Article de revue

Un acte de générosité et de liberté

Pages 5 à 9

Citer cet article


  • Verspieren, P.
(2003). Un acte de générosité et de liberté. Laennec, Tome 51(2), 5-9. https://doi.org/10.3917/lae.032.0005.

  • Verspieren, Patrick.
« Un acte de générosité et de liberté ». Laennec, 2003/2 Tome 51, 2003. p.5-9. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-laennec-2003-2-page-5?lang=fr.

  • VERSPIEREN, Patrick,
2003. Un acte de générosité et de liberté. Laennec, 2003/2 Tome 51, p.5-9. DOI : 10.3917/lae.032.0005. URL : https://stm.cairn.info/revue-laennec-2003-2-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lae.032.0005


Notes

  • [1]
    JEAN-PAUL II, Discours à un congrès sur les transplantations d’organes, 20 juin 1991. La Documentation Catholique (DC), n° 2051, 7 juin 1992, 526-527.
  • [2]
    Colloque « L’animal et l’homme. Questions posées par les xénogreffes », Centre Sèvres, 18-19 octobre 2002. Les Actes de ce colloque seront publiés en 2003 dans les éditions du Centre Sèvres, Média sèvres.
  • [3]
    JEAN-PAUL II, discours précité, DC, 1992, p. 527.
  • [4]
    BOILLOT O. Donneurs vivants en transplantation hépatique, Le Courrier de la transplantation, Vol. I, n° 2, juillet-septembre 2001, 53-56.
  • [5]
    COUETIL J.P. Informer sur la possibilité du don vivant : est-ce contraindre ? Le Courrier de la transplantation, Vol. I, n° 2, juillet-septembre 2001, 61.

1En guise d’introduction à ce numéro, je voudrais exprimer quelques remarques personnelles sur le don d’organe avec donneur vivant.

Un véritable service de l’humanité

2Il est grandement souhaitable que toute société qui en a les moyens développe une politique de transplantation d’organes. C’est une première conviction. Ces transplantations permettent en effet d’améliorer nettement les conditions de vie – comme, par exemple, dans les cas d’insuffisance rénale grave – ou, mieux encore, de sauver des vies. Développées dans le plein respect des personnes impliquées dans ces pratiques, elles représentent donc un véritable service de l’humanité. Je pense que nous en sommes tous persuadés.

3Est-ce bien la position de l’Église catholique ? Le colloque « Donner un organe de son vivant » s’étant déroulé au Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris, un certain nombre de participants ont exprimé leur désir d’une information, ou d’une confirmation, à ce sujet. Il est possible d’y répondre très clairement. On peut, par exemple, se référer aux termes employés par le pape Jean-Paul II dans un discours qu’il prononça le 20 juin 1991 devant les représentants d’un Congrès international sur les transplantations d’organes :

4« C’est à coup sûr un motif de satisfaction que de nombreuses personnes malades qui, récemment encore, ne pouvaient qu’attendre la mort ou au mieux espérer une existence pénible et restreinte, puissent maintenant se rétablir plus ou moins totalement grâce au remplacement d’un organe malade par le don d’un organe sain. Nous devons nous réjouir de ce que la médecine, dans le service qu’elle rend à la vie, ait trouvé dans les transplantations d’organes une nouvelle manière de servir la famille humaine, précisément en sauvegardant le bien fondamental de la personne [1] », c’est-à-dire sa vie.

5Or, et telle est bien l’origine lointaine de notre colloque, de nombreux malades, aujourd’hui, retireraient un grand bénéfice d’une greffe d’organe et doivent cependant attendre, par manque de greffon, d’organe à greffer, disponible.

6Car on ne greffe aujourd’hui que des organes humains. La greffe d’organes prélevés sur d’autres espèces animales se heurte à trop d’obstacles pour être envisageable dans un proche avenir. C’est apparu nettement dans un colloque organisé par le Centre Sèvres en octobre 2002 [2].

7Pour être greffés, les organes humains doivent évidemment avoir été préalablement prélevés. Prélèvements aujourd’hui trop peu nombreux au regard des attentes des malades et de leurs médecins. On parle donc de « pénurie ». Le terme me paraît contestable ; il pourrait nous inviter à emprunter des voies sujettes à caution. Prenons un exemple à distance de notre sujet. Bien des couples – je rappelle que je m’écarte, brièvement, de notre thème – bien des couples stériles se plaignent de ne pouvoir adopter un enfant. Et c’est un fait qu’il y a en France peu d’enfants adoptables. Mais on ne parlera pas de « pénurie ». Ce terme s’applique habituellement à des denrées. On évoque ainsi des pénuries de blé, de pétrole… On ne parlera pas de « pénurie d’enfants ». Or, on parle de « pénurie d’organes » ! Je le regrette. Un organe humain, d’un certain côté, est une chose. Mais une chose bien particulière, prélevée sur un corps humain, lui-même indissociable d’une personne. C’est d’ailleurs bien pour cela que l’on condamne si fermement le « commerce d’organes humains ».

8« Pénurie » est donc une façon contestable de désigner une réalité indéniable. Bien des malades attendent, longuement, une greffe. Attente angoissante pendant laquelle certains meurent, faute d’un organe disponible.

9Notre pays doit donc chercher à réaliser plus de greffes, et donc plus de prélèvements, sur des personnes mortes ou vivantes. Il y a là matière à ample réflexion.

Un acte de générosité

10Aujourd’hui, nous avons à réfléchir à propos du prélèvement sur des personnes vivantes, prélèvement que le « projet de loi relatif à la bioéthique » actuellement soumis à l’examen du Parlement voudrait faciliter.

11Prélever sur une personne vivante l’organe attendu présente des avantages d’ordre médical, comme cela sera rappelé par le Docteur Morelon. Dans certaines circonstances, l’organe ne peut même être prélevé, pratiquement, que sur une personne vivante. Cet organe peut être un rein, mais aussi une partie de foie ou un lobe de poumon ; ces deux derniers prélèvements nécessitent une opération chirurgicale qui peut être éprouvante psychiquement et physiquement pour le donneur, avec des risques vitaux faibles mais non négligeables, surtout peut-être pour le prélèvement d’une partie de foie.

12Bref, le prélèvement d’organe requiert une opération plus ou moins lourde pour le donneur ; il produit, de plus, une mutilation, sauf peut-être pour le foie qui se régénère de lui-même.

13Ces remarques doivent être faites pour souligner la générosité de ceux qui offrent ainsi une part d’eux-mêmes. Voici ce que disait le Pape Jean-Paul II, dans son discours déjà cité de juin 1991, à propos du don d’organe, que le prélèvement ait lieu après la mort ou du vivant même du donateur.

14« Avant tout, (la transplantation) est inséparable d’un acte humain de don. En effet, la transplantation suppose une décision antérieure, explicite, libre et consciente, de la part du donneur ou de quelqu’un qui représente légitimement le donneur, généralement les parents les plus proches. C’est la décision d’offrir, sans récompense, une partie de son propre corps pour la guérison et le bien-être d’une autre personne. En ce sens, l’acte médical de la transplantation rend possible le don de soi du donateur, ce don sincère de soi-même qui exprime cet appel à l’amour et à la communion qui nous constitue [3]. »

15Comment ne pas approuver une telle démarche, spécialement dans nos sociétés menacées par un individualisme plus ou moins centré sur soi ? De plus, de quel droit priverait-on quelqu’un de la possibilité d’accomplir un tel geste de solidarité ? Des médecins ne manquent pas de poser nettement de telles questions.

16« Sur le plan éthique, la transplantation hépatique à partir d’un donneur vivant représente une nouvelle possibilité dont on ne saurait priver les personnes sous peine d’attenter à leur liberté, et de soustraire ainsi un proche à une option thérapeutique potentiellement salvatrice [4]. »

Préserver la liberté du don

17Dans les pays qui ont développé la technique de prélèvement d’une partie de foie, il me paraît indéniable que les parents d’un enfant atteint d’une forme d’hépatite mortelle à court terme estimeraient qu’ils ont été privés d’une possibilité de contribuer à sauver la vie de cet enfant, s’ils découvraient, après la mort de celui-ci, qu’on leur a caché la possibilité pour une personne vivante de faire don d’une partie de son propre foie. Ils estimeraient avoir été privés de la liberté de donner. On ne peut donc que reconnaître la validité de l’affirmation citée ci-dessus. Mais ne faut-il pas dire aussi que, précisément en ces situations d’urgence, l’information ou au moins certaines manières d’informer de cette possibilité, peuvent prendre les parents dans le piège d’avoir à choisir, très vite, entre accepter une proposition qui peut rebuter ou même faire horreur, et refuser (ou au moins paraître ne pas avoir entendu) la proposition qui pourrait contribuer à sauver la vie d’un être cher ? Or, comment prendre cette dernière option, pour les parents d’un enfant en train de mourir ?

18« Le droit de donner, principe fondateur de l’altruisme, revendiqué par la plupart au nom de l’autonomie, ne se mue-t-il pas alors en devoir de donner ? [5] », demande le rédacteur en chef d’une revue médicale consacrée à la transplantation.

19Cette question se pose certainement différemment selon l’organe à greffer. Mais il est essentiel de lui trouver des réponses adaptées, de manière à préserver, dans une mesure acceptable, la liberté de ceux qui se proposeront pour un tel acte de don.

20De toute façon, quel que soit l’organe donné, la personne greffée aura à vivre avec, en son propre corps, cet élément du corps d’un autre, d’un autre avec lequel il a un lien d’assez grande proximité, comme continuera à l’exiger la loi française. La relation entre ces deux personnes proches l’une de l’autre ne pourra qu’être profondément marquée par la circulation du même organe du corps de l’une au corps de l’autre. Que faire pour éviter que cette relation ne devienne pathogène ? Il n’est pas toujours aisé de bénéficier de la générosité d’autrui, surtout quand cette générosité va jusqu’à « l’offrande d’une partie de son corps ». Comment éviter que le don ne crée un trop lourd sentiment de dette et que ne soit enfermé dans la culpabilité celui qui a accepté le don… ou celui qui n’a pas proposé de donner ? Voilà des interrogations qui méritent d’être très sérieusement prises en compte, dans le temps même où l’on exalte, à juste titre, le « service de la vie » rendu par le développement de la transplantation d’organe.


Date de mise en ligne : 01/01/2012

https://doi.org/10.3917/lae.032.0005