Une approche spécifique de la psychomotricité en situation palliative
- Par Isabelle Marcos
- et Benoît Burucoa
Pages 73 à 76
Citer cet article
- MARCOS, Isabelle
- et BURUCOA, Benoît,
- Marcos, Isabelle.
- et al.
- Marcos, I.
- et Burucoa, B.
https://doi.org/10.3917/inka.122.0073
Citer cet article
- Marcos, I.
- et Burucoa, B.
- Marcos, Isabelle.
- et al.
- MARCOS, Isabelle
- et BURUCOA, Benoît,
https://doi.org/10.3917/inka.122.0073
Introduction
1La psychomotricité est en France une profession paramédicale à médiations corporelles qui s’exerce habituellement principalement en pédopsychiatrie, et qui tend actuellement à se développer en gériatrie. L’exercice de la psychomotricité en situation palliative avancée nécessite une adaptation de sa pratique en dehors du champ de compétence habituel du psychomotricien. Le propos est ici de décrire les contributions et les apports de la psychomotricité dans un service de soins palliatifs (SP). Comme les autres professionnels, le psychomotricien soutient la réalisation du projet de service, centré ici sur la démarche palliative [1]. Par ailleurs, il participe à l’organisation, à la formation et à la recherche en SP, comme le prévoit la définition des soins palliatifs de la SFAP [2]. La troisième mission, plus spécifique du métier de psychomotricien, consiste à exercer un rôle paramédical ressource dans le domaine de l’approche corporelle. Du reste, en sus des infirmiers et des masso-kinésithérapeutes, les autres professions paramédicales telles l’orthophonie, l’ergothérapie, et donc la psychomotricité, sont encore peu représentées, même en structures de SP.
2La psychomotricité s’exerce sur prescription médicale, en référence à son décret de compétence [3]. Présentons maintenant les indications et les actes de soin en psychomotricité, puis menons une réflexion sur la spécificité de l’évaluation psychomotrice associée à des repères théoriques.
Indications et actes de soins en psychomotricité
3L’apport de la psychomotricité en SP [4] est complémentaire des thérapeutiques traditionnelles médicamenteuses. L’attention du psychomotricien se porte sur l’exploration d’expériences sensorimotrices dans une perspective de confort et de plaisir, de ressourcement pour la personne malade. Cette action thérapeutique vise ainsi un étayage de sa psyché par le corps, un soutien de son identité comme sujet. En effet, le vécu psychocorporel n’est pas nécessairement parallèle à l’état du corps réel. Ce vécu (sentiment de soi) peut se stabiliser et même s’améliorer parfois malgré l’aggravation de la maladie. L’enjeu se situe dans la façon dont le sujet s’approprie les expériences vécues.
4Les indications les plus fréquentes en situation palliative, centrées sur la personne malade, sont :
- l’analgésie, l’anxiolyse, la régulation tonico-émotionnelle et le confort corporel ;
- le soutien des repères psychomoteurs et de la communication : chez les patients non communicants verbaux, nombreux en phase palliative avancée ou terminale (du fait de la cachexie, d’une encéphalopathie, d’une atteinte neurologique, d’atteinte ORL…).
- la relaxation psychomotrice associée à des techniques de visualisations créatrices ;
- les stimulations sensorielles douces, si possible dans une salle dédiée spécifiquement à cette activité, avec des jeux de lumière, des odeurs, des sons, de la musique, des objets créatifs, calmants et stimulants ;
- les inductions tactiles : massages, étirements doux, microvibrations, enveloppements ;
- la balnéothérapie : pour une toilette et/ou une détente, avec jacuzzi à bulles si possible ;
- le soutien et la proposition de projets de vie au quotidien : sorties au jardin, en ville, au domicile, ou bien organisation d’activités récréatives comme un goûter, un jeu ;
- les activités d’expression plastique telle la peinture sur la soie, une maquette ;
- l’adaptation de l’environnement, par exemple la personnalisation des chambres avec la création d’une médiathèque interne : gamme de 40 tableaux de maîtres, collection de 300 CD de musique, diffuseurs d’huiles essentielles, gamme d’huiles de massage.
5Le soutien de l’entourage se réalise par la participation à la personnalisation des lieux pour permettre aux proches de se sentir à l’aise, de se poser, se restaurer, se reposer, d’accompagner leurs proches, c’est-à-dire de trouver un soutien à médiation corporelle. Combien de proches ont des insomnies, mangent mal, ne prennent plus soin d’eux et sont épuisés par les va-et-viens incessants vers l’hôpital par exemple. L’accompagnement en psychomotricité cherche à offrir un environnement et un matériel adaptés : personnalisation des chambres, salle des familles, salle psychocorporelle, matériel occupationnel disponible (activités créatives et récréatives). Des entretiens et séances de ressourcement (relaxation adaptée possible) participent à accueillir les ressentis, réguler les réactions tonico-émotionnelles de fatigue, stress, colère, effondrement… Cet ensemble s’articule aux facilités de rencontre avec les bénévoles et les professionnels de l’équipe.
6Le soutien de l’équipe se réalise en psychomotricité par des ateliers corporels de relaxation et de toucher-massage pour le personnel. L’objectif est triple : expérimenter pour soi des moyens de régulation des émotions, du stress et de la fatigue occasionnés par la clinique ; s’approprier des outils de soin par l’expérience personnelle ; mieux s’articuler en équipe par une connaissance réciproque. Le travail sur la connaissance de soi devient ici outil de soin pour le soignant et support de communication non verbale au travers des gestes quotidiens : savoir ralentir un geste, appuyer un regard, modifier sa posture, ajouter ou enlever un contact de la main, écourter une toilette et proposer un massage, choisir une balnéothérapie au lieu d’une toilette au lit… La présence du psychomotricien soutient la dynamique de réflexion sur la qualité des soins corporels proposés. Dans ce sens, les co-soins sont fréquents pour une toilette, un nursing… c’est l’occasion d’échanges plus approfondis dans le registre des vécus psychocorporels du patient, du non verbal. Lors d’un co-soin en balnéothérapie, une infirmière exprime : « Je n’avais jamais vu Mme S. aussi souriante et détendue. »
Des repères théoriques pour l’évaluation en psychomotricité
7La théorie psychomotrice est basée en partie sur la proprioception (perception de soi) qui participe au maintien du sentiment d’identité. La perception de soi se traduit dans le quotidien en se reconnaissant soi-même dans sa motricité, son univers sensoriel, ses modes de pensées, ses tendances émotionnelles… C’est par exemple, se reconnaître dans le miroir le matin, apprécier son petit-déjeuner en buvant un grand bol de thé très chaud car s’est comme cela que l’on commence sa journée, aimer telle musique, préférer l’escalier à l’ascenseur…
8Dans la maladie grave, cette identité, faite d’habitudes de vie, n’est plus le socle de référence dans l’unité psychomotrice familière de soi. De multiples changements s’opèrent : modifications des capacités motrices, sensorielles, sociales… hospitalisation… Chez le bien portant, l’agir participe à maintenir à jour les repères psychomoteurs. Chez la personne malade, la modification des repères majore une attitude d’immobilité et donc baisse la stimulation générale. Or les repères ne sont pas acquis une fois pour toutes ; ils ont besoin d’être réactivés tout au long de la vie. Au niveau physique par exemple, les fonctions corporelles peuvent être extériorisées (poche de colostomie, drains, perfusions…), ce qui modifie l’image du corps et les limites du corps. La peau est pourtant « ce sac » qui nous délimite : « dedans c’est moi, dehors non ». L’atteinte à l’intégrité psychocorporelle peut engendrer des troubles comme de l’angoisse, du stress, une inhibition anxieuse de l’agir…
9Les atteintes somatiques sont, de plus, souvent associées à des troubles neuropsychiques, avec des périodes de confusion, d’asthénie, des perturbations du sommeil… autant de troubles de la conscience de soi qui majorent la difficulté à se réorganiser face aux changements, à réaliser un travail d’intégration pour s’adapter.
10Concernant les patients, l’évaluation en psychomotricité consiste bien sûr à évaluer les besoins de soins en psychomotricité, mais aussi à élaborer des objectifs en équipe pour chaque malade, à enrichir la prise en charge existante et sensibiliser à des soins paramédicaux complémentaires. Elle participe également à l’évaluation du travail en cours dans le déroulement des prises en charge avec les autres professionnels concernés.
11Pour le psychomotricien, le questionnement, sur la façon dont la personne atteinte d’une maladie grave perçoit et intègre les expériences corporelles et psychiques, est au cœur du métier. Le bilan psychomoteur répertorie les capacités psychomotrices. Elles sont des indicateurs de la modalité de fonctionnement du sujet. On peut citer : le schéma corporel, l’image de soi, les repères spatio-temporaux, la latéralisation, les coordinations (dynamiques, statiques, oculomotrices), le tonus, etc. Le tonus, par exemple, est à la fois expression des émotions, reflet de l’état neurologique, et support du mouvement. Le tonus reflète à la fois l’état neurologique et moteur mais aussi la façon particulière dont l’individu utilise, investit son potentiel et vit les situations.
12Un patient âgé, en phase avancée d’un cancer, énonce à la fin d’une relaxation : « Je ne me suis jamais senti aussi bien ! » De quoi parlait-il ? Certainement pas de l’état de son corps réel. En tant qu’ouvrier agricole, habitué à une vie rude, il exprimait la joie d’une rencontre avec lui-même, dans un plaisir et dans un confort conscients.
13En situation palliative, la progression générale des capacités psychomotrices évolue souvent en pertes successives. L’évaluation psychomotrice n’effectue pas un bilan étalonné des capacités perdues, mais plutôt explore les capacités maintenues, car elles servent d’appuis dynamiques internes à la personne malade.
14Le niveau d’évaluation des besoins est variable selon le moment : un simple partage, un besoin d’apaisement ou de ressourcement, une lutte contre un symptôme, voire une impossibilité de rencontre par la prégnance d’un symptôme, d’une douleur.
Conclusion
15La spécificité de la psychomotricité est basée sur des références théoriques concernant le développement psychomoteur, ses troubles et son potentiel adaptatif tout au long de la vie. Elle s’exprime par une lecture complémentaire des situations pathologiques.
16La méthode palliative, en proposant une approche transdisciplinaire de la situation du patient, participe à ouvrir la voie de la transversalité à l’hôpital. Précisément, les médiations non médicamenteuses de la psychomotricité peuvent être partagées avec d’autres professions, ce qui renforce son intérêt pour l’équipe soignante.
17La personne gravement malade est dans un état de grande vulnérabilité et de dépendance à l’autre majorée. De la qualité de la relation environnante, sur le plan technique et humain, dépend le maintien de son équilibre somatopsychique. C’est à partir d’un soulagement optimum des symptômes que peut se déployer l’accompagnement. Chaque profession à sa place en soins palliatifs. En cas de maladies mortelles évoluées, l’intrication psychocorporelle évolue dans le sens de la déstructuration, mais cette dynamique peut être modifiée et redevenir un point d’appui. Les professionnels de santé en stage dans le service expriment régulièrement leur surprise devant l’amplitude de la palette des émotions rencontrées, équivalente à celle de la vie ordinaire. Tant qu’il y a de la vie, elle se développe dans toutes ses facettes et nous surprend encore, jusqu’au bout…
Bibliographie
- 1Circulaire n° DHOS/O2/2008/99 du 25 mars 2008 relative à l’organisation des soins palliatifs, Ministère de la santé, de la jeunesse, des sports et de la vie associative, 22 pages.
- 2Définition des soins palliatifs de la SFAP, Préambule : « Accompagner et soigner ensemble » modifié et ratifié par l’Assemblée Générale du 4 mai 1996 à Toulouse.
- 3Décret de compétence des psychomotriciens, Décret n° 88-659 de 1988, site internet : SNUP. fr.
- 4Gaucher-Hamoudi O, Guiose M. Soins palliatifs et psychomotricité. Paris : Edition Heures de France, 2007, 124 pages.