plésiomorphes, et que toute espèce partage au moins avec une autre (du même groupe de parenté) quelques apomorphies et de nombreuses plésiomorphies.

49 En systématique phylogénétique, les relations de parenté sont établies sur le degré d’ancienneté de l’ancêtre commun. Au niveau le moins élevé de cette systématique, celui des espèces, les hypothèses sont émises sous la forme suivante : deux espèces sont plus étroitement apparentées entre elles qu’elles ne le sont à une troisième si elles ont une espèce ancestrale commune qui n’est pas en même temps celle de la troisième.

Description de l'image par IA : Phylogénie avec plésiomorphies, apomorphies et synapomorphies sur trois lignées A, B, C.

50 Ce type de relations de parenté 5, exprime sous forme d’un cladogramme dont le plus simple est présenté figure 8 (ci-contre).

51 Pour trois espèces, il existe trois cladogrammes possibles, pour quatre, il y en a 15, pour 6 : 945, pour 7 : 10 395, pour 8 : 135 135, pour 9 : 2 297 295, pour 10 : 43 648 605.

52 Il est important de noter qu’un cladogramme n’est pas un arbre généalogique. C’est l’expression des relations de parenté supposées entre taxons terminaux, à partir de l’analyse cladistique des caractères : mise en évidence de la polarité des caractères et distribution des caractères apomorphes. C’est donc l’image d’une structure, et non d’un processus. Les bifurcations d’un cladogramme représentent le nombre minimum d’évènements de spéciation nécessaires pour rendre compte de la structure observée ; ces bifurcations ne sont pas des espèces ancestrales, mais bien des modèles hypothétiques d’ancêtres qui doivent porter un minimum de caractères (au moins un caractère apomorphe). Ceci n’implique, bien entendu, pas que les espèces ancestrales sont des abstractions, mais simplement que le cladogramme n’en peut donner qu’une image partielle, car ces images des espèces ancestrales sont reconstruites à partir des caractères de leurs descendants.

Description de l'image par IA : Diagram montrant trois groupes (A, B, C) avec des ancêtres communs, un pour B et C, et un autre pour A, B et C.

53 L’étude des processus qui sont entrés en jeu dans l’évolution d’un groupe ne peut être entreprise qu’après avoir reconstruit la structure phylogénétique de ce groupe.

54 Ces relations phylogénétiques sont déduites de la répartition des caractères parmi les taxons que l’on étudie. On compare des caractères dont on pense qu’ils sont homologues, et leurs différents états sont résolus en séries évolutives de transformation, en morphoclines. Ces morphoclines sont « polarisés », en partant de l’état plésiomorphe pour aboutir à l’état apomorphe.

55 Le principe fondamental de la systématique phylogénétique est que la synapomorphie seule permet de poser une hypothèse de proche parenté. Quant à la symplésiomorphie, elle n’est que l’indice d’une parenté lointaine.

56 En effet, la symplésiomorphie peut provenir d’un ancêtre extrêmement éloigné dans le temps, et s’être maintenue dans des lignées différentes. Ainsi, le membre pentadactyle de l’Homme et des Tortues est hérité de l’ancêtre commun des Tétrapodes et a persisté dans de nombreuses lignées de ceux-ci.

57 On ne pensera pas à former un taxon renfermant ces Vertébrés à membre pentadactyle, y compris l’Homme, à l’exclusion d’autres groupes, notamment de Mammifères, parce que des caractères évolués (apomorphes) montrent que l’Homme, malgré sa pentadactylie, est plus proche du Cheval, monodactyle, que des Tortues. De même, on ne rassemblera pas en un seul groupe systématique tous les Insectes à quatre ailes, des Éphémères aux Papillons, opposés aux Diptères, qui n’ont que deux ailes.

58 Les symplésiomorphies ne peuvent servir à former des groupes systématiques parce que de tels groupes ne seraient pas monophylétiques, ils n’auraient pas d’histoire qui leur soit exclusive.

Description de l'image par IA : Diagram phylogénétique montrant des groupes morphoclines avec des cercles et des carrés reliés par des lignes.

59 Dans la figure 9 (ci-contre), les groupes formés sur la base du caractère plésiomorphe cercle n’ont pas d’histoire propre et exclusive, puisqu’ils ne comprennent pas tous les descendants de l’espèce ancestrale, porteuse de ce même caractère cercle. Les groupes formés par les espèces A + B, ou A + B + C, seraient des groupes paraphylétiques.

60 Notons bien que la figure 9 n’est pas un cladogramme : c’est l’histoire d’un caractère présent sous deux états différents dans des espèces différentes. Un groupe formé initialement sur la base du caractère « cercle », dont on ne connaîtrait pas l’état, plésiomorphe ou apomorphe, ne serait pas forcément paraphylétique, comme la connaissance du morphocline figuré l’impose : en l’absence d’éléments décisifs sur la polarité « cercle »-« carré », ce groupement devrait simplement être testé par la recherche de synapomorphies. C’est ainsi que des taxons « classiques », établis initialement sur des plésiomorphies, peuvent cependant se révéler monophylétiques après analyse cladistique (fig. 10, ci-contre).

61 Si, au départ, on avait formé un groupe A + B + C sur la base du caractère cercle, on peut très bien imaginer que la recherche de nouveaux caractères révèle l’existence d’une synapomorphie X pour A et B, d’une synapomorphie Y pour C + D + E. Dans ce cas, la figure obtenue réfuterait l’hypothèse de parenté initiale, basée sur le cercle, et permettrait de poser une hypothèse de plésiomorphie pour ce caractère. Au contraire, on pourrait constater qu’il existe un caractère apomorphe X partagé par A, B et C, auquel cas le cladogramme obtenu correspondrait à l’hypothèse de départ, bien qu’elle ait été initialement établie sur une plésiomorphie. Notons que, dans ce cas, il faudrait découvrir un caractère apomorphe supplémentaire pour dire que A et B sont plus étroitement apparentés entre eux qu’avec C (dans le premier cas, D et E sont réunis par la synapomorphie « carré »).

Description de l'image par IA : Deux schémas de diagrammes en forme de Y avec des étiquettes A, B, C, D, E et des branches X et Y.

62 C’est parce que tous les caractères d’un groupe n’ont pas la même signification évolutive que l’estimation, mathématique ou non, de la similitude générale, ne peut prétendre représenter les relations de parenté, c’est-à-dire le résultat de l’évolution. En effet, un grand nombre de caractères plésiomorphes éventuellement partagés par deux taxons (donc un fort indice de similitude) n’implique pas entre eux une étroite parenté.

4] Méthodologie

63 Les hypothèses de la systématique phylogénétique sont des interprétations historiques. Elles peuvent se ranger dans trois catégories [8] :

  • Tels caractères observés chez plusieurs espèces sont homologues.
  • Telle espèce ancestrale supposée devait posséder tels et tels caractères.
  • Telle espèce est plus étroitement apparentée à une deuxième qu’à une troisième.

65 Pour être scientifiques, ces hypothèses doivent être testables. Le nombre des tests pourrait être multiplié à l’infini, mais arrive un moment où les résultats obtenus paraissent avoir un bon degré de probabilité, où ils peuvent être tenus comme proches de la vérité. D’autres tests seront faits ultérieurement, au fur et à mesure des découvertes : nouveaux caractères, nouvelles espèces, découvertes des premiers stades, possibilité d’élevages, etc.

66 Les hypothèses une fois testées, il est possible d’élaborer une théorie (au sens poppérien du terme) plus ou moins complète de la systématique du groupe étudié. En ce sens, la méthode est bien hypothético-déductive : hypothèse sur la transformation des caractères, et déduction sur la nature (monophylie) des groupes étudiés [9].

67 En présence d’hypothèses contradictoires, le choix d’une théorie ne peut se faire que selon le principe d’économie. On retiendra donc celle qui impliquera le moins de phénomènes de parallélisme et le moins de renversements de tendances évolutives, c’est-à-dire le moins de réversions.

68 Pédagogiquement, la méthodologie phylogénétique peut être divisée en deux étapes, l’analyse des caractères (leurs transformations) et l’analyse cladistique (la formulation des hypothèses de phylogénie), mais ces deux aspects sont en fait intimement liés.

4.1] L’analyse des caractères

69 L’analyse des caractères consiste à reconstituer les séries de transformation de caractères homologues, ce que nous avons appelé des morphoclines [10]. Rappelons qu’en l’absence de preuve du contraire, deux caractères similaires sont présumés homologues.

70 Une fois reconnus ces morphoclines, il convient de déterminer leur polarité, donc de distinguer leur état plésiomorphe et leur état apomorphe, puisque toute hypothèse de proche parenté doit reposer sur des synapomorphies.

71 Wiley [11] a fort justement fait remarquer que si les systématiciens connaissaient un critère absolu pour identifier les synapomorphies, les analyses phylogénétiques seraient toujours exactes. Ce n’est malheureusement pas le cas, et dire que tel caractère partagé par deux espèces représente une synapomorphie, n’est jamais qu’une hypothèse. Nous disposons cependant d’un certain nombre de critères d’apomorphie et de plésiomorphie.

4.1.1] Critère embryologique

72 Il est fondé sur la loi biogénétique de Haeckel, ou loi de récapitulation, reformulée par Nelson [12], qui indique que lors du développement ontogénique d’un organisme, l’ordre d’apparition des caractères correspond à celui de l’évolution, c’est-à-dire que les caractères apparaissant ontogénétiquement en premier sont phylogénétiquement plus anciens que ceux qui apparaissent en dernier.

73 Dans une comparaison empirique, la distribution des caractères apparaissant précocement dans l’ontogénie est plus générale (plésiomorphie) que celle des caractères apparaissant tardivement (apomorphie). C’est pourquoi Nelson redéfinit la loi de Haeckel comme suit : étant donné une transformation ontogénique depuis un caractère que l’on observe comme étant plus général vers un caractère que l’on observe comme étant moins général, le plus général est primitif et le moins général est évolué (« advanced »). Selon Nelson, en effet, du point de vue de l’ontogénie, le concept de généralité relative est une affaire de stricte observation [13]. L’exemple classique est celui du fœtus humain, qui au début de son développement possède des fentes branchiales et une queue.

74 Le raisonnement ontogénique de Nelson est résumé comme suit [14] :

75 Que signifie l’information ontogénique à savoir, par exemple, la découverte aux stades juvéniles, chez deux espèces X et Y, de fentes branchiales dans la région pharyngienne, fentes qui, durant le développement ultérieur, ou bien restent ouvertes (chez X), ou bien se ferment (chez Y) (voir tableau 1) ?

Tableau 1.

Répartition du caractère ouvert ou fermé des fentes branchiales.

JeuneAdulte
Espèce Xouvertouvert
Espèce Youvertfermé
Description de l'image par IA : Tableau comparatif des espèces X et Y, jeunes et adultes, indiquant caractère ouvert ou fermé des fentes branchiales.

Répartition du caractère ouvert ou fermé des fentes branchiales.

76 La question que l’on peut se poser est de savoir si l’espèce ancestrale avait des fentes branchiales ouvertes ou fermées à l’état adulte. Le problème est donc d’identifier l’état ancestral à l’aide de ces seules données ontogéniques. Deux interprétations sont possibles sur les traits ancestraux :

  1. Dans l’état ancestral, les fentes branchiales sont ouvertes à la fois aux stades juvénile et adulte (comme chez X).
  2. L’état ancestral est l’ouverture des fentes au stade juvénile, leur fermeture au stade adulte (à l’instar de Y).

78 L’interprétation 1 implique qu’au cours de l’évolution il y a eu chez l’adulte Y gain d’un trait absent à l’origine : l’acquisition du nouveau caractère « fentes branchiales fermées ».

79 L’interprétation 2 implique qu’au cours de l’évolution il y a eu perte : celle des fentes branchiales fermées chez l’adulte X (puisque les fentes y sont ouvertes).

80 En dépit des apparences, les deux interprétations ne sont pas équivalentes. L’interprétation 2 implique en effet un gain préalable de ce qui est ultérieurement perdu. Ce gain préalable obligatoire (les fentes branchiales fermées chez l’adulte) correspond exactement à l’évolution conçue selon l’interprétation 1 : cette dernière doit donc être considérée comme la plus parcimonieuse et pourra être préférée. Sur ce critère, l’espèce X exprimera les traits ancestraux. L’espèce ancestrale n’avait pas de fentes branchiales fermées à l’état adulte : autrement dit, la comparaison entre X et Y montre que la présence de fentes branchiales ouvertes chez l’adulte est un trait primitif.

4.1.2] Critère de comparaison extragroupe

81 La règle de comparaison extragroupe et ses liens avec la comparaison intragroupe (voir plus loin), ont été discutés par de nombreux auteurs, dont Wiley [15]. Cette règle a parfois été source de confusion [16]. Le concept est pourtant simple et repose sur le principe d’économie :

82 Étant donné un caractère homologue rencontré à l’intérieur d’un groupe monophylétique, si le caractère est rencontré aussi à l’extérieur du groupe (c’est-à-dire dans son groupe-frère et dans des groupes plus éloignés), il est plésiomorphe. Si le caractère n’est rencontré qu’à l’intérieur du groupe monophylétique étudié, il est apomorphe.

83 Il faut cependant tenir compte du fait que ce critère n’est pas absolu si l’on ne s’adresse qu’au groupe étudié et à son groupe-frère. Si un caractère présent sous une forme donnée (a) chez tous les membres du groupe étudié est présent sous une autre forme (b) chez tous les membres du groupe-frère, la seule comparaison entre les deux groupes ne permet pas d’identifier la polarité du caractère : (a) → (b) ou (b) → (a).

84 À ce titre, la comparaison extragroupe est d’autant plus efficace que l’on a recours à des taxons de plus en plus éloignés du groupe étudié et de son groupe-frère.

4.1.3] Critères de comparaison intragroupe

85 Critère de complexité. Si les états différents d’un caractère peuvent être disposés en une série de complexité croissante, il est vraisemblable que l’état le plus simple est l’état plésiomorphe.

86 Ainsi, certains Diptères Muscidae possèdent une trompe dont l’apex est sclérifié en dents péristomales ou pseutotrachéales. Avec cette trompe, ces mouches grattent la peau des Vertébrés pour en faire couler le sang. Par contre, trois genres seulement de cette famille possèdent une trompe puissante et fortement sclérifiée ; c’est le cas de la mouche des étables (Stomoxys calcitrans). La trompe piqueuse est de toute évidence plus complexe que les dents apicales, et représente donc une apomorphie (c’est sur cette synapomorphie qu’est fondée la sous-famille des Stomoxinae).

87 On doit cependant se souvenir lors de l’utilisation de ce critère que les réductions et les pertes sont très répandues au cours des processus évolutifs : un état paraissant « simple » peut alors représenter la suite d’un morphocline de complexité croissante, qui se rapproche secondairement de l’état ancestral ; cette réversion est une apomorphie.

88 Chez les Vertébrés, dans bien des cas, le sens de l’évolution est celui de la simplification : simplification de la denture (perte ou fusion de cuspides, perte des dents), des os du crâne (perte ou fusion), du nombre de doigts, réduction et disparition d’apophyses osseuses, etc.

89 Critère de corrélation. Certains caractères sont étroitement liés entre eux, et la connaissance de la polarité du morphocline de l’un peut permettre la détermination de celle de l’autre. C’est souvent le cas des genitalia des Insectes, mais aussi de certains autres organes (trompe et prothorax, ailes et mésothorax, etc.). Cette association est souvent fonctionnelle, comme le développement d’un sclérite pour l’insertion de muscles destinés à mouvoir un appendice qui s’est développé.

90 Hennig utilise le critère de corrélation sur le seul critère de la congruence lorsqu’un caractère, dont on n’a pas de raison de déterminer la polarité, est toujours régulièrement associé à des caractères dont la polarité, bien établie, est toujours la même. Dans ce cas, la polarité du caractère en question est celle des caractères associés. Les cas d’évolution en mosaïque (hétérobathmie de Hennig) réfutent ce critère.

91 Critère de répartition. On peut poser en hypothèse que lorsqu’un état de caractère est très répandu dans le groupe étudié, et que l’autre état est plus rare, c’est l’état le plus répandu qui a statistiquement le plus de chances d’avoir été hérité sans modification de l’ancêtre commun, et donc d’être plésiomorphe.

92 En fait, ce critère est à éviter ou, si l’on ne peut faire autrement, à utiliser avec la plus grande prudence : ainsi, l’absence de mâchoires est l’état le moins répandu chez les Vertébrés, mais il s’agit pourtant d’une plésiomorphie !

4.1.4] Critère paléontologique

93 Ce critère doit être utilisé lui aussi avec circonspection : on ne peut s’en servir que si l’on dispose de bonnes séries fossiles s’étendant sur de longues périodes. On peut alors considérer que l’état d’un caractère apparaissant le plus tôt dans la série fossile est le plus plésiomorphe, le plus tardif le plus apomorphe.

94 Ainsi, les premiers Palaeodictyoptères (Insectes ptérygotes) du Carbonifère possédaient des pièces buccales de type broyeur, des segments thoraciques homonomes (tous semblables) et des tarses de trois articles. On a donc toutes raisons de penser, lorsque l’on rencontre ces caractères chez des espèces actuelles, qu’ils représentent des plésiomorphies. Au contraire, des pièces buccales piqueuses ou lécheuses, des segments thoraciques hétéronomes, des tarses de cinq articles, représentent des apomorphies.

95 Chez les Vertébrés, le plus ancien Équidé connu avait quatre doigts aux membres antérieurs et trois aux membres postérieurs : ce nombre élevé de doigts à toutes les chances d’être plésiomorphe.

96 Il y a toutefois bien des exceptions : souvent aussi les premiers représentants connus d’un groupe ont acquis des traits qui leur sont propres (ils sont déjà membres d’un groupe monophylétique à l’intérieur du groupe étudié) : tous leurs traits ne sont pas nécessairement plésiomorphes.

97 De toute façon, le critère paléontologique ne fonctionne que si l’on a déjà des hypothèses de monophylie des groupes étudiés, hypothèses construites à partir du critère ontogénique ou du critère extragroupe. Certains cladistes paléontologues en refusent même la spécificité [17].

4.2] L’analyse cladistique

98 Une fois le maximum d’apomorphies reconnu, on passe à la recherche des synapomorphies, de façon à découvrir les groupes-frères. Ceux-ci sont ensuite réunis entre eux par de nouvelles synapomorphies, et ainsi de suite jusqu’à ce que toute la phylogénie soit reconstituée : c’est le schéma d’argumentation de Hennig. Dans la pratique, la polarisation des morphoclines et l’identification des synapomorphies sont pratiquement synchrones (fig. 11, ci-contre).

99 Cette approche est très déterministe, car chaque formation de groupe se reflète sur la suivante, si bien qu’une erreur commise au début de la démarche est reportée sur toute la suite. Elle doit donc être testée au fur et à mesure par la recherche des synapomorphies potentielles qui pourraient la réfuter.

Figure 11
Description de l'image par IA : L'image montre un diagramme avec des synapses et des lignes étiquetées A, B, C et D.
Figure 12
Description de l'image par IA : Trois colonnes verticales reliées par deux barres horizontales, une au-dessus de l'autre.

100 L’expérience montre que dans un groupe, même composé de quelques espèces, on rencontre quasiment toujours des contradictions telles que celles exprimées dans la figure 12 (ci-dessus).

101 Dans ces conditions, l’un des deux caractères doit représenter une « fausse » synapomorphie, soit que :

  • Le caractère n’est pas homologue dans l’un des deux couples possibles.
  • La polarité d’un des morphoclines a été mal établie, et l’on est en présence d’une symplésiomorphie au lieu d’une synapomorphie.
  • La structure observée est due au parallélisme. Par exemple, le caractère 1 est apparu indépendamment deux fois, chez A et B, dans la lignée A + B + C.

103 Il convient alors de contrôler chacun des deux caractères dans cette optique. Il est de fait que le parallélisme est fréquent dans la nature : les tendances évolutives d’un groupe monophylétique ne se sont pas toujours exprimées dans toutes les espèces, et sont donc apparues à plusieurs reprises dans les sous-groupes. Les caractères soumis au parallélisme peuvent ainsi être mis en évidence en se fondant sur le principe d’économie. Les « vraies » synapomorphies seront celles correspondant à la distribution la plus congruente des caractères apomorphes : suivant le principe d’économie, on réunit entre elles les espèces ayant en commun le plus de synapomorphies.

104 Le cladogramme de la figure 13 (ci-dessous) n’implique qu’un seul phénomène de parallélisme, tandis que le cladogramme A - B + C en entraînerait trois.

105 On peut encore réunir les espèces possédant les apomorphies les plus fortes, les états les plus rares, les plus complexes. C’est ce que l’on appelle peser les caractères. Cette pratique est rejetée par nombre de cladistes, car elle permet en principe toutes les hypothèses ad hoc imaginables.

106 En l’absence d’autres éléments de décision, on a encore recours à d’autres critères, presque « en désespoir de cause », par exemple se servir de caractères partagés dont on n’a pas pu déterminer s’ils étaient apomorphes ou plésiomorphes, ou encore utiliser la répartition géographique (fig. 14, ci-dessous).

107 Mais il demeure parfaitement légitime d’utiliser une trifurcation en attendant l’examen d’autres hypothèses de phylogénie, que pourrait permettre la découverte de nouveaux éléments (fig. 15, ci-contre).

108 Comment procéder dans la pratique ?

Figure 13
Description de l'image par IA : Deux schémas montrant des lignes et des points connectés avec des étiquettes A, B, C et des numéros.
Figure 14
Description de l'image par IA : Graphiques de réseaux avec lignes et nœuds, transformations en arbres.
Description de l'image par IA : L'image montre un diagramme avec trois points étiquetés A, B et C. A et C sont reliés par une ligne en forme de V, avec B en haut.

109 La première étape d’un travail de systématique phylogénétique est la révision du groupe : examen et illustration des types, rassemblement de spécimens en nombre suffisant, étude morphologique la plus complète possible, celle-ci étant particulièrement importante si l’on veut découvrir un nombre suffisant de caractères.

110 L’étude de la littérature antérieure, de tous les éléments biologiques existants, des premiers états, des fossiles éventuels, la lecture des monographies sur les groupes voisins, permettent le plus souvent de reconnaître les premiers morphoclines et d’émettre une première hypothèse de travail, à partir des données ainsi disponibles et des classifications existantes.

111 Toutes ces recherches ne peuvent manquer de mettre en évidence un certain nombre de taxons étroitement apparentés, ce qui permet d’établir une hypothèse de départ, même partielle, sur la structure phylogénétique du groupe étudié.

112 Cette hypothèse est ensuite testée par l’établissement d’une matrice des caractères prenant en compte tous les morphoclines, tous les états de caractères, dont on aura pu établir la polarité. L’établissement de cette matrice mettra en évidence les oublis, les observations potentiellement inexactes, les synapomorphies réfutant l’hypothèse préliminaire, et ramènera donc souvent à une nouvelle étude morphologique, à la prise en compte des groupes voisins, au réexamen des données fossiles, etc.

113 La matrice une fois amendée peut alors être soumise à un traitement manuel ou informatique d’où résultera l’émission d’une ou, le plus souvent, de plusieurs hypothèses de phylogénie « convenables ». Dans le dernier cas, il faudra choisir l’une d’entre elles sur la base du principe d’économie (sur lequel sont fondés les logiciels de systématique phylogénétique, appelés « parsimony analyses ») ou, si l’on choisit une hypothèse moins parcimonieuse, en argumentant très précisément sur les hypothèses ad hoc avancées : tendances évolutives, poids des caractères, biogéographie, etc.

114 L’hypothèse définitive est traduite par un cladogramme argumenté, puis poursuivie par l’émission d’une classification traduisant au mieux ce cladogramme. Il existe plusieurs façons de figurer un cladogramme. Les illustrations suivantes (fig. 16, ci-dessous) en donneront quelques exemples. On remarquera qu’il est habituel, à la suite de Hennig, de représenter les caractères apomorphes en noir, les plésiomorphes en blanc.

Description de l'image par IA : Diagram généalogique complexe avec plusieurs branches et numéros.

Date de mise en ligne : 01/12/2024

https://doi.org/10.3917/biosy.001.0069