Article de revue

Innovations en médecine une expérience à l'hôpital Georges Pompidou

Pages 11 à 15

Citer cet article


  • Fiessinger, J.-N.
(2004). Innovations en médecine une expérience à l'hôpital Georges Pompidou. Laennec, Tome 52(2), 11-15. https://doi.org/10.3917/lae.042.0011.

  • Fiessinger, Jean-Noël.
« Innovations en médecine une expérience à l'hôpital Georges Pompidou ». Laennec, 2004/2 Tome 52, 2004. p.11-15. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-laennec-2004-2-page-11?lang=fr.

  • FIESSINGER, Jean-Noël,
2004. Innovations en médecine une expérience à l'hôpital Georges Pompidou. Laennec, 2004/2 Tome 52, p.11-15. DOI : 10.3917/lae.042.0011. URL : https://stm.cairn.info/revue-laennec-2004-2-page-11?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lae.042.0011


Notes

  • [1]
    Darmon P. Le médecin parisien en 1900, La vie quotidienne, Hachette Littératures, Paris, 2003.
  • [2]
    Kilbridge P. Computer crash – Lessons from a system failure, New England Journal of medicine, 2003, 348, 881-882.

1Il est classique, depuis Hippocrate et Aristote, de dire que la médecine est un art. Dans son livre « Le médecin parisien en 1900 », paru en 2003 [1], Pierre Darmon montre combien, à l’aube du xx e siècle, cette conception était fondée sur l’importance de l’examen clinique : un art que seuls les plus grands parvenaient à maîtriser. Cent ans plus tard, la médecine a incomparablement gagné en efficacité. Elle est devenue une science, mais simultanément la multiplication des techniques a éloigné le médecin de son malade et de la pratique de l’examen clinique. Cette évolution interpelle tous les acteurs : médecins, enseignants ou étudiants, affrontés à la transmission d’une masse de connaissances de plus en plus spécialisées et à des emplois du temps surchargés, mais aussi malades, de mieux en mieux informés et demandeurs d’explorations toujours plus nombreuses.

2Pour fonder notre réflexion, nous nous appuierons sur notre expérience à l’hôpital européen Georges Pompidou, où nous exerçons depuis plus de trois ans. Ce faisant, nous ne viserons pas à critiquer cette structure hospitalière en particulier mais nous la considérerons comme assez caractéristique de l’évolution actuelle du système hospitalier dans notre société ; or ce système est un lieu de formation privilégié des futurs médecins.

L’hôpital européen Georges Pompidou [HEGP]

3L’HEGP a ouvert ses lits aux malades en juillet 2000. Avec 830 lits d’hospitalisation environ, il assure une double mission. Hôpital de proximité, il accueille les malades de l’ouest parisien ; hôpital de haute spécialité, il excelle dans deux domaines : le cancer et les pathologies cardiovasculaires. Il dispose d’un plateau technique ultra-moderne et performant, à la hauteur de ces enjeux. Parmi les choix opérés dans sa conception, nous en retiendrons deux qui nous semblent exemplaires dans le cadre de cette réflexion : les choix architecturaux et le rôle attribué à l’informatique.

Les choix architecturaux

4Si l’espace est un luxe, l’HEGP est un hôpital luxueux ; le grand hall d’entrée, la galerie piétonnière, les salles d’attente avec vue imprenable sur le Sacré Cœur impressionnent favorablement visiteurs et malades. Les chambres à un lit sont majoritaires, avec toujours une salle de douche ; elles sont remarquablement insonorisées. Un détail qui a son importance : les portes sont pleines, en beau bois blond, sans les fameuses petites lucarnes qui gênaient l’intimité des malades mais facilitaient leur surveillance ! Contrastant avec les salles d’attente spacieuses, les salles de consultations sont de simples boxes, sans fenêtre permettant une quelconque aération, et surtout sans cabine où le malade puisse se dévêtir, puis se rhabiller après l’examen, dans une certaine intimité.

L’option du « tout informatique »

5Comme de rares hôpitaux nord-américains [2], l’hôpital Georges Pompidou a fait le choix du « tout informatique ». Plus de pancarte au lit du malade : la feuille de température et les autres paramètres sont traités par l’ordinateur. Les prescriptions sont saisies informatiquement, les résultats des différents examens s’affichent à l’écran, de même que les radiographies qui n’encombrent plus les dossiers. Restent bien sûr les bonnes vieilles observations, qui font de la résistance, mais l’enthousiasme des plus jeunes est modéré devant cette survivance anachronique du passé.

Le prix du progrès

6Si ces locaux d’hospitalisation spacieux et cette informatisation généralisée procurent, aux malades comme aux soignants, un confort bien réel, la pratique montre combien ils modifient la relation du patient avec l’équipe soignante. Les locaux de consultation, trop exigus en contrepartie, n’offrent pas d’espace où puisse s’inscrire une relation médecin-malade de qualité. Quel praticien, dans ces consultations minuscules, se risquera à examiner complètement son patient ? Accaparé par son ordinateur, il trouvera beaucoup plus simple de se réfugier dans la prescription d’examens divers, renvoyant à une éventuelle hospitalisation le temps d’un examen clinique plus approfondi.

7L’informatique rassure les soignants, mais les ordinateurs ne sont pas installés dans les chambres de malades. La plupart sont regroupés dans les postes de soins, deux portables venant compléter l’équipement du service ; deux portables pour vingt-trois malades : fixés à des chariots sécurisés pour éviter les vols, ils restent dans le couloir et ne franchissent pas le seuil des chambres. Là encore, la tentation est grande pour les plus jeunes de rester devant les ordinateurs, dans le couloir ou le poste de soin. Pourquoi affronter le malade, sa souffrance, ses questions, alors que toutes les données, les réponses, sont ailleurs ? Cette tendance est aggravée par le caractère « chronophage » de l’outil informatique : regarder une radiographie ou une pancarte au lit du malade, cela va vite ; quitter la chambre pour aller extraire les données informatiques, cela prend du temps.

8La conception de l’HEGP cristallise ainsi les contradictions de notre société vis-à-vis de l’homme malade. Le patient est un « client» qui doit bénéficier de tout le confort possible et des techniques les plus pointues ; mais l’affrontement du médecin avec la souffrance comme avec la mort est éludé. Le contact avec le malade s’estompe ; cette intimité avec le corps du patient, privilège exorbitant du médecin, se réduit à un examen bien souvent sommaire. Tout est affaire d’explorations complémentaires. Prescrites de manière systématique sans l’orientation donnée par un bon examen clinique, celles-ci se multiplient. Le diagnostic, comme la thérapeutique, ne peuvent se passer d’une relation médecin-malade fondée sur l’examen clinique.

Le diagnostic

9Pour illustrer ce point, je prendrai la liberté de relater l’aventure d’un ami en voyage aux États-Unis. Souffrant d’une douleur thoracique à type de brûlure, il va consulter aux urgences de l’hôpital le plus proche. Sans aucun examen préalable, des explorations coûteuses sont prescrites au cours d’une hospitalisation de quelques jours pour éliminer un accident cardiaque. Rentré à son hôtel, cet ami découvre, en se déshabillant, l’éruption caractéristique d’un zona intercostal apparu pendant son séjour à l’hôpital.

10Voici quelques années, un ami jésuite, dans un mémoire écrit au terme de quelques semaines passées avec l’équipe soignante d’un service – à l’époque – traditionnel, décrivait l’incapacité de l’homme malade à interpréter les signes, les symptômes qu’il ressent. Le médecin est celui qui connaît ce langage ; il est là pour le traduire et en faire un diagnostic. Un tel déchiffrage ne peut se faire par techniques interposées. Un contact direct avec le malade, l’écoute de ce qu’il perçoit de son corps, des modifications qu’il ressent, l’examen minutieux de ce qui lui semble anormal ou anormalement douloureux constituent la base indispensable d’une relation soignante.

La thérapeutique

11Bien souvent, l’établissement du diagnostic débouche sur plusieurs possibilités thérapeutiques, chacune avec ses avantages, ses limites et ses risques. L’information du patient est désormais une nécessité, mais l’avis, le conseil du praticien n’ont de valeur que fondés sur une analyse approfondie des symptômes et de leur retentissement sur la vie quotidienne. Un patient qui souffre ne s’opère pas sur des images. Celles-ci sont nécessaires, mais insuffisantes.

L’avenir

12Il n’est pas dans notre dessein de nous focaliser sur les limites de la médecine actuelle au détriment de toutes ses possibilités. Pour les malades, et leurs témoignages le confirment, le confort d’un hôpital moderne est un progrès précieux. La qualité du plateau technique apporte une sécurité incontournable dans la prise en charge des patients. C’est aux soignants, médecins et infirmières, qu’il incombe de répondre au risque de déshumanisation dont tout progrès technique est porteur. À eux de savoir préserver le temps, la disponibilité indispensables pour l’examen du malade, pour le dialogue qui ouvre toute relation humaine – fut-elle de soin. Il faut faire découvrir aux plus jeunes l’importance de cette partie première de l’acte thérapeutique qu’est l’examen clinique. La prescription, éventuellement informatique, ne vient qu’après ; après avoir analysé tout ce que le malade et son corps avaient à dire.

13Agir ainsi, c’est respecter la dignité de l’homme malade ; c’est aussi mieux gérer les moyens que la société met à la disposition des médecins.


Date de mise en ligne : 01/01/2012

https://doi.org/10.3917/lae.042.0011