Le sida en Chine, petite histoire d'un grand fléau
- Par Christian Malet
Pages 6 à 17
Citer cet article
- MALET, Christian,
- Malet, Christian.
- Malet, C.
https://doi.org/10.3917/lae.044.0006
Citer cet article
- Malet, C.
- Malet, Christian.
- MALET, Christian,
https://doi.org/10.3917/lae.044.0006
Notes
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[1]
Cet article fait suite à deux rencontres qui se sont déroulées à Paris : - la première organisée le 20 novembre 2003 à l’École des hautes études en Sciences sociales par le Centre d’études français sur la Chine contemporaine, à l’occasion de la conférence de M. Jing Jun de l’Université Tsing Hua de Pékin, Professeur d’anthropologie à la City University de New York, sur l’état actuel de la lutte contre le sida en Chine - la seconde le 17 janvier 2004, au Centre Sèvres ; elle était consacrée au sida et au cancer en Chine, avec le concours des Professeurs Guy de Thé, de l’Institut Pasteur de Paris, et Jean Lebourgeois, Doyen du Centre hospitalier universitaire Henri Mondor de Créteil.
-
[2]
Lexis-Nexis Academic Universe, 5 June 1985.
-
[3]
Kaufman J., Jing J. China and AIDS – The time to act is now, Science, vol. 296, 28 June 2002, 2339.
-
[4]
Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 3 sept. 1985.
-
[5]
Guang Ming Daily, 29 Nov. 1985 et Associated Press, 2 Dec 1985.
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[6]
Four chinese found to carry AIDS, Associated Press, 22 Oct. 1986.
-
[7]
China has not yet discovered AIDS patients, Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 24 Oct. 1986.
-
[8]
China reports first VD cases in 22 years, United Press International, 21 Dec. 1986.
-
[9]
Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 7 fév. 1987.
-
[10]
Lexis-Nexis Academic Universe, 2 May 1987.
-
[11]
Lexis-Nexis Academic Universe, 9 Dec. 1987.
-
[12]
Peking Revew, 4 Feb. 1987.
-
[13]
Lexis-Nexis Academic Universe, 19 May 1987, rapporté également par la B.B.C. le même jour.
-
[14]
Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 22 juillet 1987.
-
[15]
Beijing Revew, 27 Sept. 1987.
-
[16]
Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 29 janv. 1988.
-
[17]
Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 2 mars 1988, relayée par Lexis-Nexis Academic Universe.
-
[18]
Ashai News Service, 15 March 1988.
-
[19]
AIDS Research Foundation in China, fondée le 28 mai 1988.
-
[20]
Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 27 déc. 1988.
-
[21]
Beyer C. et al. AIDS, 14, 75 (2000).
-
[22]
Cette opinion générale est cependant loin de faire l’unanimité en ce qui concerne le groupe Karen, majoritaire. Cf. : Lewis P.& E. Peuple du Triangle d’Or, Éditions Olizane, Genève, 2002, 70.
-
[23]
Les Akha sont inclus dans le groupe Hani de la branche Yi, en Chine. Cf. Malet C. Les minorités nationales chinoises, in : Aperçus de civilisation chinoise. Les Dossiers du Grand Ricci, Institut Ricci – Desclée de Brouwer, Paris, 2003, 502.
-
[24]
Associated Press, 18 Oct. 1990.
-
[25]
Los Angeles’Times, 25 June 1991, 8.
-
[26]
Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 30 nov. 1991.
-
[27]
New York Times, 8 Nov. 1992.
-
[28]
Agence France Presse, 24 juil. 1993.
-
[29]
Agence France Presse, 8 sept. 1993.
-
[30]
La province du Henan compte 93.100.000 habitants (recensement 2000).
-
[31]
He A. « Revealing the “blood wound” of the spread of HIVAIDS in Henan province » (D. Cowhig. Tran-slat.), 28 Nov. 2000. Version chinoise sur le site internet : www.bbscity.com/news/rdxw/forum.html
-
[32]
Le terme de « vendeur » conviendrait mieux, mais celui de « donneur » est consacré par l’usage.
-
[33]
SouthernWeek-end (Nanfang Zhoumo), numéro consacré au sida en Chine, 30 nov. 2000. Rosenthal E. « In rural China, a steep price of poverty : dying of AIDS », New York Times, 28 Oct. 2000, A1.
-
[34]
New York Times, Lexis-Nexis Academic Universe, 28 Oct. 2000.
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[35]
China Health News (Jiankan Bao), 25 July and 28 Aug. 2000.
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[36]
Asia News, 8 Nov. 2000.
-
[37]
50millions de sujets souffrant de MST en 2005, selon le Legal Daily. Cf.United Press International, 20 Jan. 1995.
-
[38]
New York Times, 27 June 2002.
-
[39]
Associated Press, 28 June 2002.
-
[40]
Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 7 Nov. 2003.
-
[41]
op. cit., p. 2340.
-
[42]
Retard de l’activité sexuelle chez les jeunes et limitation du nombre des partenaires, ainsi que l’avait préconisé un discours célèbre du président Musaveni ; Cf. Nataluy V., Green E.What accounts for Uganda’s Remarkable HIV Prevalence and Incidence Decline ?, seminar at Harvard University Center for population and development Studies, Cambridge,MA, 9 May 2002.
-
[43]
UNAIDS, HIV prevention needs and successes, « A tale of three countries : an update on the HIV prevention success in Senegal, Thailand and Uganda », UNAIDS/01.1E, UNAIDS Best Practice Collection, Geneva, April 2001. Cf. internet : www.unaids.org/whatsnew/speeches/eng/wearsit280499.html
-
[44]
op. cit., p. 2340.
-
[45]
National Institutes of Health, Consensus conference on Intervention to prevent HIV risk behaviors, Bethesda,MD, 11 to 13 Feb. 1997, NIH Consens. Statem., 15, 1 1997.
-
[46]
UNAIDS China « We care, do you ? » lising of AIDS Projects by International agencies, China UN Theme Group on HIV.AIDES as of May 2000.UNAIDS, Beijing.
-
[47]
W. Liu, Peer education for HIV/STD prevention among community-based drug users in Guangxi province, Southern China, 12th International AIDS Conference, Durban, South Africa, 12 July 2002, oral abstract WeOrC500.
-
[48]
China Daily, 28 Jan. 2003.
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[49]
Chan E. China firms offer drug and hope to AIDS victims, Reuters, 15 Nov. 2001.
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[50]
Le Docteur Fredric Colley, de l’Oregon College for Oriental Medicine, rapporte le cas de cinquante malades du sida traités par la médecine chinoise traditionnelle : le traitement leur a apporté un soulagement et une amélioration de leurs conditions de vie ; Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 8 nov. 1999.
-
[51]
Le Docteur LuWei-bo, de l’Académie de Médecine chinoise traditionnelle, dit avoir traité en Tanzanie 158 sidéens avec la médecine chinoise traditionnelle (MCT) et obtenu 39,87 % de « négativation » (VIH-). Le mi-lingwang, formule mise au point par le Docteur Lin Hai-feng, directeur de l’Institut de MCT Tonghua, a été utilisé en Tanzanie avec succès ; il fait l’objet d’un traité entre la Chine et le Danemark, ce dernier achetant cette préparation pour une somme de 260 millions de dollars américains. Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle », 6 juil.1992.
-
[52]
Confucius, Les entretiens de Confucius, Traduit du chinois, présenté et annoté par Ryckmans P., préface d’Etiemble, Gallimard, Paris, 1987.
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[*]
CAPM : Chinese Academy of Preventive Medicine ; CIS : Conférence d’experts sur le sida (AIDS Conference Experts) ; LAT : Los Angeles’Times; MSC : Ministère de la santé de Chine ; RMRB : Rén Mín Rì Bào « Le quotidien du peuple » ; SCMP : South China Morning Post ; XHS : Xin Huá Shè « Agence Chine Nouvelle ».
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[**]
AusA : Australian Agency ; BM : Banque Mondiale ; CADCS : Communauté d’aide au dépistage et au contrôle du sida ; LGWM : Laboratoires Glaxo-Well (Grande Bretagne) & Merck (États-Unis).
1La première victime du sida en Chine fut un touriste argentin, contaminé aux États-Unis et traité à l’Union College Hospital de Pékin. Sa mort survint le 5 juin 1985 [2] au terme « d’une infection pulmonaire sévère avec insuffisance respiratoire », selon la déclaration officielle du ministère de la santé.
Les premiers signes
2L’apparition brutale de ce fléau des temps modernes dans la capitale chinoise revêtait une signification particulière. L’impact potentiel du sida, sur un pays jusque-là préservé mais dont la population représentait à elle seule un quart de l’humanité, avait – selon l’expression de deux éminents spécialistes – « de quoi donner le vertige » [3]. La Chine, qui avait commencé de s’ouvrir dès 1978, présentait alors des signes augurant de profonds changements socioéconomiques.
3L’année 1985 fut marquée, en effet, par des événements impensables au temps de Mao. Pour la première fois depuis la révolution, des actions sont émises tandis qu’une société de cosmétiques occidentale parraine un concours de beauté. Des étudiants manifestent contre le nucléaire et un évêque catholique est libéré de prison sur parole. Les visiteurs se pressent dans le pays, au point qu’en sept ans le nombre des touristes s’y trouve décuplé et celui des étrangers probablement multiplié par six.
4Ces remarques sont loin d’être superflues car, au moment où le pays se libéralise et ouvre un peu plus ses frontières, le sida, ce mal aussi mystérieux que redoutable qu’on dit lié à la drogue, à la prostitution et à l’homosexualité, fait son apparition. L’équation drogue + sexe + liberté + étrangers = sida va vite s’imposer, et pas seulement chez les membres les plus conservateurs du parti communiste. Si les trois facteurs étiologiques mentionnés évoquent des activités que la morale réprouve, il en est un quatrième, le sang importé, qui pourrait accréditer la thèse de la malveillance des étrangers. Quelle qu’en soit la cause, le mal porte atteinte à ce qu’il y a de plus vital et de plus symbolique à la fois dans le corps humain : le sang.
Lenteurs et hésitations
5Dès le 3 septembre 1985, les autorités sanitaires chinoises décident d’interdire l’entrée de tout produit sanguin sur le territoire national, hormis une faible quantité de sérum albumine [4]. De son côté, le gouvernement propose de proscrire l’homosexualité et envisage de soumettre les visiteurs étrangers à des tests sérologiques [5].
6Autre fait qui témoigne de son intérêt nouveau pour le problème, la Chine, répondant à l’invitation de l’International Pathology Society, assiste pour la première fois à une conférence internationale sur le sida, tenue le 1er septembre 1986 à Vienne. Une semaine auparavant, le 25 août, une loi a été promulguée qui invite les étrangers désirant passer plus de six mois en Chine à subir un test de dépistage du virus d’immunodéficience humaine (VIH). Ces mesures arrivent malheureusement trop tard : le 22 octobre, le gouvernement admet compter parmi ses nationaux quatre cas de sida avéré, concernant des hémophiles ayant reçu des injections de produits sanguins importés [6], et onze cas de séropositivité. On notera au passage que le sang (pur ?) chinois a été contaminé par du sang (impur ?) étranger. Curieusement, deux jours plus tard, la très officielle « Agence Chine Nouvelle » rapporte les propos rassurants, mais contradictoires, de M. Cao Qing, directeur d’une équipe de recherches sur la maladie : aucun chinois du continent ne souffrirait du sida [7]. Nonobstant cette fausse note, les autorités s’inquiètent ; d’autant que le Ministre de la santé, lors d’une conférence sur les maladies sexuellement transmissibles à Nankin, a rapporté les premiers cas de maladie vénérienne apparus depuis vingt-deux ans [8]. L’on ne manque pas, en haut lieu, d’en attribuer la responsabilité au relâchement général des moeurs, en fustigeant au passage l’homosexualité.
71987 va voir la mort de trois personnes parmi les onze séropositifs : un enfant hémophile après transfusion de sang importé [9] ; un homme du Fujian ayant vécu quinze ans aux États-Unis [10] et à Hongkong ; le dernier cas, plus troublant, concerne une canadienne qui aurait contracté le mal à la suite d’un traitement acupunctural subi vingt mois auparavant [11]. La Chine compte désormais onze cas dûment constatés de sida : quatre sont décédés et, parmi les sept survivants, quatre sont des chinois, mais contaminés à l’étranger !
8Et la presse de se déchaîner contre les vrais responsables de l’épidémie. La Peking Revew désigne ouvertement l’Amérique décadente où sévissent drogue, alcool, vol, homicide, suicide, divorce, prostitution, syphilis, sida et autres fléaux sociaux, qui ne sont jamais que les conséquences de son idéologie [12]. Certes, il est logique d’admettre avec China News la part du tourisme dans la propagation des maladies vénériennes et du sida [13] ; mais M. Chen Min-zhang, Ministre de la santé, va plus loin lorsqu’il impute la diffusion du VIH et du sida, entre autres facteurs, aux « relations sexuelles illégales des femmes chinoises avec des étrangers » [14]. C’est la notion d’illégalité qui gêne ici. Les diatribes, en effet, ne sont pas complètement dépourvues d’arrières pensées politiques. Le censeur veille toujours et la récupération idéologique fait flèche de tout bois. L’on verra ainsi affirmer que, contre la progression du VIH, « la meilleure prophylaxie pour le peuple chinois sain est un renforcement de sa conscience politique ». D’ailleurs, Beijing Revew annonce un train de mesures visant à freiner la progression de l’infection [15] :
- informations sur la transmission et les symptômes de la maladie ;
- interdiction d’entrée en Chine aux sujets atteints ;
- certificat de « séronégativité » exigé des résidents étrangers ;
- proscription des importations de produits sanguins ;
- interdiction des relations sexuelles avec les étrangers ;
- utilisation d’un matériel à part pour les étrangers traités dans les hôpitaux chinois.
- tests de dépistage ;
- évaluation des traitements par la médecine chinoise traditionnelle ;
- formation des personnels de laboratoire et de santé ;
- prise de conscience du public ;
- planification et amélioration de la qualité du dépistage ;
- communications des spécialistes étrangers du sida.
9À côté de ces mesures positives, qui traduisent une prise de conscience du problème, on s’étonne des réticences observées au plus haut niveau. Ainsi, le Congrès national du peuple place la peste et le choléra comme priorités en matière de prophylaxie des maladies contagieuses. Certes, dans le passé, la Chine a payé un lourd tribut à ces affections ; mais pour l’heure, elles ne constituent pas un danger potentiel. Le sida vient en deuxième position, suivi de l’hépatite et de la syphilis. Pour justifier ce choix, M. Chen Min-zhang va jusqu’à affirmer que le sida est peu contagieux parmi les chinois du continent et que son évolution est lente [20]. Les sujets d’inquiétude ne manquent pourtant pas : en deux ans, on constate une progression alarmante des maladies vénériennes. Au 1er janvier 1989, le ministère de la santé enregistre trente-deux cas d’infection VIH/sida et 204.000 cas de maladies sexuellement transmissibles, parmi lesquels on recense 70.000 femmes.
1990 : le véritable début du sida en Chine
10L’année 1990 vamarquer le véritable début de l’épidémie de sida en Chine. Celle-ci frappe des héroïnomanes qui échangent seringues et aiguilles [21]. L’infection VIH a trouvé un terrain particulièrement propice chez les drogués appartenant aux minorités frontalières du Yunnan et du Xinjiang : elle y atteint plus de 70 % de la population. Bien que situé en Thaïlande, le Triangle d’or, haut lieu de culture et de trafic de l’opium, est peuplé de six ethnies originaires du sud-ouest de la Chine [22]. Quatre d’entre elles y ont encore des communautés importantes, au Yunnan notamment : ces sont les Hmong, les Akha [23], les Lahou et les Lissou. La contrebande y prospère depuis toujours. Le VIH va s’étendre par la suite, nous le verrons, à trente autres provinces, régions et municipalités. De 1985 à 1990, 446 cas de séropositivité sont recensés, parmi lesquels on dénombre 378 citoyens chinois ; 368 vivent au Yunnan, les minorités ethniques payant le plus lourd tribut à l’infection [24]. 68 des séropositifs enregistrés ne sont pas de citoyenneté chinoise.
11Dans un article intitulé « Speaking of AIDS », paru dans le Los Angeles ’Times, on peut lire pour la première fois une information réaliste sur la diffusion du VIH en Chine [25]. L’auteur fournit une estimation dérangeante, mais plausible : il y aurait 20.000 cas de séropositivité ! L’on est bien éloigné des 615 cas vérifiés officiellement ; loin également des déclarations officielles lénifiantes, comme celle de M. Yang Guang-lu, membre du Conseil du Comité des maladies vénériennes du ministère de la santé : « Il est impossible que nous ayons un nombre important de sidéens dans un an ou deux. À Pékin, avec onze millions de résidents, le risque d’infection est minime comparé à celui des grandes villes occidentales. » [26]
12L’Organisation Mondiale de la Santé ne s’y laisse pas prendre et, parlant non plus de séropositivité mais bien de cas patents de maladie, avance le chiffre approximatif d’un millier. Cette évaluation est d’ailleurs contestée par les experts, qui estiment que le nombre de cas réel est beaucoup plus élevé. Il faut tenir compte, en effet, de l’épidémicité de la maladie qui s’est particulièrement étendue à partir des années 1980, en Afrique comme en Asie, posant des problèmes effrayants aux gouvernements [27]. L’année suivante, l’OMS dresse une évaluation des séropositifs. Arguant du fait que, sur deux millions de sujets testés, 1.106 cas de séropositivité ont été détectés, elle situe entre 5.000 et 10.000 le nombre réel de personnes atteintes [28]. Cette évaluation est révisée deux mois plus tard, à la hausse, par la même organisation qui avance 15.000 cas, et à la baisse – il fallait s’y attendre – par le ministère chinois de la santé, qui s’en tient plus modestement à 5.000 [29].
13Ces chiffres vont bientôt s’envoler, si l’on en croit les déclarations successives des experts des organismes internationaux et même, plus tard, des services gouvernementaux chinois. Le tableau ci-contre donnera un aperçu de la progression réelle du VIH en Chine, de 1985 à 2003 ; il compare les valeurs officielles résultant des cas effectivement enregistrés et les estimations réalisées à partir de ces chiffres, en tenant compte de l’épidémicité réelle du sida d’après les observations faites dans le reste du monde. La progression de l’épidémie paraît régulière, comme si aucun obstacle ne lui était opposé. Ce n’est qu’une apparence, car on ne peut nier qu’en dépit de leurs maladresses, fondées sur une méconnaissance de la maladie et aggravées par des a priori idéologiques, les autorités chinoises aient fait souvent de leur mieux, compte tenu de leurs moyens. Il est impossible de juger de la situation si l’on ne connaît pas les réalités du terrain ; il convient en fait d’appliquer au sida ce que l’on a pu dire de la lèpre : c’est une maladie de l’ignorance, de la saleté et de la faim.
14À cet égard, l’année 2000 restera tristement célèbre chez les paysans du Henan, la plus peuplée des provinces de Chine mais aussi l’une des plus pauvres [30]. Après l’échec sanglant de la collectivisation forcée du « Grand bond en avant » (1959-1961), soldée par des millions de victimes, les sécheresses et les inondations qui se sont succédées, pendant les années 1980 surtout, ont ruiné l’économie. La misère est telle que les paysans, à seule fin d’augmenter leurs maigres revenus et faute de mieux, recourent à la vente de leur sang.
Nombre des cas de séropositivité observés et estimés en Chine continentale, de 1986 à 2003, avec une projection sur 2010. Sources : Cf. [*]
Nombre des cas de séropositivité observés et estimés en Chine continentale, de 1986 à 2003, avec une projection sur 2010. Sources : Cf. [*]
15Car il s’agit bien d’une vente, non d’un don de sang, et donc d’un véritable commerce – et des plus affligeants. Apparu au cours des années 1990, il s’est particulièrement – mais non exclusivement – développé au Henan [31]. Les produits sont vendus à des banques de sang, à des hôpitaux ou à des cliniques, publics ou privés. Les modalités de ces prélèvements méritent d’être précisées. Le « préleveur » peut être un fonctionnaire ou un employé libre, selon le centre où a lieu l’opération. Les échantillons provenant de plusieurs « donneurs » sont d’abord mélangés [32]. Puis on en extrait le plasma. Finalement, les éléments figurés restants (globules rouges, etc.) sont réinjectés à chacun des « donneurs », sans aucun contrôle sérologique préalable ! Dès lors, comment s’étonner du taux élevé de séropositivité observé au Henan chez les vendeurs de sang et leurs familles [33] ? Un courageux chercheur du Hubei, le Docteur Gui Xian, agissant de son propre chef, a prélevé 155 échantillons de sang chez des paysans de Wenlou, village du Henan situé dans le comté de Shangcai ; 96 étaient porteurs du VIH – ce qui voulait dire que plus de 60 % de la population avaient été contaminés ; l’infection pouvait toucher le vendeur lui-même, comme sa femme et ses enfants [34]. Aussi le sida est-il fréquent dans les campagnes. Les malheureux patients sont rejetés par la population et refusés par les hôpitaux. Sept autres provinces ont rapporté avoir contracté le VIH par l’intermédiaire de sang vendu.
16Autre population à risque : les homosexuels masculins. Le risque concerne autant leur famille qu’eux-mêmes, car 80 % d’entre eux sont mariés, parmi lesquels 10%à peine utilisent des préservatifs dans leurs relations bisexuelles. Cette population est marginalisée par une société et un gouvernement résolument homophobes. L’incidence de l’infection VIH ne cesse d’y croître. En 2000, les hommes homosexuels représentaient un tiers des malades du sida hospitalisés dans l’un des deux seuls hôpitaux de Pékin à les accepter [35].
17Avec une population de plus de quatre millions de prostituées [36], la Chine enregistre une progression « effroyable » des maladies sexuellement transmissibles [37] – conséquence de la faible utilisation des préservatifs – qui favorise la propagation du sida. Cette situation alarmante n’a pas échappé à l’Organisation des Nations Unies (ONU) ; en 2002, dans un rapport intitulé « China’s Titanic Peril » [38], celle-ci interpellait sévèrement le gouvernement chinois, l’accusant d’un engagement politique insuffisant dans la lutte anti-sida – les experts des Nations Unies estimaient alors le nombre des personnes chinoises séropositives à 1,5 million. Dès le lendemain, la République populaire de Chine ripostait en qualifiant les propos de l’ONU d’« informations insuffisantes et non fiables » [39]. L’on pourrait penser que la Chine manque de moyens pour soutenir une véritable stratégie épidémiologique. Or, l’étude des différentes aides reçues des États ou des organisations internationales, telles qu’elles sont consignées dans le très sérieux China AIDS Survey, montre que des sommes astronomiques lui ont déjà été versées, à savoir près de 210 millions de dollars américains (USD), sans compter les aides en services non chiffrées.
Aides allouées à la Chine en argent et en services de 1994 à 2003. Sigles : Cf. [**]
Aides allouées à la Chine en argent et en services de 1994 à 2003. Sigles : Cf. [**]
Un pronostic lucide
18Lors du 10e Congrès national du Peuple, M. Gao Qiang, vice-ministre de la santé, a déclaré : « La Chine doit faire face à un rude défi dans la prévention et le contrôle d’une maladie épidémique qui met en danger la santé publique et le développement économique. » Il énumérait les six défaillances du réseau de contrôle épidémiologique du pays :
- inadéquation entre la conscience de la sévérité des épidémies majeures et leur traitement ;
- défaut des mécanismes de réponse rapide ;
- manque de possibilités de prévention et de contrôle ;
- manque d’infrastructure rurale ;
- manque de financement gouvernemental.
19Le gouvernement central de la République populaire de Chine, selon M. Gao Qiang, a investi 850 millions de dollars dans ses mécanismes de contrôle et de prévention du VIH/sida [40]. L’éducation du public est une priorité qui ne concerne pas seulement les groupes à risque, mais tous les citoyens de Chine. Comme le font justement remarquer J. Kaufman et J. Jing [41], telle qu’elle est, l’infrastructure administrative existante en matière de santé et de planning familial constitue un atout logistique appréciable. C’est bien évidemment l’éducation sexuelle de la jeunesse qui doit faire l’objet de toutes les attentions. L’exemple de l’Ouganda prouve que des mesures simples, comme le « Zero grazing » [42], sont susceptibles à elles seules d’entraîner un déclin remarquable des cas de contamination par le VIH. Par ailleurs, l’usage généralisé des préservatifs dans les groupes à risque contribue à réduire considérablement le nombre des nouveaux cas ; le programme « 100 % condom », instauré en Thaïlande, en témoigne [43]. De même, les efforts accomplis en direction des drogués doivent être poursuivis [44] : l’impact positif des programmes « aiguilles propres » [45] dans les provinces exposées [46] constitue un exemple encourageant [47].
20En matière de thérapeutique, le coût du traitement par malade et par an varie dans des proportions considérables selon que les médicaments antirétroviraux sont fabriqués à l’étranger ou en Chine. Dans le premier cas, il s’élève à 12.000 dollars ; dans le second, il peut s’abaisser à 602 dollars [48] – ce qui reste encore élevé par rapport au niveau de vie moyen. Fin 2001 cependant, des laboratoires chinois s’étaient engagés à fournir un traitement ne coûtant que 360 dollars par an [49]. Notons que la médecine chinoise traditionnelle est utilisée en tant que traitement adjuvant aux États-Unis [50]. Ailleurs, en Tanzanie [51], elle a permis d’enregistrer des cas de « négativation » de la sérologie.
Conclusion
21Au vu de ces différentes données, la raison doit l’emporter sur les excès de la dramatisation comme sur les dangers d’un optimisme aveugle. Le fait d’osciller constamment entre deux ordres de valeurs – cas enregistrés et cas estimés – l’un péchant sûrement par défaut, l’autre peut-être par excès, ne peut qu’inciter à la prudence. Certains avancent les chiffres menaçants de douze millions de séropositifs, en Chine, et de vingt-cinq millions, en Inde, à l’horizon 2010. Ces estimations doivent être reçues comme les autres, avec circonspection. Qui sait si, demain, un vaccin ne sera pas proposé ? Les six années à venir sont riches de promesses dans un domaine où la science progresse à grands pas.
22La médecine chinoise traditionnelle a toujours préféré la prévention à la cure. Or, sans drogue, prostitution, homosexualité ni transfusion de sang contaminé, il n’y aurait jamais eu d’épidémie de sida. La vertu ne serait-elle pas, en définitive, la meilleure des prophylaxies ? En bon philosophe, Maître Kong répond à notre question par une interrogation :
« Nul ne songerait à sortir autrement que par la porte. Pourquoi les gens cherchent-ils à marcher en dehors de la Voie ? »