Article de revue

De l’écoute vers la créativité : le thérapeute à l’épreuve de la fin de vie

Pages 105 à 110

Citer cet article


  • Maulino, F.
(2016). De l’écoute vers la créativité : le thérapeute à l’épreuve de la fin de vie. Revue internationale de soins palliatifs, . 31(2), 105-110. https://doi.org/10.3917/inka.162.0105.

  • Maulino, Fanny.
« De l’écoute vers la créativité : le thérapeute à l’épreuve de la fin de vie ». Revue internationale de soins palliatifs, 2016/2 Vol. 31, 2016. p.105-110. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-infokara-2016-2-page-105?lang=fr.

  • MAULINO, Fanny,
2016. De l’écoute vers la créativité : le thérapeute à l’épreuve de la fin de vie. Revue internationale de soins palliatifs, 2016/2 Vol. 31, p.105-110. DOI : 10.3917/inka.162.0105. URL : https://stm.cairn.info/revue-infokara-2016-2-page-105?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/inka.162.0105


Introduction

1Un autre passage de la vie est celui où l’adulte devient âgé, temps où le regard de la société change avec cette injonction du « bien vieillir » et où l’identité se cherche. Des remaniements psychiques s’y opèrent pour cette nouvelle adaptation à un corps qui mue, un esprit qui peut se perdre et un lien à l’autre qui se transforme.

2Face à une vision mortifère de cette étape de vie, il est alors intéressant de relever que dans le terme « fin de vie », il y a encore le mot « vie ».

3De la fin de sa vie, à sa fin de vie jusqu’à sa mort, l’accompagnement thérapeutique de Charlotte a duré sept ans en EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes). Son corps hémiplégique, un morceau de bois inerte comme elle le décrivait, elle le portait suite à un AVC (Accident Vasculaire Cérébral) massif à l’âge de 58 ans. S’entame alors un long travail de deuil par rapport à son « handicap » comme Charlotte l’appelle, sa féminité, sa relation d’interdépendance à sa mère où le processus d’individuation est mis à mal, la proximité avec la mort qu’elle appelle et le gouffre de sa mélancolie. Sa thérapie se conjugue au passé, au présent et au futur, dans un travail permanent de va-et-vient. A la fin, le corps exprimant ce que l’esprit ne peut plus mettre en mot.

4L’histoire de Charlotte soulève toutes les questions des remaniements psychiques du grand âge : quel terreau pour l’identité ? Quel peut être le vécu de la dépendance et du handicap ? Comment écouter une histoire de vie de plus de 60 ans et comprendre les enjeux des reviviscences ? Comment accompagner les pertes qu’elles soient physiques, psychiques ou symboliques tout en soutenant ce narcissisme mis à mal ? L’investissement de soi-même et de l’autre est-il encore possible ?

5Le psychologue, face à toute cette souffrance, se retrouve alors dans une nécessité de réinventer ses outils, de faire des ponts mettant au travail les défenses et les limites du thérapeute.

L’AVC et ses conséquences chez Charlotte

6Notre première rencontre a lieu dans un couloir de la maison de retraite. Grande femme assise sur un fauteuil roulant propulsé à la force d’un hémicorps, son corps est noueux et maigre. Son visage lui, est ouvert et souriant, avide du regard de l’autre et pénétrant. Le prénom « Charlotte », elle m’a demandé de l’utiliser tout de suite pour se différencier de sa mère. Histoire de vie non commune, c’est l’état de santé de Charlotte et non de sa mère, âgée de 98 ans, qui a amené à son installation en EHPAD. Le véritable travail thérapeutique s’instaure autour du décès de sa mère : qui suis-je ? Qui suis-je avec ce handicap ? Qui suis-je sans elle (ma mère) ?

7Lors d’une intervention cardiaque, sauvée de justesse par les médecins (fait qu’elle pointa jusqu’à la fin de sa vie), Charlotte s’est retrouvée face à la mort. Cet événement brutal et traumatisant est un point de bascule : passage de l’autonomie à un état de dépendance totale ayant des conséquences sociales et professionnelles. Jamais mariée, elle s’était dévouée à son métier d’institutrice en maternelle.

8L’AVC entraîna chez Charlotte un travail de deuil de sa vie antérieure, de faire face à ses pertes (physiques, psychiques et symboliques), ainsi que de se réapproprier son corps, ses capacités cognitives et émotionnelles. Il a renforcé les problématiques souvent rencontrées du grand âge : un sentiment d’inutilité et d’impuissance s’enracinant dans sa propre histoire et sa dépréciation. Son discours est chargé d’affects de sentiment d’humiliation et de honte. Ce handicap a des conséquences psychologiques et neuropsychologiques qui se sont intégrées dans son fonctionnement psychique transformant son rapport à elle-même et aux autres. L’Espace Ethique rappelle que : « La personne ne saurait être définie par sa maladie ou par son état de dépendance. Toute proposition qui la concerne doit être attentive à sa singularité et la globalité de ses attentes. Toutefois ne pas tenir compte de sa maladie relève de l’irrespect ».

9Charlotte a une hémiplégie avec un corps clivé et rigide (spastique), où l’axe corporel s’effondre avec de nombreuses douleurs fantômes.

10Elle se trouve dans une dépendance constante à l’autre avec l’apparition des troubles attentionnels et exécutifs qui ne lui permettent plus d’organiser ou de maîtriser son quotidien.

11De plus, l’AVC a entraîné une labilité émotionnelle avec une perte de la maîtrise des émotions et la levée de l’inhibition. Une désinhibition est apparue à la fois au niveau de ses gestes et de ses pensées (« se mettait nue dans le couloir quand elle devait patienter pendant la toilette ») laissant des comportements impulsifs inadaptés apparaître renforçant des défenses hystériques ancrées de longue date dans le fonctionnement psychique. Charlotte est devenue une véritable éponge à émotions, hypersensible à son environnement, avec des ressentis qu’elle ne contrôlait plus sans être en lien avec le contexte et sans raison : « je ne peux pas m’empêcher de chouiner » disait-elle. Ses angoisses sont insoutenables et renouent avec des peurs archaïques abandonniques, notamment sur la permanence de l’objet. Ces dernières sont projetées sur l’équipe.

12S’inscrivant dans une personnalité fragile, son handicap a majoré sa dépression (comme dans 30-50 % des patients selon J.M. Pinoit et coll. 2006) la plongeant même dans une mélancolie profonde. Charlotte appelle la mort.

13L’AVC a alors un impact sur sa personnalité. L’investissement de l’autre disparaît peu à peu pour se retourner vers soi-même. Charlotte ressentait moins la capacité à s’identifier à l’autre, à se reconnaître et à ressentir de l’empathie. Une apparition des idées de persécution remet à mal son identité. Le rapport à la réalité est transformé au bord du délire. Nous pouvons faire un lien avec l’hypothèse de P. Charazac que « c’est une caractéristique du traumatisme où le Moi n’assiste pas à l’effondrement de ses bases ou qu’il le vive dans une réalité déformée ».

14C’est une véritable atteinte narcissique et relationnelle à la fois de l’identité imaginaire (moi-idéal) et symbolique (idéal du moi), propos exposés dans les travaux de Catherine Morin. Charlotte avait l’impression d’être une étrangère par rapport à elle-même ne se reconnaissant plus ni psychiquement ni physiquement. Le Goues (1991) reprend que le Moi est déformé et poursuit que « la perte de fonction constatée par le sujet n’altère pas son sentiment d’identité. Il est privé d’une partie de lui sans cesser d’être lui-même », d’où le sentiment d’étrangeté. Freud explique que « l’étrangement inquiétant serait quelque chose qui aurait dû rester dans l’ombre et qui en est sorti ». Charlotte l’écrivait en séance : « Je suis un monstre triste. Personne ne veut de moi. Je ne me reconnais même plus, ce n’est même plus moi dans ce corps. Je suis tellement moche qu’ils me laissent souffrir ».

15Chaque professionnel est alors mobilisé pour travailler avec elle. Les relations avec les soignantes sont clivées à l’image de son corps : ambivalentes, complexes, à la fois aimantes/haïes, rejetées/rejetantes, contenantes/vivantes. La mise en échec est constante. Les demandes insatiables, les refus et les insultes affectent le cadre de soins. En tant que psychologue, les équipes impuissantes étaient aussi épuisantes que Charlotte à écouter. Malgré l’apport d’une formation théorique, le fonctionnement en miroir permettait peu de recul et d’élaboration des identifications, et rejouait les difficultés institutionnelles. « Moi Charlotte, je me sens souvent triste et j’aurais tendance à en profiter pour attirer le regard ou la sympathie de l’autre ».

Son terreau, sa problématique et ses questionnements

16Dans un premier temps, nous avons travaillé en thérapie autour de son « histoire de vie », comme nous l’appelons en gérontologie. Comme la définit B.Verdon (2013) : « Une psychothérapie n’intervient pas sur la réalité extérieure : elle n’empêche pas de vieillir, de perdre son allant, de perdre ses proches, ni de mourir. L’objet du cadre thérapeutique n’occulte pas cette réalité, il propose de travailler en tenant en tension deux niveaux : ce qui est douloureux à l’intérieur de soi, et qui ne saurait être réduit à ce qui, à l’extérieur, est source de douleur ». C’est ce cadre que nous avons mis en place avec Charlotte. Elle faisait des ponts et des liens mettant en exergue toute la fragilité de son fonctionnement psychique dont voici quelques éléments éclairants.

17La figure maternelle, Charlotte l’a décrit comme autoritaire, exprimant peu ses émotions, une image parfaite qu’elle ne pourrait jamais atteindre. Elle a avec sa mère une relation dite « fusionnelle » pour reprendre ses propos. Elles vivaient ensemble dans une impossibilité de se séparer et dans une interdépendance. La figure paternelle est plus complexe à cerner. D’une part, son père est décédé brutalement quand elle avait 16 ans. Ils avaient des relations distantes avec un manque de communication et d’affection entre eux. Selon elle, il préférait sa sœur aînée et aurait aimé qu’elle ait été un garçon. Sa sœur, idéalisée, est partie vivre jeune à l’étranger. Elle ressemblait trait pour trait à sa mère. Charlotte entretient avec elle des liens étroits et peu intimes. D’autre part, elle retrouve une figure paternelle dans un oncle maternel.

18Plusieurs hypothèses psychopathologiques sur son fonctionnement psychique et ses conflits intrapsychiques ont pu être mises au travail en thérapie en face à face avec Charlotte (structure névrotique ou organisation limite, rapport à l’Œdipe) sans jamais trouver de réponse. L’AVC, levant le voile de l’inhibition, ne permettait-il pas d’avoir plus accès à l’inconscient, les processus de refoulement étaient-ils mis à mal ou l’avaient-ils toujours été ?

19Les souvenirs de son enfance et son adolescence sont marqués par son non-amour d’elle-même, de son corps qu’elle rejette, son pessimisme et sa solitude. Le discours est alors chargé d’affects comme si elle les revivait. Nous travaillons autour de ses rêves la confrontant à son état de dépendance au réveil, et de ses cauchemars réveillant sa pulsionnalité débordante et du retour du refoulé.

20Les défenses sont toujours présentes, souples et variées créant des mouvements de va-et-vient entre passé – présent et futur. La figure maternelle n’est pas critiquable ou attaquable, majorant les angoisses terribles, comme si c’était une partie d’elle-même. S’individuer n’est plus possible. Cette appréciation de l’autre est à l’image de la dépréciation d’elle-même et de ses failles narcissiques si fragiles. Charlotte décrit qu’elle a de plus toujours été triste et qu’elle a enchaîné des dépressions à répétition. Elle se décrit « comme transparente, inexistante, floue ».

21Dans un second temps, le travail s’oriente autour d’un génogramme, véritable médiation autour des projections : représentations et relations qu’elle entretient avec l’autre et à elle-même figurant par le graphisme la problématique des liens et de cette relation à sa mère, qu’elle ne peut pas figurer décédée. C’est un dessin libre, une projection de la réalité psychique de celui qui l’écrit, dans l’ici et maintenant. Ce qui compte ce sont les blancs, les oublis, les liens, les alliances, les rejets, les répétitions.

22Le corps y participe de manière particulière avec l’hémiplégie et aussi l’héminégligence de Charlotte. La question du féminin-masculin se met peu à peu au travail. Quant à la dépendance, B. Verdon (2014) rappelle que cette dernière « met en effet à l’épreuve la capacité de différencier ce qui est propre au moi et ce qui est du ressort de l’objet, de pouvoir consentir à la rencontre sans se sentir menacé, empiété ou abonné ».

23Finalement, le travail de lecture et d’écriture rythme également chaque séance. Charlotte note dans un cahier ses ressentis de la séance et une couleur associée à son humeur « Couleur brune comme le chemin de terre. Séance pleine d’espoir. ». C’est un travail d’élaboration, de lien face aux pertes de mémoire. Entre les séances, Charlotte laisse des messages sur le répondeur exprimant son désespoir et son envie de mourir. Elle s’adresse à la figure maternelle que je suis dans le cadre de la thérapie. Cela semble l’apaiser dans cette quête de contenance psychique par ces objets transitionnels.

Quête d’identité et d’en trouver une ou retrouver (naître ou n’être) : être vieille ou être handicapée ?

24Si nous considérons le vieillissement comme dynamique, il n’est pas lisse et tisse des liens entre autonomie, dépendance et bien-être. B. Verdon (2013) nous éclaire sur : « Cette question de la vie psychique qui persiste, et qui demeure potentiellement nourrie d’expressions de désir, d’amour et de haine, d’angoisse d’abandon et de prétentions de toute-puissance, malgré la dépendance, la désorientation et le dénuement ». C. Balier (1990) rajoute que « le vieillissement […] devient un lieu d’équilibre dynamique fait d’investissement et de désinvestissement narcissique ».

25Charlotte a fait des allers-retours entre récupération et effondrement, à l’image de ce deuil non linéaire de son image, de son clivage. « Couleur grise. J’attends mieux et je crois qu’avec un peu de chance j’y arriverai puisque je dois y arriver si Dieu le veut. Séance un peu triste, conforme à mes sentiments ». Elle a lutté en mobilisant toutes ses forces physiques et psychiques, amenant dans le transfert à envahir chaque soignant allant jusqu’au rejet. La question du pouvoir et du vouloir se mélangeait souvent face à cette problématique de l’abandon. « Laissez-moi mourir », « aidez-moi à mourir », « aidez-moi à remarcher », « donnez-moi un sens », elle le répétait en boucle tout en mettant en échec les différentes solutions thérapeutiques proposées à l’image de ses ressentis ambivalents : « J’ai peur de vivre, mon Dieu, je veux mourir ».

26Le rapport au handicap pourrait-il être la porte à une nouvelle identité ? Une lutte contre son vieillissement ? Le deuil impossible de sa mère ? Je ne suis pas vieille mais handicapée. A quoi s’identifier alors ?

27Plusieurs thématiques s’imbriquent les unes dans les autres. Pour de nombreux résidents, dont Charlotte, différentes générations se côtoient avec des adultes de 60 à 105 ans en EHPAD.

  • Que peut renvoyer le miroir des autres plus âgés, de leurs vieillissements, de leurs pathologies de la mémoire, de leurs dépendances à Charlotte ? Etait-ce une forme de lutte contre l’appartenance à ce groupe et face à une proximité avec la mort ?
  • Pour quelles raisons ces autres résidents - femmes et hommes – étaient-ils toujours vivants alors que ses propres parents étaient décédés ? Comment vivre alors ces reviviscences et appartenir à ce groupe ?
  • Charlotte pouvait-elle s’intégrer dans le groupe et remplacer la figure maternelle en devenant vieille et en prenant sa place, réactivant alors sa propre problématique ?

28Cette quête identitaire laisse place à une temporalité psychique singulière : comment ce qu’elle vit aujourd’hui ravive ce qu’elle a vécu par le passé, et comment cela se mue vers le futur ? Le processus que décrivent N. Kafoa et V. Roumilhao (2012) sur les enjeux du vieillissement peut-il se faire chez Charlotte : « le désinvestissement d’une identité perdue pour pouvoir investir une nouvelle identité qui a du mal à s’installer […] un travail de deuil du sujet lui-même ou tout au moins de ce qu’il a été ».

Du vieillissement du corps à la fin de vie

29Peu à peu, les conséquences des chutes se sont aggravées chez Charlotte entraînant de multiples fractures ne lui permettant plus de marcher, malgré une volonté intacte. La mort, elle l’appelle moins, elle en a même peur. Sa foi ne la rassure plus. Le clivage corporel et avec les équipes disparaît. Les soignantes deviennent peu à peu « aimantes » et « maternantes » dans le nursing. N. Kafoa et V. Roumilhao (2012) soulignaient justement : « Le regard de la mère d’autrefois n’est plus là pour unifier, par son désir et son regard, le Moi du sujet. Dans quelle mesure les équipes de soin peuvent-elles être un substitut de ce regard perdu ? »

30L’axe corporel s’effondre. Son corps squelettique se courbe jusqu’à se plier en deux dans une position quasi-fœtale. Le regard : investissement de l’autre ne se fait plus. La douleur est omniprésente et Charlotte n’éprouve plus aucun plaisir (cela ravive des souvenirs verbalisables que son corps n’a jamais été digne de quoi que ce soit). Elle ne boit plus, ne s’alimente plus, cherche ses selles la nuit dans sa protection dans une dernière tentative de maîtrise. Les pleurs et sanglots deviennent des murmures.

31La thérapie par la parole n’a alors plus de sens, même si la mise en mot en a encore. Comment continuer d’écouter et de voir cette déchéance ? Comment en tant que psychologue pouvais-je accompagner Charlotte ? Je maintiens nos entretiens jusqu’à tant qu’ils n’aient plus de sens. Mais pour qui : moi comme thérapeute ou elle dans sa souffrance ?

32L’écoute se porte alors sur la communication non verbale et le fait d’être ensemble. Le travail s’instaure sur le silence « se taire et donner une respiration à l’autre pour qu’il puisse être. C’est lire le langage du corps silencieux », expliquait M. Zagoudoun sur l’accompagnement en fin de vie à Emile Roux il y a quelques années.

33Nous décidons alors avec l’ergothérapeute ou la psychomotricienne de lui proposer des bains thérapeutiques, de travailler autour de la détente, des ressentis corporels, de laisser glisser l’eau sur la peau, en mettant de la musique classique qu’elle adorait. Les angoisses y disparaissent, laissant place à un corps qui flotte, qui revit au-delà de la douleur. Les phrases sont rares dans le bain : un « je suis bien » émergea une fois. L’accès au symbolique à travers l’eau, du travail en holding et handling de Winnicot, du Moipeau Anzieu me font penser/panser ces séances, comme la verbalisation en équipe. Etait-ce ma place alors de psychologue d’accueillir Charlotte ? Je ne sais toujours pas répondre à cette question, mais de notre alliance thérapeutique, à mon contre-transfert cela prenait des sens multiples.

34Charlotte décéda une nuit sans crier gare, elle s’était endormie dans son sommeil. Elle est toujours restée en vie et nous avons suivi son chemin à elle : sans faire le deuil de son handicap ou de sa mère. A la fin, le corps effondré lui/nous permettait d’avoir accès à elle-même, à sa mélancolie, à un apaisement et à ce qu’elle était dans sa béance narcissique, à l’investir et nous investir jusqu’au bout.

Créativité et analyse du transfert

35Cet accompagnement m’a permis de penser et d’élaborer de nouveaux outils thérapeutiques en adaptant les cadres : interne et externe de nos rencontres. Les modalités de l’entretien : le lieu, (du bureau, à la chambre jusqu’à la salle de bain), la durée (plus en plus courte) et la fréquence (plus en plus soutenue), en passant d’une écoute analytique « pure » à une écoute du corps. Ce travail thérapeutique avec Charlotte a été un « moteur de pensée » : une véritable force de créer et d’imaginer pour s’apprivoiser, accompagner et s’adapter.

36Finalement, tout ce fil rouge m’amène à me poser une question : pourquoi parler de Charlotte aujourd’hui ?

37D’une part, pour dire que dans le terme fin de vie, il y a le mot vie, que Charlotte l’a été jusqu’au bout et dans tous ses remaniements psychiques et physiques. Ma superviseuse me faisait noter que ce que me laissaient les patients était comme des reliques de la vie et non de la mort comme je les ai longuement vues.

38D’autre part, pour élaborer cette question de la créativité qui va de paire avec l’analyse du transfert chez le psychologue : comment écouter ces demandes répétées et lancinantes ? Comment faire face à un contre transfert au bord de l’insoutenable quand la remise dans la réalité n’était plus possible et que la réassurance échouait ? Et après à quoi renvoie la mort de nos patients ?

39François Villa expliquait à la conférence du SIICHL A de juin 2015 que les patients nous convoquaient avec nous-mêmes et à notre identification à notre propre détresse. Cette créativité et cette diversification d’outils ont permis d’adapter le cadre de nos séances aux remaniements et aux changements de l’état de santé psychique et physique de Charlotte, d’être au plus près de ce qu’elle vivait. A-t-elle permis de m’adapter à sa temporalité psychique ? Au niveau transférentiel, est-ce que la multiplication des outils n’a pas été un miroir de ma propre lutte antidépressive ? Pourquoi parler de Charlotte ? Parce qu’elle m’a appris de moi comme thérapeute et m’a permis de discerner mon implication personnelle.

Conclusion

40En conclusion, le psychologue « funambule » écoutant en gériatrie des années d’histoire de vie accompagne l’autre dans sa quête de sens et de devenir, notamment comme dans le cas de Charlotte où le handicap a frappé tôt. Au-delà, considérer la singularité, penser le devenir pour l’autre âgé porteur ou non de handicap et comment il s’imprègne dans son histoire, permettent de penser sa pratique sans oublier les questions éthiques. L’analyse de son contre-transfert et de ses propres mouvements, mis au travail à la fois en thérapie et en supervision, est essentielle. Ecrire devient alors cette bulle d’oxygène indispensable pour replonger dans d’autres traversées avec d’autres adultes âgés.

Références bibliographiques

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Date de mise en ligne : 09/09/2016

https://doi.org/10.3917/inka.162.0105