Microanalyse du rythme
dans les échanges vocaux et gestuels entre la mère et son bébé de 10 semaines
- Par Emmanuel Devouche
- et Maya Gratier
Pages 55 à 82
Citer cet article
- DEVOUCHE, Emmanuel
- et GRATIER, Maya,
- Devouche, Emmanuel.
- et al.
- Devouche, E.
- et Gratier, M.
https://doi.org/10.3917/dev.012.0055
Citer cet article
- Devouche, E.
- et Gratier, M.
- Devouche, Emmanuel.
- et al.
- DEVOUCHE, Emmanuel
- et GRATIER, Maya,
https://doi.org/10.3917/dev.012.0055
Notes
-
[1]
Numérotation magnétique des images sur la cassette vidéo, avec 25 images/sec. (2) 1 seconde correspond à 25 images.
-
[*]
Institut de Psychologie, Université Paris V
Laboratoire Cognition et Développement
71 Av. E. Vaillant, 92774 Boulogne-Billancourt Cedex -
[**]
Institut de Psychologie, Université Paris V
Laboratoire de Psychologie Clinique – C.E.R.I.P.E.
71 Av. E. Vaillant, 92774 Boulogne-Billancourt Cedex -
[2]
1 seconde correspond à 25 images.
1Le terme grec de « Rhuthmos » se réfère à une façon particulière de couler, de se « dé-rouler ». Il évoque le mouvement perpétuel, le changement, l’idée d’un processus. L’échange spontané entre une mère et son bébé est avant tout inscrit dans un processus dynamique à travers lequel le contenu et la forme de leurs expressions et comportements sont négociés d’un instant à l’autre. On compare souvent la dyade mère-bébé à un système dynamique ouvert, capable d’auto-organisation spontanée où tout changement survenant d’un côté implique des réajustements globaux. Cette analogie séductrice est cependant quelque peu réductrice car en réalité la mère et le bébé sont aussi des individus séparés apportant chacun des éléments qui leur sont bien particuliers et bénéficiant d’une liberté individuelle. Nous essayons de montrer que ce qui lie la mère et le bébé engagés dans un échange, ce qui les soudent mais aussi les libèrent, c’est une sensibilité rythmique partagée. Le rythme partagé permet aux partenaires de se rencontrer à l’intersection de leurs expressions vocales et corporelles, de se perdre et de se retrouver l’un dans l’autre.
2Des recherches expérimentales ont démontré que le bébé vient au monde avec une capacité remarquable à appréhender le rythme. Déjà le fœtus présente une attirance pour les événements rythmés (Lecanuet, 1995), et des bébés nés jusqu’à deux mois avant terme sont capables de synchroniser leurs expressions vocales avec celles d’un adulte pour participer à des « protoconversations » (van Rees et de Leeuw, 1987 ; Trevarthen, Kokkinaki et Fiamenghi, 1999). Petit à petit, les capacités attentionnelles du bébé se développent et son aptitude à s’exprimer par le rythme partagé devient particulièrement manifeste vers l’âge de 6 semaines. Les études expérimentales se fondent sur des mesures des variations du rythme cardiaque, de l’activité spontanée de succion, ou de l’orientation préférentielle du regard pour établir les préférences temporelles du nourrisson dans les différentes modalités sensorielles. Ces recherches suggèrent que la capacité à percevoir, intégrer et produire des informations organisées dans le temps est fondamentale pour le développement moteur, affectif et cognitif du nourrisson. Par exemple, Stamps (1977) et Clifton (1974) ont démontré la capacité du nouveau-né à former des prédictions temporelles à partir de stimuli sonores ou visuels et à s’adapter aux régularités temporelles de ces stimuli. Le bébé ne perçoit pas les sons comme des évènements isolés, il les groupe en détectant de façon aussi précise que l’adulte les durées des pauses et des intervalles sonores (Demany, 1979 ; Morrongiello, 1984 ; Thorpe et Trehub, 1989). De même, dans la modalité visuelle, le bébé peut différencier des séquences rythmiques de mouvements corporels (Mendelson, 1986).
3Les sensibilités rythmiques du bébé sont certainement plus manifestes encore à travers les recherches qui s’appuient sur des stimuli naturels, tels la voix humaine, le chant ou la musique. Les nombreuses recherches sur le « parler-bébé » ont montré que le bébé segmente le flux verbal de l’adulte selon des indices mélodiques et temporels précis (Papoušek, Papoušek et Symmes, 1991 ; Kemler-Nelson, Hirsh-Pasek, Jusczyk et Wright, 1989). De plus, Jusczyk et Krumhansl (1993) ont montré qu’à 4 mois le bébé est sensible à l’organisation de phrases musicales : il détecte les pauses plus longues, les courbes de tension mélodiques, les débuts et fins d’épisodes rythmiques de compositions musicales.
4D’autres études expérimentales se sont intéressées aux compétences musicales du nourrisson. Baruch et Drake (1997) trouvent que les bébés de 2 et de 4 mois sont sensibles aux différences de tempo de séquences sonores. Les recherches sur les préférences des nourrissons pour les sons mélodiques sont bien connues, mais leurs préférences pour des extraits musicaux cohérents et non modifiés est peut être plus surprenante encore (Trehub, Trainor et Unyk, 1993 ; Krumhansl et Jusczyk, 1990). Le nourrisson manifeste très tôt des réactions de surprise, de mécontentement et même de détresse lorsqu’on lui présente des morceaux de musique dont les contours mélodiques ont été modifiés (Papoušek, 1995 ; Trehub et al., 1993) ou lorsque la parole qui lui est adressée est en décalage (Murray et Trevarthen, 1985 ; Tronick, Als, Adamson, Wise et Brazelton, 1978). Le nourrisson a donc une intuition anticipatoire de ce qui va se passer au fil du temps ainsi qu’une sensibilité à la structure et à la cohérence temporelle des évènements.
5Toutefois, cette classe de recherches expérimentales sur les capacités rythmiques du nourrisson ne porte pas suffisamment sur les compétences du bébé à produire lui–même des expressions temporellement pertinentes, ni sur les rythmes naturels des dialogues entre le bébé et l’adulte. En réalité, les interactions spontanées du bébé, tant vocales que gestuelles, posturales et visuelles, comportent des rythmes bien plus complexes et plus subtils que ces recherches le laissent entendre. Nous pouvons cependant conclure à partir de ces recherches que le bébé naît avec une grande sensibilité temporelle, pouvant détecter et discriminer des intervalles très petits, qu’il est aussi sensible à la cohérence temporelle de sons mélodiques et qu’il possède une tendance spontanée à grouper les sons pour former des unités de durées stables. Ces travaux invitent à s’interroger sur la question de l’existence d’une sorte de métronome ou d’un Zeit-geber cérébral inné.
6Condon et Sander (1974) se sont interrogés sur l’utilisation de cette sensibilité humaine au rythme au sein de la communication. Ils sont parmi les premiers à avancer que le rythme permet une sorte d’accrochage mental entre la mère et son bébé. Par la suite, de nombreux auteurs ont relevé une coordination précoce entre les comportements de la mère et ceux de son bébé, ainsi qu’une certaine rythmicité dans les échanges (Brazelton, Koslowski et Main, 1974 ; Stern, Beebe, Jaffe et Bennett, 1977 ; Trevarthen, 1977). Les deux partenaires prennent une part active dans cet ajustement et cette complémentarité : le bébé de par ses regards, ses expressions faciales, ses vocalisations et sa gestuelle, et la mère au travers de ses regards, ses expressions faciales et de sa verbalisation adaptée (Kaye, 1982 ; Papoušek et Papoušek, 1977 ; Stern, 1974 ; Trevarthen, 1977, 1993).
7La réciprocité dans le rythme des séquences temporelles qui caractérise un adulte et un bébé lorsqu’ils dialoguent requiert, selon Trevarthen (1999), des motifs cohérents et organisés de la part des deux partenaires. Cette réciprocité est possible grâce à une sensibilité du bébé à l’enveloppe émotionnelle dynamique générée par les mouvements et les vocalisations de la mère (Stern, 1993). Le bébé « épouse » les actions du partenaire par une identification sympathique immédiate à ses expressions et émotions. Papoušek et Papoušek (1989) mettent en avant la primauté des imitations parentales comme partie intégrante du support didactique intuitif que les parents fournissent à leur bébé. Ils parlent des imitations maternelles comme d’un miroir biologique.
8Un certain nombre d’études menées sur des nouveau-nés dans la première heure post-partum révèle une capacité à l’imitation. Reissland (1988) rapporte des imitations de mouvements de la bouche, des résultats que confirment les travaux de Kugiumutzakis (1998). Réalisées sur près de 170 nouveau-nés, ses observations mettent en évidence des imitations de modèles faciaux, et vocaux. D’autres auteurs ont, quant à eux, filmé des imitations d’expressions faciales plus complexes (émotions de joie, de tristesse et de surprise), y compris chez des prématurés (Field, Woodson, Cohen, Greenberg, Garcia et Collins, 1983). Les résultats de ces recherches suggèrent d’une part que le bébé est très précocement capable d’utiliser de manière adéquate son expressivité faciale dans l’échange avec un partenaire, et d’autre part que les modalités sensorielles par lesquelles passe l’information ne sont pas cloisonnées. L’intermodalité est en effet observable dès la naissance (Streri, Lhote, Dutilleul, 2000) et dans les semaines qui suivent (Meltzoff et Borton, 1979 ; Gibson et Walker, 1984). Le nouveau-né qui répond à une protrusion de la langue par une protrusion de la langue a nécessairement transcrit une information visuellement perçue en « organisation des muscles » de la sphère buccale. En réalité, l’information qui circule entre deux partenaires, entre une mère et son bébé, n’est pas liée à une modalité.
9Stern, Hofer, Haft et Dore (1985) notent, à la lumière de leurs microanalyses d’interaction mère-bébé, que les mères répondent la plupart du temps sur une modalité différente de leur bébé. Cet « accordage » est en grande partie inconscient et témoigne d’une empathie réciproque. La réciprocité émotionnelle qui s’ajoute à la réciprocité comportementale implique une coopération dynamique (Beebe et al., 1985). Ces auteurs ont noté que le bébé est particulièrement sensible aux comportements de sa mère qui ont des durées inférieures à 1 seconde. Ce résultat met en avant la capacité des bébés à traiter des changements temporels de cet ordre et à les utiliser dans le contexte d’une interaction sociale. Trevarthen (1979) considère que cette coordination rythmique fine entre partenaires se reflète au niveau psychique par le partage de la subjectivité. Il a appelé « intersubjectivité primaire » ce partage d’un même espace mental au sein de la dyade engagée dans l’échange. L’accrochage rythmique permet à la mère et au bébé d’accéder à leurs émotions réciproques, à leurs expériences subjectives et aussi de négocier la dynamique de l’interaction.
10Nous avons vu que le bébé perçoit et comprend le rythme, qu’il s’accorde et qu’il négocie de façon dynamique ses expériences dans un « présent psychologique » en devenir. Le bébé semble particulièrement attiré par le rythme spontané qui contient une part importante d’irrégularité et d’improvisation conjointe. Ainsi, le rythme des dialogues naturels entre mère et bébé est un rythme qui n’est ni tout à fait aléatoire, ni tout à fait prévisible, et qui offre aux deux partenaires un éventail de possibilités expressives. Dans cette étude, nous nous intéressons tout particulièrement à l’expressivité naturelle des échanges mère-bébé, aux fluctuations rythmiques subtiles.
11Certains chercheurs ont comparé la protoconversation précoce à une improvisation musicale ou à une danse spontanée (Stern, 1999 ; Trevarthen, 1993). D’ailleurs des recherches expérimentales acoustiques récentes ont révélé des parallélismes intéressants entre les processus de coordination impliqués dans les duos de jazz improvisé et dans les dialogues mère-bébé (Malloch, 1999 ; Schogler, 1999). Les chercheurs qui se penchent aujourd’hui sur ces aspects musicaux précoces empruntent des méthodes d’analyse acoustique au champ des recherches sur la musique, avec l’aide de logiciels spécialisés. Le recours à des analyses à la fois quantitatives et qualitatives permet d’étudier les structures et les variations rythmiques qui font ressortir le caractère expressif et dynamique des échanges mère-bébé.
12La musique et l’interaction précoce partagent toutes deux les éléments du rythme, de la mélodie et de la narration. Selon Paul Fraisse (1982), le rythme permet avant tout d’émettre des prédictions à partir de ce qui est perçu. Platon y voyait l’ordre dans le mouvement. Dans le déroulement de l’interaction précoce, le rythme constituerait une sorte d’armature psychologique, en co-construction perpétuelle, servant de support à l’expression des affects et des significations portés par l’échange. Nous tenons à souligner que le « timing » de ces échanges est à la fois stable et variable, fondé sur un ordre temporel cohérent qui permet d’anticiper les événements à venir. Il présente également une grande flexibilité expressive qui permet aux deux partenaires de « jouer avec les rythmes », d’y introduire des éléments surprenants et des nuances affectives, en somme une part de créativité.
13La musique et le langage sont organisés de façon hiérarchique, à partir d’unités de durées variables (Lerdahl et Jackendoff, 1983). Alors que le langage est composé de phrases divisées en propositions, elles-mêmes divisées en mots, puis en syllabes et ainsi de suite, la musique est faite de sections qui se découpent en phrases musicales, qui à leurs tours se divisent en figures rythmiques et mélodiques, et enfin en sons. Langage et musique sont faits de groupes d’unités temporelles plus ou moins stables qui s’assemblent et s’emboîtent les uns dans les autres. La sensibilité du bébé aux frontières de phrases, tant verbales que musicales, semble s’appuyer sur l’information acoustique inhérente aux fins de phrases, comme la modification du contour mélodique ou l’allongement de la durée du son (Fassbender, 1995). Cette capacité de segmentation au niveau de la phrase dénote d’une perception de ce que nous appelons la « macrostructure rythmique » de l’interaction alors que la discrimination des évènements pertinents aux frontières de phrases révèle une perception de la « microstructure rythmique » de l’échange.
14Une interaction vocale mère-bébé est constituée d’épisodes de vocalisations entrecoupés de pauses courtes et compris entre deux silences plus longs. Le « timing » de ces phases d’échanges et de pauses longues est proche de celui qui caractérise les dialogues adultes (Stern et al., 1977 ; Trevarthen, 1999). Plusieurs recherches soulignent l’importance d’unités temporelles variant entre 2 et 5 secondes (Krumhansl, 2000 ; Lynch et al., 1995 ; Trevarthen, 1999). Ces unités peuvent être reliées à la notion de « présent psychologique » que Fraisse (1982) définit comme l’intervalle de temps durant lequel les événements peuvent être perçus sans référence à la mémoire. Les recherches sur la perception temporelle chez l’adulte montrent que les sons espacés par des pauses de plus de 1500 msec. sont perçus comme des sons isolés (Fraisse, 1978 ; Krumhansl, 2000), des résultats qui suggèrent que les pauses de plus de 1500 msec. dans l’interaction vocale représentent de véritables ruptures du rythme établi.
15Cette alternance de séquences d’échanges et de ruptures du rythme renvoie à l’intuition de certains chercheurs que l’interaction précoce possède une structure narrative (Stern, 1999 ; Trevarthen, 1999). Selon Stern l’interaction précoce est faite d’un certain nombre d’invariants temporels qui rendent possible des transformations dans le temps d’éléments nouveaux empreints de vitalité, c’est-à-dire attirant l’attention, l’intérêt, et stimulant le déroulement de l’événement partagé. Ces contours de vitalité représentent les glissements continuels et subtils d’état en état sur le plan à la fois physique et psychologique. Ils font l’effet d’une sorte de microdrame subjectif. Les expressions vocales échangées semblent en effet posséder une structure dramatique constituée par un commencement, un dénouement ou une apogée et une fin. Nous pensons que les éléments de tension narrative proviennent des variations de la microstructure rythmique.
16Le rapprochement entre l’interaction vocale précoce et la musique jouée devient frappant lorsque l’on se penche sur le déroulement interactif de la microstructure rythmique entre les partenaires. De nombreuses recherches dans les champs de la recherche musicale et de la recherche sur les nourrissons mettent en évidence des unités temporelles comprises entre 500 et 2000 msec. jouant un rôle fondamental dans la perception et dans la pratique du rythme (pulsations rythmiques des battements du cœur, de la marche ou de la succion ; Beebe et al., 1982 ; Fraisse, 1982). Le tempo spontané de chaque individu est compris entre 300 et 800 msec. et les rythmes de succion du nouveau-né sont compris entre 600 et 1200 msec. (Fraisse, 1982). Stern et al. (1977) relèvent des unités temporelles vocales autour de 500 msec. et des pauses inter-vocalisations courtes autour de 900 msec. pour des bébés de 4 mois. Ils relèvent aussi des mouvements corporels d’environ 800 msec. de durée et des pauses courtes entre ces mouvements d’une seconde en moyenne. Des recherches récentes (Malloch, 1999 ; Trevarthen, 1999) montrent que l’interaction vocale précoce s’organise autour d’une pulsation rythmique variant entre 700 et 1500 msec. qui permet à la mère et au bébé d’anticiper mutuellement le déroulement de l’échange.
17Les recherches qui étudient les liens entre musique et cognition s’intéressent aux petits écarts temporels du rythme établi que l’on trouve dans le jeu de musiciens (Drake et Penel, 1998 ; Clark, 1989). Ces irrégularités rythmiques, de l’ordre de quelques dizaines de millisecondes constituent, semble-t-il, toute l’expressivité de la performance d’où le terme de timing expressif. Trevarthen (1999) remarque qu’un grand nombre d’« événements précurseurs » dans des activités rythmiques comme la parole, la poésie ou l’orchestration de musiciens ont des durées de l’ordre de 120 à 250 msec, et il trouve que la régularité rythmique de l’interaction vocale précoce peut également varier de 100 à 300 msec. Nous pensons que la mère et le bébé sont des experts du timing expressif justement parce qu’ils ont des choses à exprimer.
18L’échange mère-bébé semble présenter une structure rythmique organisée de manière hiérarchique : les phases d’échange et de silence constituent la macrostructure rythmique, alors que la pulsation rythmique sous-jacente et ses variations fines constituent la microstructure rythmique. Au cours de l’échange, le bébé s’exprime avec sa voix et son visage, ses bras et ses jambes, ses regards et ses postures qui se coordonnent ou se dissocient suivant la « logique rythmique » établie, comme une grande orchestration physique de ses émotions et de ses expériences changeantes.
19L’objectif de cette étude est d’explorer une méthode d’analyse des échanges entre une mère et son bébé vers l’âge de deux mois, en prenant en compte simultanément les échanges vocaux, gestuels, visuels et affectifs. Nous posons l’hypothèse qu’il existe une unité temporelle qui structure l’échange sur ces différentes dimensions (vocale, gestuelle, visuelle, affective).
Sujets et méthode
Sujets
20L’échantillon est constitué de 5 dyades mère-bébé de classe moyenne. Les bébés ont entre 8 et 10 semaines au moment de l’observation, et sont tous nés à terme, en bonne santé (Apgar entre 9 et 10), sans complication jusqu’au jour de l’observation.
Cadre d’observation
21Les données ont été recueillies à domicile, de manière à conserver un cadre aussi naturel que possible. Notre approche se veut volontairement écologique et implique que l’observation ait lieu à un moment de la journée en adéquation avec les rythmes biologiques naturels du bébé (sommeil et repas) et dans une situation qui lui est déjà familière. De ce fait, nous avons demandé à la mère d’interagir avec son bébé en s’installant comme elle a l’habitude de le faire. La mère a pour consigne de ne pas utiliser d’objets, et d’ignorer autant que possible les éléments inhabituels de la situation.
22Dans la mesure où nous souhaitions recueillir simultanément les comportements de la mère et ceux du bébé, nous avons eu recours à un miroir. La mère et le bébé sont installés en face-à-face et le miroir est placé derrière le bébé, afin que la caméra filmant le bébé de face puisse capturer simultanément le reflet de la mère (cf. Photos 1 à 6).
Dyade Ali. 53 secondes et 04 images.
Dyade Ali. 53 secondes et 04 images.
Dyade Ali. 53 secondes et 19 images.
Dyade Ali. 53 secondes et 19 images.
Dyade Ali. 54 secondes et 07 images.
Dyade Ali. 54 secondes et 07 images.
Dyade Ali. 54 secondes et 19 images.
Dyade Ali. 54 secondes et 19 images.
Dyade Ali. 54 secondes et 23 images.
Dyade Ali. 54 secondes et 23 images.
Dyade Ali. 55 secondes et 04 images.
Dyade Ali. 55 secondes et 04 images.
Recueil des données
23Pour recueillir les comportements des deux partenaires, nous avons utilisé simultanément une caméra S-VHS capable de générer un Code Temporel [1] et un enregistreur de sons digital. Sur chaque partenaire nous avons disposé un micro-cravate afin d’obtenir un signal audio stéréo séparé pour la mère et le bébé. La caméra et l’enregistreur DAT étaient déclenchés en même temps afin que les enregistrements coïncident temporellement. La durée moyenne des enregistrements est de 8 min.
24Pour chaque dyade filmée, nous avons sélectionné 2 minutes consécutives, une sélection réalisée selon trois critères. Tout d’abord nous avons exclu la première minute, qui était destinée à permettre à la mère d’« oublier » la présence du matériel d’observation. Par ailleurs, nous avons choisi une phase de l’échange où les deux partenaires sont clairement visibles, la mère étant susceptible de bouger et de se placer momentanément devant le champ de la caméra. De plus, nous nous sommes assurés que dans la séquence sélectionnée la mère et le bébé communiquent vocalement et sont engagés dans l’échange. Enfin, sont exclues de fait les séquences où un événement extérieur interrompt l’échange, et où le bébé pleure.
Codage des données
25Les documents vidéo et audio sont analysés indépendamment l’un de l’autre selon des méthodes bien distinctes. Elles sont présentées séparément dans les paragraphes qui suivent.
1 – Microanalyse filmique des mouvements corporels, du regard, et de l’expression faciale
26Le codage des vidéos a été réalisé à partir du logiciel The Observer qui permet le pilotage d’un magnétoscope à partir de l’ordinateur et la lecture du Code Temporel acquis lors de l’enregistrement. La précision de codage est de 40 msec. soit 25 images par seconde. Ce logiciel possède également un module d’analyse de données grâce auquel il est possible d’obtenir immédiatement des indices descriptifs et des calculs de co-occurrences.
27Les deux partenaires sont codés séparément, et les comportements relevés sont considérés soit comme des états si la dimension temporelle est pertinente, soit comme des événements si elle ne l’est pas.
28La grille de codage utilisée est composée des classes comportementales suivantes (les deux premières concernent les deux partenaires, et les trois suivantes seulement le bébé) :
- événements ponctuels : sourires, haussements de sourcils ;
- la direction du regard : soit vers le visage du partenaire, soit ailleurs ;
- les mouvements de la jambe : flexion, extension, séparément pour chaque jambe ;
- les mouvements du bras : vers le haut, vers le bas, séparément pour chaque bras ;
- les émotions faciales : pleurs, distraction, neutre, intérêt, plaisir (intérêt et sourire), joie (sourire plus marqué, bouche grande ouverte et yeux très plissés), excitation (intensification de la joie : la tête part en arrière, le torse se bombe, les yeux se ferment).
2 – Microanalyse acoustique des vocalisations
29Les enregistrements acoustiques des deux minutes d’interaction sélectionnées sont analysés par ordinateur. Des spectrogrammes, qui représentent visuellement la fréquence sonore en Hertz selon un axe de temps en millisecondes, sont obtenus pour chaque dyade avec le logiciel Cool Edit. Ce logiciel permet de mesurer précisément les durées des vocalisations de la mère et du bébé, les durées des pauses entre les vocalisations, les moments de début et de fin des vocalisations et des pauses entre les vocalisations et permet également d’obtenir une indication des variations de la « hauteur de la voix » (mélodie) et de l’amplitude sonore (volume).
30Les éléments suivant sont repérés sur les spectrogrammes :
- phase d’engagement : séquence interactive où mère et bébé vocalisent continuellement avec des pauses de moins de 1500 msec. entre leurs vocalisations ;
- phase de désengagement : temps de pause long (> 1500 msec.) entre deux phases d’engagement ;
- pulsation rythmique : unité de temps variant entre 600 et 1200 msec. qui organise la succession des vocalisations des deux partenaires. Les débuts et fins des vocalisations de la mère et du bébé de même que les changements marqués de la hauteur de la voix des partenaires délimitent la pulsation. La durée correspondant à la pulsation rythmique est obtenue en mesurant les intervalles les plus communs entre deux vocalisations successives rapprochées. L’interprétation du timing de l’interaction est représentée par la mise en place de barres dessinées sur les spectrogrammes (cf. figure I) ;
Exemple de spectrogramme découpé en pulsations rythmiques. En abscisse : le temps en secondes ; en ordonnée : la fréquence en hertz.
Exemple de spectrogramme découpé en pulsations rythmiques. En abscisse : le temps en secondes ; en ordonnée : la fréquence en hertz.
- événements expressifs : événement acoustique qui modifie légèrement le déroulement de l’organisation rythmique de l’interaction par rapport à la pulsation rythmique établie ;
- microglissement : décalage temporel de moins de 300 msec. par rapport à la pulsation rythmique établie. La vocalisation a lieu un peu en avance ou un peu en retard par rapport au moment anticipé d’après la pulsation rythmique ;
- allongement de fin de phrase : pulsation majorée d’un intervalle temporel d’un maximum de 500 msec. par rapport à la pulsation établie et survenant avant une phase de désengagement ;
- accelerando /decelerando : séquence d’une durée maximale de 12 secondes pendant lesquelles les intervalles rythmiques augmentent ou diminuent progressivement et qui précède une phase de désengagement.
- vocalisation isolée : vocalisation précédée et suivie par des pauses de plus de 1500 msec., ne s’inscrivant pas dans une phase d’engagement.
Résultats
Comparaisons inter-dyades
Les comportements vocaux
Durée moyenne des comportements vocaux (en msec. [?]).
| Dyades | Pulsation rythmique | Phase d’engagement | Microglissement | Phase de désengagement |
|---|---|---|---|---|
| Ali. | 855 [172] | 8965 [3450] | 100 [32] | 4565 [5820] |
| Flo. | 807.5 [147] | 8860 [3250] | 97.5 [53] | 2870 [1568] |
| Jul. | 863.3 [189] | 8130 [3140] | 125 [71] | 3225 [2607] |
| Pab. | 860.6 [155] | 7980 [2980] | 100 [48] | 5010 [3482] |
| Tom. | 820.4 [345] | 5180 [4640] | 145 [64] | 4855 [1906] |
Durée moyenne des comportements vocaux (en msec. [?]).
32Le tableau ci-dessus permet de comparer les profils des 5 dyades observées du point de vue de la microstructure (pulsation rythmique, micro-glissement) et de la macrostructure (engagement, désengagement) de l’échange. La dyade Flo apparaît comme la plus engagée des 5 avec un tempo rapide (pulsation moyenne de 807,5 msec.) et des réajustements rythmiques de courte durée (microglissement de 97,5 msec. en moyenne) ; ses phases d’engagements durent en moyenne quasiment 9 sec. et les phases de désengagements durent moins de 3 sec. en moyenne. La dyade Tom en revanche a un profil inverse : bien que la pulsation moyenne soit rapide (820,4 msec.), les deux partenaires semblent avoir davantage de difficultés à s’ajuster (microglissements de 145 msec. en moyenne et forte dispersion dans la pulsation) ; cette difficulté apparaît au niveau de l’engagement plutôt court en moyenne tandis que le désengagement dure quasiment aussi longtemps que l’engagement. Les dyades Ali et Pab présentent des profils assez proches, tant du point de vue de la pulsation rythmique que de l’engagement, avec toutefois des phases de désengagements de près de 5 sec. Quant à la dyade Jul, elle présente un profil intermédiaire.
33Il est intéressant de noter que, bien qu’ayant des profils différents, ces dyades sont assez homogènes du point de vue de la rythmicité. La pulsation moyenne varie de quelques dizaines de millisecondes, avec une dispersion moyenne plutôt faible. Ce résultat suggère que, pour ce qui concerne notre échantillon, les dyades présentent une microstructure rythmique similaire au sein de macrostructures qualitativement différentes.
Les regards
34L’analyse des regards de la mère n’a pas été approfondie car, sur 2 minutes d’interaction, les mères regardent leur bébé 95% du temps. En revanche, on observe une plus grande variation chez les bébés : ils regardent leur mère seulement 84% du temps, soit 16% de regards ailleurs, répartis sur les divers éléments de l’environnement visuel. Les regards vers la mère durent en moyenne 7 secondes, avec un nombre d’occurrences variant considérablement d’un bébé à un autre : de 6 à 15 regards en 2 minutes. Les regards ailleurs présentent la même hétérogénéité dans le nombre d’occurrences et dans la durée que les regards vers la mère, avec cependant une durée moyenne nettement inférieure puisque avoisinant les 1000 msec., et une dispersion importante. Notons que la catégorie comportementale regards ailleurs est composite dans la mesure où elle regroupe les regards d’exploration de l’environnement, les regards dirigés vers le corps du partenaire et les regards d’évitement, une hétérogénéité interne qui explique en partie celle de la durée de ce type de regards.
35Un parallèle entre l’indice du regard et celui de l’échange vocal nous amène à souligner que les regards vers la mère et les phases d’engagement présentent des durées moyennes assez proches (7 sec. pour les regards et 7,6 sec. pour l’engagement) ; il en est de même pour les pulsations vocales et les regards ailleurs : respectivement 850 msec. et 1017 msec.
Mise en relation des comportements vocaux et des regards
36Le tableau 2 présente les cooccurrences entre la répartition des regards du bébé et les catégories comportementales obtenues lors de l’analyse aveugle des enregistrements audio. La confrontation des deux indices issus de deux analyses réalisées séparément permet de déterminer si l’attention du bébé vers sa mère est synchrone du déroulement de l’échange, autrement dit, si les regards du bébé vers sa mère surviennent plutôt pendant les phases d’engagement que pendant les phases de désengagement.
Cooccurrences entre regards du bébé et comportements vocaux.
| Regards | Regards vers la mère | Regards ailleurs |
|---|---|---|
| Comportements vocaux | ||
| Phases d’engagement | 87,74 | 12,26 |
| Microglissements | 97,56 | 2,44 |
| Phases de désengagement | 76,47 | 23,53 |
| Fin de phrase | 100 | 0 |
| Decelerando | 100 | 0 |
| Vocalisations isolées | 60 | 40 |
| Profil Moyen | 84,5 | 15,5 |
Cooccurrences entre regards du bébé et comportements vocaux.
(% de durée, profil-ligne ; les valeurs soulignées indiquent les attractions).37En moyenne, les regards vers la mère représentent 84,5% de la durée totale. Les valeurs soulignées indiquent les attractions, c’est-à-dire toutes les valeurs supérieures au profil moyen. L’analyse de contingence révèle que les phases d’engagement et les microglissements s’accompagnent proportionnellement davantage de regards vers la mère que de regards ailleurs. A noter que les fins de phrase et les decelerando ne s’accompagnent jamais de regards ailleurs. En phase de désengagement, en revanche, le bébé tend à orienter son attention vers un autre élément de son environnement visuel, une exploration de l’« ailleurs » au cours de laquelle ont lieu 40% des vocalisations isolées. En d’autres termes, la liaison observée entre direction du regard et comportement vocal (Chi2 (5) = 17,28, p<.005) suggère que l’attention du bébé sur sa mère est en phase avec l’engagement vocal des deux partenaires dans l’échange.
38Toutefois, cette analyse ne permet pas de déterminer si c’est le désengagement qui détourne le bébé de sa mère, ou si c’est l’orientation du bébé sur un autre point de l’environnement qui met fin momentanément à l’engagement mutuel. Prendre en compte l’agitation motrice du bébé et l’expression faciale des deux partenaires apporterait cette dimension qualitative qui nous manque pour comprendre le désengagement vocal. De plus, nous devons nous interroger sur la cohérence temporelle interne, sur l’inter-synchronie qui caractérise l’échange. Nous serions à même alors d’appréhender le processus dynamique par lequel les comportements en viennent à s’aligner dans le temps, saisir la négociation et l’anticipation qui a lieu dans l’échange.
Comparaisons intra-dyade
39Pour étudier la complexité qui caractérise un échange entre une mère et son bébé de quelques semaines, et dans la mesure où il s’agit d’éprouver notre méthode d’analyse, nous avons décidé de centrer notre regard sur une seule des 5 dyades observées. La figure II représente l’interaction de la dyade Ali : 2 minutes d’échange symbolisées par un axe horizontal de gauche à droite, avec une superposition des différents indices comportementaux relevés organisés de haut en bas, de la tête vers le bas du corps. Dans la mesure où la description de la totalité de l’échange serait trop longue, nous proposons d’en décrire finement trois extraits. Les deux premiers extraits sont destinés à illustrer l’organisation comportementale pendant deux phases de désengagement vocal. Le troisième extrait correspond à une phase d’engagement ; il doit permettre d’appréhender la complexité qui caractérise l’échange et la rapidité avec laquelle se succèdent les comportements, une lecture qui nécessitera un regard encore plus microscopique. Les trois extraits sélectionnés sont numérotés sur la figure.
Dyade Ali. 10 semaines. 120 secondes d’interaction. Représentation des différents indices comportementaux.
Dyade Ali. 10 semaines. 120 secondes d’interaction. Représentation des différents indices comportementaux.
Regards du bébé : la ligne horizontale représente les regards vers la mère et les décrochements vers le bas les regards ailleurs.Emotion faciale du bébé : la ligne horizontale symbolise l’émotion neutre ; chaque cran vers le haut indique une augmentation de degré de l’émotion positive (intérêt, plaisir, joie, excitation) et vers le bas de l’émotion négative (distraction, pleurs).
Vocalisations du bébé : le point indique la position temporelle ; la vocalisation est encerclée quand elle est simultanée à une vocalisation de la mère.
Interaction vocale : la ligne horizontale représente l’engagement mutuel ; les pics supérieurs indiquent les micro-glissements et les décrochements vers le bas les fins de phrase pour le premier décrochement, et les phases de désengagement pour le décrochement inférieur.
Bras du bébé : chaque pic indique un « lever » de bras.
Jambes du bébé : chaque pic vers le haut représente une extension de la jambe, et chaque pic vers le bas une flexion.
Extrait 1. De 9 à 15 secondes
40La première phase de désengagement que nous allons décrire survient à 11 secondes et 7 images [2] et se termine à 13 sec. et 17 images. Un regard rétrospectif nous permet d’observer qu’à 9 sec., le bébé commence à agiter simultanément ses deux jambes. Cette agitation motrice est suivie d’une vocalisation simultanée de la mère et de son bébé, tandis que la pulsation s’allonge annonçant la fin de la phase d’engagement. L’émotion est au niveau neutre et le regard du bébé est toujours orienté vers sa mère. A 11 sec. et 5 images, soit 80 msec. avant le début du désengagement vocal, le bébé se met à agiter son bras droit tandis que ses jambes poursuivent un jeu de flexion et d’extension. L’émotion commence à s’accroître avant la fin de la phase de désengagement vocal comme répondant à l’agitation motrice. La fin du désengagement est marquée par de nombreuses vocalisations du bébé, une augmentation de l’émotion qui devient rapidement de l’excitation, une agitation motrice qui gagne le bras gauche, et un regard qui décroche très brièvement de la mère.
41A la lumière de la succession des comportements, il ressort que la phase de désengagement vocal ne représente pas une rupture dans l’échange. En effet, alors que les deux partenaires semblent « faire une pause » dans l’échange vocal, l’échange se poursuit au travers des autres dimensions.
Extrait 2. De 80 à 100 secondes
42La deuxième phase de désengagement commence à 83 sec. et 23 images et se termine à 100 sec. et 7 images. Contrairement à l’extrait précédent, le désengagement vocal commence alors que le bébé semble avoir déjà décroché : à 80 sec., en effet, le bébé oriente son attention ailleurs tandis que son état émotionnel passe au désintérêt et que son agitation motrice est éteinte. L’engagement vocal se poursuit pendant quelques secondes mais probablement du fait de l’effort de la mère à maintenir le dialogue. Cette fois-ci le désengagement vocal s’inscrit dans un désengagement interactif global. Puis peu à peu, le bébé revient dans l’échange : à 90 sec. et 13 images, l’attention du bébé revient sur sa mère, suivent les jambes et les bras moins de deux secondes plus tard, et l’état émotionnel qui revient au niveau neutre. Ce ré-engagement devient aussi vocal à 100 sec. et 7 images.
43Dans cet exemple, la succession des comportements illustre un désengagement progressif des partenaires qui se termine par une véritable rupture de l’échange.
Extrait 3. De 45 à 70 secondes
44Pour mieux apprécier le déroulement temporel de cet extrait, nous avons choisi d’agrandir l’échelle. La figure III représente les 25 secondes sélectionnées. Nous y avons ajouté les vocalisations des deux partenaires en précisant leur contenu.
Dyade Ali. 10 semaines. 25 secondes sélectionnées. Représentation des différents indices comportementaux.
Dyade Ali. 10 semaines. 25 secondes sélectionnées. Représentation des différents indices comportementaux.
La figure I possède la même légende que la figure II, à ceci près que ne figure pas l’interaction vocale puisqu’il s’agit d’une phase d’engagement sur l’ensemble des 25 secondes. Nous avons cependant détaillé cet engagement en précisant quel partenaire vocalise et à quel moment précis.45Il s’agit là d’une partie d’une phase d’engagement d’une durée de presque 40 secondes (entre 37 et 77 sur la figure II). Au cours des 25 secondes retenues, l’émotion du bébé atteint 4 fois l’état émotionnel excitation, une émotion qui apparaît liée au dialogue vocal comprenant non seulement les vocalisations de la mère mais aussi les contours intonatifs qui les caractérisent et les mimiques faciales qui les accompagnent (haussements de sourcils). Au début de cet extrait, le bébé est calme et semble comme captivé par sa mère qui le complimente sur ses sourires et l’incite par conséquent à continuer (« oui c’est des jolis sourires ça »). Un « oui » (à 50 sec.) puis un « oh » aspiré et un « oh la la » accompagné de trois haussements de sourcils en l’espace d’une seconde déclenchent une montée émotionnelle. Cette émotion commence avec de la joie (53 sec. 9 images) et se prolonge en excitation dans la seconde qui suit tandis que simultanément la jambe gauche, le bras droit et le bras gauche du bébé s’activent successivement. Les deux partenaires rient en chœur. Puis l’émotion retombe, la mère se tait deux secondes durant lesquelles le bébé émet deux syllabes sourdes, comme profitant de cet espace de parole pour s’exprimer. Un haussement de sourcils, puis les rires de la mère reprennent (58 sec. 4 images) et relancent l’excitation du bébé (58 sec. 9 images). Dans le court silence qui suit, le bébé agite ses deux bras, se montre très excité, et la mère reprend le dialogue : deux « coucou » agrémentés d’un haussement de sourcils. L’émotion retombe alors brutalement, le bébé vocalise en même temps que sa mère l’encourage (« tu me racontes », « oh »), l’agitation motrice reprend, l’émotion remonte, un haussement de sourcil et c’est de nouveau un état d’excitation.
46Dans cet extrait, on se rend compte de l’intrication des comportements des deux partenaires qui ne se contentent pas de communiquer au travers de vocalisations : la mère use de la prosodie et de mimiques faciales et le bébé participe de tout son corps comme si sa prosodie à lui c’était de bouger les bras et les jambes. Les comportements se succèdent à une grande vitesse si bien qu’il est difficile de parler de cause et de conséquence. Pour bien percevoir cette complexité et cette rapidité dans le changement, nous avons pris 6 photos correspondant aux deux secondes comprises entre 53 sec. et 4 images et 55 sec. et 4 images. Au cours de ces deux secondes, le bébé passe successivement par 3 états émotionnels différents. Sur la photo 1, le bébé regarde avec plaisir sa mère qui hausse les sourcils. Les deux photos qui suivent illustrent le passage vers l’émotion de joie tandis que la mère vocalise seule tout d’abord puis simultanément avec son bébé (photo 3). La photo 4 marque le début de la phase d’excitation : la bouche du bébé s’agrandit, ses yeux se plissent, son bras droit et sa jambe gauche commencent à se décoller du corps, et la mère hausse les sourcils et relève sa tête (« rires »). Sur la photo 5 (160 msec. plus tard) les membres du bébé continuent de s’élever et atteignent leur point culminant sur la photo 6 (200 msec. plus tard) alors que la mère vocalise (« oui »).
Discussion
47Notre objectif dans cette étude était d’explorer une méthode d’analyse destinée à appréhender la coordination temporelle entre les différentes modalités par lesquelles une mère et un bébé s’expriment. Le recours à deux types d’analyses complémentaires (filmique et acoustique) nous a permis d’accéder à une « vision » à la fois microscopique et macroscopique de l’échange et de mesurer de façon précise et systématique des intervalles temporels dans diverses modalités expressives.
48Nous sommes partis de l’hypothèse qu’il existe une pulsation rythmique qui structure l’interaction vocale, probablement comprise entre 600 et 1200 msec. Les analyses réalisées sur les 5 dyades ont montré de faibles variations sur cet indice d’un individu à un autre : bien que la pulsation soit susceptible de varier sur un intervalle de 600 msec. (changement de tempo) elle se révèle assez stable et gravite autour de 800 msec. Les changements de tempo et les micro-glissements (autour de 100-150 msec.) contribuent également de façon importante au caractère expressif et dynamique de l’interaction vocale. Par ailleurs, cette pulsation semble être « utilisée » différemment selon la dyade observée, ce dont témoignent des phases d’engagement et de désengagement qui durent et s’organisent de manières sensiblement différentes.
49Le calcul de cooccurrences a mis en évidence que les phases d’engagement et les regards coïncident. Indicateur de l’attention portée au partenaire, le regard se révèle un bon indice de la qualité de l’engagement vocal. Ce résultat suggère que la conversation entre la mère et le bébé dépend de l’attention mutuelle qu’ils se portent. De plus, la durée moyenne d’un regard ailleurs (aux alentours de 1000 msec.) rappelle les résultats de Stern et al. (1977) qui trouvent des pauses inter-vocalisations et inter-mouvements (corporels) de respectivement 900 et 1000 msec. Cette proximité dans la durée invite à considérer le regard ailleurs comme une pause attentionnelle qui s’inscrit dans la structure rythmique globale.
50L’analyse détaillée d’une seule dyade a révélé, d’une part, les alignements temporels des divers comportements et expressions et, d’autre part, les mécanismes complexes de la négociation dynamique du déroulement de l’interaction entre mère et bébé. En portant notre regard sur des extraits spécifiques tirés des deux minutes d’interaction analysées, nous avons montré comment les modalités expressives de la mère et du bébé se complètent dans l’interaction, une modalité pouvant « prendre le relais » à certains moments, maintenant ainsi la coordination temporelle partagée, ou bien l’activité dans une modalité pouvant déclencher d’autres activités simultanées. Ces transferts d’activité ou d’expression d’une modalité à une autre nous ont amené à nous interroger sur l’existence d’une unité rythmique commune qui permet l’orchestration cohérente et réciproque des expressions corporelles et vocales de la mère et du bébé. Il est également important de souligner que le fait de focaliser notre attention sur des extraits hors de leur contexte dynamique nous amène à « perdre le fil » de ce qui est échangé. Un extrait ne raconte en effet qu’une partie de l’histoire.
51L’analyse temporelle des différentes dimensions expressives met en évidence de véritables épisodes interactifs ; l’extrait 2 que nous avons analysé plus finement présente un moment de rupture totale dans la coordination temporelle à tous les niveaux comportementaux. Cette analyse souligne également la façon dont l’échange se remet en route progressivement. Nous pouvons imaginer que ces ruptures rythmiques représentent les frontières entre deux épisodes narratifs. Trevarthen (1999) a décelé des intervalles temporels longs, de l’ordre d’une trentaine de secondes, au sein de l’interaction vocale mère-bébé, et les a rapprochés d’unités narratives que l’on retrouve dans des chants et poésies de par le monde. Daniel Stern (1999) parle d’enveloppes protonarratives et de contours de vitalité qui sont fondés sur l’enveloppe temporelle de l’expérience et qui, de par leur structure narrative, contiennent l’activité subjective des partenaires. Il serait intéressant d’appliquer notre méthode d’analyse à des segments d’interaction plus longs pour étudier la fréquence de l’alternance entre les épisodes d’échange et les ruptures rythmiques.
52Le regard minutieux que nous avons pu porter aux intervalles de temps très courts au sein d’épisodes plus longs de l’interaction globale entre la mère et son bébé, nous a également ouvert une fenêtre sur la vitesse à laquelle les expressions spontanées des partenaires s’enchaînent et se répondent. L’analyse commentée des photos de la dyade Ali montre qu’en l’espace de 2 secondes, la mère et le bébé sont arrivés à un état d’excitation émotionnelle par une sorte de carambolage expressif déclenché par des micro-variations temporelles. Les partenaires semblent prendre un grand plaisir à anticiper leurs expressions individuelles et conjointes, et ces « apogées » émotionnelles qu’ils atteignent avec une joie partagée manifeste, témoignent d’un accordage fin de la succession de leurs expressions dans le temps.
53Ces manifestations de joie partagée à des moments précis ressemblent de près aux moments d’accordage dans le jeu de la musique improvisée. Dans le jazz, chaque musicien a une grande liberté, il peut « prendre la parole » et s’exprimer longuement, il peut s’effacer ou jouer d’espièglerie avec ses partenaires. Mais, à certains moments dans le déroulement de la performance, les musiciens doivent se regrouper et se retrouver, et c’est en anticipant les pulsations rythmiques qu’ils partagent pour structurer leur musique et à partir desquelles ils improvisent, qu’ils arrivent, presque comme par miracle, à jouer simultanément sur le même battement de mesure. Cette rencontre-là provoque chez le musicien, comme chez l’auditeur, une accélération soudaine de l’émotion et du plaisir. Dans la musique comme dans l’interaction précoce, l’intensité des émotions varie rapidement dans de brefs intervalles de temps.
54Nous nous sommes intéressés aux récurrences et aux moments de changements des états émotionnels du bébé au cours des phases d’engagement. Bien que nos analyses portent sur un petit échantillon, nous pouvons penser qu’il existe des unités temporelles stables, du même ordre que celles que nous avons trouvées pour l’interaction vocale, et qui structurent les fluctuations affectives. Les analyses exploratoires que nous avons effectuées sur les durées de flexion et d’extension des jambes d’une dyade de notre échantillon montrent une distribution homogène centrée sur 1200 msec. Nous pensons qu’il est intéressant de repérer des unités temporelles stables et homogènes sur les différentes modalités expressives. Mais nous sommes avant tout motivés par la compréhension de la manière dont toutes ces modalités sont coordonnées entre elles et entre les deux partenaires. Existe-t-il une unité temporelle stable qui regroupe et organise les rythmicités multiples ?
55Certains chercheurs postulent l’existence d’unités très petites qui seraient à la base de toute coordination temporelle et qui, en se groupant, formeraient des unités rythmiques de plus en plus larges (Malloch, 1999 ; Trevarthen, 1999). Nos résultats suggèrent que l’interaction spontanée entre une mère et son bébé est composée d’unités temporelles organisées de façon hiérarchique : les cycles longs de l’engagement mutuel semblent composés d’unités stables de durées plus courtes. Sur le plan cérébral, on trouve une pulsation rythmique de 30 msec. qui représente le plus petit intervalle permettant de discriminer deux stimuli successifs. Cette unité gouverne aussi les oscillations neuronales qui définissent l’ordre temporel d’événements (Wittman et Pöppel, 1999). Pourrait-on démontrer que les négociations dynamiques qui caractérisent l’interaction naturelle mère-bébé se fondent sur une périodicité cérébrale innée à haute fréquence ?
56Au delà de son intérêt théorique pour la recherche fondamentale, cette recherche nous amène à réfléchir sur les implications cliniques potentielles d’une telle méthode d’étude de l’interaction précoce. Une systématisation de l’analyse des interactions mère-bébé du point de vue de la coordination temporelle fine, pourrait permettre d’élaborer un outil diagnostique favorisant la détection précoce de troubles interactifs. Cette approche est encouragée par les recherches actuelles sur les interactions vocales de mères déprimées qui mettent en évidence des changements de rythme néfastes pour la qualité de l’engagement mutuel (Murray et Cooper, 1996 : Robb, 1999).
57Article reçu en novembre 2000, accepté en janvier 2001.
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Mots-clés éditeurs : communication mère-bébé, musicalité, rythme
Date de mise en ligne : 18/05/2026
https://doi.org/10.3917/dev.012.0055