Article de revue

Interdisciplinarité : et l’équipe de ménage ?

Pages 45 à 47

Citer cet article


  • Rufener, F.
(2017). Interdisciplinarité : et l’équipe de ménage ? Revue internationale de soins palliatifs, . 32(2), 45-47. https://doi.org/10.3917/inka.172.0045.

  • Rufener, Françoise.
« Interdisciplinarité : et l’équipe de ménage ? ». Revue internationale de soins palliatifs, 2017/2 Vol. 32, 2017. p.45-47. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-infokara-2017-2-page-45?lang=fr.

  • RUFENER, Françoise,
2017. Interdisciplinarité : et l’équipe de ménage ? Revue internationale de soins palliatifs, 2017/2 Vol. 32, p.45-47. DOI : 10.3917/inka.172.0045. URL : https://stm.cairn.info/revue-infokara-2017-2-page-45?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/inka.172.0045


Introduction

1L’interdisciplinarité est désormais le fondement de l’accompagnement des patients en soins palliatifs. Nous constatons quotidiennement que le regard d’une seule profession ne suffit pas à saisir l’entité de chaque patient. Le colloque transdisciplinaire est un outil permettant de construire et d’affiner l’accompagnement durant le séjour du patient. Il est porté par chaque professionnel intervenant auprès de lui. Les rencontres formelles et informelles entre chaque corps de métier soutiennent cette pratique et il est donc nécessaire d’avoir des liens suffisamment sains pour permettre à la parole de circuler.

2La Fondation Rive-Neuve est un hôpital de soins palliatifs pouvant accueillir jusqu’à vingt patients. La population hospitalisée est en général atteinte d’une maladie évolutive, d’origine cancéreuse ou neurologique et présentant un nombre de symptômes non soulagés ou de facteurs psychologiques ou sociaux sensibles. Environ un tiers des patients quittent l’établissement pour un retour à domicile ou un long séjour dans un établissement médico-social, les autres patients décèdent dans l’établissement.

Organisation

3Les soignants sont répartis en binômes ou trinômes et accompagnent donc 6-7 patients par jour. L’équipe interdisciplinaire, au sens qui est généralement entendu, est composée des soignants, des médecins, d’un aumônier, d’une psychologue, d’une art-thérapeute, de physiothérapeutes et d’une responsable des bénévoles. Or, une équipe de ménage gérée par une intendante et renforcée par un technicien évolue également dans l’établissement, ainsi que l’équipe de cuisine.

4L’équipe de ménage est une équipe en soi, qui prend ses pauses ensemble, qui a ses horaires propres et son fonctionnement. Cette équipe évoluait en marge de celle des soignants et selon sa propre organisation. Peu à peu des tensions sont apparues entre l’équipe de ménage et l’équipe soignante, des reproches ont été faits de part et d’autre et il est apparu une difficulté de communication. Le travail des uns n’était ni connu ni reconnu par les autres et inversement.

5L’accompagnement des patients à Rive-Neuve est soutenu par le projet transdisciplinaire du patient et il est discuté une fois par semaine lors d’un colloque interdisciplinaire. Dans les textes de références de la Fondation, l’équipe de ménage est formellement nommée comme faisant partie de l’équipe interdisciplinaire et a une place aussi importante que les autres membres de l’équipe : « Par exemple, le colloque interdisciplinaire vécu en transdisciplinarité ne se limite pas aux professions médico-soignantes ; chacune et chacun y ont leur place, sachant que seule l’altérité peut participer à percevoir la complexité des situations. Ainsi, les personnes qui s’occupent, entre autres, du ménage ou de la cuisine sont dès lors indispensables ! » (Pétermann, 2013).

6Dans la réalité, l’équipe de ménage était séparée du reste des professionnels de l’établissement. Les femmes de ménage s’organisaient entre elles, se répartissant les chambres selon des critères géographiques. Elles intervenaient dans les chambres en fonction de leur organisation, sans forcément prendre en compte la réalité du patient et des soins.

7La proposition a été faite de rapprocher l’équipe de ménage de l’équipe soignante en intégrant une femme de ménage à chaque binôme soignant pour chaque jour de la semaine. Après les transmissions du matin, les soignants et les femmes de ménage se rencontrent et planifient ensemble les soins et le ménage dans les chambres des patients.

Résultats

8Un bilan a été fait après trois mois afin de faire le point auprès des différents acteurs du changement. Les équipes ont été unanimement satisfaites. Désormais, l’organisation de la matinée se fait en concertation entre les soignants et l’équipe de ménage. Les besoins et souhaits des patients sont partagés entre tous les professionnels qui interviennent dans leurs chambres, le ménage est de préférence fait après les soins (ce qui n’était pas le cas auparavant), et la parole est facilitée entre les différents corps de métiers.

9L’équipe de ménage est composée de personnes qui n’étaient pas habituées à prendre une place dans l’établissement. Étant souvent peu qualifiées, elles peinent à prendre la parole et à relayer ce qu’elles vivent et observent lors de leurs rencontres avec les patients. Le fait de les intégrer à l’équipe soignante leur permet d’être plus en confiance et ainsi de partager leurs observations, réflexions, interrogations avec les soignants. Cela s’intègre parfaitement dans le concept défini dans le cadre de référence, Fondation Rive-Neuve, (2014) : « A Rive-Neuve, chaque intervenant, dans son domaine et avec sa personnalité, cherche à être en résonnance avec les patients et leur famille. Du secrétariat à la cuisine, chacun est impliqué et concerné par les patients et leurs proches. »

10Le bénéfice se situe au niveau des soignants mais également auprès de patients qui profitent ainsi d’un accompagnement respectueux de ce qu’ils sont, de qui ils sont et dont les souhaits, rythme, particularités sont mieux compris et prises en compte par l’ensemble des acteurs de soins. Selon Lassaunière (2008), « L’interdisciplinarité ne se réduit pas à la juxtaposition d’expertises objectivantes. Elle introduit l’intersubjectivité qui est la reconnaissance de la subjectivité de la personne malade et de tous les acteurs soignants dans ce qu’on appelle la rencontre soignante. L’interdisciplinarité est une visée, elle se construit pas à pas, et n’exclut pas les conflits. C’est la parole échangée autour du suivi d’une personne malade où la subjectivité est librement consentie qui constitue le moyen de préserver l’humanité du soin. »

11L’intérêt de notre expérience se situe à différents niveaux. Nous avons intégré une équipe qui évoluait dans un monde parallèle à celui des soins, ceci malgré la volonté institutionnelle qu’il en soit autrement. En effet, sous le thème de l’approche transdisciplinaire, Pétermann (2013) décrit ceci :

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« Bien entendu, il ne s’agit pas de vivre dans la confusion où, par exemple, les missions des professions soignantes seraient confiées aux professionnels de l’intendance et inversement. Par contre, on reconnaît l’importance de pouvoir saisir telle ou telle réalité à partir d’une culture professionnelle autre, différente de la sienne. Ceci dit, il n’y a plus de limites étanches entre les différentes disciplines : une femme de ménage sera écoutée lorsqu’elle parlera de sa perception de l’expression de la douleur d’un malade ; la psychologue pourra rencontrer les personnes soignées en allant leur proposer les menus des prochains repas ; le service à table (l’équipe mange avec les personnes malades) se vit de façon transdisciplinaire ; enfin, dernier exemple, il ne viendrait pas à l’idée d’un médecin en entretien avec un patient d’aller chercher un soignant pour conduire son interlocuteur aux WC lorsque ce celui-ci manifeste un besoin impérieux d’éliminer… »

13Parfois, la seule volonté de travailler en interdisciplinarité ne suffit pas à la vivre effectivement. Il a fallu une aide organisationnelle et un changement des pratiques pour que ce vœu se réalise. Le fait d’avoir introduit un espace de rencontre formel entre les équipes de ménage et de soins a permis d’apaiser les tensions, de faire se rencontrer des humains et plus seulement des fonctions devant « faire avec » celles des autres. Pétermann (2013) l’exprime ainsi : « Par rapport à la pluridisciplinarité qui se limite à la juxtaposition de disciplines, l’interdisciplinarité se présente déjà comme une forme d’organisation extrêmement exigeante dans laquelle les personnes des différentes disciplines communiquent entre elles en s’enrichissant mutuellement. »

14Le travail en interdisciplinarité demande une implication de chacun mais permet également d’échanger, de s’enrichir, de partager différents regards et de diminuer l’épuisement professionnel. Selon une étude réalisée par Estryn-Behar et al (2011). « Le mode d’organisation du travail interdisciplinaire défini et mis en place dans les structures de soins palliatifs a un effet protecteur sur les soignants. Son déficit a des effets délétères dans les autres spécialités tant sur la santé des soignants que sur la qualité des soins. »

15Mais le principal bénéficiaire de cette évolution est le patient qui profite désormais d’une équipe apaisée, disponible à le rencontrer dans toutes ses particularités et pouvant enrichir son accompagnement des échanges avec d’autres professionnels évoluant auprès de lui. Pétermann (2013) le formule ainsi : « Le regard de chacun est incomplet, même s’il nous semble juste. L’autre, de par son regard, le complète et permet que quelque chose de nouveau émerge. La transdisciplinarité permet cette co-création avec le patient, fruit qui reste toutefois hors de notre propre maîtrise ! »

Conclusion

16Nous pouvons nous féliciter de cette expérience motivée par le souhait d’apaiser un conflit entre deux corps de métiers. Non seulement nous avons résolu le problème initial, mais nous avons également atteint d’autres cibles. Nous avons ainsi réussi à nous rapprocher des valeurs institutionnelles concernant le travail en interdisciplinarité, améliorer le bien-être des professionnels en leur offrant un temps de rencontre et de partage, ceci au profit de l’accompagnement du patient.

Note au sujet de la transdisciplinarité

17« Dans l’expérience transdisciplinaire, l’équipe a dépassé l’analyse de la personne soignée qui aboutissait à la « découper » en autant de domaines à investiguer qu’il y a de disciplines professionnelles représentées. En réalité, une approche transdisciplinaire tente de multiplier les éclairages d’une réalité complexe : une personne unique, qui est malade, et dont la trajectoire de vie s’inscrit dans un contexte spécifique composé de nombreux niveaux de réalité. Les différents acteurs en présence ne vont donc plus se limiter à parler de leur domaine et à partir de leur seul domaine « professionnel » en utilisant uniquement leurs outils spécifiques. Tout en reconnaissant des centres de gravité de compétences propres à chaque discipline, les uns et les autres vont partager leurs regards spécifiques afin d’obtenir une meilleure perception d’équipe sur les éléments qui composent les différents niveaux de réalité d’une personne soignée. »

18Référence de la Charte de la transdisciplinarité : The International Center for Transdisciplinary Research (CIRET) http://ciret-transdisciplinarity.org/chart.php – Last modified on : Sunday, January 05 2014 00 :37 :05

Références bibliographiques

  • Cadre de Référence, Fondation Rive-Neuve, Équipe interdisciplinaire et travail en transdisciplinarité, mars 2014. RIV-REF-012 Version : 1.1 Date d’application : 2 5/03/2014 ½.
  • Estryn-Behar M, Lassaunière JM, Fry C, de Bonnières A : Copil of SESMAT. L’interdisciplinarité diminue-t-elle la souffrance au travail ? Comparaison entre soignants de toutes spécialités (médecins et infirmiers) avec ceux exerçant en soins palliatifs, en oncohématologie et en gériatrie, Médecine Palliative, 2012, vol. 11, P.65-89.
  • Lassaunière JM : Interdisciplinarité et clinique du soin, Médecine Palliative, 2008, vol. 7, p. 181-185.
  • Pétermann M : Approche transdisciplinaire, avril 2013. RIV-PBC-001 Version : 1.0 Date d’application : 18/04/2013 1/5.
  • Pétermann M : La transdisciplinarité :une condition préalable à la pratique des soins palliatifs. INFOKara, vol. 2, 1, p. 19-22, 2007.

Date de mise en ligne : 11/08/2017

https://doi.org/10.3917/inka.172.0045