Compte rendu

La grande adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe, Romain Felli, Seuil, 2016, 240 p.

Pages 80c à 85c

Citer cet article


  • Larrère, C.
(2017). La grande adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe, Romain Felli, Seuil, 2016, 240 p. Natures Sciences Sociétés, . 25(1), 80c-85c. https://doi.org/10.1051/nss/2017015.

  • Larrère, Catherine.
« La grande adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe, Romain Felli, Seuil, 2016, 240 p. ». Natures Sciences Sociétés, 2017/1 Vol. 25, 2017. p.80c-85c. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2017-1-page-80c?lang=fr.

  • LARRÈRE, Catherine,
2017. La grande adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe, Romain Felli, Seuil, 2016, 240 p. Natures Sciences Sociétés, 2017/1 Vol. 25, p.80c-85c. DOI : 10.1051/nss/2017015. URL : https://stm.cairn.info/revue-natures-sciences-societes-2017-1-page-80c?lang=fr.

https://doi.org/10.1051/nss/2017015


Notes

  • [7]
    Oreskes N., Conway E., 2012. Les marchands de doute. Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur les enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique, Paris, Le Pommier. Traduit de : Merchants of doubt. How a handful of scientists obscured the truth on issues from tobacco smoke to global warming, New York, Bloomsbury Press, 2010.
  • [8]
    Ehrlich P.R., 1968. The population bomb, New York, Ballantine Books. Trad. fr. : La bombe P, Paris, Fayard, 1972.
  • [9]
    Meadows D.H., Meadows D.L., Randers J., Behrens W.W, 1972. The limits to growth, New York, Universe Books. Trad. fr. : Halte à la croissance ?, Paris, Fayard, 1972.
  • [10]
    Bonneuil C., Fressoz J.-B., 2013. L’événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil.

1 On aurait tort de penser que la réaction du monde des affaires et des milieux politiques conservateurs américains au changement climatique a seulement consisté à en nier l’existence ou à en minimiser l’importance. Sans remettre en cause les études de Naomi Oreskes et Erik Conway [7] sur le climatoscepticisme, Romain Felli montre que la réponse capitaliste au changement climatique ne s’y réduit pas. Dès la fin des années 1960, les « réactionnaires éclairés » (p. 16), aux États Unis, se sont préoccupés de la dégradation de la situation environnementale et des menaces qu’elle faisait peser sur la survie du capitalisme et ont encouragé des études scientifiques au niveau international. L’idée s’est imposée que, faute de pouvoir contrôler l’ensemble des phénomènes en cours, il valait mieux apprendre à vivre dans un monde changeant, et qu’en matière de réchauffement climatique, il fallait privilégier l’adaptation, par l’entremise du marché, plutôt que les mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

2 Dans La grande adaptation, R. Felli « raconte comment l’idée d’adaptation aux changements climatiques a été mobilisée – et mise en œuvre – dès les années 1970 pour permettre une extension du marché dans tous les domaines de la vie » (p. 9). Cette politique ne s’est cependant pas imposée d’emblée. Une première phase (dans les années 1960) a été celle d’anticipations catastrophistes conduisant à préconiser le renforcement du pouvoir de l’État. C’est avec le tournant néolibéral de la fin des années 1970 que l’intervention réglementaire de l’État a paru plus inquiétante que la catastrophe annoncée, et que s’est répandue l’idée que la gestion environnementale relevait du marché et de sa flexibilité. Telle est la vision adaptative des politiques environnementales et climatiques, qui prônent la flexibilité et la résilience, dans un monde incertain et changeant. L’étude de R. Felli dégage les principales caractéristiques de ces politiques :

Néomalthusianisme

3 Dès le livre de P. Ehrlich, The population bomb[8], en 1968, et le rapport Meadows [9] en 1972 est mise en avant l’idée que la crise environnementale est d’abord un problème démographique, de surpopulation. C’est la masse des démunis (pauvres, affamés, chômeurs) qui met en danger la planète en en dégradant l’environnement, en faisant peser la menace de la famine et de l’épuisement des ressources, en étant source d’insécurité (migrations, guerres du climat).

4 C’est la caractéristique la plus ancienne et la plus constante de cette approche des problèmes écologiques. Cette façon de réduire les populations humaines à la vigueur de leur reproduction et à la postérité de leur descendance revient à faire peser sur le lapinisme des plus démunis la responsabilité de la crise environnementale. Une telle biologisation du social déplace les problèmes du Nord vers le Sud, faisant des politiques environnementales une affaire de contrôle par les pays du Nord des débordements des pays du Sud (y compris de leurs gouvernements).

Déterminisme climatique

5 Après les pauvres, la deuxième accusée est la nature : l’étude du changement climatique tend à attribuer aux seuls impacts climatiques une vulnérabilité accrue des populations les plus pauvres, alors que ce sont aussi les politiques de développement qui, en accroissant les inégalités, renforcent la vulnérabilité des plus pauvres. La dimension sociale des changements climatiques étant ainsi rendue invisible, les solutions choisies peuvent être présentées comme une adaptation naturelle à des causes naturelles bien qu’il s’agisse de choix éminemment politiques.

Politiques de l’incertitude

6 Le changement climatique engage une double incertitude : épistémologique (capacité limitée de prévision), mais aussi ontologique (le nouveau régime climatique est celui d’une variabilité accrue). Les politiques de l’adaptation choisissent résolument l’incertitude, mettant l’accent, en matière climatique, plus sur la variabilité que sur le réchauffement. C’est que devant l’incertitude, la meilleure réponse n’est pas dans la rigidité de l’État, mais dans la flexibilité du marché, qui est censée permettre l’adaptation. À la fixation de limites, qui relève de politiques réglementaires, les politiques de l’adaptation préfèrent la prise de risques, permettant la transformation de la vulnérabilité (victimes passives) en résilience (agents entreprenants).

Individualisation des réponses

7 Préférer le marché à l’État, c’est renoncer aux mesures sociales et collectives de protection des plus pauvres, pour chercher à transformer les comportements individuels, en faisant de chacun un entrepreneur, apte à gérer ses risques, et à prendre des décisions. D’après ce modèle, la capacité d’une société à s’adapter et à exploiter un environnement changeant est le résultat des initiatives individuelles agrégées.

Transformer les obstacles en solutions

8 Ce qui se dégage ainsi du livre de R. Felli, c’est la très grande adaptabilité du capitalisme. On voit comment ce qui, à première vue, menaçait le capitalisme d’effondrement a été converti en occasions de l’étendre. Il ne s’est pas seulement agi, pour le capitalisme, de survivre, voire de se perpétuer en s’imposant des contraintes et des limites, mais bien de s’étendre et de se renforcer, au point de devenir l’horizon indépassable de toute politique écologique. La tendance lourde à évaluer l’environnement sous un angle économique, caractéristique principale de la gestion néolibérale de l’environnement, s’impose comme la référence obligée de toute tentative pour améliorer la situation, fût-ce celle des victimes du capitalisme. Qu’il s’agisse de protéger l’environnement ou de défendre les plus pauvres, toute initiative, pour être acceptée, doit faire la preuve de sa rentabilité économique. Même Oxfam, ONG humanitaire soucieuse de justice climatique, s’y est mise, rebaptisant les « réfugiés climatiques » (victimes) en « migrants » (acteurs). On peut tout au plus colorer le néolibéralisme d’un peu d’humanisme.

9 On constate une nette convergence entre l’étude de R. Felli et les travaux de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz [10]. Il s’agit de mettre en doute la bonne conscience écologique : nous aurions enfin pris conscience des dégâts que notre système impose à l’environnement et aux plus pauvres d’entre nous, et nous nous engagerions résolument dans la transition écologique vers un autre système de production, d’autres façons de vivre, d’autres rapports à la nature. Point du tout ! Sous couvert de politiques environnementales, c’est le système capitaliste qui perdure et se renforce. Faire l’histoire de l’écologie, c’est finalement faire l’histoire du capitalisme. Et si les tentatives de résistance à l’adaptation esquissées par l’auteur à la fin de son livre paraissent si dérisoires, ce n’est pas seulement que ce n’est pas son objet de les développer (il renvoie à Naomi Klein), c’est surtout que sa présentation des politiques d’adaptation néolibérales n’a guère laissé entrevoir de possibilités pour d’autres politiques. Peut-on échapper à la récupération capitaliste de la conscience écologique ? Les politiques environnementales doivent-elles être soupçonnées par principe d’être, sous couvert d’amélioration écologique, des instruments de promotion du capitalisme ?

10 Un des mérites du livre de R. Felli est qu’il nomme par son nom – capitalisme – ce que bien des études désignent plus allusivement comme l’économie, les affaires, voire le système, avec pour conséquence de laisser dans le flou la situation exacte des solutions proposées : font-elles partie du système, le combattent-elles ? L’auteur ne laisse pas planer un tel doute. Il dit clairement, par exemple à propos du rapport Meadows, qu’il « ne rompt pas avec la logique capitaliste » (p. 35). Cela justifie-t-il de n’en retenir que la seule composante néomalthusienne, en laissant de côté la question des limites à la croissance, qui a provoqué les critiques violentes d’économistes comme William D. Nordhaus, que R. Felli inclut dans la même « logique capitaliste » ? En privilégiant le fil conducteur de l’adaptation, au détriment de la vivacité des controverses et des conflits soulevés par les questions environnementales, l’auteur ne surestime-t-il pas l’unité et la cohérence d’un capitalisme dont le centre est américain (il parle ainsi du « capitalisme dont les États-Unis sont à la fois le garant et le principal propagateur », p. 67) ? S’il montre bien qu’il y a une politique capitaliste d’adaptation, cela ne signifie ni que toute politique capitaliste soit adaptative (il y a le « business as usual » du climatoscepticisme ou les politiques de réduction par le marché carbone) ni que toute adaptation soit capitaliste.

11 Le livre de R. Felli est construit sur une opposition entre adaptation et réduction, données comme exclusives. Or, ainsi présentée, l’opposition ne tient pas. Identifier capitalisme et adaptation, c’est passer à côté des autres formes d’adaptation. Car l’adaptation est inévitable : le changement climatique est en route, et se poursuivra, quoi que l’on fasse. On peut le réduire, pas l’empêcher. Il serait certes criminel de renoncer à toute mesure de réduction, mais il va bien falloir s’adapter à une réalité transformée. La question est donc de savoir ce que pourrait être une adaptation non capitaliste, ou en tout cas qui ne favoriserait pas le développement du capitalisme, mais se ferait au profit de ceux qui en souffrent. Plutôt que d’opposer adaptation et réduction, il vaudrait mieux distinguer différents types d’adaptation.

12 R. Felli laisse entendre (p. 91) que, pour lutter contre la vulnérabilité des plus pauvres, il faut renforcer les protections sociales, institutionnelles. Cela le conduit à prendre le parti de Polanyi contre Hayek. Mais cela le maintient dans une opposition du social et du naturel, au-delà de laquelle il faut pouvoir aller. La naturalisation n’est pas la nature. Il est important de faire voir la réalité sociale que dissimulent les politiques d’adaptation. Mais que les politiques d’adaptation naturalisent une situation sociale ne signifie pas que la question de la nature est sans objet. Le néolibéralisme a une conception de la nature (vue comme un processus, ou comme des flux en changement constant…). C’est une conception qu’il n’a pas introduite, mais qu’il a su faire tourner à son profit. Lui en laisser l’exclusivité serait se condamner à ne pas savoir à quelle nature il va falloir nous adapter ni comment nous pouvons composer avec elle.

13 Catherine Larrère

14 (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UFR10, Paris, France)

15 c.larrere@wanadoo.fr


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Date de mise en ligne : 05/07/2017

https://doi.org/10.1051/nss/2017015