Article de revue

Comment intégrer le genre dans l’aménagement des villes ?

Pages 29 à 33

Citer cet article


  • Mauger, B.
  • et Sabancevaite, A.-G.
(2016). Comment intégrer le genre dans l’aménagement des villes ? PCM – Pour Construire un Monde durable, 879(4), 29-33. https://doi.org/10.3917/pcm.879.0029.

  • Mauger, Béatrice.
  • et al.
« Comment intégrer le genre dans l’aménagement des villes ? ». PCM – Pour Construire un Monde durable, 2016/4 N° 879, 2016. p.29-33. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-pcm-pour-construire-un-monde-durable-2016-4-page-29?lang=fr.

  • MAUGER, Béatrice
  • et SABANCEVAITE, Ana Gabriele,
2016. Comment intégrer le genre dans l’aménagement des villes ? PCM – Pour Construire un Monde durable, 2016/4 N° 879, p.29-33. DOI : 10.3917/pcm.879.0029. URL : https://stm.cairn.info/revue-pcm-pour-construire-un-monde-durable-2016-4-page-29?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/pcm.879.0029


Notes

  • [1]
    Alain Durand-Lasserve, Informal settlements and the millennium development goals : global policy debates on property ownership and security of tenure, Global Urban Development 2 (1) mars 2006. Caleb Stevens, Upgrading informal settlements in an urbanizing world, The City Fix (World Resource Institute), 2 septembre 2014.
  • [2]
    Rapport de la réunion du Groupe d’experts sur le genre et le nouvel agenda urbain, organisée par la Commission Huairou, 29 et 30 septembre 2015.
  • [3]
    Caren Levy, « Routes to the just city : Towards gender equality in transport planning », Gender, Asset Accumulation and Just Cities, Editions Caroline O.N. Moser, 2016.
  • [4]
    Banque mondiale, « Population, femmes (% du total) », 2015.
  • [5]
    Hopes&Fears, How many women vs. men are there in cities around the world, City Index, 2015.
  • [6]
    Ingénieurs et scientifiques de France, Observatoire des ingénieurs : Enquête 2012.
  • [7]
    Women’s Engineering Society, Statistics on Women in Engineering, mars 2016.
  • [8]
    Saskia Sassen, Women’s Burden : Counter-Geographies of Globalization and the Feminization of Survival, Nordic Journal of International Law 71 (2) (2002)
  • [9]
    WIEGO. Women and Men in the Informal Economy : A Statistical Picture. 2013. 2nde édition, Bureau international du Travail.
  • [10]
    Saskia Sassen : Rebuilding the Global City : Economy, Ethnicity and Space, Social Justice 20 (¾) (1993), The Global City : Introducing a Concept, Brown Journal of World Affairs 9 (2) (2005)
  • [11]
    Caren Levy, Routes to the just city : Towards gender equality in transport planning, dans Gender, Asset Accumulation and Just Cities, éd. Caroline O.N. Moser, 2016, p. 139.
  • [12]
    Ibid.
  • [13]
    Ibid.
  • [14]
    Ibid. p. 140.
  • [15]
    Gotelind Alber, Gender and Climate Change Policy, in Population Dynamics and Climate Change, éditions José Miguel Guzmán, George Martine, Gordon McGrnahan, Daniel Schensul et Cecilia Tacoli, (UNFPA et IIED, 2009).
  • [16]
    ONU-Habitat, PNUE et UN-DESA, « Document de travail n° 19 sur le transport et la mobilité », 31 mai 2015 et Caren Levy, Routes to the just city : Towards gender equality in transport planning.
  • [17]
    Béatrice Mauger et Gina Stovall, Including gender considerations in transportation : An important step towards mitigation, Outreach (Stakeholder Forum), décembre 2014.
  • [18]
    Caren Levy, Routes to the just city : Towards gender equality in transport planning, dans Gender, Asset Accumulation and Just Cities, éd. Caroline O.N. Moser, 2016, p. 142.
  • [19]
    A. Anand et G. Tiwari, A gendered perspective of the shelter-transport-livelihood link : The case of poor women in Delhi , Transport Reviews, Vol. 26, n° 1, 2006.
  • [20]
    ONU-Habitat, CBD et ONU Femmes, « Document de travail n° 11 sur les espaces publics », 31 mai 2015.
  • [21]
    Lizzette Soria Sotelo, Safe is accessible : Women and public transport in Latin America, The City Fix (World Resource Institute), 8 mai 2014.
  • [22]
    Ayse Yonder et Marnie Tamaki, Our Spaces : Grassroots women formalize their leadership & access to essential services, Commission Huairou, 2010.
  • [23]
    Mother Centers International Networks, (MINE) est un des membres fondateurs de GROOTS (Grassroots Women’s Organizations Organizing Together in Sisterhood), réseau mondial d’organisations de femmes de diverses communautés, lui-même membre fondateur de la Commission Huairou.
  • [24]
    Yonder et Tamaki, 2010, p. 56.
  • [25]
    Ibid. p. 56.

Si le modèle de développement actuel fournit à certains citadins un « avantage urbain », d’autres sont laissés pour compte. Au niveau mondial, les femmes sont sur représentées chez les pauvres et dans les secteurs informels de l’économie et souvent sous-représentées dans les structures de planification et d’aménagement urbain.

1 A partir de recherches effectuées par la Commission Huairou, nous analysons dans cet article pourquoi et comment intégrer, sous l’angle social et économique, le genre dans la planification et l’aménagement des villes afin d’encourager un développement urbain durable. Nous examinons en particulier les transports et l’aménagement des lieux publics, deux domaines clés où l’expérience des femmes pourrait être mieux prise en compte dans la planification des villes, et permettre un développement urbain plus robuste qui bénéficie à une plus grande partie de la population. Nous soulignons également les messages clés de groupes de femmes, tels que la Commission Huairou, au sein du processus participatif préparatoire à la conférence d’Habitat III, tribune innovante pour promouvoir les politiques et les programmes pouvant améliorer le quotidien des femmes dans les villes.

Habitat III, une tribune de dialogue

2 Si le modèle de développement actuel fournit à certains citadins un « avantage urbain », à savoir un accès bon marché aux services de base tels que l’éducation et les transports grâce aux économies d’échelle, beaucoup d’autres sont laissés pour compte. Deux facteurs, entre autres, font ressortir les effets négatifs de ce modèle à travers le monde : les systèmes de transports, mis en place à mesure que les villes s’agrandissent, ne répondent pas aux besoins de toute la population desservie (mauvaises connexions avec la périphérie, horaires peu fréquents, etc.) et le nombre de bidonvilles et d’établissements précaires informels ne cesse d’augmenter [1]. Habitat III, la troisième conférence des Nations Unies sur le logement et le développement urbain durable, cherche à aborder directement ces problématiques. L’ensemble du processus avant-coureur de la conférence offre une tribune de dialogue multipartite et participative afin de répondre aux faiblesses du modèle d’aménagement urbain actuel.

Les transports et l’aménagement des lieux publics, deux domaines clés où l’expérience des femmes pourrait être mieux prise en compte dans la planification des villes.

Description de l'image par IA : Femme marchant avec sacs dans parc arboré avec panneaux solaires.

Les transports et l’aménagement des lieux publics, deux domaines clés où l’expérience des femmes pourrait être mieux prise en compte dans la planification des villes.

ARNAUD BOUISSOU/TERRA

3 À la conférence d’Habitat II en 1996, les femmes s’étaient déjà organisées et impliquées activement en faveur d’un cadre de développement urbain capable de mieux répondre aux besoins de leur vie quotidienne et encourageant leur autonomie, ainsi que l’égalité des genres. Elles ont alors défié la neutralité des politiques de développement en matière de genre en démontrant que leur signification et leurs effets n’étaient pas les mêmes pour les hommes et pour les femmes [2]. Par exemple, les lieux publics remplissent une toute autre fonction pour les femmes prestataires de soins et les travailleuses informelles que pour les employés des secteurs économiques formels. La mobilité a également une valeur différente pour les femmes qui, souvent, doivent concilier leurs engagements économiques formels et informels, tels que des heures de travail irrégulières pouvant aller tard dans la nuit ou le besoin de s’occuper d’enfants en bas âge ou de personnes âgées [3].

L’urbanisation, un outil contre l’inégalité

4 Si les femmes représentent 51,3% [4] de la population française et généralement la moitié de celle des grandes villes à travers le monde [5], l’aménagement urbain est le plus souvent conçu par des hommes. En France, par exemple, les femmes représentaient 17% [6] des ingénieurs en 2012, contre moins de 10% au Royaume-Uni et 30% à Chypre en 2013 [7], le chiffre le plus élevé en Europe. Il est donc important de se pencher sur les différences dans l’expérience de la ville selon qu’elle est vécue par les femmes ou par les hommes pour mieux répondre aux besoins de tous les citadins dans la planification urbaine.

5 Au niveau mondial, malgré les progrès réalisés dans la lutte contre la pauvreté, la part des femmes parmi les indigents demeure élevée, les opportunités de l’économie formelle leur étant souvent inaccessibles [8]. Ces femmes doivent alors chercher d’autres moyens de gagner leur vie, entraînant une surreprésentation féminine dans les secteurs informels de l’économie, telles que l’entretien domestique et les ménages, la prestation de soins et la vente ambulante [9]. Par ailleurs, les travailleurs de l’économie informelle ont tendance à se regrouper dans les quartiers pauvres [10] et leurs besoins sont souvent négligés dans les structures de planification et d’aménagement urbains. L’urbanisation peut être un outil pour répondre à l’inégalité des genres dans le développement des villes, à condition que les différences de genre et les apports de chacun au bon fonctionnement de la société soient pris en compte ; dans le cas contraire, les inégalités entre hommes et femmes sont aggravées et les femmes exclues de « l’avantage urbain ».

6 Les transports et l’aménagement des lieux publics sont deux domaines clés de la planification des villes où l’expérience des femmes pourrait être mieux prise en compte afin de permettre un développement urbain plus robuste et durable qui bénéficie à une plus grande partie de la population.

Comment incorporer le genre dans l’aménagement et le développement urbain ?

7 Le développement urbain contemporain a créé une séparation entre les domiciles et les centres de production des villes [11]. Les hommes et les femmes ont tendance à avoir des activités productives différentes et donc des besoins d’accès aux transports distincts [12]. Les hommes proportionnellement font plus de trajets du domicile au lieu de travail (et du lieu de travail au domicile), et ce pendant les heures de pointe. [13] La prestation de soins, qui est souvent la responsabilité des femmes, exige moins de trajets, et généralement, hors des heures de pointe lorsque les services de transports sont moins fréquents [14].

8 D’après certains travaux de recherche, les femmes ont tendance à utiliser les transports en commun et à marcher plus souvent que les hommes et, étant plus soucieuses de l’environnement, elles recherchent, quand elles choisissent de se déplacer en transport privé, des véhicules qui consomment moins d’essence [15]. Par ailleurs, si leur coût est élevé, les transports en commun peuvent être inabordables pour certaines femmes, étant donné la féminisation de la pauvreté, comme l’illustre une étude menée à Kampala, Ouganda [16], qui révèle qu’elles dépensent l’équivalent de 29 % de leur salaire dans les transports publics.

9 Il est essentiel que la diversité des usagers des transports et de leurs besoins soit reconnue, car la mobilité est cruciale pour tous. En augmentant leur densité et l’étendue de leur réseau de transports en commun, les villes peuvent encourager les pistes cyclables et les espaces pour piétons plus sûrs, tout en accroissant la mobilité de la population et en diminuant leur empreinte énergétique [17]. Il s’agit aussi de mettre en place un tarif d’accès au réseau abordable pour tous, y compris ceux qui habitent loin du centre des villes ou des quartiers d’affaires, où se situent les emplois les mieux rémunérés.

Il existe une surreprésentation féminine dans les secteurs informels de l’économie, telles que la prestation de soins.

Description de l'image par IA : Femmes soignant une patiente dans un cabinet médical.

Il existe une surreprésentation féminine dans les secteurs informels de l’économie, telles que la prestation de soins.

BERNARD SUARD/TERRA

L’aménagement des espaces publics urbains

10 Dans de nombreuses sociétés, la mobilité des femmes dans l’espace public est soumise à un ensemble de contraintes, y compris à la violence sexuelle. [18] Par exemple, les femmes allant au travail à Delhi en Inde subissent un harcèlement sexuel quotidien dans les transports en commun ou lors de leurs trajets à pied [19]. L’aménagement des espaces publics urbains doit prendre en compte et garantir la sécurité des femmes, y compris dans les transports, afin qu’elles puissent bénéficier d’un meilleur accès aux opportunités sociales et économiques qu’offrent les villes. Des rues et des lieux publics bien pensés et entretenus permettent de faire baisser le taux de délinquance et de réduire la violence, mais aussi de ménager un espace pour des activités sociales, culturelles et économiques formelles et informelles, qui contribuent à améliorer la confiance mutuelle et la sécurité [20]. Par ailleurs, les « audits de la sécurité des femmes », concept canadien adapté à un ensemble de contextes urbains, aident à identifier de simples changements concrets, tels que l’amélioration de l’éclairage des rues et la construction de trottoirs plus larges et accessibles, qui contribuent à un environnement plus sûr pour les femmes [21].

11 Les lieux publics, qu’ils soient ouverts ou non, servent de tribune économique ou politique permettant l’échange d’informations. Dans ses travaux, la Commission Huairou a exposé le rôle essentiel des lieux publics dans la vie des femmes, en particulier celles qui font partie de l’économie informelle [22]. Par exemple, les centres de mères [23], créés en Allemagne dans les années 80 et adoptés depuis dans de nombreux pays, sont des lieux publics et autonomes qui existent dans certaines communautés et offrent des horaires flexibles de soins pour enfants, sans rendezvous. Les mères, accompagnées de leurs enfants, peuvent s’y rencontrer quotidiennement de façon informelle et organiser un ensemble d’activités et de formations. Les femmes peuvent également s’y réunir afin de se mobiliser et de participer à la gouvernance locale de façon à mettre en valeur leur contribution à la société grâce aux soins et à l’éducation qu’elles fournissent aux enfants [24].

12 Ces centres publics créent des mécanismes permettant aux femmes non professionnelles de participer à la planification urbaine locale et d’interpeller les municipalités pour qu’elles répondent à leurs besoins et à ceux de leurs enfants [25].

Quels sont les messages clés pour le document final d’habitat III ?

13 Le processus participatif préparatoire à la conférence d’Habitat III reste une tribune innovante clé pour promouvoir les politiques et les programmes pouvant améliorer le quotidien des femmes dans les villes. Afin d’assurer une urbanisation bénéfique à toute la population, il est essentiel que les femmes participent à la planification et à l’élaboration des politiques des villes et soient incluses dans le processus de prise de décision à tous les niveaux administratifs en matière d’aménagement urbain. Le développement des villes affecte tout particulièrement les femmes dans les domaines des transports, de la sécurité des lieux publics et de la prestation de soins aux enfants ou aux personnes âgées. Il est également essentiel que la parité des sexes et les besoins de chacun soient systématiquement respectés dans les budgets d’aménagement des villes. Les villes doivent favoriser l’inclusion sociale, prendre en compte les apports et les besoins de tous leurs habitants et être adaptées en conséquence.


Date de mise en ligne : 25/09/2025

https://doi.org/10.3917/pcm.879.0029