Fin de vie : débat pour la société, débat pour la personne
Pages 8 à 15
Citer cet article
- BEAUFILS, François,
- Beaufils, François.
- Beaufils, F.
https://doi.org/10.3917/lae.132.0008
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- Beaufils, F.
- Beaufils, François.
- BEAUFILS, François,
https://doi.org/10.3917/lae.132.0008
Notes
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[1]
Titre d’un recueil rassemblant des articles parus dans Laennec :Verspieren P, Richard M-S, Ricot J et al. La tentation de l’euthanasie, Desclée de Brouwer, Paris, 2004 ; 288 p.
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[2]
« Le choix de Michèle », documentaire de 52 minutes réalisé par Francis Grosjean et visible sur FR3 Rhône-Alpes du 25 janvier au 25 février.
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[3]
Commission de réflexion sur la fin de vie en France, Penser solidairement la fin de vie, Rapport à François Hollande, Président de la République française, 18 décembre 2012, dit « Rapport Sicard » ; www.socialsante.gouv.fr/IMG/pdf/Rapportde-la-commission-de-reflexionsur-la-fin-de-vie-en-France.pdf
-
[4]
Cf. Bouleuc C, Beaufils F « De l’obstination thérapeutique déraisonnable en cancérologie », Laennec, 2013 ; 1 : 7-21.
-
[5]
Cf., dans ce numéro, les articles de Caroline Farnoux (p 31-40) et Laurence Caeymaex (p 41-57) qui abordent ces questions à propos des nouveau-nés. Leur approche, fondée sur leur expérience enrichie de celle de groupes de réflexion, s’inscrit tout à fait dans les démarches de la loi Leonetti, y compris s’agissant de l’implication des parents.
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[6]
Leonetti J À la lumière du crépuscule, Éditions Michalon, Paris, 2008 ; p 132.
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[7]
Quéré F L’homme maître de l’homme, Bayard, 2001 ; p 221.
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[8]
Observatoire national de la Fin de vie, Rapport 2011, Fin de vie : un premier état des lieux, www.ladocumentationfrancaise.fr
1Force est de constater aujourd’hui que la question de l’euthanasie, volontiers à la une des médias, tend également à s’inscrire comme une priorité pour ceux qui souhaitent légiférer. Mais n’est-elle pas l’arbre qui cache la forêt ? La fin de vie ne se limite pas aux tout derniers instants de l’agonie. Ce temps de notre existence peut avoir à être vécu sur plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois. Il en est ainsi pour des personnes affectées de handicaps graves, pour d’autres qui sont atteintes de maladies chroniques très invalidantes et pénibles à vivre, ou encore pour les personnes âgées qui vivent longtemps – trop longtemps de leur point de vue – et disent « vouloir partir ». Aussi, limiter les problématiques de la fin de vie à la discussion de l’euthanasie paraît-il dramatiquement réducteur.
2Remarquons tout d’abord que c’est dans le même temps où l’espérance de vie augmente, que « le mourir » paraît devenir plus complexe. Jusque dans la première moitié du siècle dernier, le caractère limité des traitements ne laissait guère de place à une discussion sur l’obstination – raisonnable ou non. Le traitement de la douleur ne faisait pas partie des préoccupations premières des médecins. Le plus souvent, on mourait chez soi, en présence de sa famille et éventuellement d’amis proches. À l’hôpital, les mourants étaient presque toujours en salle commune, au mieux isolés par un paravent – peut-être moins pour assurer leur calme que pour masquer leur mort aux autres malades. Le personnel infirmier pouvait parfois attendre jusqu’au dernier moment, jusqu’au décès, pour envoyer officiellement à la famille un « avis d’aggravation », suivi quelques minutes plus tard d’un « avis de décès ».
Un environnement plus humain qui favorise l’émergence des vraies questions
3Aujourd’hui, la situation a sensiblement évolué. Les personnes en fin de vie peuvent demander à mourir chez elles en étant mieux accompagnées. Et si la mort intervient encore le plus fréquemment à l’hôpital, le cadre – quoi qu’on en pense – en est devenu plus humain. Les patients en fin de vie peuvent accepter ou refuser des soins, ou encore demander qu’on interrompe ceux-ci. S’ils souffrent, ils peuvent – ils doivent – recevoir sans limite les médicaments destinés à les soulager. C’est alors que naissent des questions fortes, difficiles, profondes.
4• Questions générées par les développements technologiques : réanimation, chimiothérapies, greffes. Faut-il mettre en œuvre en toute circonstance et chez tout malade des possibilités thérapeutiques illimitées ? Quand l’obstination est-elle raisonnable ? Quand devient-elle déraisonnable ? Pourquoi tant de médecins se refusent-ils à interrompre ou à ne pas entreprendre des traitements dont la pénibilité est insupportable pour le patient, alors même qu’ils savent que le bénéfice sera nul pour lui ? Médecins et malades s’accordent-ils toujours sur ce qui est acceptable ou non ? Pour les praticiens qui admettent qu’ils ont désormais atteint les limites du possible, comment en informer le malade ? Pourquoi encore, de nombreux médecins considèrent-ils la mort de leur patient comme un échec ? Terrible sentiment qui les expose à oublier de s’inscrire dans l’attitude compassionnelle attendue par le patient et sa famille.
5• Questions liées à la souffrance – douleurs physiques, souffrance psychique, angoisse, solitude… Trop souvent encore, elles sont insuffisamment prises en compte parce que, prioritairement ou exclusivement, l’attention est portée sur ce qu’il est convenu d’appeler les soins curatifs : traitements médicamenteux, faisant éventuellement appel à des molécules nouvelles et requérant une attention particulière, mise en œuvre de techniques chirurgicales complexes…
6• Questions posées par les maladies prolongées, pour lesquelles les soins palliatifs ne répondent pas à toutes les attentes, exprimées ou non, des patients. Ces longues maladies aboutissent parfois à des situations qui paraissent inextricables, au point de poser la question d’une interruption de la vie.
7• Questions enfin, qui concernent les âges extrêmes de la vie : le prolongement de la vie jusqu’à 95, 100 ans – voire au-delà – a-t-il un sens ? Ou plutôt, quel sens donner à ces vies si longues ? À quelles conditions ? Et à l’autre extrémité de la vie, jusqu’à quelles limites s’impose-t-il de réanimer un extrême prématuré ? Que faire lorsqu’il ne peut survivre qu’avec de désastreuses séquelles – motrices, sensorielles, cognitives ?
La tentation de l’euthanasie [1]
8C’est souvent face à de telles questions qu’intervient le débat sur l’euthanasie. Ne l’éludons pas mais gardons à l’esprit un repère essentiel : la dignité de tout être humain lui est intrinsèque et, en tant que telle, elle est inaltérable ; il s’agit donc moins de garantir la dignité de la personne par « sa mort dans la dignité » que de lui assurer une vie qui honore cette dignité – jusqu’à sa mort.
Centrer la question sur la personne souffrante
9La question de l’euthanasie a connu un regain d’actualité à partir de la promesse contenue dans le programme électoral de François Hollande, qui semble avoir voulu s’exprimer avec prudence en employant l’expression « aide médicale à mourir ». Sa proposition a suscité de multiples interventions et débats, et donné lieu à une mission confiée à Didier Sicard, Président d’honneur du CCNE (Comité Consultatif National d’Éthique). Plus récemment le Président de la République a saisi ce même CCNE de trois questions très ciblées :
101 - Comment et dans quelles conditions recueillir et appliquer des directives anticipées émises par une personne en pleine santé ou à l’annonce d’une maladie grave, concernant la fin de sa vie ?
112 - Selon quelles modalités et conditions strictes permettre à un malade conscient et autonome, atteint d’une maladie grave et incurable, d’être accompagné et assisté dans sa volonté de mettre lui-même un terme à sa vie ?
123 - Comment rendre plus dignes les derniers moments d’un patient dont les traitements ont été interrompus à la suite d’une décision prise à la demande de la personne ou de sa famille ou par les soignants ?
13La façon dont sont formulées ces questions a le mérite de centrer la réflexion sur la personne malade, souffrante. C’est sur la réponse aux demandes de cette personne, sur la manière de prendre en compte ses directives [anticipées], que le CCNE est invité à s’interroger. Cette approche de l’autre, essentielle, n’est pas d’abord celle qui est retenue par ceux qui militent pour la légalisation de l’euthanasie. La majorité d’entre eux se fondent sur un ressenti personnel. Ils ont vu mourir un proche dans des conditions insupportables, souvent prolongées, de souffrance physique et ou psychique, d’isolement, de déchéance corporelle non prise en charge. À partir de là, ils ont décidé de « refuser une fin comparable » pour eux-mêmes ou pour un autre proche.
14De telles demandes sont compréhensibles et respectables. Mais ces interpellations – de personnes bien portantes le plus souvent – sont-elles suffisantes pour instituer l’euthanasie comme réponse de notre société à ces souffrances ? Comment ne pas prendre en compte les multiples témoignages concernant des malades qui – affrontant dans la solitude une situation de grande souffrance – demandaient qu’on mette fin à leur vie, et qui sont revenus sur cette demande à partir du moment où des soins [palliatifs] appropriés leur ont été délivrés ?
15Il ne s’agit pas ici de simplifier à l’extrême avec une sorte d’alternative « soins palliatifs versus euthanasie », mais de vraiment recentrer notre réflexion sur la personne malade, souffrante, celle que n’interrogent jamais les sondages.
16Aussi faut-il savoir gré à la chaîne de télévision FR3 Rhône-Alpes d’avoir diffusé le 25 janvier 2013, puis en replay pendant un mois, « Le choix de Michèle ». Ce documentaire [2], réalisé par son frère à sa demande, rapportait de manière très sobre – on pourrait dire accompagnait – les trois dernières semaines de vie de cette femme, atteinte depuis dix ans d’un myélome incurable. Chercheur, elle s’est prise elle-même comme objet de recherche. Elle a voulu témoigner de « son métier de malade », de ses doutes, de ses propres choix, de sa décision de mourir chez elle, entourée par les siens et avec des soins palliatifs. Ceux qui ont pu regarder ce film auront été impressionnés par la force de cette femme face à une maladie longue et douloureuse. Ils auront surtout perçu, mieux qu’avec des discours ou des déclarations, ce qu’a d’insaisissable, pour d’autres que la personne elle-même, le cheminement d’une fin de vie et l’inanité de le ramener à des décisions simples.
17De fait, même si ce mot était absent des demandes du Président, c’est bien l’euthanasie qui est à l’ordre du jour. Avant d’en discuter, il convient d’examiner la place faite à la loi Leonetti dans notre pays.
La loi Leonetti, une loi ignorée, une loi qui ne règle pas tout
Une loi ignorée
18Dans les propos tenus par les partisans de l’euthanasie, revient comme une antienne la mise en cause de la « loi Leonetti », et d’abord le fait qu’elle soit trop rarement appliquée. Les raisons en ont été bien étudiées à plusieurs reprises et soulignées de nouveau dans le rapport Sicard [3] : méconnaissance de la loi pour les uns, négligence pour d’autres et, plus grave, refus d’en tenir compte pour certains. Les membres de la commission Sicard ont aussi dénoncé le refus par certains médecins du concept d’obstination déraisonnable, qui irait à l’encontre de leur « obligation morale de se battre jusqu’au bout » pour la vie de leur patient. Cette attitude paraît moins fréquente lorsque les médecins sont davantage confrontés à la mort. Ainsi, dans les services de réanimation, des décisions d’arrêt de traitements actifs tels que la ventilation assistée sont prises depuis bien longtemps, le plus souvent au terme de réflexions collégiales. Cette pratique est également répandue dans de nombreux services de cancérologie, où il s’agit alors de discuter la poursuite ou l’arrêt des chimiothérapies.
19C’est en cancérologie que se sont développés initialement les soins palliatifs [4], mais cette démarche s’est installée assez vite dans les services de réanimation pour adultes et bientôt en réanimation néonatale et pédiatrique [5], puis en hématologie et cancérologie pédiatriques.
Une loi qui ne dit pas tout… ne règle pas tout
20Beaucoup pensent que la loi Leonetti a besoin d’être complétée, approfondie. Pour autant, appliquer correctement la loi, éventuellement après l’avoir complétée, suffira-t-il à prévenir toute situation difficile ? Comme l’écrit Jean Leonetti : « La loi ne règle pas tout… Il faudrait se méfier d’une loi capable de régler tous les cas particuliers ne laissant aucune liberté en situation et donc aucune responsabilité aux hommes […] C’est une loi qui dit la procédure à suivre et le cheminement à emprunter pour choisir la moins mauvaise solution possible. » [6]
21France Quéré, ancienne membre du CCNE aujourd’hui décédée, pouvait écrire il y a dix ans : « Qu’exceptionnellement, il arrive, pour des douleurs que rien n’arrête, que la demande du patient se justifie et que le médecin y réponde : un tel acte, rendu exceptionnel, ne doit jamais s’abriter derrière une loi générale. » [7] Ces remarques sont-elles totalement dépourvues d’ambiguïté ? Mais légiférer pour autoriser le médecin à donner la mort en comporterait-il moins ? D’autre part, un des risques, majeur, d’une loi de dépénalisation – fût-ce dans des conditions strictement balisées – ne serait-il pas d’interrompre l’habitude des réunions de réflexion précédant et guidant les prises de décisions ? Très ancrées depuis de nombreuses années dans les pratiques de bien des services de réanimation, ces réunions correspondaient, deux ou trois décennies déjà avant la loi Leonetti, à d’authentiques discussions collégiales. La demande d’euthanasie, lorsqu’elle émane de patients et ou de familles confrontés à des questions dramatiques et sources d’une immense souffrance, nous fait une obligation accrue de réfléchir. Chacune de ces interpellations interroge en profondeur notre humanité : n’y répondons pas par un simple article de loi.
Accompagner le long vivre, le long mourir
22Au-delà des questions liées directement à la fin de la vie, un enjeu essentiel, pour aujourd’hui et pour demain, est de faire face aux situations nées de l’évolution vers la chronicité d’un grand nombre de maladies, et à celles issues du développement des situations de handicap, nées de l’allongement de l’espérance de vie. Se pose alors le problème des conditions de vie d’un certain nombre de personnes concernées par ces situations, dans des états précaires, pour lesquelles la guérison et l’amélioration de l’état fonctionnel ne sont pas envisageables, et ceci sans que la mort soit toute proche. Pensons encore à celles pour lesquelles les derniers mois ou années d’une très grande vieillesse sont imprévisibles dans leur durée. Comment, dans un contexte de crise et de déficit chronique de la Sécurité sociale, prévoir, organiser, financer les soins de toute nature pour des personnes appelées à vivre encore plusieurs années, souvent dans des situations pénibles de grande solitude et ou de pauvreté ? Comment apprendre à vivre longtemps avec des maladies dont on mourait très tôt autrefois, et qu’il faut aujourd’hui « apprivoiser » pour reprendre une réflexion de l’Observatoire national de la Fin de vie [8] ?
23Ne pas faire l’effort d’affronter ces multiples questions expose nos sociétés à s’interroger plus facilement sur la manière d’abréger la fin de vie que sur l’art, les moyens, de faire en sorte que toute vie soit pleinement accomplie, toute vie s’achève sereinement.
Mots-clés éditeurs : dignité, euthanasie, fin de vie, loi Leonetti, réanimation, soins palliatifs
Date de mise en ligne : 12/04/2013
https://doi.org/10.3917/lae.132.0008