De la haie aux bocages, Jacques Baudry, Agnès Jouin (Eds), INRA Éditions, 2003, 474 p.
- Par Denis Gautier
Pages 335e à 349e
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- GAUTIER, Denis,
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- Gautier, D.
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1 Après avoir lu De la haie aux bocages, l’ouvrage collectif coordonné par Jacques Baudry et Agnès Jouin, il vous sera difficile de prétendre : « je hais les haies » ou « je nage dans le bocage ». Cet ouvrage conduit en effet le lecteur, par un cheminement le long des haies, entre les parcelles de bocage, à mieux connaître et apprécier les relations entre les haies et les paysages auxquels elles contribuent, des dynamiques écologiques aux représentations sociales, en passant par leur gestion par les agriculteurs.
2 Sur la forme, tout d’abord – et cela ne gâte rien –, l’ouvrage est de belle facture. Il est joliment illustré par des dessins, aquarelles, cartes, photos, schémas et figures qui rendent le texte vivant. En deuxième lieu, l’ouvrage est bien organisé, avec plusieurs niveaux de lecture. Pour ceux qui veulent aller vite, ceux qui sont plus intéressés par certains aspects du fonctionnement et des dynamiques des bocages que par d’autres, des mémos introductifs et des conclusions bien construits permettent d’aller à l’essentiel.
3 Dernier point sur la forme – mais on touche là déjà au fond –, la lecture de l’ouvrage est aisée, sans rien sacrifier à la complexité des sujets abordés. Les textes rassemblés montrent chacun un souci appréciable de bien replacer les faits avancés dans leurs contextes scientifique, géographique et social, de montrer ce qu’ils prouvent, mais aussi précisément leurs limites. L’écueil de généralisations qui pourraient être abusives est ainsi évité. Par ailleurs, hormis quelques passages un peu ardus, qui abordent les types de haies, d’exploitations ou de parcelles analysées, un bon compromis est trouvé, dans l’ensemble, entre accessibilité de l’écriture et rigueur scientifique. Un des paris annoncés de l’ouvrage est gagné : rendre les derniers résultats des recherches sur les haies et les bocages accessibles à un large public, tant de chercheurs et d’enseignants que de gestionnaires et de techniciens.
4 Sur le fond de l’ouvrage, deux niveaux de lecture au moins sont possibles, qui ne sont pas ceux qui pourraient trivialement opposer la haie et le paysage bocager, ou la Nature et la Culture, ou bien encore la science et son application à la gestion. Sur ces trois plans, est réussi un véritable parti pris d’intégration. L’exemple instructif des haies et des bocages permet de bien comprendre qu’on ne peut analyser le fonctionnement d’un élément de paysage, et bien le gérer, sans prendre en compte le fonctionnement de l’ensemble du paysage et des entités structurelles et fonctionnelles qui le composent. Le lecteur est aussi saisi de ce que les faits sociaux et techniques influent sur les dynamiques écologiques des bocages, tout comme les propriétés écologiques influent sur les pratiques de gestion et les valeurs patrimoniales. Enfin, l’ouvrage relate comment scientifiques et gestionnaires, dialoguant autour de la gestion des haies et des bocages, se sont renvoyés des questions et ont cherché à y répondre ensemble, sans que la qualité des connaissances écologiques, techniques ou sociales que les uns ou les autres pourraient tirer de l’ouvrage ne soit altérée.
5 Le premier niveau de lecture possible concerne la connaissance des haies et des bocages, ainsi que des méthodes et des outils pour les étudier (ceux-ci étant particulièrement exposés en 2e partie de l’ouvrage, mais notifiés tout le long des chapitres autant que nécessaire). L’ouvrage est bien documenté sur les travaux de recherche effectués dans le monde sur le thème. Cela permet d’appréhender la diversité des bocages et les facteurs participant de leur construction (1re partie de l’ouvrage), et de faire ensuite « l’état de l’art » scientifique sur les avancements en sciences sociales, naturalistes ou en gestion (respectivement la 3e, la 4e et 5e, puis la 6e partie).
6 Toutefois, la richesse principale de ce livre tient au fait qu’il s’appuie sur un effort de recherche pluridisciplinaire sur deux sites d’étude particuliers, le bocage armoricain et le Champsaur alpin. Il s’agit de champs d’investigation scientifique particulièrement féconds, puisqu’ils couvrent l’ensemble des thématiques intéressant les bocages et des méthodes mises en œuvre pour les caractériser et aider à leur gestion. Les études sur le bocage armoricain, en particulier, offrent une profondeur historique qui permet de bien appréhender la dynamique conjointe des haies, des systèmes d’exploitation agricole et des territoires. Sur un ensemble d’exemples bien instruits, mis en perspective par une bibliographie assez complète, le lecteur peut aisément saisir les facteurs biophysiques, techniques et sociaux qui fondent les haies et les bocages auxquels elles participent, de même que ceux qui les font évoluer. L’importance des agriculteurs et de leurs systèmes d’exploitation dans cette dynamique est bien évaluée et mise en avant. Certaines idées reçues, comme celle concernant le remembrement, sont débattues. Des pistes de réflexion sont lancées, notamment en ce qui concerne le rôle que pourraient jouer les haies dans les mouvements des éléments chimiques comme le nitrate. C’est en fait tout un monde, celui du bocage, dont le fonctionnement est mis en débat dans ce livre, ne laissant de côté aucune des lacunes actuelles des connaissances scientifiques, refusant les approximations pour mieux servir les chercheurs dans leurs travaux futurs, de même que les gestionnaires des haies et des territoires embocagés.
7 Cela a été dit pour la mise en forme très pratique de l’ouvrage, qui offre de multiples entrées et niveaux de lecture, mais sur le fond aussi, toute errance est permise, en fonction du degré de curiosité du lecteur. À l’image des relations entre les paysages et les éléments qui les constituent, tels que la haie, chaque chapitre peut être lu en lui-même, qu’il traite d’écologie, d’environnement, de technique, d’économie, de représentations sociales, sachant que des ponts sont intelligemment faits entre les chapitres, qui donnent de la cohésion et de la consistance à l’ensemble de l’ouvrage. On conseillera bien sûr au lecteur de lire tous les chapitres de cet ouvrage, car celui-ci tient une grande part de son intérêt dans la vision globale des bocages qu’offre la multiplicité des points de vue scientifiques et techniques qui s’y expriment. On se permettra toutefois de proposer au lecteur qui veut aller vite la lecture du chapitre 17 (« Perspectives pour l’aménagement et la gestion des paysages bocagers »). Ce chapitre est le cœur de l’ouvrage. Nul doute qu’il donne envie d’aller plus loin dans la connaissance du fonctionnement et des dynamiques des haies et des bocages, ainsi que de leur gestion.
8 Le deuxième niveau de lecture concerne la dynamique des recherches dans l’interface nature-société. Même si les bocages ne représentent qu’une faible proportion des paysages de ce monde, la thématique des haies et des bocages est assez représentative de cette interface, dans laquelle il est nécessaire de se placer pour étudier la grande majorité des situations de gestion des ressources renouvelables du monde actuel. Parmi toutes ces situations de gestion des ressources, les bocages sont en effet un objet de recherche particulièrement fécond. Avec les éléments linéaires qui organisent les territoires et leurs gestions, ils sont relativement faciles à étudier, à caractériser, à relier à des faits sociaux et techniques, des stratégies foncières, territoriales, productives, environnementales. Cette relative facilité d’analyse ne rend pas le mérite des chercheurs et des gestionnaires moins grand. Cela leur permet simplement, plus que pour tout autre type de paysage, d’avoir une continuité dans l’effort de recherche et d’être à la pointe des progrès scientifiques dans une perspective d’analyse multidisciplinaire. En ce sens, cet ouvrage est exemplaire de l’évolution des recherches entre nature et société, et des dialogues qui se sont densifiés au cours des trente dernières années entre fonctionnement écologique, actes techniques d’agriculteurs et faits sociaux. Alors qu’au début des années 1970, les recherches sur la production agricole et la gestion des patrimoines naturels et culturels sont déconnectées les unes des autres, et que la haie est étudiée comme écosystème autonome, les années 1980 voient l’émergence d’une meilleure prise en compte de la diversité des situations rurales et d’un fonctionnement global des paysages ; les années 1990 consacrent l’écologie du paysage et voient émerger les approches paysagères, puis territoriales. De cette évolution intégrative de la recherche en milieu rural, de la parcelle aux territoires de gestion, du paysan à la société, l’ouvrage rend parfaitement compte à travers l’exemple des bocages. Il constitue ainsi, pour les chercheurs et les gestionnaires qui s’intéressent aux dynamiques des territoires ruraux et à leur gestion, un livre de référence.
9 Denis Gautier
10 (Cirad, Bamako,Mali)
Date de mise en ligne : 01/08/2012