Compte rendu

Histoire et devenir des paysages en Himalaya. Représentations des milieux et gestion des ressources au Népal et au Ladakh, Joëlle Smadja (Ed.). CNRS Éditions, coll. « Espaces et Milieux », 2003, 646 p.

Pages 450b à 465b

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  • Hervé, D.
(2004). Histoire et devenir des paysages en Himalaya. Représentations des milieux et gestion des ressources au Népal et au Ladakh, Joëlle Smadja (Ed.). CNRS Éditions, coll. « Espaces et Milieux », 2003, 646 p. Natures Sciences Sociétés, . 12(4), 450b-465b. https://stm.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2004-4-page-450b?lang=fr.

  • Hervé, Dominique.
« Histoire et devenir des paysages en Himalaya. Représentations des milieux et gestion des ressources au Népal et au Ladakh, Joëlle Smadja (Ed.). CNRS Éditions, coll. “Espaces et Milieux”, 2003, 646 p. ». Natures Sciences Sociétés, 2004/4 Vol. 12, 2004. p.450b-465b. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2004-4-page-450b?lang=fr.

  • HERVÉ, Dominique,
2004. Histoire et devenir des paysages en Himalaya. Représentations des milieux et gestion des ressources au Népal et au Ladakh, Joëlle Smadja (Ed.). CNRS Éditions, coll. « Espaces et Milieux », 2003, 646 p. Natures Sciences Sociétés, 2004/4 Vol. 12, p.450b-465b. URL : https://stm.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2004-4-page-450b?lang=fr.

1 Histoire et devenir des paysages en Himalaya est le titre attirant d’un gros livre dirigé par Joëlle Smadja, du CNRS, qui met en discussion la théorie alarmiste (développé par Ives et Messerli, dans The Himalaya Dilemma, Londres, Routledge, 1989) de la dégradation de l’environnement himalayen (destruction de la forêt, ravages de l’érosion, inondations en aval dans la plaine du Gange) et la responsabilité qui en est attribuée aux paysans des montagnes. Le point de vue est original ; il privilégie l’exploration de la toponymie, fondement d’une géographie « locale », « ethnique » et « divine », pour révéler « ce que les populations reconnaissent et sélectionnent et la façon dont l’espace et les milieux, devenus territoires, sont perçus et donc vécus ». Les lieux et les ressources sont désignés par des mots dont le sens a été méticuleusement retranscrit en népali, sanscrit, dialecte tibétain, anglais et français. On découvre, par exemple, que les unités territoriales sont délimitées par les rizières de bas-fond, constamment menacées par les crues de mousson et le paludisme, et non par les crêtes, dont les chemins sont plus sûrs pour relier entre eux les villages. Car, dans ces milieux naturels très divers et naturellement instables, souvent densément peuplés, les sociétés ont depuis fort longtemps trouvé des moyens de protéger leur environnement et par là même leur subsistance. Récemment, quantité d’arbres utiles ont été plantés autour des champs.

2 Le défi des auteurs est double. En premier lieu, « réduire l’incertitude pesant sur les connaissances concernant l’Himalaya », sachant que le Népal était fermé aux étrangers jusqu’à l’avènement d’une monarchie parlementaire en 1951, en remontant le plus loin possible dans l’histoire et en croisant les regards disciplinaires de la géographie et de l’ethnologie. La perspective est relativisée lorsque le Népal des moussons, objet de recherches pluridisciplinaires françaises depuis vingt ans, est comparé aux déserts montagneux du Ladakh, dans le Cachemire, à l’extrême ouest de la chaîne. En second lieu, et surtout, « se méfier des apparences », car les méprises et les présupposés jalonnent les jugements portés sur l’environnement et renforcent des politiques de protection des milieux qui délaissent la protection des hommes, maintenus dans des situations d’extrême pauvreté.

3 Vingt et un auteurs contribuent aux dix-sept chapitres regroupés en quatre parties qui charpentent l’ouvrage. La première partie cadre les données physiques et démographiques qui structurent les paysages humains. Dans les montagnes moyennes (1000 m à 4800 m) et basses de l’espace collinéen tropical (moins de 1500 m), les densités de population croissent au fur et à mesure que la diminution d’altitude offre des productions agricoles plus intensives (de moins de 20 hab/km2, avec une seule culture possible au delà de 3000m, à plus de 50 hab/km2 dans l’Himalaya occidental et central et plus de 100 hab/km2 à moins de 1000 m d’altitude). Aux invariants des montagnes (étagement bioclimatique, expositions, dominance de l’amont), qui limitent l’expansion supérieure des forêts et pâturages, s’ajoute l’instabilité naturelle de la chaîne himalayenne (surrection, séismes, mousson). Les unités géographiques à l’échelle de la région, les unités de paysage à l’échelle du versant et les types de champs à l’échelle de la parcelle, sont désignés de manière imprécise au Népal, homogène et plus stable au Ladakh. Aux unités de rizière, village (maïs-éleusine), étage supérieur du versant (blé-orge-pomme de terre), landes, prairies, forêt du paysan népalais, correspondent la montagne inhabitée, la gorge connotée négativement, les terrasses irriguées et les pâturages du paysan du Ladakh.

4 La seconde partie, intitulée « Perceptions et représentations des milieux », explore la toponymie du territoire des Tamang de Salmé (dont la carte est pliée en dernière page), dans un système agro-sylvo-pastoral népalais, et de deux oasis du Ladakh. Les transformations du paysage sont des signes divins, objets d’exégèse, et les pierres elles-même sont sacrées et vivantes au Népal, alors qu’au Ladakh tibétain les références religieuses sont rares en dehors des monastères boudhistes. Le même contraste s’observe entre hindous et chrétiens convertis.

5 Dans la troisième partie, les changements de l’utilisation des terres et de la gestion des ressources sont restitués depuis l’histoire de l’agriculture jusqu’aux politiques environnementales. L’introduction d’espèces cultivées, orge et blé avant le riz, maïs dès le XVIIe siècle, puis pomme de terre, l’abandon du riz sec et le déclin du sarrasin et du millet ont pu être reconstitués à partir d’archives dans deux vallées, l’Indus au Ladakh et la vallée du Katmandou au Népal. Toutes fondées sur une vision idéalisée d’un Népal populeux et rizicole, les politiques de protection des forêts et pâturages s’opposaient aux politiques de peuplement et d’augmentation des surfaces cultivées dès les XVIIIe et XIXe siècles. Depuis l’ouverture du Népal aux touristes en 1950, les mesures environnementales sont passées du catastrophisme à la conservation stricte (déplacements de population pour la création de parcs naturels puis gardes forestiers), et au drainage de financements internationaux par des ONG environnementalistes qui ont à présent en charge la conservation de 7 % de la surface du pays.

6 L’aménagement de la plaine du Teraï (route, éradication du paludisme et agriculture intensive) la prépare à recevoir la majorité de la population du Népal.

7 À partir de monographies villageoises et d’aire protégée (Anapurna), la quatrième partie montre que les pratiques locales actuelles sont elles aussi tiraillées entre choix de développement et contraintes de protection des milieux. La pression sur des ressources dont l’accès se restreint tend à se déplacer dans l’espace et à s’intensifier, les bénéficiaires du tourisme d’alpinisme restent peu nombreux, des conflits apparaissent pour l’accès aux pâturages et l’approvisionnement en bois de feu, et finalement la population tend à se paupériser. La surprise naît cependant de la comparaison de photos du début du siècle avec celles qui furent prises en 1997 ; la structure d’ensemble des paysages n’a pas changé malgré la croissance démographique. À côté de l’augmentation des rendements, l’élément nouveau est la plantation d’arbres en bordure des champs, élagués tout le long de l’année pour le fourrage et le bois de feu. Quant aux villageois, « tantôt culpabilisés, tantôt invités à participer à des politiques qu’ils n’ont pas choisies, ils ont finalement assez peu de marge de manœuvre et doivent composer entre la nécessité de survivre et un arsenal réglementaire qui limite de plus en plus leur accès aux ressources locales ». C’est pourquoi l’ouvrage conclut sur une interrogation : comment faire pour que des mesures prises en matière d’environnement ne marginalisent pas certains groupes de population ?

8 Pour compenser le parti pris de présenter en détail l’ensemble des matériaux collectés, car on comprend bien qu’ils sont rares et en grande partie inédits, tout est fait pour faciliter la consultation de cet ouvrage de référence : des encadrés plus spécialisés, des photos et illustrations de qualité, des tableaux exhaustifs de toponymes, un glossaire et une flore en népali, un index et une table des matières très détaillés. Deux commentaires cependant. Les références toponymiques s’imposent dans chacun des cas présentés par des éléments du paysage visibles et nommés. Mais les toponymes « appartiennent »-ils au paysage ? Est-il indifférent que des lieux ou des ressources soient désignés à l’échelle du terroir, du territoire villageois ou du versant, par un individu, un groupe ethnique ou un ensemble linguistique ? Comment les toponymes s’emboîtent-ils aux différentes échelles ? Si chaque individu a ses propres représentations de son environnement selon la taille et la qualité des ressources qu’il gère, comment s’élabore ce lexique « commun », jusqu’où reste-t-il valide, qui le reconnaît ou plus directement l’utilise au quotidien et quelle est sa permanence dans le temps ? Par ailleurs, la comparaison originale entre le Népal influencé par l’Inde et le Ladakh par le Tibet gagnerait à être resituée par rapport aux connaissances disponibles sur les autres États de la chaîne himalayenne (Bhoutan, Union de Myanmar, Inde, Pakistan, Chine).

9 Dominique Hervé

10 (IRD, Montpellier, France)

11 herve@mpl.ird.fr


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Date de mise en ligne : 27/08/2012